Les fantômes au fond de tes beaux yeux
Chapitre 8 : Le vent souffle
Il est plus de onze heures du soir, la fête bat son plein, j’ai déjà dû m’enfiler une moitié de bouteille et j’ai vérifié toutes les heures si Kai m’avait envoyé par miracle un message, ce qui n’est évidemment pas le cas.
Je n’arrive pas à me mettre dans l’ambiance malgré mon alcoolémie, je n’arrive pas à danser avec légèreté comme je le fais d’habitude, je n’arrive qu’à siffler verre sur verre pour essayer de passer ma frustration. Tous ces gens m’ennuient, tous ces étudiants BCBG qui savent qu’ils seront les gens importants de demain et qui se prennent des cuites tous ensemble en jouant les effrontés alors qu’ils pleureraient tous d’une mauvaise note ou appelleraient leurs avocats de père pour attaquer leurs professeurs en justice…
Mais bon, je peux parler, mon père est un grand juge et je vise une des écoles de journalisme les plus prestigieuses du pays…
Je suis dans un coin du salon, je discute avec un ami d’un ami qui s’est fait inviter à cette fête et je l’écoute me parler de lui en essayant de réprimer mes rires dans mon verre de vodka coupée au jus de fruit. Il me raconte qu’il est un esprit libre, un rebelle antisystème qui se fou de tout et de tout le monde, qui se barrera vivre dans les bois avec ses armes quand le gouvernement tombera…
Je ricane parce que je suis à peu près persuadée que je serais tombée dans ses filets il y a encore deux semaines, alors que ce type est simplement un looser. Je me vois dans une réalité parallèle, celle où j’aurais laissé ce type m’enfumer en me parlant de ses armes de rebelle, alors que je me serais réveillée dans son lit demain matin en découvrant qu’il n’a qu’une carabine à plomb et qu’il collectionne les animaux empaillés…
Il est plutôt beau garçon, je n’aurais jamais résisté, mais il est à mourir d’ennui à côté de ma panthère.
- Tu sais quoi ? demande-je de but en blanc au milieu d’une de ses tirades.
- Non ? demande-t-il.
- Je crois que tu m’emmerdes à mourir ! réplique-je en me mettant à rire avec hystérie.
Il est évidemment vexé jusqu’au trognon et il s’éloigne tandis que je ris toujours à gorge déployée, complétement attaquée par la vodka, euphorique et légère comme chaque fois que je bois autant.
Je sautille d’un pas vacillant jusqu’à l’extérieur de la maison pour prendre l’air et je m’installe sur un muret en sortant une cigarette, un sourire d’idiote jusqu’aux oreilles à l’idée d’avoir envoyé se faire voir ce parfait crétin au lieu de tomber dans ses bras comme une parfaite crétine. Dès que je tire sur ma cigarette, mes pensées dérivent évidemment vers Kai et je sors mon téléphone pour ouvrir notre conversation, bien consciente que je ne suis plus maitre de mes actes à ce niveau d’alcoolémie.
Je souris face à mon écran.
Rien ne me parait grave tout à coup, je ne suis plus vexée par son message, je suis simplement complétement euphorique et même si je risque de m’en vouloir demain matin, je ne résiste pas.
J : « Qu’est-ce que tu fais ? »
Je tire sur ma cigarette en gloussant, j’imagine ses sourcils sombres qui se froncent, ses yeux pâles qui lisent mon message en se demandant ce que je lui veux et je n’ai pas longtemps à attendre.
K : « Rien pourquoi ? »
J : « Pour savoir ! 😁 »
Je ris encore plus, comme une démente, à m’en tortiller sur mon muret en pierre en l’imaginant recevoir mon message et surtout, mon petit smiley ridicule. Bon sang, c’est à se plier en deux !
K : « Ok… »
Mes rires redoublent, je le trouve hilarant et je me demande un peu si ce n’est pas mon cerveau qui me protège alors qu’il me remet un vent phénoménal. A la pensée de ce vent en question, je ris encore plus et je siffle cul sec mon verre, parce qu’il est trop bon d’être aussi joyeuse.
Lorsque mon portable vibre dans ma main, je me mords la lèvre en repartant dans un rire hystérique, les yeux rivés sur le ciel, excitée comme une puce puisque je sais que c’est lui.
K : « Et toi ? Qu’est-ce que tu fais ? »
J : « Je suis à une fête ! »
K : « En ville ? »
J : « Oui et je viens d’envoyer se faire voir un tocard ! J’ai pensé à toi ! »
K : « Parce que je suis un tocard ? »
J : « Oui ! »
K : « Emmerdeuse. »
Je ris encore à n’en plus pouvoir. Les gens dans le jardin m’observent avec des yeux presque inquiets et je leur explique que je parle à un idiot qui me fait rire alors qu’ils ne m’ont rien demandé. Quand je repose les yeux sur mon téléphone, un message m’attend.
K : « Ne te bats pas, terreur. »
J : « Trop tard, j’ai déjà castré trois hommes. »
K : « Putain, je l’ai échappé belle le jour de notre rencontre alors. »
J : « Oui ! »
Je glousse encore un peu mais il ne répond pas et je verrouille mon téléphone quelques minutes plus tard en observant les étoiles.
L’alcool redescend, mon visage euphorique s’affaisse et soudain, je ne suis plus heureuse du tout. J’ai encore eu espoir lorsqu’il m’a renvoyé un message spontanément, mais non, non Julia. Il n’envoie aucun signaux, aucune proposition, aucun rien… Il n’a pas envie de me revoir, il n’a pas apprécié notre nuit comme moi et je ne mérite pas d’en passer une seconde, c’est très clair.
L’alcool m’a fait passer de l’euphorie à la tristesse plus vite qu’un yoyo, mais je suis toujours désinhibée et je reprends donc mon téléphone.
J : « Tu n’aurais pas dû me dire que notre nuit était sympa si tu ne le pensais pas espèce d’abruti. »
K : « Quoi ?! Mais qu’est-ce qu’il te prend putain ?! »
J : « Va te faire voir Kai ! »
K : « Je peux avoir mes accusations au moins ? »
Mon prisonnier… j’en frémis. Je suis incorrigible.
J : « Je ne t’ai pas demandé ce que tu faisais pour compter les nuages avec moi... »
K : « Tu as envie ? »
Les papillons s’envolent dans mon ventre, alors que cette phrase est sans doute la moins séduisante qu’une femme puisse recevoir, même lorsqu’il s’agit d’une relation non sérieuse. Ça fait un drôle de mélange en moi, parce que je meurs d’envie de lui dire que oui, mais je ressens cette boude au fond de moi. La boude qu’il n’ait pas eu envie de me revoir plus que ça, au point de ne pas attraper mes perches précédentes avant que je ne sois aussi rentre-dedans…
Je ne sais plus ce que je veux ni ce que je ressens, je ne suis pas capable d’avoir l’esprit clair, mais je sais que je boude.
J : « Plus maintenant. Tu es stupide. »
Je fourre mon téléphone dans ma poche et je me lève pour foncer droit à la cuisine, bien décidée à m’envoyer le reste de ma bouteille de vodka pour retrouver le moral que ce crétin m’a cassé. Je me serre un verre et j’en profite pour jeter un coup d’œil à mes messages.
K : « Mais tu avais envie ?! »
K : « De moi ? »
K : « Putain mais je suis vraiment un débile bordel de merde ! »
J : « Oui, oui et oui. »
K : « J’en ai envie aussi, viens… »
J : « Je ne peux pas, j’ai trop bu et je n’ai même pas ma voiture. Et puis c’est trop tard, je suis vexée maintenant gros crétin ! Tu peux te la mettre derrière l’oreille ! »
Et c’est vrai, même si je le voulais, je ne pourrais même pas le rejoindre. Je n’y ai évidemment pas pensé lorsque l’euphorie atteignait des sommets dans mon corps, mais le fait que je m’en rende compte me signale que je n’ai décidément plus assez de poison dans le sang.
Alors, satisfaite de lui avoir donné le fond de ma pensée, je siffle mon verre, je m’en ressers un et je vais danser sur la musique dans le salon pour essayer de me changer les idées.