Pas aujourd'hui par

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Side Story / Angoisse

1 Pas aujourd'hui

Catégorie: M , 2792 mots
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Cette fanfiction participe aux Défis d’écriture du forum Fanfictions . fr : Songe d’une nuit d’été (juin - juillet 2020).

Il s'agit de ma toute première fanfic dans le fandom de Game of Thrones. Je suis en train de revoir les premières saisons et Jaime Lannister est récemment passé dans le top 3 de mes personnages préférés. J'ai conscience de le montrer sous un jour un peu trop positif ici, mais n'oubliez pas qu'il vient de se faire couper la main droite : il mérite une petite compensation...

Le titre de cette fic est une citation tirée du même fandom, lorsque Syrio, le maître à danser d'Arya, lui déclare : "Sache qu’il n’y a qu’un dieu ; ce dieu, c’est la mort. À la mort on ne dit qu’une chose : pas aujourd’hui."



Pas aujourd’hui


Il y avait eu des nuits heureuses, des nuits de caresses et d’amour. Toute considération morale mise à part.

Il y avait eu des nuits exaltantes, qui avaient fait battre son cœur d’anticipation, dans l’attente du combat, du sang et de la mort. De la mort des autres, bien évidemment.

Il y avait eu des nuits ennuyeuses, des nuits de garde, de ronde, de surveillance. Honorables, respectables, mais ennuyeuses.

Il y avait eu des nuits angoissantes – une, surtout. Celle de la naissance de son premier fils. Il était resté auprès de sa sœur seize heures durant, priant les dieux auxquels il n’avait jamais cru de la laisser en vie.

Il y avait eu une nuit horrible, épouvantable, glaçante, qui avait fait de lui ce qu’il était à présent et resterait à jamais dans l’esprit des hommes de son temps et des temps à venir.

Le Régicide.

Cette nuit, dix-sept ans auparavant, avait scellé le sort de Jaime Lannister et l’avait condamné à un hiver intérieur que personne ne pourrait jamais comprendre. L’hiver vient, répétaient à l’envi les Stark et leurs bannerets. Que savaient-ils du froid glacial qui s’étend lentement, du cœur vers les extrémités, pour former une carapace de glace où s’écrasaient mépris, dégoût et quolibets ? Comment pouvaient-ils imaginer que l’arrogant, l’insouciant, le cynique Jaime Lannister avait choisi de sacrifier son honneur pour sauver le Septuaire de Baelor, le Donjon Rouge et jusqu’à la population de Culpucier ? A chaque fois qu’il entendait, chuchoté sur son passage, le surnom que lui avait valu cet exploit, le froid gagnait un peu de terrain.

Régicide.

N’oubliez pas qui tu es, avait coutume de dire Tyrion, car les autres ne l’oublieront pas. Fais-en ton armure pour que personne ne puisse s’en servir pour te blesser.

Il avait essayé, mais ce mot, murmuré dans son dos ou jeté à sa tête, fouillait la plaie, encore et encore, au défaut de la cuirasse.

Régicide.

D’autres nuits s’étaient succédées, courtes, longues, tranquilles, tumultueuses, sombres ou lumineuses. Dix-sept ans – ou presque. Six mille cent nuits, chauffées au soleil de Cersei, ou passées à rêver d’elle.

Et puis cette nuit, qui n’en finissait pas. Qui, il le savait, ne finirait jamais.

La nuit qui avait signé, en lettres de sang sur un parchemin de granit, la fin de son existence.

Une nuit comme les autres, pourtant, peu différente des deux-cent-trente-quatre précédentes. Une nuit qui aurait dû être passée à échafauder un plan d’évasion, à rêver du corps de Cersei, à survivre coûte que coûte.

Le bois était empli de voix sinistres qu’il n’avait pas écoutées. Cris de chats-huants, hurlements de loups dans le lointain, respiration presque humaine de sangliers tout proches, craquement des branches et crissement des feuilles mortes sous le pas des chevaux. Mais depuis quand Jaime Lannister se préoccupait-il des signes ? Jaime Lannister était au-dessus des superstitions, au-dessus des avertissements, au-dessus des choses et des êtres. Jaime Lannister était invulnérable. Jaime Lannister était immortel. Tout le monde savait cela.

Il y eut le sifflement du long couteau, tandis que les hommes de Locke [1] le maintenaient fermement contre la large pierre plate, puis un éclaboussement de sang – et après, seulement après, la douleur. Inimaginable, écrasante, affolante. Irréparable.

Tu ne sais rien, Jaime Lannister. Rien de rien aux hommes, rien de rien à la vie, rien de rien à la souffrance, rien de rien à la mort.

On le releva. Amputé, avili, maté. Déjà mort.

– Alors, Régicide ? Où est ton père tout-puissant ? Comment se fait-il qu’il n’ait pas réussi à sauver ta main ?

Stupeur. Douleur. Horreur. Le sang qui reflue au cœur. La tête légère, les jambes tremblantes.

– Rappelle-moi donc la devise de ta maison, Régicide ? J’aimerais tellement t’entendre rugir !

Des rires moqueurs. Un sifflement de dérision.

Un trou béant.

Sa main droite. Sa main armée. Sa main d’épée.

Le sol se rapprocha dangereusement, à une vitesse alarmante.

Il était mort.

Une journée avait passé. Deux, peut-être. Ou trois. Mais c’était toujours la même nuit, le même froid, traversé d’éclairs brûlants. Il avait cru connaître l’hiver, il n’en avait qu’effleuré les premiers frimas. Maintenant collé à la glace, transi, la peau brûlée, ce qui restait de lui se consumant lentement, il n’était plus rien. La Longue Nuit était venue pour lui.

Ironique. A Westeros, c’était encore l’été. [2]

– Mangez.

Il leva les yeux. L’obscurité, le feu – et, de l’autre côté des flammes, deux yeux perçants qui le fixaient.

Manger n’avait pas de sens. Autour de son cou, il sentait peser le poids mort de ses cinq doigts, de sa paume, de ses os, muscles, tendons, peau, répandant un parfum de cadavre.

– Qu’est-ce que vous faites ?

La réponse était évidente.

– Je meurs.

On les avait installés un peu à l’écart – sans nul doute en raison de l’odeur insoutenable qui se dégageait de la main décomposée de Jaime Lannister, le Régicide, pas si invulnérable que ça en fin de compte. Brienne, ligotée, le fixait toujours.

– Vous ne pouvez pas mourir. Vous devez vivre pour vous venger.

Se venger. Encore un mot vide de sens.

– Je me moque de me venger.

Était-ce bien Jaime Lannister qui parlait ainsi ? Non, car Jaime Lannister était mort.

– Espèce de lâche ! Une mésaventure et vous renoncez.

– Une mésav…

Il réalisa quel terme elle avait employé, et le répéta, incrédule :

– Une mésaventure ?

– Vous avez perdu une main !

Elle avait dit cela comme elle aurait dit « Vous avez perdu une dent », ou « Vous avez perdu vos cheveux ». Comme si elle ne comprenait pas que Locke lui avait pris tout ce qui lui restait. Il avait parfaitement compris où résidait la force du Régicide : dans cette main qui avait frappé le Roi Fou, dix-sept ans auparavant, et dont il avait fait un symbole de puissance, d’arrogance et d’indifférence.

– Ma main d’épée, s’entendit-il argumenter malgré lui. J’étais cette main.

Elle ne pouvait pas ne pas comprendre, elle qui s’identifiait à ses armes, à son courage, à son intégrité…

Elle soupira. Exaspérée. Comme si elle s’était trouvée devant un enfant boudeur et capricieux.

– Vous avez eu un aperçu… un aperçu du monde réel où les gens perdent des choses précieuses. Et tout ce que vous savez faire, c’est pleurnicher et déclarer forfait ! Ah, il est beau, le Régicide : une vraie bonne femme !

Les mots revinrent le hanter durant la nuit, papillons noirs attirés par la flamme haute et vive de son désespoir. Ils voltigeaient à ses oreilles, bourdonnaient dans son esprit, se cognaient, se heurtaient, repartaient, boiteux et tordus, pour mieux revenir à la charge.

Mésaventure.

Pleurnicher.

Forfait.

Une vraie bonne femme.

Régicide.

Régicide.

Régicide.

– Mon nom… est Jaime, murmura-t-il dans l’obscurité.

Un spasme lui vrilla soudain le ventre, et il eut tout juste le temps de se pencher sur le côté pour rendre le peu de pain qu’il avait avalé, sur l’insistance de Brienne. Dans sa main droite, qui n’était plus qu’un amas de chair putréfiée, il sentait battre le sang, à coups sourds et irréguliers. Son bras – son moignon – était l’enclume, frappé par un invisible marteau. Il haleta, tenta de calmer le tumulte de son cœur brusquement emballé.

La nuit est sombre et pleine de terreur.

Il avait déjà entendu la formule, quelque part, sur un champ de bataille peut-être. Pour la première fois, il pensa qu’elle pouvait être vraie. Il frissonna et regarda autour de lui. A ses pieds, le feu se mourait. A peine si les dernières braises rougeoyantes creusaient sur le surcot de Brienne endormie des ombres floues, grotesques, inquiétantes. Une angoisse indescriptible l’étreignait, accélérait le rythme des vagues qui s’écrasaient au bout de son bras devenu inutile.

La nuit était venue de l’ultime combat contre son propre corps, son propre esprit. Il savait, tout comme le savaient ses geôliers, tout comme le savait Brienne, qu’il ne survivrait pas longtemps ainsi, sans soins, pourrissant dans sa chair déjà morte. La gangrène risquait de remonter le long du bras, l’infection de gagner le sang, le poison de l’étouffer. Le flux et le reflux de la fièvre et de la douleur l’avaient jusqu’ici bercé dans un état de semi-conscience où les hommes autour de lui n’étaient que des ombres, le monde un brouillard indistinct et le souvenir du corps de Cersei, qui naguère avait illuminé ses nuits, à peine plus qu’une faible étincelle palpitant à la lisière de sa mémoire.

La tentation était grande de se laisser emporter par les vagues.

Une chouette passa au-dessus de lui dans un froissement d’ailes, se posa sur une branche voisine, pencha la tête, le regarda de ses yeux ronds et fixes. Les anciennes légendes disaient que certains animaux viennent, au moment de la mort, accompagner l’âme vers les rivages lointains.

Comme si le Régicide avait une âme.

La fièvre galopait à présent dans tout son corps, avec la force et la rapidité d’une charge de cavaliers.

Piétiné, écrasé, écartelé, il sentait tout autour de lui glisser des ombres inquiétantes.

Il n’avait jamais cru aux fantômes, mais lorsque le visage du Roi Fou apparut tout près de lui, il ne put retenir une brusque inspiration. Sur sa droite, Alton Lannister et le fils Karstark [3] le fixaient de leurs yeux blancs et vides. Et derrière eux, la foule anonyme de tous ceux qu’il avait tués sans même le savoir.

Ils étaient nombreux.

Régicide, ton heure est venue. Tu vas finalement brûler, toi aussi.

Jaime essaya de rire. La toux lui fit monter au lèvres une écume sanglante, qu’il ravala par pure fierté.

Un Lannister paye toujours ses dettes. Le moment était venu pour lui de régler les vieux comptes.

Tout ce qu’il avait fait, il l’avait fait pour Cersei. On ne choisit pas qui on aime. Son amour l’avait consumé, depuis le début. Il était allé trop loin pour regretter les actes horribles qu’il avait commis dans l’espoir de la revoir une minute.

Son premier acte véritablement courageux, désintéressé, généreux, avait été de tuer Aerys Targaryen. Il en avait été récompensé par le mépris de la noblesse et du peuple. Et pourtant…

– Je le referais, si c’était à refaire.

– Je le sais bien, répondit la petite silhouette de Bran Stark, allongé, immobile et pâle.

L’enfant semblait presque lui sourire. Comme s’il savait, en effet. Comme s’il le voyait réellement, peut-être à travers les yeux de la chouette qui n’avait pas bougé de sa branche. Et comme s’il lui pardonnait.

Quelle idée ! Le pardon n’était pas pour lui.

Autour de son cou, sa main pourrissait. Quelle fin appropriée pour Jaime Lannister, déjà pourri jusqu’à la moëlle, qui avait brisé ses serments et foulé aux pieds son honneur de chevalier.

Les revenants s’étaient rapprochés, l’enserraient dans l’étau glacé de leurs corps immatériels. Au bout de son bras, il sentait sa main, fantôme elle aussi. Elle mourait d’envie de se refermer sur la poignée de son épée, de renvoyer dans les sept enfers, si tant est qu’ils existent, ces morts qui revenaient le hanter à l’ultime moment.

Mais ses doigts, pendant autour de son cou, demeurèrent inertes.

La nuit est sombre et pleine de terreur.

– Ser Jaime.

Il tressaillit, essaya de se redresser. Qui donc, parmi ceux qu’il avait tués, pouvait bien l’appeler Ser Jaime ?

– Ser Jaime. Vous ne pouvez pas mourir.

Il y avait, dans le ton employé, quelque chose d’urgent, de presque désespéré qui l’intrigua. La voix semblait irréelle, au milieu de tous ces fantômes plus vrais que nature, dont les blessures suintaient encore, l’os brillant au fond de la gorge, les tripes coulant au sol, la cervelle fendue. Mais Aerys fit un pas en arrière, hésitant. Alton Lannister eut également un mouvement de recul.

– Vous avez fait une promesse. Vous ne pouvez pas mourir, répéta la voix.

Il aurait aimé la croire, celle qui lui parlait dans l’obscurité épaisse de la nuit, qui venait d’allumer un phare dans les ténèbres où il était tombé.

– Le Régicide ne tient pas ses promesses, trouva-t-il la force de murmurer.

– Celle-là, vous la tiendrez, j’en fais le serment.

La voix était tranquille, forte, assurée. Jaime ouvrit les yeux et son regard croisa celui de Brienne, tout près de lui.

– Vous ne mourrez pas, Ser, pas aujourd’hui. Si vous ne voulez pas vivre pas pour la promesse que vous avez faite, faites-le pour celle qui vous attend et qui a besoin de vous.

Un coup au cœur, les larmes qui affleurent aux paupières, un sanglot mal réprimé.

Cersei.

Que pouvait-il faire pour elle ? De quelle aide pouvait-il lui être à présent ? Lui, un manchot, un infirme ?

Il parvint à esquisser un sourire ironique.

– Ce n’est pas très chevaleresque de frapper un homme à terre, Brienne.

– Je ne fais que répéter ce que vous m’avez dit, Ser. « Je ne vous blâme pas : on ne choisit pas qui on aime ».

Un frisson, un espoir, une étincelle.

– Continuez de parler. Vous tenez les ombres à distance.

Une lueur d’angoisse dans le regard. Brienne de Torth, se dit Jaime, ne devait guère être à l’aise avec la parole. Elle aurait probablement préféré combattre un dragon que de veiller un mourant brûlant de fièvre.

Puis elle se reprit, ouvrit la bouche et commença à parler.

Il avait connu des nuits heureuses, des nuits exaltantes, des nuits ennuyeuses, des nuits angoissantes, des nuits d’étoiles et des nuits d’encre, mais celle-ci serait la plus longue de toutes.

Et s’il en sortait jamais, il serait éternellement redevable à Brienne de Torth.

Un Lannister paye toujours ses dettes. Mais comment rembourser celle qui vous rend la lumière ?

Ser Jaime.

Depuis dix-sept ans, nul ne l’avait appelé ainsi.



[1] Locke est un des hommes de Bolton qui a rattrapé Jaime Lannister après que Catelyn Stark a libéré le régicide et ordonné à Brienne de l’accompagner à Port-Réal pour l’échanger contre ses filles, contre l’avis de Robb et de ses bannerets.

[2] Tant que les Mestres de la Citadelle n’ont pas officiellement proclamé que l’hiver est arrivé, l’été n’est pas terminé… C’est canon, mais je vous accorde que c’est un peu tiré par les cheveux.

[3] Dans la saison 2, Jaime cherche à s’évader en assassinant froidement son codétenu, un jeune Lannister, et en profitant de la diversion causée par son agonie pour tuer son geôlier, un des fils Karstark. (Oui, Jaime est un beau salaud.)

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