L'Œil du Mensonge

Chapitre 5 : L’ombre de la couronne

4625 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 22/10/2026 03:30

Le palais royal d’Astrélys dominait la capitale depuis les hauteurs de la ville.


Thomas l’aperçut bien avant d’en atteindre les portes. Ses tours blanches s’élevaient au-dessus des remparts, coiffées de toits bleu nuit dont les pointes dorées accrochaient la lumière du soleil. De longues bannières portant l’emblème d’Eldoria — une étoile d’argent à sept branches — flottaient au vent le long des murailles.


Plus il s’en approchait, plus il prenait conscience de l’immensité du lieu.


Le palais n’était pas seulement une résidence royale. C’était une forteresse, un symbole d’autorité et le cœur politique du royaume. Ses murailles étaient épaisses, ses fenêtres étroites dans les parties les plus anciennes, tandis que les ailes plus récentes affichaient de grandes arches et des vitraux colorés. Des jardins parfaitement entretenus s’étendaient de chaque côté de l’allée principale, avec des fontaines sculptées et des statues représentant d’anciens souverains.


Thomas ajusta le col de sa tunique.


Il avait emprunté une tenue propre à l’auberge, mais il ne pouvait pas faire de miracle. Ses vêtements restaient simples, et son badge de cuivre pendait à son cou.


Un aventurier de rang inférieur convoqué par le roi.


Rien que cette idée lui paraissait absurde.


Il s’avança sur l’allée pavée, sous les regards des soldats postés le long du chemin. Tous portaient une armure impeccable, ornée de détails dorés. Leurs armes étaient entretenues avec un soin presque cérémoniel.


Personne ne l’arrêta.


Lorsqu’il arriva devant l’entrée principale, il ralentit.


Deux gardes se tenaient de part et d’autre des immenses portes.


Ils étaient grands, larges d’épaules, et portaient une armure d’acier sombre dont les reflets bleutés rappelaient les couleurs royales. Leurs épées, fixées à la taille, étaient d’une qualité bien supérieure à tout ce que Thomas avait pu voir parmi les aventuriers ordinaires.


Mais ce n’était pas leur équipement qui le troublait.


C’était leur présence.


Thomas avait rencontré des hommes violents, des individus dangereux et des personnes capables d’intimider une pièce entière sans élever la voix. Pourtant, ce qu’il ressentait devant ces deux soldats dépassait la simple appréhension.


Une impression de densité, presque physique, émanait d’eux.


Ils ne bougeaient pas. Ils ne le menaçaient pas. Ils n’avaient même pas besoin de le regarder directement.


Et malgré cela, Thomas avait la sensation de se trouver devant deux prédateurs parfaitement conscients de leur force.


*Ces hommes sont bien plus dangereux qu’ils n’en ont l’air.*


L’un des gardes baissa les yeux vers lui.


— Thomas Delacroix ?


— C’est bien moi.


— Sa Majesté vous attend.


Le soldat posa une main sur l’une des poignées.


Un grondement sourd résonna lorsque les immenses portes commencèrent à s’ouvrir.


Thomas inspira profondément et franchit le seuil.


***


L’intérieur du palais était encore plus impressionnant que son extérieur.


Un vaste vestibule s’étendait devant lui, soutenu par des colonnes de marbre blanc veiné d’or. Le plafond, si haut qu’il semblait se perdre dans l’ombre, était décoré de fresques représentant les grandes batailles d’Eldoria et les couronnements de ses anciens rois.


Des lustres cristallins diffusaient une lumière douce. Sur les murs, des tapisseries racontaient des épisodes de l’histoire du royaume : des dragons affrontant des armées humaines, des mages invoquant des tempêtes, des chevaliers se dressant devant des créatures gigantesques.


Thomas ralentit malgré lui.


Il avait toujours apprécié observer les lieux et les gens, mais ici, chaque détail semblait avoir été pensé pour rappeler une chose : le pouvoir.


Des serviteurs traversaient les couloirs en silence. Des officiers échangeaient des documents sous le regard de gardes immobiles. Au loin, des portes s’ouvraient et se refermaient sur des salles dont il ne pouvait apercevoir que des fragments.


Le soldat qui l’accompagnait ne lui adressa pas un mot.


Ils empruntèrent un long couloir, puis gravirent un escalier monumental avant d’atteindre une paire de portes encore plus imposantes que celles de l’entrée.


Deux nouveaux gardes montaient la garde.


L’un d’eux annonça d’une voix ferme :


— Thomas Delacroix, convoqué par Sa Majesté le roi Aldéran IV.


Un silence suivit.


Puis les portes s’ouvrirent.


— Avancez, ordonna le garde.


Thomas pénétra dans la salle du trône.


Et comprit immédiatement qu’il venait d’entrer dans un tout autre monde.


***


La salle était immense.


Un tapis bleu profond s’étendait depuis l’entrée jusqu’à une estrade de pierre blanche sur laquelle se dressait le trône royal. Des colonnes sculptées soutenaient une voûte décorée d’étoiles d’argent. De hautes fenêtres laissaient pénétrer la lumière du matin, projetant des reflets colorés sur le sol.


Au fond, derrière le trône, une immense bannière d’Eldoria descendait presque jusqu’à l’estrade.


Le roi était assis au centre.


Thomas l’avait imaginé âgé, peut-être affaibli par les responsabilités et les années. Il découvrit un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux châtains mêlés de quelques mèches grises et à la barbe soigneusement taillée.


Son visage portait les marques d’une vie exigeante. Une fine cicatrice traversait l’un de ses sourcils, et ses épaules larges donnaient à sa silhouette une impression de solidité.


Il portait une tunique royale bleu nuit, brodée de fils d’or, ainsi qu’une cape sombre retenue par une broche en forme d’étoile. Une épée reposait à portée de sa main.


Il n’avait pas besoin de hausser la voix pour imposer le silence.


Sa prestance suffisait.


À ses côtés se tenaient quatre personnes.


Un homme âgé, vêtu d’une longue robe bleu pâle, dont les yeux semblaient observer Thomas avec une précision presque dérangeante.


Un chevalier en armure argentée, droit comme une statue, la main posée près de son épée.


Une femme aux cheveux noirs, vêtue d’une robe élégante, dont l’expression calme dissimulait une vigilance constante.


Enfin, un homme plus jeune, aux cheveux blonds et aux traits sévères, portant une tenue militaire ornée de décorations.


Thomas n’eut pas le temps de les examiner davantage.


Une pression brutale s’abattit sur lui.


Il sentit sa poitrine se resserrer, comme si l’air de la salle était devenu plus lourd. Ses jambes se tendirent instinctivement. Il avait l’impression que chacun des quatre personnages dégageait une puissance capable de l’écraser sans le moindre effort.


Il dut se concentrer pour conserver une respiration régulière.


*Qu’est-ce que c’est que ça ?*


Il n’avait jamais ressenti une telle chose.


Ce n’était pas simplement de la peur. Son corps réagissait à leur présence avant même qu’il puisse analyser leurs gestes.


Une chaleur se manifesta derrière ses tempes.


Puis une sensation étrange traversa son regard.


Le monde sembla changer légèrement de texture.


Les contours des quatre personnages se détachèrent avec une netteté inhabituelle. Autour d’eux, Thomas crut distinguer des ondulations presque invisibles, semblables à des vagues dans l’air. Il ne voyait pas leur magie, pas réellement, mais percevait quelque chose qui dépassait sa compréhension.


Une fenêtre translucide apparut devant ses yeux.


**ALERTE : ANOMALIE DE PERCEPTION**


**CLASSE : LE TÉMOIN DU VOILE**


**ACTIVATION PARTIELLE DÉTECTÉE**


**SOURCE : PRÉSENCES À HAUTE DENSITÉ DE PUISSANCE**


Thomas retint son souffle.


Sa classe réagissait à eux.


Il tenta de détourner son attention, mais les ondulations persistaient à la limite de sa vision. Plus il essayait de comprendre ce phénomène, plus la pression semblait augmenter.


*Pas maintenant. Surtout pas maintenant.*


Il força sa respiration à ralentir et baissa les yeux.


Il n’était pas venu ici pour révéler ses secrets.


— Approchez, Thomas Delacroix.


La voix du roi résonna dans la salle.


Elle était grave, puissante et étonnamment chaleureuse.


Thomas avança jusqu’au pied de l’estrade, puis posa un genou à terre en inclinant la tête.


— Votre Majesté.


— Relevez-vous.


Thomas obéit.


Le roi l’observa en silence pendant quelques secondes.


Puis il eut un léger sourire.


— Vous avez fait un long chemin pour un homme qui, à ce que je comprends, vient à peine de rejoindre la guilde des aventuriers.


— Je suis encore un débutant, Votre Majesté.


— C’est précisément ce qui rend votre présence intéressante.


Le souverain posa un coude sur l’accoudoir de son trône.


— Dites-moi, Thomas Delacroix. D’où venez-vous exactement ?


Thomas s’était préparé à cette question.


— D’une région éloignée, Votre Majesté. Je suis arrivé à Astrélys récemment, sans connaissance particulière du royaume. J’essaie simplement de trouver ma place ici.


Le roi plissa légèrement les yeux.


— Vous ne semblez pas être un homme qui parle beaucoup de lui-même.


— J’ai appris qu’il était parfois préférable d’écouter avant de parler.


Un silence suivit.


Le roi échangea un regard avec l’homme à la robe bleu pâle.


— Une réponse prudente, observa-t-il.


Thomas ne répondit pas.


— Et que faites-vous dans notre capitale ?


— Je cherche du travail. Je me suis inscrit à la guilde des aventuriers pour gagner ma vie et apprendre à connaître ce monde.


— Au rang cuivre, n’est-ce pas ?


— Oui, Votre Majesté.


Le roi jeta un coup d’œil au badge suspendu à son cou.


Pendant un instant, une lueur amusée traversa son regard.


— Voilà une entrée en matière plutôt modeste.


Thomas sentit qu’il aurait été imprudent de chercher à se justifier.


— Je préfère commencer par ce que je suis capable de faire.


Le roi éclata d’un rire bref.


Ce rire, loin de diminuer son autorité, lui donnait une présence encore plus impressionnante.


— Voilà une qualité que j’apprécie.


Il se redressa.


Son expression changea progressivement, devenant plus sérieuse.


— Mais ce n’est pas pour parler de votre inscription à la guilde que je vous ai fait venir.


Thomas s’y attendait.


— Je vous écoute, Votre Majesté.


Le roi le fixa droit dans les yeux.


— J’ai appris que vous aviez porté secours à une jeune femme, dans une ruelle de cette ville, alors qu’elle était agressée par quatre individus.


Thomas sentit son cœur accélérer légèrement.


— C’est exact.


— Vous auriez pu passer votre chemin. Vous auriez pu appeler la garde. Vous auriez même pu vous faire tuer.


— Je ne pouvais pas rester sans rien faire.


Le roi resta silencieux.


Puis il posa une main sur l’accoudoir de son trône et se pencha légèrement vers l’avant.


— Cette jeune femme est ma fille.


Thomas ne manifesta aucune surprise apparente.


Pourtant, intérieurement, il revit immédiatement les vêtements de la jeune inconnue, ses manières raffinées et cette aisance avec laquelle elle avait sorti une bourse remplie de pièces.


Tout s’éclairait.


La jeune femme qu’il avait sauvée n’était pas une voyageuse ordinaire.


C’était une princesse.


Le roi poursuivit :


— Ma fille unique. L’héritière de la couronne d’Eldoria.


Il marqua une pause.


— Vous lui avez sauvé la vie, Thomas Delacroix. Et pour cela, vous avez ma gratitude.


La voix du souverain s’était faite plus grave.


— Je ne prends pas à la légère la sécurité de ma famille. Encore moins celle de mon enfant.


Thomas inclina légèrement la tête.


— Je suis heureux de savoir qu’elle va bien, Votre Majesté. Je n’ai fait que ce qui me semblait juste.


Le roi l’observa longuement.


Thomas sentit le regard du souverain peser sur lui, mais il ne baissa pas les yeux.


Il avait appris, dans son ancienne vie, qu’un regard fuyant pouvait être interprété de nombreuses façons. Il ne voulait ni défier le roi ni donner l’impression de dissimuler sa peur.


Il resta simplement calme.


Le souverain remarqua cette attitude.


— Vous savez, dit-il, j’ai rencontré des hommes bien plus puissants que vous. Des généraux, des chevaliers légendaires, des mages capables de détruire des forteresses. Certains baissaient les yeux dès que je les regardais.


Il se redressa légèrement.


— Mais vous, vous êtes ici, devant le roi d’Eldoria, avec un simple badge de cuivre autour du cou, et vous soutenez mon regard sans chercher à me flatter.


Thomas ne sut pas quoi répondre.


— Ce n’est pas de l’arrogance, poursuivit le roi. Je ne le crois pas. Il y a dans vos yeux quelque chose de différent.


Il plissa les paupières.


— Une détermination que je ne m’explique pas encore.


Thomas sentit un frisson lui parcourir le dos.


Le roi n’avait aucune idée de sa véritable classe. Pourtant, il semblait avoir perçu quelque chose.


Peut-être pas un pouvoir.


Peut-être simplement une volonté qui refusait de se briser.


— Je veux vous récompenser, déclara soudain le souverain.


— Votre Majesté, ce n’est pas nécessaire.


— C’est à moi d’en décider.


Le ton était ferme, sans être agressif.


— Vous avez risqué votre vie pour ma fille. Vous méritez une récompense digne de ce nom. Une somme d’argent, une fonction au service de la couronne, un titre si vous le souhaitez… Nous trouverons quelque chose qui vous convienne.


Thomas resta prudent.


Il n’avait aucune envie de recevoir une fortune qui attirerait tous les regards sur lui. Encore moins d’accepter un poste dont il ne connaîtrait ni les obligations ni les conséquences.


Avant qu’il puisse répondre, une voix féminine s’éleva sur le côté.


— Père, j’ai une proposition.


Thomas tourna la tête.


Derrière la femme aux cheveux noirs se tenait une jeune fille.


Il reconnut immédiatement sa chevelure et ses traits.


C’était elle.


La jeune femme de la ruelle.


Elle portait désormais une robe bleu clair, élégante mais sobre, ornée de quelques broderies argentées. Ses longs cheveux étaient retenus par un ruban, et une fine couronne décorative reposait sur sa tête.


Elle semblait plus jeune qu’il ne l’avait imaginé.


Elle devait avoir quinze ans tout au plus.


Leurs regards se croisèrent.


Pendant une seconde, elle parut hésiter.


Puis elle lui adressa un sourire timide, presque gêné.


Thomas lui répondit par un léger mouvement de tête.


Le roi suivit leur échange du regard.


— Approche, Éléna.


La jeune princesse avança de quelques pas.


— Thomas, voici Éléna d’Eldoria, ma fille et l’héritière de ce royaume.


Elle inclina légèrement la tête vers lui.


— Nous nous sommes déjà rencontrés, même si je n’ai pas eu l’occasion de me présenter correctement.


— En effet, Altesse.


Elle grimaça légèrement.


— Vous pouvez m’appeler Éléna. Enfin… pas devant tout le monde, ajouta-t-elle précipitamment.


Le roi laissa échapper un soupir qui ressemblait à un rire retenu.


— Ma fille possède un sens très personnel du protocole.


— Père…


— Je n’ai rien dit.


Thomas comprit alors que, malgré sa puissance et son autorité, le roi était aussi un père profondément attaché à son enfant.


Éléna reprit :


— J’aimerais que Thomas devienne mon garde royal.


Un silence stupéfait s’abattit sur la salle.


Même le chevalier en armure argentée tourna légèrement la tête vers elle.


Thomas cligna des yeux.


— Votre… garde royal ?


— Oui.


Elle se tourna vers son père.


— Il m’a protégée alors qu’il ne me connaissait pas. Il n’a pas cherché à obtenir une récompense. Il aurait pu s’enfuir, mais il a choisi de m’aider. Je pense que je peux lui faire confiance.


Le roi croisa les bras.


— Éléna, tu sais ce qu’implique une telle demande ?


— Oui, père.


— Un garde royal ne se choisit pas simplement parce qu’il a accompli une bonne action.


— Je le sais.


Elle marqua une pause, puis ajouta d’une voix plus douce :


— Mais je ne demande pas qu’il soit nommé immédiatement à un poste important. Je demande qu’on lui donne une chance.


Thomas regarda la princesse, puis le roi.


Il commençait à comprendre pourquoi il avait été convoqué si rapidement.


Éléna ne souhaitait pas seulement le remercier.


Elle voulait l’avoir près d’elle.


Le souverain passa une main dans sa barbe, pensif.


— Tu me demandes de confier la sécurité de l’héritière du royaume à un aventurier de rang cuivre qui vient tout juste de s’inscrire à la guilde.


— Quand tu le dis comme ça, c’est vrai que ça paraît compliqué…


— Compliqué ? C’est un euphémisme.


La princesse baissa légèrement la tête.


— Je sais qu’il manque d’expérience. Mais je veux qu’il ait la possibilité d’en acquérir.


Le roi observa sa fille avec une expression mêlant affection et inquiétude.


Puis il reporta son attention sur Thomas.


— Que pensez-vous de cette proposition ?


Thomas prit le temps de réfléchir.


Il pouvait refuser immédiatement. Il pouvait également accepter, mais cela l’obligerait à vivre au palais, à côtoyer des individus dont la puissance le dépassait de très loin et à se retrouver au cœur des intrigues royales.


Sans compter sa classe.


Il ignorait presque tout du Témoin du Voile. Il ne savait pas pourquoi son niveau avait augmenté pendant son sommeil, pourquoi le cristal magique n’avait pas réagi ou pourquoi sa perception se modifiait en présence de certaines personnes.


Accepter maintenant serait imprudent.


Mais refuser brutalement risquait de vexer la princesse et de déplaire au roi.


Thomas releva la tête.


— Votre Majesté, je suis honoré par cette proposition. Mais je ne pense pas être prêt à assumer une telle responsabilité.


Le regard d’Éléna se troubla légèrement.


Il poursuivit :


— Je viens à peine d’arriver dans ce royaume. Je n’ai presque aucune expérience du combat, et mon inscription à la guilde date de quelques jours seulement. Si je dois protéger l’héritière d’Eldoria, je veux être certain d’en être capable.


Il marqua une pause.


— Je vous demande simplement le droit d’y réfléchir avant de vous donner ma réponse.


Les quatre personnages aux côtés du roi échangèrent des regards discrets.


Le chevalier en armure argentée sembla considérer Thomas avec un intérêt nouveau.


Le roi, lui, resta silencieux quelques secondes avant de sourire.


— Vous savez ce que je vois, Thomas Delacroix ?


— Non, Votre Majesté.


— Un homme qui ne se précipite pas sur une récompense sans en mesurer le prix.


Il hocha lentement la tête.


— C’est une qualité rare. Je vous accorde le temps nécessaire pour réfléchir. Vous ne serez pas contraint d’accepter aujourd’hui.


Thomas s’inclina.


— Je vous remercie, Votre Majesté.


Éléna sembla soulagée, même si elle ne parvint pas à cacher entièrement sa déception.


— J’espère que vous accepterez, dit-elle doucement.


Thomas lui adressa un sourire discret.


— Je vais y réfléchir sérieusement, Altesse.


— Éléna, corrigea-t-elle presque aussitôt.


Le roi toussota pour dissimuler un amusement évident.


— Nous reparlerons de cette question plus tard. Pour l’instant, j’aimerais comprendre ce qui s’est réellement passé dans cette ruelle.


Son expression devint plus grave.


— Éléna, raconte-lui ce que tu faisais dehors ce jour-là.


La princesse prit une inspiration.


— Je me rendais dans un orphelinat du quartier est. J’y vais régulièrement pour voir les enfants.


Thomas fut surpris.


— Vous y allez vous-même ?


— Oui. Je sais que ce n’est pas toujours prudent, mais je n’aime pas rester enfermée au palais pendant que d’autres enfants n’ont presque rien. Je voulais leur apporter des vêtements, des livres et quelques provisions.


Elle baissa les yeux un instant.


— Je n’avais pas prévu de rester longtemps. J’avais quitté le palais sans escorte, en pensant que personne ne me reconnaîtrait.


Le roi ferma brièvement les yeux.


— Une décision que je continue de désapprouver.


— Je sais, père.


Éléna reprit :


— Sur le chemin du retour, quatre hommes m’ont abordée. Au début, ils ont prétendu vouloir me vendre quelque chose. Puis ils ont commencé à me poser des questions, à se rapprocher et à m'empêcher de passer.


Son visage se crispa légèrement au souvenir.


— J’ai essayé de les éviter, mais ils ont insisté. L’un d’eux a attrapé mon bras. Je ne savais pas ce qu’ils voulaient réellement.


Thomas se remémora la scène.


Les vêtements usés, les sourires mauvais, la façon dont les hommes s’étaient placés autour d’elle pour lui barrer la sortie.


— Ils semblaient vous avoir choisie délibérément, observa-t-il.


Éléna acquiesça.


— C’est aussi ce que je pense. L’un d’eux m’a demandé si j’étais seule, puis un autre a parlé de me faire payer pour traverser leur quartier. Je ne crois pas qu’ils aient simplement voulu de l’argent.


Le regard du roi se durcit.


Une tension nouvelle envahit la salle.


— Pourquoi ne pas nous avoir signalé ces hommes plus tôt ? demanda-t-il.


— Parce que je ne voulais pas que tu interdises toutes mes sorties pendant des mois.


— Éléna.


— Je sais. J’aurais dû.


Le souverain inspira profondément, visiblement partagé entre la colère et le soulagement.


— Nous allons faire examiner cette affaire.


Il se tourna vers le chevalier en armure argentée.


— Capitaine, je veux que vos hommes retrouvent ces quatre individus. Discrètement. Je veux savoir s’ils agissaient seuls et si quelqu’un les a payés.


— À vos ordres, Majesté.


Le chevalier inclina la tête.


Thomas sentit immédiatement que la situation venait de prendre une autre dimension.


Si ces hommes avaient réellement ciblé Éléna, alors son intervention avait pu déjouer quelque chose de bien plus grave qu’un simple vol.


Il repensa à la phrase prononcée par son agresseur, dans son ancienne vie.


*Tu n’aurais jamais dû me voir.*


Et au symbole tatoué sur son poignet.


Un cercle traversé par trois lignes.


Le même symbole que celui qu’il avait aperçu dans la Chambre d’Attribution.


Thomas sentit une froideur lui parcourir la nuque.


Il n’avait aucune preuve d’un lien entre son meurtre et les événements d’Astrélys. Mais depuis sa réincarnation, les coïncidences commençaient à s’accumuler.


Trop pour être ignorées.


Le roi remarqua son changement d’expression.


— Quelque chose vous préoccupe ?


Thomas hésita.


Il ne pouvait pas parler du tatouage sans expliquer comment il l’avait reconnu, ni pourquoi ce symbole lui rappelait sa propre mort.


Il choisit donc ses mots avec soin.


— Je me demande simplement si ces hommes savaient qui était la princesse.


Le roi échangea un regard avec le capitaine.


— C’est précisément ce que nous allons découvrir.


Il se leva alors de son trône.


Le mouvement suffit à faire taire toute la salle.


Même les quatre personnages qui l’accompagnaient redressèrent légèrement la posture.


Thomas ressentit de nouveau cette pression écrasante. Sa classe réagit aussitôt, faisant vibrer quelque chose derrière ses tempes.


Les ondulations réapparurent autour du roi et de ses conseillers.


Mais cette fois, Thomas remarqua un détail supplémentaire.


Les quatre présences qui l’avaient oppressé semblaient différentes les unes des autres. Celle du chevalier était dense et stable, comme un mur d’acier. Celle du vieil homme paraissait presque mouvante, impossible à saisir. La femme aux cheveux noirs dégageait une impression de calme trompeur, tandis que le jeune officier semblait contenir une énergie prête à exploser.


Quant au roi…


Thomas ne parvenait pas à décrire ce qu’il ressentait.


La puissance du souverain ne ressemblait à aucune autre.


Une nouvelle inscription apparut, très brièvement, au bord de sa vision.


**LE TÉMOIN DU VOILE : ANALYSE INCOMPLÈTE**


**CIBLE : NON IDENTIFIÉE**


**ACCÈS AUX DONNÉES : REFUSÉ**


Puis tout disparut.


Thomas ne laissa rien paraître.


Il venait de comprendre que sa classe pouvait percevoir des éléments que le système lui-même ne lui permettait pas encore d'interpréter.


Et qu'il valait mieux garder cette découverte pour lui.


Le roi descendit une marche de l’estrade et s’arrêta devant Thomas.


— Thomas Delacroix, je vous remercie une nouvelle fois d’avoir protégé ma fille. Vous serez toujours le bienvenu au palais d’Eldoria.


Il lui tendit la main.


Thomas la serra.


La poigne du souverain était ferme, sans chercher à l’écraser.


— Et quelle que soit votre décision concernant la proposition d’Éléna, sachez que votre courage ne sera pas oublié.


— Je vous remercie, Votre Majesté.


Le roi relâcha sa main.


— Vous pouvez disposer pour aujourd’hui. Un garde vous raccompagnera jusqu’à la sortie.


Thomas s’inclina une dernière fois.


Alors qu’il s’apprêtait à partir, la voix d’Éléna l’arrêta.


— Thomas ?


Il se retourna.


La princesse avait fait quelques pas dans sa direction.


— Merci. Pour ce que vous avez fait ce jour-là.


Cette fois, son sourire était moins timide.


Thomas inclina légèrement la tête.


— Prenez soin de vous, Altesse.


Elle sembla sur le point de lui répondre quelque chose, mais se ravisa.


Il quitta la salle du trône sous le regard silencieux des quatre puissants personnages.


Les portes se refermèrent derrière lui.


Dans le couloir, Thomas s’arrêta quelques instants pour reprendre son souffle.


Il avait survécu à une agression, découvert un monde inconnu, obtenu une classe mystérieuse et rejoint la guilde des aventuriers.


Et maintenant, le roi lui-même souhaitait le récompenser, tandis que la princesse héritière voulait en faire son garde royal.


Il passa une main sur son visage.


— Je voulais juste gagner de quoi payer une chambre…


Un rire bref lui échappa, sans joie véritable.


Puis il baissa les yeux vers son badge de cuivre.


Sa classe n’était toujours pas comprise. Ses pouvoirs demeuraient instables. Et quelque part, dans l’ombre de ce royaume, un symbole semblait relier sa mort à sa nouvelle existence.


Thomas reprit sa marche.


Il avait désormais une décision à prendre.


Accepter de devenir le garde royal d’Éléna, c’était entrer au cœur du pouvoir d’Eldoria.


Refuser, c’était peut-être perdre la meilleure occasion d’obtenir des réponses.


Pour la première fois depuis son arrivée à Astrélys, il ne savait pas quelle décision était la plus prudente.


Mais il savait déjà une chose.


Le Témoin du Voile venait de croiser le chemin de la couronne.


Et rien ne garantissait que cette rencontre soit le fruit du hasard.


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