VIRELLIA - livre 3

Chapitre 1 : La Cage des Échos

2451 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/10/2026 21:55

Dans l'Envers, le silence n'est pas l'absence de bruit ; c'est une pression. Une fréquence sourde qui vibre dans la poussière grise et s'infiltre dans les os comme une buée de métal froid. Sous le ciel d’encre immobile, les trois cages de résonance flottent, isolées par des murs de cristal noir qui filtrent la réalité.


Seyla est assise, le dos droit contre la paroi vibrante de sa prison. Ses yeux vairons n'ont rien perdu de leur éclat, mais ils semblent avoir absorbé la teinte ferreuse de ce monde mort. À travers le voile sombre, elle observe Talyor dans la cage voisine. Le disciple d'Ethea est méconnaissable. Ses vêtements sont en lambeaux, ses cheveux sont ternes, et sa peau est d’une pâleur maladive, privée de cet éclat électrique qui l'accompagnait autrefois. Il ressemble à une batterie vide, jetée dans une décharge.


Elle finit par rompre le silence. Sa voix, bien que basse, résonne avec une clarté brutale dans le vide :


— Talyor.


Le jeune homme sursaute, ses doigts crispés sur les barreaux de lumière noire solide. Il lève les yeux vers elle, le regard hanté par des visions qu'il ne peut pas nommer. Il semble chercher de l’air dans un monde qui n’en contient pas.


— Comment tu te sens ? demande-t-elle, ses mains jointes sur ses genoux pour masquer leur tremblement. Je veux dire… Est-ce qu'il t'a fait du mal ? Physiquement ?


Talyor lâche un rire sec, un son qui meurt instantanément dans l'atmosphère raréfiée.


— Le mal… murmure-t-il, s’agrippant à son propre torse comme s’il craignait de se désagréger. Il n'a même pas eu besoin de me toucher, Seyla. Ses machines, ses cuves sous le Temple… c'est comme s'il avait passé mon âme à travers un filtre pour n'en garder que le résidu. Je me sens… vide. Comme si le vent en moi s'était arrêté. Je n'entends même plus le tonnerre dans mon sang.


Il baisse la tête, ses épaules s'affaissant sous le poids de la culpabilité.


— Est-ce que tu as pu leur parler ? reprend Seyla, sa voix se durcissant malgré elle. À Nilwen ? À Yhessa ? Avant que tout ne bascule ?


Talyor secoue la tête, les yeux fixés sur le sol de cendres de sa cellule.


— Rien. J'entendais des cris, des vibrations… des fréquences qui ne voulaient rien dire. Je voyais des silhouettes derrière le verre, mais c'était comme essayer de regarder à travers une chute d'eau gelée. J'ai cru que Nilwen… j'ai cru qu'on allait réussir à la sortir de là…


Seyla serre les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. Le nom de Nilwen agit comme une brûlure vive. Dans sa poche, sa main s'agrippe à la rune de bois, le talisman qu'elle garde depuis leur traversée. Elle la presse si fort que les arêtes entaillent la chair de ses doigts. Elle repense à la petite silhouette de son amie s'affaissant dans le noir total sous les yeux impuissants de Vaelran.


— Elle n'a pas été sauvée, siffle-t-elle, la haine remplaçant la fatigue. Lynara a préféré jouer la sécurité pour t'extraire toi, et Nilwen a payé la taxe. Elle est morte, Talyor.


Talyor frissonne violemment, ses dents claquant dans le froid dimensionnel.


— Je ne voulais pas ça… Mais lui… C'était un piège… Il avait probablement anticipé ça… L’hésitation de ma Mentore était le dernier composant de son alchimie.


Seyla fronce les sourcils, son regard se perdant vers les structures cyclopéennes du lieu qui, de ce côté-ci, ressemblent à des squelettes de métal noirci s'élevant vers un néant permanent.


— Et lui ? demande-t-elle enfin. Est-ce que tu as vu sa sale gueule ?


Talyor frissonne encore, ses yeux s’écarquillant sous le coup d’un traumatisme récent.


— Juste une fois. Enfin, je crois… C'était sous le Temple, avant qu'il ne me bascule ici. Il s'est approché de ma cuve. Mais il n'avait pas vraiment de visage… Ça me faisait penser à une surface lisse, une sorte de miroir de chair. Il m'a regardé et il a dit que j'étais une « fréquence gâchée par une éducation médiocre ». Il parlait de Lynara et de la Triade comme de parasites qui étouffent le potentiel du monde.


Un sifflement de vapeur s'échappe de la cage d'Ilharan, qui observe la scène avec un détachement dérangeant, ses doigts traçant des motifs invisibles dans l'air gris.


— Il a raison, d'une certaine façon, intervient Ilharan, ses yeux dorés brillant d'une lueur étrange, presque exaltée. Les Mentors nous apprenaient à contenir notre pouvoir, à le domestiquer comme un animal de foire. Aziris, lui, veut nous laisser déborder. Regardez ce ciel… c'est ce qui arrive quand on déborde trop. C’est le sommet de l’art : devenir le chaos que l’on craignait.


Seyla ignore Ilharan et se lève, s'approchant de la paroi de sa cage pour être au plus près de Talyor.


— Écoute-moi bien. Lynara n'est plus là. Vaelran et Kaelis non plus. Il n'y a plus de Mentor, plus de Triade, plus d'académies. Il n'y a que nous trois dans cette décharge. Alors si tu comptes t'effondrer parce que ta prof a foiré sa mission, fais-le vite. Parce qu'on va devoir apprendre à sortir d'ici, et je ne traînerai pas un poids mort.


Talyor la regarde, et pour la première fois, une étincelle de colère, la vraie, celle de la survie ; traverse ses yeux bleus.


— Je ne suis pas un poids mort, Seyla. Ma Mentore a échoué, mais mes poumons brûlent encore.


— Prouve-le, répond-elle froidement.


Mais au loin, dans le désert de cendres, une silhouette immense commence à se matérialiser, mettant fin à l'échange.

C'est lui. Aziris, dans sa forme complète. Et il ne vient pas pour négocier.


Au premier regard, c'est l'homme du souvenir de Vaelran, celui de la sphère : de longs cheveux noirs, une tunique sombre aux broderies complexes, et ce visage d'intellectuel aux traits fins, esquissant un sourire presque paternel.


Mais alors qu'il s'approche des cages, la réalité se met à grésiller. Le visage de l'érudit se fissure comme un masque de porcelaine trop sec. Sous la peau diaphane, les muscles se tendent dans des spasmes monstrueux, des veines bleues palpitent comme des vers sous la surface, et ses dents s'allongent pour devenir des crocs acérés semblables à du verre taillé. Ses yeux virent au rouge cramoisi, perdant toute trace d'humanité pour ne laisser place qu'à la cruauté d'un Fléau. Ses mains, autrefois fines, se terminent par des griffes noires et démesurées. L'Aziris « élégant » n'est plus qu'une illusion qui s'effrite.


À sa ceinture, retenu par une cordelette de cuir sombre, pend le masque fendu de Nilwen. La céramique brisée luit d'un éclat mat sous la lumière sale de l'Envers, exactement comme lorsqu'il était accroché à ses hanches lors des entraînements à la Forge.


Seyla se fige, les yeux rivés sur l'objet profané. Son cœur rate un battement.


— L'Envers révèle ce que Virellia s'efforce de cacher, déclare-t-il d'une voix calme.


Sa voix est un mélange de velours et de verre brisé, le timbre de l'homme luttant avec le grognement de la bête. Il s'arrête devant la cage de Seyla. Son apparence oscille violemment, son sourire d'érudit se transformant en un rictus carnassier qui lui remonte jusqu'aux tempes, révélant une gencive sombre.


— Les piles s'épuisent, Seyla. Nilwen était une statistique défaillante, une impureté dans l'équation. Vous… vous êtes des constantes.


Au nom de Nilwen, Seyla sent son sang bouillir. Elle voit de près ce visage cauchemardesque, ce monstre qui essaie encore de porter les habits d'un sorcier.


— Tu es répugnant, crache-t-elle, agrippant les barreaux malgré la décharge de résonance qui lui brûle les paumes. Ton pouvoir te bouffe de l'intérieur, Aziris. Tu ne tiens même plus tes propres molécules ensemble. Tu es un cadavre qui se prend pour un dieu.


Aziris lâche un rire rauque, un son qui semble venir d'une gorge pleine de sang séché. Il plaque ses mains griffues contre le cristal de la cage, laissant des traces noires de corruption qui se propagent comme une moisissure. Une onde d'ombre s'échappe de la prison de la jeune fille sous le choc de sa colère, assombrissant encore davantage la cendre au sol en un cercle de ténèbres pures. Aziris observe le phénomène avec une curiosité presque scientifique, penchant la tête comme un oiseau de proie.


— La forme est une prison, siffle-t-il, ses yeux rouges brillant d'une faim millénaire. Je vous ai libérés de la Triade. Lynara vous aurait gardés dans l'obscurité de la complaisance. Vaelran vous aurait sacrifiés à ses vieux grimoires poussiéreux, et Kaelis vous aurait rendus trop lisses, trop prévisibles. Ici, il n'y a plus de Mentor pour brider votre potentiel.


Il lève une main. Entre ses doigts, une sphère de résonance pure commence à se former, vibrant d'une note cristalline qui fait frissonner les cages.


— Talyor, le vent qui ne demande qu'à devenir une tempête dévastatrice. Ilharan, l'esprit qui a déjà compris que la folie est la seule lucidité possible dans ce grand mécanisme. Et toi, Seyla… le sang de l'Éclipse. Je ne veux pas votre mort. Je veux votre accordage. Je vous offre de devenir les piliers de ce nouveau monde. Allez-vous rester des victimes… ou devenir les gardiens de l'Envers ?


Seyla le fixe, agrippant plus fort les barreaux de sa cage de ses mains nues, ses jointures blanchissant sous l'effort.


— Épargne-nous tes métaphores d'alchimiste, Aziris. Tu nous as traînés ici pour quoi, exactement ? Préfères-tu qu'on pleure sur les restes d'une jeune fille pour te servir de boucs émissaires ?


Aziris redresse sa silhouette déformée et effleure de ses griffes noires la céramique brisée du masque suspendu à sa taille. Un rictus s'élargit sur ses lèvres, révélant une double rangée de dents de verre. Sa voix se fait plus basse, presque intime, chargée d'un poison nouveau :


— Ton entêtement m'offense, petite Solhen. Tu devrais montrer plus de respect envers celui qui a offert une place à ton amie dans son grand œuvre. Après tout… cet artefact familial m'a permis d'observer bien des choses à la Forge ces dernières années. Et le sang ne ment jamais. Je suis… Aziris Fasir.


Le nom claque comme un coup de tonnerre dans la grisaille de l'Envers. Fasir.


Talyor sursaute, son regard basculant de la cage de Seyla à la silhouette monstrueuse de l'alchimiste.


— Fasir… ? murmure-t-il, la voix tremblante. C'était… c'était le nom de Nilwen… Non ?


Seyla sent son cœur s'arrêter. Le nom résonne contre ses tempes comme un coup de masse. Fasir. Le nom de la petite disciple de l'Ombre dont elle observait la méditation silencieuse. Celle dont le masque fendu n'était pas un simple talisman, mais la clé d'un héritage maudit. Le nom de sa petite sœur de cœur. Le nom de la « statistique » qu'Aziris vient de balayer d'un revers de main.


— Menteur ! hurle-t-elle en frappant le cristal de ses poings fermés, ses yeux brûlants de rage braqués sur le masque profané. Elle n'avait rien de toi ! Rien !


Aziris lâche un rire caverneux, un son guttural qui fait vibrer les fondations de l'Envers.


— Elle était un écho trop faible, Seyla. Son masque n'était que la serrure d'une porte qu'elle n'a jamais su ouvrir. Je n'ai pas tué une étrangère. J'ai simplement… élagué mon propre jardin.


Dans sa cage, Ilharan incline la tête, un sourire étrange aux lèvres.


— Tout s'explique, murmure-t-il, les yeux brillants. Le centre de tri ne fait pas que séparer les âmes, il les rassemble par fréquences familiales. Nilwen n'était pas une erreur : elle était l'amorce.


Talyor fixe Aziris avec une horreur renouvelée :


— Tu as utilisé ta propre lignée pour nous piéger ? Tu as laissé mourir ton propre sang pour… pour ça ?


Aziris se tourne vers lui, ses yeux rouges brillant d'un mépris glacial.


— Pour l'éternité, petit mage de l'air. Le sang est une monnaie. Nilwen a acheté votre place ici. Remerciez-la au lieu de gémir.


Seyla ne crie plus. Elle tremble, mais ce n'est plus de froid. La haine qu'elle ressentait pour l'alchimiste vient de muter en quelque chose de beaucoup plus sombre, de beaucoup plus profond. Si Aziris est un Fasir, alors Nilwen n'est pas seulement morte par la faute des Mentors : elle a été sacrifiée par son propre ancêtre, par la source même de son nom.


— Je vais te tuer, siffle-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle de mort. Je me fiche de l'accordage. Je me fiche de tes portes. Je vais sortir de cette cage et je vais t'arracher ce nom de la gorge, Aziris.


L'alchimiste ne semble pas offensé. Il s'éloigne lentement, sa silhouette se fondant de nouveau dans la brume de suie.


— J'attends ce moment avec impatience, Seyla. Mais d'abord… apprends à respirer l'Envers. On ne tue pas un dieu avec des sentiments de mortelle.


— Reviens ! éructe-t-elle vers le néant. Aziris ! Reviens ! On n'a pas fini de parler !


Mais il est parti, les laissant seuls au cœur du domaine de Tatsuma, le Sang-Voix.


— Inutile de crier, murmure Ilharan avec une douceur presque dérangeante. Il nous laisse macérer pour voir laquelle de nos âmes va commencer à chanter pour lui.


Seyla s'effondre contre la paroi. Elle sort enfin sa main de sa poche et contemple la rune gravée dans le bois, puis sa paume couverte de suie et de sang séché.


La mission initiale, qui était d'empêcher le retour de Tatsuma, remonte à la surface dans toute son effroyable clarté. Aziris n'a pas seulement saboté leur quête : il a utilisé le prétexte des sceaux pour manipuler Vaelran et la piéger, elle, en raison de son sang. L'Envers n'est pas une simple prison, c'est le berceau du Sang-Voix, et ils sont tombés en son centre exact.


Seyla sert la rune entre ses doigts. Ils ne sont pas seulement des prisonniers : ils sont devenus, malgré eux, les chevilles ouvrières du réveil qu'ils s'étaient juré d'empêcher.




Le suite mercredi entre 18h30 et 21h...


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