Le juge du désert
Le patio de la demeure du chef du village baignait dans une pénombre trouée par deux lampes à huile, leurs flammes dansant sur les colonnes de pierre fissurées.
L'odeur de la menthe fraîche se mêlait à celle de la cire et de la terre humide. Iba s'assit sur le coussin bas, le dos raide dans son costume croisé qui lui collait à la peau.
La peur lui serrait la gorge depuis qu'il avait posé le pied dans ce village. Khalil, chef tribal, drapé dans sa gandoura, le regardait sans un mot.
Ses mains ridées versèrent le thé de haut, le filet ambré moussant parfaitement dans le petit verre.
Iba ajusta le col de sa veste.
— Merci pour l'hébergement. Je préfère dormir ici, pour cette première nuit, que dans la salle qui m'a été assignée.
Il balaya les ombres du regard, cherchant une faille, puis lâcha, trop vite pour paraître sûr de lui :
— Pourquoi refusez-vous l'électricité ? Une seule ampoule suffirait à éclairer tout ça.
Khalil ne répondit pas tout de suite. Il porta le verre à ses lèvres, but lentement, ignorant l'impatience du citadin.
Quand il parla, sa voix était grave, presque lasse :
— Vouloir de la lumière partout, c'est un gaspillage. L'obscurité a sa place.
Iba eut un rictus amer. Cette même colère qu'il ravalait depuis des mois, depuis que l'Administration l'avait broyé, remontait déjà.
— L'obscurité à sa place... vous avez raison, lâcha-t-il.
Une silhouette glissa dans la lumière vacillante. Farah, pieds nus, vêtue d'un drapé léger, le visage à demi caché par son chèche, s'avança en silence et déposa un couteau à lame courte sur le plateau de cuivre, juste à côté de Khalil.
Ses doigts tremblèrent en effleurant le métal. Elle leva les yeux vers Iba — un regard rapide, curieux, presque inquiet — puis les baissa aussitôt.
— Bienvenue parmi nous, murmura-t-elle d'une voix à peine audible.
Khalil prit le couteau, le fit tourner lentement entre ses doigts calleux, l'examinant à la lueur des flammes, puis but une nouvelle gorgée de thé. Un sourire narquois plissa ses yeux fatigués.
— Je suis un envoyé du Service territorial des affaires de justice rurale, dit Iba, s'efforçant de retrouver son ton officiel, de se raccrocher à son titre. Je serai chargé de traiter tous les documents administratifs du douar.
Khalil posa son verre avec un petit bruit sec.
— Ta venue ici explique une chose : ton administration t'a lourdement sanctionné.
Iba se figea.
La remarque le frappa en pleine poitrine. La honte lui brûla les joues.
Il serra le poing sur sa cuisse, froissant le tissu parfait de son pantalon de flanelle.
— Comment le savez-vous ?
— J'ai vu passer des hommes comme toi, répondit Khalil. Ils finissaient tous par abandonner leur poste. Ce lieu est un douar. Pas une ville. Les faibles n'y survivent pas.
Iba baissa les yeux vers le tapis de laine.
Un silence pesant s'installa, seulement troublé par le grésillement d'une mèche. Khalil se leva avec lenteur, ses articulations craquant sous le poids des années.
— Ta chambre est par là. Comme le veut la coutume, tu as trois jours. Ensuite, tu devras trouver ton propre logis.
Il fit un pas vers l'ombre, puis s'arrêta à la lisière de l'obscurité.
— Et entre nous... La justice n'a pas besoin d'être défendue. Surtout pas par un pleurnichard comme toi.
Il fut totalement avalé par les ténèbres.
Sa voix résonna une dernière fois depuis le couloir vide :
— La justice ? Elle te rit au nez.
Iba resta seul, les yeux rivés sur le couteau posé sur la table.