Les fantômes au fond de tes beaux yeux
Chapitre 35 : La patte de lapin
Nous nous sommes embrassés jusqu’à nous calmer, même si c’est un concept que nous ne connaissons pas bien au vu de nos caractères de chien.
En tout cas, nous sommes allongés dans mon lit l’un contre l’autre et il caresse « mon » sweat comme s’il le découvrait :
- Mais, c’est à moi ça… ? demande-t-il.
- Oui, je l’ai trouvé dans ta voiture.
- Tu as eu le temps d’avoir froid alors que tu décidais de risquer ta vie en suivant des dégénérés ? grince-t-il entre ses dents.
- Non, j’ai décidé de mettre une tenue d’espionne pour me rapprocher à pied de l’usine où ils t’avaient emmené… et ça m’a bien servi pour épier par les fenêtres, le défie-je.
Il ferme les yeux pour se contrôler et je vois la quantité d’émotions qui passent sur ses traits tandis qu’il essaie d’accepter la chose sans criser.
- Tu es sonnée Julia…, grogne-t-il.
- Oui, mais tu m’aimes comme je suis, tente-je.
Et ça marche.
Il rouvre les yeux pour les poser sur moi avec affection et j’en profite pour l’embrasser furtivement, histoire de le calmer au reste.
- Bon… je suis dans un total contrôle… après tout, il ne t’est rien arrivé et personne ne t’a vue, dit-il calmement.
- Mais oui, je suis une enquêtrice hors pair, tu n’as pas à t’inquiéter. En revanche, j’aimerais bien que tu t’expliques… J’ai bien compris que ça concernait le deal, mais tu m’avais pourtant dit que tu avais arrêté… Tu m’as menti ? m’inquiète-je.
- Non, répond-il tout de suite avec assurance.
- Pourtant…
Il pose un doigt sur mes lèvres pour me faire taire, avant de les caresser gentiment, perdu dans ses pensées.
- Si je te dis les choses… Il est possible que tu te barres en courant, que ce soit trop pour toi, que tu ne veuilles plus jamais me revoir… Tu dis m’accepter comme je suis, mais Julia… tu ne sais pas une part énorme de mon passé. Et je ne suis pas sûr que je sois prêt à ce que tu quittes ma vie…, conclut-il en fronçant les sourcils.
- Tu as vraiment le sentiment que je pourrais prendre peur ? Vraiment, Kai ? demande-je.
- Non… je crois que non…
Et il se lance alors dans son récit.
Il me confirme qu’il fait partie d’un gros réseau de trafiquants de drogues mais je découvre son appartenance à un gang – représentant lui-même une des branches de ce réseau en question.
Je comprends mieux son arme, qu’il sache s’en servir, qu’il s’en soit déjà servi lors de fusillades et je ne peux qu’hocher la tête avec de grands yeux en réalisant à quel point Kai est effectivement un type dangereux comme le criait son allure.
Il m’explique ensuite qu’un certain « Hatcher » est l’homme qui a demandé à le voir aujourd’hui. A son échelle, ce type fait trembler de peur le gang au complet, puisqu’il est l’un des lieutenants du « grand patron » qui règne sur la ville.
- J’essaie d’en sortir bébé, mais ce n’est pas aussi simple que ça… J’ai foutu la merde dans le réseau avec des dettes énormes, parce que je consommais la came au lieu de la vendre. J’ai payé toutes ces dettes grâce à Hunter, qui m’a donné de quoi rembourser Hatcher il y a quelques mois, le jour où je me suis barré pour vivre dans le motel.
- Hunter t’a aidé à sortir de ton réseau ? m’étonne-je.
- Ouai, grâce à lui, j’ai pu effacer mon ardoise et disparaitre sans qu’on me recherche. Je me suis planqué au motel depuis, mais Hatcher a eu besoin de moi et a lancé un genre « d’avis de recherche » pour me faire retrouver.
- Quoi… ? souffle-je.
- Ce soir, quand nous sommes allés au bar dans le quartier chaud, un guetteur m’a aperçu. Il nous a suivi jusqu’au motel bébé, pour voir où je me cachais, avant de prévenir sa hiérarchie. L’info est remontée jusqu’à Hatcher, qui a envoyé immédiatement des types me chercher, ceux que tu as vu dans ma chambre…
- Les hommes que tu as vus par ta fenêtre tout à l’heure avant de sauter sur ton arme ?
- Ouai. Je ne savais pas comment ils m’avaient retrouvé, je ne savais pas s’ils venaient en représailles ou simplement pour ramener mon cul vers mon patron… C’est pour ça que je t’ai évacuée le plus vite possible, pour que tu ne te retrouves pas au milieu d’une fusillade s’ils étaient venus pour m’exécuter.
Il termine avec des yeux inquiets, et je suis choquée, mais je reste factuelle.
- Alors le « guetteur » m’a vu avec toi…, réalise-je.
- J’ai dit que tu étais une pute. Je suis désolé bébé, c’était simplement pour détourner l’attention de ta présence…
- Charmant, marmonne-je en embrassant tout de même sa joue pour lui signaler que je ne lui en veux clairement pas de m’avoir protégée.
- Je suis désolé, putain. Je leur ai dit que je t’avais baisée et que tu étais repartie.
- Mais comment as-tu justifié ta disparition soudaine il y a quelques mois ?
- J’ai dit que je me shootais constamment, que j’avais payé mes dettes grâce à un gain au jeu et que j’utilisais le reste pour me doper depuis. Ça n’a choqué personne, c’est carrément crédible dans ce genre de milieu…
- Mais pourquoi t’ont-ils emmené alors ?
- Parce qu’Hatcher avait besoin de moi, soupire-t-il. Tu ne sors jamais vraiment de ces réseaux… Tant que tu ne leur dois pas d’argent, ils te laissent tranquille, jusqu’au jour où ils viennent te chercher par la peau du cul.
- Mais pourquoi a-t-il besoin de toi ?
- C’est compliqué bébé… Il a besoin de… il a besoin d’une mule. Il a besoin qu’un type passe la frontière avec de la came dans sa bagnole.
- Pourquoi toi ?! insiste-je.
- Parce que je suis… j’ai un profil particulier dans ce réseau. Je ne sais pas comment je me démerde bébé, mais je retombe toujours sur mes pattes. Je n’ai jamais vu un type avoir autant de problèmes que moi et toujours s’en sortir. Je suis une putain d’anguille, j’arrive à me faufiler entre les gouttes constamment, à me sortir de galères impossibles…
Voilà qui me rassure quelque peu.
- Ils n’ont aucune prise sur moi, aucun contrôle, ce n’est pas le genre de choses qui arrive d’habitude. Alors même si j’ai foutu Hatcher hors de lui depuis mon entrée dans sa branche du réseau, il n’a pu qu’admirer ma capacité à toujours m’en sortir par des pirouettes. Il dit que je suis un putain de chanceux, qu’il n’a jamais vu ça, que le destin se glisse toujours en ma faveur pour renverser les choses au moment où je suis censé me faire buter.
- La patte de lapin…, souffle-je en comprenant. C’est toi la patte de lapin ? Le chanceux, le type qui s’en sort…
Son visage se modifie très nettement sous la colère noire quand il comprend que je n’étais pas seulement en train de rôder autour du bâtiment, mais dedans à écouter.
Il fait appel à tout son self contrôle pendant que je lui explique mon infiltration digne d’un James Bond, mais il tient sa promesse et ne s’énerve pas, il me fait simplement une leçon en retenant sa crise de nerfs d’exploser.
- Putain, heureusement qu’une petite nana au volant n’attire pas l’attention des guetteurs… sans déconner…, peste-t-il tout de même après ses réprimandes.
Je hausse un sourcil, pour lui signaler de faire bien attention, et il prend un peu plus sur lui pour reprendre calmement :
- Bref, effectivement, je suis « la patte de lapin ». Hatcher s’est retrouvé dans la merde, ces trois dernières mules ont été arrêtées, il a perdu toute la came et il s’est dit qu’il avait besoin d’un miracle pour que la quatrième ne se fasse pas chopper.
- Alors il a pensé à « la patte de lapin » …, murmure-je.
- Ouai… Et bon, ou bien j’accepte ou bien je me fais buter alors… le choix est vite fait, explique-t-il en me lançant des yeux inquiets.
- Mais tu ne pourras jamais quitter ce réseau…, réalise-je.
- Non… sauf s’il venait à tomber un jour… Les flics en démantèlent régulièrement… Mais en attendant, j’essaierai de me construire une vie rangée bébé, je te le promets.
Je fronce les sourcils, peinée par cette nouvelle horrible.
- Ça me rend malade, chuchote-je. Je ne supporte pas l’idée que tu ne sois pas libre, que tu ne puisses pas t’en sortir…
- C’est rien… et puis je m’en tire bien, ils me laisseront tranquille tant qu’ils n’auront pas besoin de moi.
- Quand dois-tu faire ce travail de mule ?
Dans son élan de transparence, il m’explique qu’il devra se rendre dans le pays voisin le douze octobre, et passer la frontière le treize pour ramener le « colis » à Hatcher.
L’information me secoue, puisque je suis terriblement soucieuse.
- T’inquiète bébé… tout ira bien… je suis la patte de lapin…, blague-t-il en marchant sur des œufs.
- Ça ne me fait pas rire, je suis inquiète, ce qui est plutôt peu courant.
- Rarissime oui… ma terreur, dit-il en poussant ma joue de son nez.
- Mais…, commence-je.
- Stop, s’il te plait… Je me suis énormément ouvert à toi, mais je t’en supplie, est-ce qu’on peut redevenir nous-même ? Loin de mes emmerdes, loin de cette vie pourrie… Je devrai de toute façon le faire et je m’en sortirai, je m’en sors toujours.
Il embrasse ma joue avec douceur :
- Tout ça ne t’impactera plus, bébé. Je serai simplement ton emmerdeur jusqu’au douze et à partir du quatorze…, chuchote-t-il.
J’aurais pu parler de tout ça pendant des heures mais je respecte.
Kai n’est pas un chaton sans défense, il n’est pas un homme comme tout le monde et je ne pouvais décidément pas m’attendre à ce que mon criminel n’ait pas de squelette dans le placard.
Inutile de jouer les étonnées ou les inquiètes, je savais très bien dans quoi je mettais les pieds en le fréquentant, même si je ne savais pas de quoi il retournait.
- Oui Kai, on fait comme tu veux. Tu veux parler d’autre chose ?
- Tu sais ce que j’aimerais vraiment là ? Une petite douche avec toi… Juste une petite douche pour nous décrasser de tout ce merdier, pour nous marrer, pour passer un bon moment…, ronronne-t-il.
- Avec plaisir, mais je n’ai pas de gel douche cailloux et bois, simplement fleur d’oranger…, réponds-je en souriant.
- Tant pis, ça ira pour cette fois ! réplique-t-il en levant les yeux au ciel.
Je ris et nous nous levons de mon lit pour gagner la salle de bain.
Lorsque j’enlève ma robe, je tombe sur mon téléphone, coincé dans mon soutien-gorge. J’ai évidemment des messages et des appels manqués d’Hestia en pagaille.
- Merde… Nous n’avons jamais prévenu les autres que nous ne revenions pas…, m’inquiète-je.
- On s’en branle, il va être quatre heures du matin bébé ! Ils sont forcément tous rentrés chez eux et se doutent bien que nous ne sommes pas morts ! râle-t-il en enlevant son tee-shirt.
- Déjà quatre heures ?
- Ouai… Une douche ne me fera pas de mal avant de reprendre le volant.
- Tu pars ?! m’exclame-je d’une voix outrée.
Il tourne la tête vers moi pour m’offrir son sourire en coin à tomber par terre et je me mets à rire, parce que cette scène a déjà eu bien trop lieu dans l’autre sens.
- Ouai… je ne voudrais pas te déranger, Julia… ou m’imposer… Je ne sais plus quelles excuses de merde tu me sortais.
Je ris en me jetant dans ses bras et nous nous embrassons en glissant sous l’eau chaude.