La Danse Macabre

Chapitre 5 : Le froid de l'absence

1946 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 01/11/2026 11:10

Chapitre 5 : Le froid de l’absence


Je serre ma cape autour de moi à mesure que le soleil disparait derrière les collines.

Je suis épuisée d’avoir pleuré toute la fin de l’après-midi, mais enfin apaisée et déterminée. J’ai pris le temps de refaire le fil des dernières vingt-quatre heures, d’intégrer que ma vie n’est plus la même et ne le sera peut-être plus avant longtemps.

Mes parents devaient avoir leurs raisons pour m’avoir caché qu’une prophétie planait sur la lignée de Dilune, je suis persuadée qu’ils cherchaient à me protéger, comme ils l’ont toujours fait, sans faillir, encore hier soir en me permettant de fuir.

Je sais qu’ils sont en sécurité, que le royaume tout entier l’est maintenant que les créatures infernales sont à ma recherche. Je sais également qui je dois trouver, la dernière injonction de mes parents, celle qui m’apportera enfin des réponses : La sorcière des Eaux mortes.

La pénombre se répand sur le paysage comme une lente marée noire, l’air glacé se déverse sur la vallée en dispersant sa brume sinistre et je ne tarde pas à produire des petits nuages blancs de mon souffle.

Je suis fébrile, la fatigue pèse sur mon corps faible.

Les quelques heures de sommeil que j’ai pu attraper ici et là n’ont pas été suffisantes, ma lutte contre le froid est en train de m’user et je sais que dès que le soleil disparaitra, je serai bien trop terrifiée pour avancer seule. Je reste donc à l’affût du moindre abri et le soulagement m’enveloppe lorsque l’ombre d’un vieux moulin abandonné apparaît au loin.

Je m’y réfugie et je ne saurais dire le bonheur que j’éprouve à la vision d’une botte de paille éventrée, qui m’offre une couche douillette qui me permettra de souffrir un peu moins du froid. Je me love dans les brins dorés, recroquevillée comme une belette avec le bout du nez dans ma cape.

Malheureusement, le cauchemar de la forêt se reproduit.

Tous les craquements de la vieille bâtisse me font frémir, le vent qui siffle contre la pierre m’inquiète, la peur qu’un étranger me découvre sans défense m’étrangle. Je ne tarde pas à grelotter de frayeur, me sentant finalement bien plus à la merci de quiconque dans un moulin que dans un buisson au beau milieu des bois.

Je ne supporte plus le froid ni la peur, je ne supporte plus la sensation d’être dans la détresse absolue et je regrette d’avoir quitté mon compagnon de route, qui même s’il m’a blessé, m’apportait la sécurité. Je donnerais cher pour apercevoir son sourire moqueur ou ses yeux dédaigneux, bien faible coût comparé à la sérénité que j’éprouvais à ses côtés.

La situation empire, la pluie se met à tomber et le grondement sourd que produit sa chute m’empêche désormais de tendre l’oreille à la recherche de pas à l’extérieur.

Dans un dernier élan d’espoir, je fais alors quelque chose que je n’avais pas osé faire depuis la fin du bal en craignant que ce ne soit qu’éphémère : j’appelle mes lucioles.

Du plus profond de mon cœur, je supplie les astres de m’offrir cette magie et je les visualise qui s’allument autour de moi.

Dès qu’un voile doré apparait sur mes paupières, une bouffée d’émotion m’envahit et je n’ai plus qu’à ouvrir les yeux pour admirer les centaines de particules lumineuses qui volètent autour de moi. Leur éclat illumine la grange d’une atmosphère chaleureuse qui chasse en partie mes inquiétudes. Elles me cajolent comme l’auraient fait les bras de ma mère, elles me rassurent comme la présence de mon père et elles me plongent dans les souvenirs de ma dernière soirée chez moi.

Je me concentre sur leurs mouvements aléatoires, je les fixe en tâchant de vider mon esprit, mais je ne peux m’apaiser entièrement. Le froid est trop mordant et la crainte qu’une griffe ou un démon n’apparaisse serre ma poitrine.

Je lutte dans cet état de détresse jusqu’à ce que le miracle se produise.

Un corps s’affale dans la paille à côté de moi. Mon sursaut d’horreur est si intense qu’il me donne l’impression de percuter le plafond et pourtant, mes yeux écarquillés rencontrent les iris luisants que je n’osais plus espérer.

 Je ne l’ai pas senti arriver comme dans les bois, mais j’imagine que mon corps éreinté n’était plus capable de sentir quoi que ce soit.

Il est allongé sur le flanc face à moi, la tête dans une main, les yeux bien plus doux que je ne les ai vus jusqu’à présent. Mon corps s’apaise instantanément, la peur s’en échappe enfin et il chasse en un regard toutes mes inquiétudes viscérales.

-         Je suis navré, Valina, chuchote-t-il.

-         Vous êtes revenu…

-         Les démons ne peuvent pas désobéir à Hadès, enchaîne-t-il. Nous sommes comme liés à lui par un sentiment de soumission, c’est assez complexe à décrire et il nous promet en plus monts et merveilles pour s’assurer que nous irons au bout de ses requêtes. Je suis navré de t’avoir donné l’espoir d’être ton Arcane, navré de t’avoir ainsi manipulée…

Il est assez proche pour que la chaleur incandescente de son corps irradie jusqu’à moi et je savoure l’onde chaleureuse qu’il déverse sur mon corps gelé. Ses excuses sont « un plus » qui réchauffe mon cœur malheureux et efface le sentiment de honte qui me déchirait lors de notre dispute ; en revanche ces révélations m’inquiètent.

-         J’apprécie vos excuses… mais… dois-je comprendre que… s’il vous donnait l’ordre qu’il a donné à vos amis… ? murmuré-je craintivement.

-         Je ne suis plus lié à lui. C’est la raison que j’ai préféré taire hier soir, de celles qui m’ont fait comprendre que quelque chose de fort s’était produit lors de notre danse. Dès les premiers gestes de notre valse, j’ai senti en moi cette soumission s’envoler, comme un poids qui quittait mes épaules, un libre arbitre qui revenait…

-         Vraiment ?

-         Tout cela s’est confirmé lorsque j’ai quitté la salle de bal. Pour retourner aux Enfers, nous l’appelons intérieurement, pour qu’il ouvre une brèche nous permettant de rentrer. Notre lien ne s’arrête pas à de la soumission, nous sommes comme des parts de lui dès l’instant où nous choisissons de passer les portes des Enfers. Les cornes poussent et nos yeux rougissent à son image… Il sait où nous nous trouvons en tout temps, il ressent parfois nos émotions les plus fortes, il peut même influencer nos esprits, instiller sa haine au fond de nos cœurs…

-         Quelle horreur…, ne peux-je m’empêcher de souffler.

-         Je n’ai pas pu l’appeler après notre valse. Je sens des résidus de cette connexion au fond de moi, mais rien d’assez puissant pour que je lui obéisse s’il m’ordonnait de te tuer. Je n’ai pas la moindre idée de ce que te veut le Maître des Enfers et je ne suis même plus capable d’y rentrer pour lui poser la question… Il m’avait promis la liberté en échange de cette danse, j’imagine que ma situation est sa conception de la liberté.

Il termine ses propos sur un ton amer qui lui ressemble bien plus que ses révélations à cœur ouvert ; mais maintenant que j’ai réalisé que sa présence était indispensable à mon périple, je tiens à être transparente avec lui.

-         Lorsque nous avons dansé, je crois que nous avons accompli une prophétie qui concerne ma lignée. Mes parents ont parlé de Danse Macabre, de danger de mort… Ils m’ont dit que je devais quitter le royaume, fuir et trouver la sorcière des Eaux Mortes pour obtenir des réponses… alors… c’est là-bas que je me rends, dans les marais.

Il hoche lentement la tête, les yeux pensifs.

-         M’accompagneriez-vous ? osé-je timidement. Après tout, cette prophétie vous concerne… comme vous l’aviez très justement souligné, nous étions deux à valser.

-         Tu en rêverais n’est-ce pas ? Je t’entendais trembler de peur depuis l’extérieur !

Sa mine est plus taquine que méchante et j’ose donc l’embêter en retour pour assoir notre nouveau départ :

-         Oui, vous avoir vu vous métamorphoser en un lion plus grand que moi m’aura largement convaincue que vous avoir sous le coude était utile.

Il a un petit rire et il me tend finalement une main :

-         Nouveau départ, princesse ? propose-t-il.

-         Nouveau départ, démon, accepté-je en la serrant.

Après notre poignée de main qui aura ramené à la vie le bout de mes doigts, il s’allonge sur le dos avec les bras derrière la tête pour jauger mes lucioles.

-         Tu m’éteindras ces vermines lumineuses. Non seulement leur piètre scintillement attirerait l’attention de mes pairs à cinq cents mètres à la ronde, mais en plus, je les trouve très agaçantes.

Il bat l’air de sa main pour chasser un petit nombre de lucioles qui volète autour de ses cornes avec acharnement.

-         Je ne les contrôle pas, répliqué-je. Je le peux, mais lorsque je ne le fais pas, elles sont comme douées d’une petite conscience… Navrée si vos cornes tordues et mal lustrées les attirent.

Il me lance un regard en coin agacé, mais j’ai la satisfaction de faire disparaitre mes orbes lumineux pour avorter sa tentative de m’impressionner.

Je me recroqueville donc en chien de fusil dans la paille épaisse, prête à affronter le froid, le dernier point noir qu’il subsiste maintenant que mon protecteur est revenu.

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