La Danse Macabre

Chapitre 3 : Le pacte de deux âmes

2467 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/10/2026 11:07

Chapitre 3 : Le pacte de deux âmes


Mon cri est entièrement étouffé par la grande main, et heureusement, car l’instant d’après, un démon et quelques êtres décharnés passent le mur en courant.

Je sens l’étreinte brûlante autour de moi et je ne peux que deviner la nature de l’être qui vient de m’attraper. Pourtant, ce contact est presque apaisant. Mon corps semble se souvenir de ses bras, comme s’ils retrouvaient leur place autour de moi, comme si mon âme le reconnaissait déjà.

Je lève la tête pour regarder craintivement par-dessus mon épaule, et malgré une poigne solide, il accompagne mon mouvement pour me laisser faire. Je découvre mon démon d’une danse, le visage concentré tandis qu’il observe le tumulte provoqué par ses pairs dans le village. Il semble réfléchir, ses sourcils sont froncés au-dessus de ses yeux incandescents et j’observe ses pupilles qui cherchent des réponses aux questions qu’il se pose.

-         Une partie des Enfers semble être à ta recherche…, murmure-t-il de sa voix grave.

Entendre que les monstres qui mettent le royaume à feu et à sang le font sans doute pour mettre la main sur moi est un cauchemar, accentué par ma captivité dans les bras de l’un d’entre eux.

Ma frayeur enraye mon esprit et m’empêche de comprendre quoi que ce soit aux évènements des dernières heures. C’est bien trop pour moi et pour mon caractère impressionnable.

Mes sanglots reprennent de plus belle, ils secouent mon corps si vivement que mon démon a un petit rire sombre :

-         Tu pleureras sur ton sort plus tard. Pour l’heure, il nous faut courir, et vite !

Il me relâche aussi soudainement qu’il m’a emprisonné et il attrape ma main dans le même temps pour m’entraîner avec lui à pleine vitesse, droit sur le chaos qu’est devenu le royaume. Je pousse un petit cri strident sous la surprise, mais ses grandes jambes me permettent de m’enfuir bien plus vite que je ne le pouvais jusqu’à maintenant.

Quelques ruelles plus loin, un nouveau groupe d’ennemis surgit sur notre droite et il parvient à nous plaquer contre un mur juste à temps pour que nous ne nous fassions pas repérer.

La troupe nous dépasse et mon sauveur se penche vers moi pour planter ses yeux les plus sérieux dans les miens :

-         Te prénommes-tu Asmodée ?! demande-t-il vivement.

-         Non ! Valina ! gémis-je.

Il fronce les sourcils, comme si mon prénom ne faisait pas sens au vu de la situation et l’espoir perce dans mon cœur.

-         Je ne suis pas celle qu’ils cherchent ? demandé-je d’une voix suppliante. 

-         Ta cape ! répond-il simplement. 

J’obéis tout de suite, car ce démon me semble être ma seule possibilité de sortir vivante de ces affrontements, même si j’ai conscience que je me fais peut-être bien entraîner droit vers ma mort. J’abats ma capuche sur ma tête pour me camoufler et il reprend sa course folle en me tirant derrière lui.

Nous progressons rapidement, de ruelle sombre en ruelle sombre, et pour la seconde fois ce soir, c’est au moment où je me pense sauvée que les évènements s’enveniment.

Nous sommes à la sortie ouest de Dilune, tout près de la grande forêt de Sombrelune qui aurait pu nous abriter, et pourtant, la dernière petite place révèle une dizaine d’adversaires.

Dès que nous arrivons en courant au coin du mur, ils tournent vivement leurs horribles têtes dans notre direction, et la soif de sang assombrit leurs traits.

-         Cours ! Cours jusqu’à ce que tu sois en sécurité ! aboie mon démon.  

Lorsqu’il bondit en avant, je suis aveuglée par les flammes qui jaillissent de l’intégralité de son corps jusqu’à le faire disparaitre.

Une bête surgit alors des flammes qui viennent de naître, un immense lion entièrement noir, avec de majestueuses cornes plantées sur la tête et une longue queue terminée par un dard de scorpion.

Je pousse un cri aigu face à la créature, qui me fait réaliser que toutes les bêtes que j’ai croisées ce soir n’étaient que des démons sous d’autres formes, plus effrayantes et dangereuses. En voyant le lion se jeter dans le combat avec agressivité pour m’offrir une échappatoire, je saisis ma chance et je m’enfuis dans Sombrelune.

Ma course folle continue à travers la forêt dont les branches me griffent et les racines me piègent. J’ai le sentiment que mon cœur est proche de la rupture à force de battre contre ma poitrine à un rythme effréné, mais je m’accroche à toutes les ressources que je possède et que je ne soupçonnais même pas.

Je cours ce qui me semble être des heures, jusqu’à ce que mon corps me lâche finalement et que je m’effondre à proximité d’un buisson.

A bout de force, je m’abrite en son sein pour reprendre mon souffle dans une relative sécurité, le ventre tordu par l’inquiétude pour mes parents.  

Les bois sont sinistres, la lune perce difficilement entre les feuillages et produit une multitudes d’ombres terrifiantes, qui tranchent avec la lueur fantomatique. Toujours habillée de ma robe agrémentée d’une cape, je suis transie par le vent mordant, phénomène accentué par les sueurs froides qui dégringolent mon dos à chaque craquement qui resonne aux alentours.

Un long moment passe avant que mes sens ne s’éveillent sans raison.

Je relève la tête vivement, n’ayant pourtant pas été alertée par le moindre son suspect. Mes yeux cherchent frénétiquement à travers les feuillages, à l’affût d’une ombre que je sens approcher. Je le ressens sans parvenir à l’expliquer : je sais que quelque chose fond sur moi.

Soudain, un visage goguenard apparaît entre les branches devant mon visage. Je le reconnais immédiatement, mais je pousse un cri face aux yeux luisants qui viennent de me surprendre.

Il éclate d’un petit rire moqueur et malgré ses traits emplis de dédain, je suis soulagée de ne plus être seule.

-         Comment m’avez-vous retrouvée ?! m’exclamé-je d’une voix aiguë.

-         Je t’ai sentie… et je suis prêt à parier que tu m’as senti arriver toi aussi. Je me trompe ?

Je reste interdite et il hoche la tête, visiblement fier de ses déductions.

-         Vous vous êtes battu ?

-         Bien sûr que non, je saluais mes amis, c’était évident non ? raille-t-il sèchement. En tout cas, nous avons la confirmation que les Enfers te cherchent, l’attaque a cessé dès ton échappée. 

-         Y-a-t-il eu des morts ?! Parmi les gens du château ?! Le roi et…, commencé-je.

-         Le roi et la reine vont bien, mais je n’en dirais pas autant pour leur garde qui déplore quelques pertes.

Le soulagement est si intense que je pose mon front contre mes genoux pour le savourer.

-         Sors-donc de là. Il est hors de question que je m’abaisse à ramper dans un buisson, je ne suis pas un animal. N’as-tu aucun amour propre… ? demande-t-il en me jaugeant.

Je ne sais pas si mes nerfs lâchent enfin maintenant que je sais mes parents en vie, ou si son air plus que suffisant me hérisse, mais je choisis l’impolitesse.

-         Il me semble que ce n’est pas moi qui me suis changée en animal.

Il éclate d’un petit rire en levant un sourcil :

-         Tiens donc… La petite princesse aurait-elle des griffes ? Je ne t’ai pourtant pas vue t’en servir lorsqu’il nous fallait nous battre…

Gênée qu’il me jette mon inefficacité au visage, je rougis en baissant le nez.

-         Il faut te remettre en avant, ils te cherchent et certains t’ont aperçue fuir dans Sombrelune.

Mon cœur repart pour une course frénétique à cette information, alors j’obéis en m’extirpant de mon buisson pour me remettre en marche.

Il m’emboite automatiquement le pas, les mains dans les poches et le visage empreint d’ennui.

-         Pourquoi m’aidez-vous ? demandé-je d’une petite voix.

-         Parce que pour une raison que j’ignore, je semble désormais lié à toi.

Je tourne la tête vers lui en fronçant les sourcils et il reprend d’une voix pensive :

-         Après notre danse, je n’ai pas pu repartir aux Enfers. En fait, plus je m’éloignais de Dilune et plus un mal grandissait en moi, comme si mes forces me quittaient. J’ai bien cru que j’allais tourner de l’œil avant de me décider à faire demi-tour. Dès que je me suis approché du château, tout est rentré dans l’ordre… Curieux non ? conclut-il sur un ton amer.

-         Pourquoi associez-vous cela à moi ?

Il me lance un regard hautain :

-         Parce que je ne suis pas complétement idiot. Je n’arrive pas à effacer ton toucher frais de ma peau depuis notre danse, je faiblissais à mesure que je m’éloignais du lieu où je t’avais laissée et pour d’autres raisons que je garderai pour moi.

Le souvenir de « sa marque » chaude sur mon corps passe dans mon esprit, puis les mots de ma mère.

-         Savez-vous ce qu’est une Danse Macabre… ?

-         Trouves-tu que je ressemble à une encyclopédie ? rétorque-t-il avec mauvaise humeur.

-         Il semblerait que ce soit ce que nous avons…, commencé-je.

-         Je me moque du nom, je m’inquiète des conséquences ! me coupe-t-il. Et il me semble que tu le devrais toi aussi. Tu n’es déjà pas plus forte qu’une limace, je n’imagine même pas la médiocrité que tu as lorsque je m’éloigne !

Mes joues rosissent sous la honte qu’il me fait encore ressentir et je croise les bras étroitement sur ma poitrine, jusqu’à ce que la honte se transforme en colère :

-         Vous vous inquiétez des conséquences, mais je m’interroge sur les causes ! J’aimerais bien savoir quelle idée saugrenue vous avez eue de m’inviter à danser ?! Et puis que faisiez-vous dans la salle de bal ?! Que faisiez-vous sur terre, tout court ? Pourquoi vos amis les démons se sont tous subitement mis à sortir des Enfers pour envahir notre monde ?! Vous croiser est d’ordinaire rarissime ! Encore pire, que me veulent vos horribles amis ?!

-         Tu piailles plus fort qu’une perdrix, mais tu avances pourtant moins vite que l’une d’elle privée de ses ailes !

Outrée, je m’arrête net pour me tourner vers ce démon odieux.

-         Je ne vous ai rien demandé ! Vous vous obstinez à me suivre en vous montrant désagréable !

-         Uniquement parce que je suis lié à toi depuis cette danse, comme si nos âmes avaient conclu un fichu pacte ! Et il est hors de question que je te laisse mourir sans savoir si ça m’impactera ! feule-t-il.

-         Nous sommes liés par votre faute ! Tout cela est votre faute ! m’exclamé-je avec virulence.

-         Il me semble que tu as accepté ma danse ! Je ne me suis pas mis à valser tout seul !

-         Parce que je pensais que vous étiez mon Arcane ! Vous me l’avez pratiquement sous-entendu pour que j’accepte de danser avec vous, vous m’avez parlé du destin que me réservait la vie !

-         Simplement pour que tu acceptes ! réplique-t-il avec un air supérieur détestable.

-         Quoi ?! Mais pourquoi fallait-il que…

Sa main se plaque sur mes lèvres et lorsque je vois le visage inquiet qu’il affiche en glissant son regard sur les bois, ma colère s’évapore pour laisser sa place à ma désormais plus fidèle amie : la peur.

Nous ne tardons pas à entendre de nouveaux éclats de voix au loin. Le démon voit sans doute des choses que je ne distingue pas dans la nuit, car il me tire en avant pour reprendre une course effrénée.

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