VIRELLIA - livre 3

Chapitre 3 : L’Accordage des Cibles

4914 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/10/2026 18:46

Dans l'Envers, le temps ne s'écoule pas. Il s'accumule, comme une couche de poussière grasse sur le cristal des cages.

Le départ d'Aziris n'a rien changé à la pression oppressante qui règne sur cette étendue de cendres, mais le nom qu'il a laissé derrière lui continue de résonner dans l'esprit de Seyla avec la régularité d'un battement de cœur malade. Fasir. Elle est debout, le front appuyé contre la paroi translucide de sa prison, les mains cramoisies, marquées par les brûlures géométriques de la résonance noire. À force de frapper le cristal, elle s'est ouvert plusieurs plaies sur les phalanges, et elle recommencerait volontiers. Au fond de sa poche, ses doigts enserrent le petit morceau de bois gravé que Nilwen lui a offert ; elle presse la rune contre sa paume jusqu'à sentir ses arêtes s'enfoncer dans la chair. C'est son seul ancrage.


— Il ment, répète-t-elle pour la dixième fois. C'est un manipulateur. Il a pris ce nom pour me pousser à bout.


La réponse vient de la cage voisine, où Ilharan est assis en tailleur, le dos calé contre le cristal noir et les yeux dorés tournés vers le plafond d'encre. Malgré sa captivité, il garde cet air insupportablement contemplatif de celui qui assiste à une représentation théâtrale plutôt qu'à sa propre détention.


— Les Fléaux ne s'embarrassent généralement pas de généalogies fictives, Seyla, dit-il. Le sang Fasir a visiblement toujours eu une prédisposition pour les fréquences de coupure. Nilwen n'était peut-être pas une anomalie, mais un point de jonction. Aziris n'a pas nécessairement menti : il a simplement refermé une boucle que la Triade a passé des siècles à masquer.


— Ferme-la, Ilharan.


— Je constate simplement que…


— Et moi, je constate que tu parles encore.


Il y réfléchit un instant, puis acquiesce avec le plus grand sérieux.


— C'est exact. Je parle encore.


Un coup sourd les interrompt : Talyor vient de donner un coup de pied dans sa paroi. Le disciple d'Ethea s'est redressé, ses cheveux blonds ternis par la poussière collés au front. Sa peau garde une pâleur maladive, mais quelque chose a changé dans son regard, la colère que Seyla avait réussi à réveiller en lui avant la visite d'Aziris semble avoir chassé une partie de son épuisement.


— Si vous avez fini, dit-il, j'aimerais beaucoup sortir d'ici avant de mourir de vieillesse. Ou d'ennui, je ne sais pas encore lequel arrivera en premier. Montre-moi ta paroi, Seyla. L'endroit où tu as réussi à la fissurer.


Le regard de Seyla glisse malgré elle vers la partie basse de sa cage. La lézarde est toujours là, à peine visible sous certaines inclinaisons : quelques centimètres de cristal fendu, qui n'ont pas traversé toute l'épaisseur de la matière mais qui existent. Elle est apparue avant l'arrivée d'Aziris, quand Seyla, submergée par la colère et le désespoir, avait jeté toute sa puissance contre la paroi. Elle se souvient du craquement, sec, presque ridicule, de sa propre stupéfaction, et surtout du regard d'Aziris lorsqu'il avait découvert la fissure. Il n'avait ni sursauté ni montré la moindre inquiétude ; il s'était approché pour examiner la marque avec la curiosité froide qu'il réservait à ses expériences les plus prometteuses. Intéressant, avait-il dit. Un seul mot. Elle aurait préféré qu'il se mette en colère.


— Elle n'a pas bougé depuis, répond-elle. Et j'ai eu beau recommencer, je suis toujours là.


— Donc tu as réussi une fois, et Aziris t'a vue faire, remarque Talyor en s'accroupissant contre sa propre paroi. Il ne t'a pas empêchée de continuer. Pourquoi, à ton avis ?


Seyla ne répond pas, et il désigne la fissure d'un geste du menton.


— On nous a expliqué que ces cages absorbent nos tentatives de manipulation et redistribuent l'énergie. Si ta puissance avait simplement été absorbée, le cristal n'aurait pas dû céder, même légèrement. Il y a forcément eu un déséquilibre.


— J'ai frappé avec les ombres.


— Tu as frappé avec ta colère, ce n'est pas tout à fait pareil. Et il y a autre chose que j'ai remarqué, vu que je suis enfermé à trois mètres de toi sans rien d'autre à regarder : regarde sous nos pieds.


Sous les cages, des filaments de lumière sombre plongent dans la cendre grise. Leur pulsation est faible, presque imperceptible, mais d'une régularité parfaite. Seyla les avait vus sans leur accorder d'attention.


— Les liaisons énergétiques, murmure-t-elle.


— Exactement. Ces cages ne sont pas hermétiques : elles absorbent notre Essence, donc elles doivent bien l'envoyer quelque part.


— Une circulation à sens unique, en principe, intervient Ilharan.


— En principe, répète Talyor en levant un doigt. Voilà un mot que j'adore.


— Ce mot précède souvent une catastrophe. C'est ce que j'ai observé.


— Tu pourrais au moins attendre que j'aie fini avant de prédire notre mort. Seyla, écoute : quand tu as fissuré ton cristal, tu as sans doute envoyé plus d'énergie que le réseau ne pouvait en absorber sur le moment. Pas assez pour le rompre, mais assez pour le déformer. Je propose qu'on arrête de frapper chacun dans notre coin. Aziris m'a dit que je devais devenir la tempête ; je compte utiliser ce qu'il a eu la bêtise de me rappeler.


— Aziris ne parle pas par bêtise, dit Ilharan. Je n'ai jamais constaté le contraire.


— Est-ce que tu peux prononcer une seule phrase sans gâcher l'ambiance ?


— Oui. J'en connais beaucoup. Mais aucune ne concerne la situation actuelle.


Talyor lève les yeux au ciel, puis pose les deux paumes contre le cristal.


— Mon élément ne fonctionne pas comme le tien, explique-t-il à Seyla. Je n'ai pas besoin de briser la matière : je peux la faire vibrer, augmenter la pression, créer des turbulences dans un espace clos, entretenir une résonance. Je veux obliger le cristal à absorber davantage d'énergie qu'il ne peut en évacuer. Une fois le réseau saturé, il cherchera à redistribuer la surcharge, et c'est là que tu interviens. La Forge des Ombres t'a appris à manipuler le Vide, à absorber les résidus d'Essence, non ?


— Vaelran m'a montré les principes, répond Seyla en hésitant. Je n'ai jamais réussi à les appliquer correctement.


— Tu as déjà fissuré une prison qu'on nous disait indestructible. Je crois qu'on peut se permettre un peu d'optimisme.


— C'est nouveau, chez toi.


— Je préfère ça à l'idée de finir empaillé dans la collection d'Aziris.


— Ce ne serait pas de l'empaillage, précise Ilharan. Ce serait une conservation alchimique.


— Je vais finir par le tuer, grogne Talyor.


— Fais la queue, dit Seyla, et pour la première fois depuis le départ d'Aziris, un sourire fugace passe sur son visage avant de disparaître. Continue.


Il trace rapidement deux lignes dans la poussière de sa cellule, puis une troisième qui les relie.


— Si je surcharge ma cage, les filaments devront absorber l'excédent. Toi, tu utilises les ombres pour aspirer cette énergie au lieu de la laisser repartir dans le réseau ; tu crées une dépression assez forte pour inverser le flux. Moi je pousse, toi tu tires, et le cristal se retrouve pris entre deux contraintes contradictoires.


— Un court-circuit, résume Seyla. Avec de l'Air et du Vide.


— Dit comme ça, c'est presque élégant.


— C'est surtout insensé, intervient Ilharan en se redressant péniblement. Vous raisonnez comme si ces cages étaient de simples réservoirs, alors qu'elles sont accordées à nos Essences respectives. Une surcharge dans celle de Talyor ne se répercutera pas forcément de la même façon dans celle de Seyla. Et si tu comprimes l'air à l'intérieur de ton cristal, Talyor, tu modifies les pressions locales : tu risques des lésions pulmonaires, voire l'asphyxie, avant même que le réseau ne sature.


— J'ai connu des entraînements plus agréables.


— Ce n'est pas une plaisanterie.


La gravité soudaine du guérisseur coupe court aux sarcasmes. Seyla regarde son camarade.


— Il a raison. Tu pourrais mourir.


— Je sais. Mais on est déjà en train de mourir, Seyla, répond Talyor sans éclat, en montrant les filaments sous leurs pieds. Ces saletés nous pompent notre Essence depuis qu'on est enfermés ici. Et lui débarque, nous balance ses explications à moitié incompréhensibles, nous annonce qu'il compte nous utiliser pour son accordage et repart tranquillement. Quelque chose me dit qu'il n'a même pas besoin d'être présent pour savoir ce qu'on fabrique. Je refuse de rester assis à attendre qu'il décide de notre sort.


Seyla baisse les yeux. Elle comprend trop bien. Depuis son arrivée dans l'Envers, elle a lutté contre sa prison, cherché à en comprendre le fonctionnement, gardé ses forces pour ne pas céder au désespoir ; puis Aziris est apparu, et une seule visite a suffi à lui rappeler à quel point ils étaient vulnérables. Cette minuscule fissure reste la seule preuve qu'ils peuvent encore agir sur leur environnement.


— Il y a une chose qui me dérange, dit-elle. Quand j'ai fissuré le cristal, Aziris a regardé sans essayer de m'arrêter.


— Il t'a presque encouragée, observe Ilharan.


— Non. Il a trouvé ça intéressant, ce n'est pas pareil. Et si c'était justement ce qu'il attendait de nous ?


— C'est possible, reconnaît Talyor après un silence. Et oui, ça m'inquiète. Mais on ignore ce qu'il attend réellement : peut-être qu'il veut qu'on brise ces cages, peut-être qu'il mesure seulement nos limites. Je propose qu'on arrête de lui laisser toutes les cartes. Si on reste ici, il poursuit son accordage tranquillement ; si on sort, on a une chance de comprendre où on est et de lui échapper. Même si c'est un piège, je préfère tenter quelque chose plutôt qu'attendre que ça se referme sur nous.


Seyla le considère longuement. Il n'a pas tort : ils ne savent presque rien des intentions d'Aziris, mais tant qu'ils resteront enfermés, ils ne pourront rien entreprendre. Elle regarde la fissure, puis les filaments, puis elle sort la rune de Nilwen de sa poche et la serre un instant contre son cœur. Une voix lui revient, pas celle des derniers jours, une plus ancienne, celle qui parlait quand un exercice semblait impossible : observe d'abord ce qui résiste, c'est souvent là que se trouve la réponse.


Elle range la rune avec soin.


— J'ai une condition. Si ça marche, tu arrêtes de te vanter pendant au moins une journée.


— Tu demandes l'impossible.


— Une heure, alors.


— Dix minutes.


— Marché conclu.


— Notre survie dépend de cette négociation ? demande Ilharan, sincèrement perplexe.


— Tu préfères qu'on te laisse ici ?


Le guérisseur considère la question avec sérieux.


— Je ne sais pas encore. Je dois y réfléchir.


Talyor se place bien d'aplomb, les pieds à plat.


— Écoute-moi attentivement, dit-il à Seyla. Dès que les filaments se mettent à pulser de façon irrégulière, tu prépares ton aspiration, mais tu ne tires pas avant mon signal. Tu as tendance à prendre les instructions pour des suggestions.


— Tu veux vraiment discuter de mon caractère maintenant ?


— Non, pas particulièrement.


— Procédez progressivement, ajoute Ilharan en s'adossant à sa paroi. Une montée trop brutale pourrait déclencher une réaction de défense du cristal.


— C'est un conseil utile ? demande Talyor, méfiant.


— Je ne sais pas. Je l'ai dit parce que c'est exact.


— Alors on le suit.


Seyla recule d'un pas et déploie lentement les doigts. Elle fouille sa mémoire à la recherche des exercices de Vaelran, ceux qui lui avaient paru si abstraits lorsqu'il parlait des ombres comme d'un espace capable d'absorber davantage que la lumière. Le Vide ne se crée pas par la force : il faut lui ménager une place, une absence, une direction dans laquelle l'Essence pourra s'engouffrer. Elle ferme les yeux un instant, puis les rouvre.


— Vas-y.


Talyor inspire profondément et lève les mains. Au début, il ne se passe presque rien : quelques grains de cendre se détachent du sol et tournent lentement autour de ses bottes. Puis leur vitesse augmente, une première spirale se forme, et l'air glisse contre les parois de cristal dans un murmure aigu. Il écarte les doigts, modifiant imperceptiblement la trajectoire du courant, et la spirale se divise en deux mouvements contraires, l'un ascendant, l'autre descendant. Le cristal se met à vibrer.


— Doucement, prévient Ilharan.


— Je sais…


Talyor serre les mâchoires. Le sifflement monte d'une octave, les particules de cendre s'entrechoquent dans la cage et de minuscules arcs d'électricité statique éclatent contre les parois. Seyla fixe les filaments : rien, puis une pulsation plus vive que les précédentes.


— Talyor…


— J'ai vu.


Il accentue la rotation. La spirale devient un tourbillon compact qui épouse presque tout l'espace de sa prison, les courants se croisent et se compriment, et les variations de pression font gémir le cristal. Une ligne sombre apparaît brièvement sous ses pieds, puis s'efface.


— Ça réagit ! crie Seyla.


— Pas encore assez !


— Ralentis, Talyor, ta respiration… commence Ilharan.


Mais le disciple de l'Air ne l'écoute pas. Son visage se contracte, car la circulation violente qu'il impose à l'atmosphère de sa cage lui coupe le souffle : chaque inspiration devient plus courte, plus difficile. Sous ses pieds pourtant, les filaments s'illuminent, un premier, puis un deuxième, puis tous les autres, et Seyla sent leur vibration jusque dans ses os.


— Je les sens !


— Alors prépare-toi !


Elle pose la main gauche contre le cristal. Une ombre épaisse se rassemble sous sa paume, pas une arme ni un double, mais une absence de lumière qui s'enfonce dans la matière au lieu de s'étendre à sa surface. Ne force pas le Vide, lui souffle la voix de Vaelran dans son souvenir. Donne-lui une direction. Elle inspire lentement, et tire.

Une douleur fulgurante lui traverse le bras. Seyla crie, retire sa main d'instinct, et l'ombre se dissipe.


— Seyla ! s'étrangle Talyor.


— Continue !


Elle plaque de nouveau sa paume contre la paroi. Cette fois, elle ne cherche plus à arracher l'énergie, elle tente d'en sentir le mouvement. Le réseau pulse. L'Essence circule sous ses pieds, remonte le long des parois, redescend dans les profondeurs de l'Envers, et elle comprend enfin ce qui lui échappait : ce n'est pas une réserve, c'est un courant, et un courant peut être détourné. L'ombre se reforme, plus petite, plus dense. La fissure déjà présente dans son cristal émet un craquement ; quand elle ouvre les yeux, une deuxième ramification vient d'apparaître.


— Talyor ! Ma cage !


Il tourne brièvement la tête, et malgré la souffrance qui lui déforme les traits, un sourire triomphant étire ses lèvres.


— Je savais… que ça… marcherait…


— Tu n'as encore rien cassé !


— Laisse-moi… savourer…


— Maintenant, Talyor ! lance Ilharan en frappant sa paroi. Tu approches de ta limite !


Le disciple de l'Air rassemble ses dernières forces. Les courants se contractent brutalement, le tourbillon s'arrête une fraction de seconde, puis toute sa pression se concentre contre les parois.


— MAINTENANT !


Seyla ouvre entièrement son appel de Vide et le courant s'inverse. Une décharge noire traverse les filaments avec la violence d'un éclair, la cage de Talyor se zèbre de lignes blanches, une première fracture traverse le plafond, puis une deuxième, puis des dizaines, et le cristal hurle.


— À terre ! crie Ilharan en se protégeant le visage.


L'explosion secoue le désert de cendres. Des fragments noirs jaillissent dans toutes les directions avant de se dissoudre en vapeur sombre. Talyor est projeté en avant, s'écrase sur le sol, roule sur le côté et reste immobile quelques secondes ; puis une inspiration rauque déchire le silence. Il tousse, une fois, deux fois, et éclate d'un rire étranglé.


— Ah… merveilleux… Je déteste… les espaces confinés…


Seyla se précipite contre sa propre paroi.


— Talyor !


Il lève péniblement un pouce.


— Vivant…


— Ça, j'avais remarqué !


— Alors laisse-moi… apprécier…


Elle baisse les yeux. Les verrous inférieurs de sa cage ont partiellement fondu, et la fissure s'est prolongée jusqu'à l'un des angles, où plusieurs morceaux de cristal ne tiennent plus que par une mince jonction. Elle pose les mains dessus ; la matière bouge, à peine, mais elle bouge.


— Talyor… je crois que je peux l'ouvrir.


— Alors dépêche-toi, avant que je regrette mon génie.


— Ton génie vient de manquer de t'étouffer.


— Les grandes découvertes exigent des sacrifices.


— Tu as failli mourir étouffé, dit Ilharan. Je te l'avais signalé.


— Tu sais quoi ? Je commence à comprendre pourquoi personne ne t'invite aux célébrations.


— C'est inexact, on m'invite régulièrement.


— Par pitié, alors.


Seyla n'écoute déjà plus. Elle glisse ses doigts dans l'interstice, l'ombre s'insinue dans la fissure et commence à l'élargir. Un craquement retentit, puis un deuxième ; elle sent la résistance céder. Encore un effort, un seul, et le désert de cendres se tait. Le bourdonnement des filaments disparaît, le vent cesse, même les particules en suspension semblent se figer. Seyla s'immobilise.


— Talyor…


— Oui, j'ai remarqué, répond-il en relevant lentement la tête.


Une forme bouge dans la brume, puis une autre, puis une troisième. Des Fléaux émergent des replis de l'ombre, aux silhouettes décharnées, aux membres démesurément longs, aux articulations mal disposées, la peau évoquant une fumée solidifiée. Ils n'ont pas d'yeux, et pourtant leurs visages se tournent d'un seul mouvement vers les prisonniers. Talyor tente de se relever et vacille.


— Je suppose que ce ne sont pas les secours.


Ils avancent sans bruit, sans hâte, avec la régularité mécanique d'une colonne de fourmis ouvrières. Ilharan se redresse dans sa cellule.


— Fascinant.


— Non, dit Seyla. Terrifiant.


— Les deux ne sont pas incompatibles.


Talyor rassemble péniblement un courant d'air autour de sa main. Le premier Fléau s'arrête, incline son visage sans yeux, puis lève un bras. La gravité s'abat sur le disciple d'Ethea, qui s'écrase contre le sol avec un grognement ; deux autres Fléaux se rapprochent et lui immobilisent les membres par de simples flux de pression.


— Lâchez-le ! hurle Seyla en frappant sa paroi.


L'un des Fléaux tourne la tête vers elle, puis tous les autres en même temps, dans un mouvement parfaitement synchronisé. Elle recule malgré elle.


— Je retire ce que j'ai dit, murmure-t-elle. C'est pire quand ils nous regardent.


— Ils n'ont pas d'yeux, fait remarquer Ilharan.


— Ilharan !


Les Fléaux entourent sa cage et posent leurs mains décharnées sur le cristal fissuré. L'ombre qu'elle maintenait dans la fracture se dissipe d'un coup, et la paroi se referme en partie sous leur pression. Seyla tente de résister ; une douleur atroce lui traverse les doigts et elle retire sa main en jurant. Sa cage se soulève, portée à bout de bras par une dizaine de Fléaux sans le moindre effort apparent. 

Talyor, toujours cloué au sol, grogne : 


—  Sérieux ! Je sais marcher tout seul !


Une nouvelle pression le plaque contre la cendre. Talyor hoquette. 


— D'accord. Message reçu !


La cage d'Ilharan est soulevée à son tour. Le guérisseur observe les Fléaux avec une fascination désormais teintée d'une inquiétude bien réelle. Seyla se tourne vers lui.


— Ilharan, fais quelque chose ! Ta purification, utilise-la, bloque leurs flux, endors-les, n'importe quoi ! Fais quelque-chose !


Il baisse les yeux vers ses mains. Un mince filet de sang séché s'écoule de sa narine gauche.


— Je ne peux pas. Mes canaux d'Essence sont sérieusement endommagés. Les dernières péripéties dans les appartements du Roi les avaient déjà fragilisés, et l'accordage forcé d'Aziris n'a rien arrangé ; ma régénération est trop lente pour compenser.


Il ferme les doigts. Une faible lueur dorée naît entre ses paumes, vacille quelques secondes, s'éteint. Ilharan grimace et relâche sa concentration.


— Je peux encore mobiliser un peu d'Essence, mais pas assez pour purifier ces créatures. Si je force, je risque d'aggraver les lésions au point de compromettre définitivement mes capacités.


— Depuis quand ? demande Seyla. Et tu comptais nous le dire quand ?


— Depuis l'intervention d'Aziris. Je vous le dis maintenant. Qu’aurais-je pu dire d’autre ?


— Tu pourrais essayer « nous sommes fichus », suggère Talyor avec un rire douloureux.


— Ce serait inexact. Nous ne sommes pas encore fichus.


— Tu as une autre interprétation ?


Le guérisseur regarde les silhouettes qui les entourent.


— Pas immédiatement.


Les Fléaux se mettent en marche. Leurs déplacements ont quelque chose de cérémoniel : ils avancent en rangs irréguliers, portant les cages avec une solennité presque religieuse qui contraste étrangement avec leur apparence monstrueuse. Seyla demande où ils les emmènent, personne ne répond, et Talyor, qui a fini par relever la tête, s'essaie à la politesse : excusez-moi, auriez-vous l'amabilité de nous dire où nous allons ? Les Fléaux continuent leur progression.


— Étonnant, dit-il à Ilharan. Ça n'a pas marché.


— Ils n'ont pas répondu, dit Ilharan. Je ne pense pas qu'ils nous comprennent.


Seyla ne les écoute plus. Sa main a retrouvé la rune de Nilwen dans sa poche et la serre avec une force désespérée, car le paysage change. La plaine de cendres s'étire encore un moment, puis commence à se déformer : le sol se soulève en longues ondulations, comme si quelque chose d'immense respirait sous sa surface. Au loin apparaissent des formes sombres, d'abord indistinctes, puis monumentales, des monolithes, des dizaines de structures cyclopéennes taillées dans une pierre noire qui semble absorber jusqu'aux reflets de l'Envers. Leur hauteur défie toute proportion humaine, et sur leurs flancs d'immenses runes pulsent d'une lueur violette maladive.


Seyla cesse de respirer une seconde. Elle connaît ces symboles. Pas tous, mais assez.


— Non…


— Quoi ? demande Talyor.


— Regarde les monolithes.


Il lève les yeux, et son expression change aussitôt.


— Ce sont…


— Les Sceaux Originels, achève Ilharan, qui s'est redressé brutalement. Pour la première fois depuis leur capture, son calme habituel a disparu. Les ancrages du Grand Confinement.


Les mots semblent peser plus lourd que les structures elles-mêmes. Seyla revoit les parchemins que leurs mentors leur avaient montrés avant la grande mission, les schémas anciens, les avertissements, les représentations fragmentaires d'un système conçu pour emprisonner une puissance que les chroniques d'Aos refusaient presque de nommer.


— Ils ne nous ramènent pas aux laboratoires, murmure-t-elle.


Le sol commence à descendre. Les Fléaux s'engagent sur une pente de roche noire qui mène à une dépression gigantesque, puis le paysage s'ouvre sur une crevasse monumentale qui déchire l'Envers, ses bords perdus dans une obscurité si dense qu'aucune lumière ne semble pouvoir la traverser. Du fond de l'abîme monte un bourdonnement grave, continu, une vibration qui traverse les cages, s'insinue sous la peau et fait trembler les os. Seyla porte instinctivement une main à sa poitrine. Elle connaît ce son, ils le connaissent tous : la Fréquence Mère, celle qui saturait le sol depuis la fissure du second sceau, celle que le Temple tentait d'étouffer sous des flots d'ozone, d'incantations et de prières.


— On ne va quand même pas… commence Talyor, avant de s'interrompre.


— Ils nous emmènent à la source je crois, dit Ilharan.


Seyla fixe le gouffre. Aziris leur avait parlé de l'accordage, de la nécessité de préparer leurs Essences, de leur rôle dans un mécanisme dont ils ne comprenaient pas la finalité. Elle regarde la fissure de sa cage, puis Talyor, et une pensée glaciale lui traverse l'esprit.


— Il nous a laissés faire. Il a vu ma première fissure, il savait que nous pouvions recommencer, et il n'a même pas essayé de renforcer les cages.


— Tu n'en sais rien, proteste Talyor.


— Ou bien leur résistance faisait partie de ce qu'il voulait mesurer, observe Ilharan en regardant les filaments qui pendent encore sous les prisons.


— Ne me dites pas qu'on lui a rendu service, dit Talyor en serrant les dents.


Seyla ne répond pas. Elle se souvient de son regard, de cette curiosité presque satisfaite, et elle se demande pour la première fois si le craquement de sa prison avait vraiment été une victoire. Les Fléaux s'arrêtent et déposent les cages sur une plateforme de roche noire qui surplombe l'abîme. Talyor est relâché à son tour, mais une pression invisible l'empêche toujours de s'éloigner ; il se redresse péniblement sur un coude.


— Je suppose qu'on ne peut pas demander à descendre à l'arrêt précédent ?


Personne ne répond, pas même Ilharan, car les Fléaux viennent de se prosterner, tous, le visage sans yeux enfoncé dans la poussière, les membres décharnés repliés dans des positions impossibles. Du fond de la crevasse s'élève un murmure, d'abord faible, presque indistinct, puis les voix se multiplient, des dizaines, des centaines, des milliers, un chœur d'esprits brisés dont les plaintes s'accordent peu à peu sur une même harmonique. Seyla plaque ses mains contre ses oreilles sans que cela change rien : les voix ne viennent pas seulement du dehors, elles vibrent directement dans son Essence.


— C'est lui, souffle Talyor en se crispant.


— Tatsuma, murmure Ilharan, et le nom se perd dans le grondement.


Le Sans-Voix. Le Démon du Vide. L'entité que les chroniques d'Aos redoutaient de voir s'éveiller, la puissance enfermée derrière le Grand Confinement. Seyla sent son cœur cogner contre ses côtes ; elle voudrait reculer, mais ses jambes refusent de bouger. Puis les voix changent. Le chœur se désaccorde d'un coup, une dissonance traverse l'abîme, les Fléaux prosternés se mettent à trembler, et parmi les milliers de murmures quelques paroles se détachent, nettes, prononcées avec une dévotion terrifiante.


— Elle s'éveille…


Seyla relève brusquement la tête.

Elle ?

Son regard se porte instinctivement vers l'abîme. Depuis son enfance, elle a entendu les récits du Grand Confinement, étudié les chroniques et les représentations du Sans-Voix. Tatsuma : Le Démon du Vide. Une entité que tous les textes désignent au masculin.


Les voix reprennent, plus fortes.


— Elle réclame ses voix.


Un froid lui traverse l'échine. Seyla cherche le regard d'Ilharan, puis celui de Talyor. Ont-ils entendu la même chose ? Aucun des deux ne semble en mesure de lui répondre.

Elle.

Une erreur ? Une traduction oubliée ? Ou bien ces voix ne parlent-elles pas de Tatsuma ? Le silence qui suit semble aspirer jusqu'au dernier souffle de l'Envers. Seyla reste immobile, les doigts crispés. Pour la première fois, elle envisage que les chroniques aient pu se tromper sur quelque chose de fondamental. Ou, plus inquiétant encore, qu'elles n'aient jamais parlé de ce qui se trouve réellement au fond de cet abîme. Dans les profondeurs, quelque chose répond, un grondement qui n'est pas celui d'une créature mais celui de la pierre elle-même. Sous les pieds des Fléaux, les runes s'embrasent toutes ensemble et une onde de choc traverse la plateforme, faisant vibrer les cages avec une violence inouïe.


— Qu'est-ce que… commence Talyor.


Il n'a pas le temps d'achever. Le sol se dérobe, la plateforme bascule et révèle une ouverture béante dans la roche noire, au-delà de laquelle s'étend un passage démesuré dont les parois se perdent dans une obscurité insondable. Les Fléaux prosternés ne bougent pas. La cage de Seyla glisse vers le vide, et elle hurle le nom de Talyor. Une force invisible arrache les trois disciples à leurs positions, le cristal des deux cages encore intactes éclate sous la pression sans qu'aucun éclat ne les atteigne, et Talyor disparaît le premier dans le passage.


— MAIS C'EST PAS VRAI !


Ilharan tente de s'agripper à une aspérité, ses doigts dérapent.


— Voilà qui est particulièrement…


Il disparaît à son tour. Seyla n'a pas le temps de comprendre : quelque chose la saisit à la taille et la projette dans le vide, le monde se renverse, elle aperçoit un instant les monolithes, les Fléaux toujours prosternés, puis les parois immenses d'un corridor qui plonge dans les entrailles de l'Envers. Son épaule heurte la pierre, elle rebondit, roule sur plusieurs mètres, tente en vain d'invoquer ses ombres pour ralentir sa chute. Un choc violent lui coupe le souffle. Plus loin, elle entend Talyor jurer, puis un bruit sourd qui pourrait fort bien être Ilharan rencontrant le sol. Puis tout s'immobilise.


Elle reste étendue sur la pierre glaciale, incapable de reprendre sa respiration, tandis qu'au-dessus d'elle l'ouverture se referme dans un fracas monumental. L'obscurité les engloutit. Et très loin, quelque part au bout de ce passage immense, la Fréquence Mère continue de résonner.




La suite mercredi 20h30 et 22h....


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