Ce Qui Nous Échappe

Chapitre 6 : Sept Secondes

Chapitre final

1503 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/09/2026 09:28

Histoire répondant au Défi Nocteller : C'est magique ! par Saturnea



Sept secondes



Je détestais les supérettes ouvertes la nuit. Il y avait toujours quelque chose de triste dans leur lumière trop blanche, dans le bourdonnement des néons et dans les sandwichs triangulaires qui semblaient attendre leur mort depuis plusieurs jours. Mais à vingt-deux heures passées, sous une pluie glaciale, je n’avais pas vraiment le luxe d’être difficile.

« Tu prends quoi ? »

Ethan se tenait devant le rayon des chips avec le sérieux d’un chirurgien sur le point d’opérer à cœur ouvert. Je haussai les épaules.

« N’importe quoi qui contienne assez de sel pour raccourcir mon espérance de vie. »

« Paprika ? »

« Parfait. Mourons avec panache. »

Il attrapa un paquet. J’allais lui faire remarquer que nous étions censés acheter du lait quand la porte automatique s’ouvrit derrière nous. La petite clochette tinta. Je n’y prêtai presque pas attention. Presque. Puis quelqu’un cria.

« Personne ne bouge ! »

Mon corps se figea avant même que mon cerveau ne comprenne. Un homme venait d’entrer dans la supérette : capuche noire, écharpe remontée jusqu’au nez, et dans sa main droite, une arme. Mon cœur cessa de battre pendant une seconde, peut-être deux. Ethan me saisit doucement le poignet.

« Nora… »

« Je sais. »

Ma voix n’était qu’un souffle. Le caissier leva lentement les mains. Il devait avoir notre âge, peut-être un peu plus.

« D’accord. D’accord, mec. Calme-toi. »

« Ouvre la caisse. »

Le braqueur tremblait. Ce détail me terrifia plus que l’arme. Un braqueur professionnel aurait presque été rassurant. Lui était en pleine panique, et c’est précisément ce qui le rendait incontrôlable.

Le caissier ouvrit le tiroir et des billets apparurent. Le braqueur fit un pas. Puis un bruit éclata derrière moi : une bouteille venait de tomber et le verre se brisa sur le carrelage. Le braqueur pivota brutalement.

« J’ai dit que personne ne bougeait ! »

Une femme près du rayon des boissons leva les mains.

« Je n’ai rien fait ! »

Ethan resserra ses doigts autour de mon poignet. Je pouvais sentir son pouls contre ma peau, rapide, beaucoup trop rapide. Le braqueur se retourna vers le comptoir.

« Mets tout dans le sac. »

Le caissier obéit. Puis quelque chose se passa très vite, beaucoup trop vite. Le caissier voulut refermer le tiroir, mais le braqueur crut probablement qu’il essayait d’attraper quelque chose. Son bras se leva et le coup de feu partit. Je vis le flash, j’entendis Ethan crier, et le caissier s’effondra.

Puis le monde bascula. Pas comme dans les films : pas de tunnel lumineux, pas de voix mystérieuse. Seulement une sensation atroce, comme si quelqu’un m’avait attrapée par la colonne vertébrale pour me tirer violemment en arrière. Je clignai des yeux.

« Paprika ? »

Je regardai Ethan. Il tenait le paquet de chips. Mon cerveau refusa l’information.

« Quoi ? »

« Paprika ? »

Je tournai lentement la tête. La porte automatique s’ouvrit, la clochette tinta, et l’homme entra : capuche noire, écharpe, arme.

« Personne ne bouge ! »

Mon sang se glaça. C'était impossible. Je connaissais cette scène, je connaissais ces mots, je savais ce qui allait se passer.

« Nora ? »

Ethan me regardait.

« Qu’est-ce que tu as ? »

« Baisse-toi. »

« Quoi ? »

« Baisse-toi ! »

Je le tirai brutalement derrière le rayon. Le braqueur cria.

« Hé ! »

Mauvaise idée, très mauvaise idée. Il pivota vers nous et son arme se leva. Le coup de feu partit et une douleur explosa dans ma poitrine. Puis...

« Paprika ? »

J’inspirai violemment. J’étais debout, vivante. Ethan était devant moi, le paquet entre les mains. Je portai aussitôt mes doigts à ma poitrine : rien, pas de sang, pas de blessure.

« Nora ? »

Je reculai.

« Non. »

« Quoi, non ? »

La porte automatique s’ouvrit et la clochette tinta. Je comptai dans ma tête. Sept secondes. C’était complètement impossible. Le braqueur entra.

« Personne ne bouge ! »

Cette fois, je ne fis rien. Je restai immobile, exactement comme la première fois. Le caissier leva les mains, l’homme demanda l’argent, la bouteille tomba, le braqueur sursauta et le caissier referma le tiroir. Le bras se leva. Je savais exactement ce qui allait arriver.

« À terre ! »

Je bondis et percutai le caissier au moment où le coup partit. La balle passa au-dessus de nous. Quelqu’un hurla. Le braqueur paniqua et tira une deuxième fois. Ethan s’effondra.

« ETHAN ! »

Je me jetai vers lui. Du sang coulait sur son pull et ses yeux cherchèrent les miens.

« Nora… »

« Non, non, non… »

Je pressai mes mains sur la plaie.

« Reste avec moi. »

Ses lèvres remuèrent sans qu'aucun son ne parvienne à mes oreilles. Tout ce que je désirais, c'était faire marche arrière, tout effacer et recommencer à cet instant précis. Mais rien ne se produisit.

« Allez… »

Je fermai les yeux.

« Sept secondes, » suppliai-je intérieurement. « Sept secondes. »

Rien. Ethan cessa de respirer. Quelque chose se brisa en moi, et le monde recula.

« Paprika ? »

Je hurlai. Plusieurs personnes se retournèrent et Ethan sursauta.

« Bon sang ! »

Je l’attrapai par le visage.

« Tu es vivant. »

« Oui ? »

« Tu es vivant. »

« Jusqu’à preuve du contraire. »

Je faillis pleurer, puis je regardai la porte. Sept secondes, sept foutues secondes, ce n’était pas assez. Chaque fois que j’empêchais une chose, une autre se produisait. Il fallait remonter plus loin, mais comment ?

Mon regard croisa l’horloge au-dessus du comptoir : 22 h 14. Les yeux fermés, je cherchai à me projeter quelques minutes en arrière, au moment même où nous entrions. Je serrai les poings, mais rien ne se passa. La porte s’ouvrit et la clochette tinta. Non, pas encore. Je me concentrai plus fort : avant, je voulais revenir avant.

La sensation me frappa brutalement. Cette fois, ce ne fut pas une traction, ce fut une chute. Je tombai à genoux. Quand je relevai la tête, j’étais dehors, sous la pluie. Ethan tenait la porte de la supérette ouverte.

« Tu viens ? »

Je regardai autour de moi : les voitures, la rue, la lumière, et l’horloge visible à travers la vitrine indiquant 22 h 09. Cinq minutes. J’avais remonté cinq minutes.

« Nora ? »

Je le poussai en arrière.

« On ne rentre pas. »

« Pourquoi ? »

Je sortis mon téléphone.

« Appelle la police. »

Il éclata de rire.

« Pour du lait ? »

« Ethan. »

Il vit mon expression et son sourire disparut.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Je braquai les yeux en face : sous sa capuche noire, une silhouette fonçait vers nous. Je pointai du doigt.

« Lui. »

Ethan suivit mon regard. L’homme ralentit devant la vitrine et glissa une main dans sa veste. Ethan pâlit.

« Oh. »

Quelques minutes plus tard, les sirènes approchaient. Le braqueur les entendit et abandonna son projet avant même d’entrer. Deux voitures de police le coincèrent au bout de la rue. Je restai immobile sous la pluie, tremblante. Ethan se tourna vers moi.

« Comment tu savais ? »

Je ne répondis pas.

« Nora. »

« Je ne sais pas. »

« Tu savais qu’il avait une arme. »

« Oui. »

« Tu savais qu’il allait entrer. »

« Oui. »

« Tu savais qu’il allait braquer le magasin. »

« Oui. »

Il me fixa pendant plusieurs secondes, puis son visage s’éclaira avec une expression complètement déplacée.

« C’est magique ! »

Je le regardai.

« Sérieusement ? »

« Tu remontes le temps ! »

« J’ai vu quelqu’un mourir trois fois. »

Son sourire disparut.

« Ah. »

« Dont toi. »

Il ouvrit la bouche puis la referma.

« Deux fois. J’allais dire quelque chose de drôle, mais je pense que je vais m’abstenir. »

« Bonne idée. »

Nous restâmes silencieux. Je regardai l’horloge : 22 h 17. Je respirai lentement. Tout était terminé, personne n’était mort, le braqueur était arrêté, Ethan était vivant. Je pouvais rentrer chez moi, prendre une douche, et probablement faire une crise existentielle sous ma couette.

Je fermai les yeux une seconde. Je voulais seulement oublier cette soirée, revenir avant tout ça. Juste une seconde, une pensée, rien de plus.

La sensation revint. Mon estomac se souleva et j’ouvris les yeux. Ethan n’était plus à côté de moi, la police avait disparu, et la rue était redevenue calme. Je regardai l’horloge : 22 h 10. Mon souffle se bloqua.

Cette fois, personne n’était mort, personne n’était en danger, et pourtant j’étais revenue. Je n’avais pas subi mon pouvoir, je l’avais utilisé volontairement… enfin, presque.

« Merde. »

Une voiture glissa au pas, découpant la silhouette d'un homme à l'arrière. Son visage ne fut qu'un éclair, mais son sourire m'accrocha de plein fouet. Il me regardait directement, comme s’il savait, comme s’il attendait ce moment depuis longtemps. Puis la voiture disparut au coin de la rue.

Je restai seule sous la pluie. Et, pour la première fois de ma vie, sept secondes me semblèrent une éternité.



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