Le journal de Jakob Bellinstein

Chapitre 7 : 1945

10894 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/07/2026 09:24

21 janvier


Cher journal,

C’est drôle. Tu vois, jamais je n’aurais pensé que je récrirais à nouveau dans tes pages. Ca fait plus d ‘un an que je t’ai laissé maintenant, si longtemps. Tu ne m’as pas manqué pourtant. Ma colère était si grande envers toi. Je dis « était » car elle a disparue maintenant, il m’a fallu du temps mais j’ai réfléchi.

Ce n’est pas toi le responsable de la mort d’Anna, ce n’est pas moi non-plus. C’est la faute de Höss, c’est la faute de Dannecker, ou bien de Pétain, d’Hitler…de Dieu.

Mais ce n’est pas de notre faute.

Pardonne-moi comme je te pardonne.

Je promets de ne plus t’abandonner, tu es tout ce qu’il me reste désormais, c’est grâce à toi que je vis encore aujourd’hui, grâce à ce que tu contiens. Si je meurs, tu meurs,

tu es l’unique témoin de mon existence.

Si Anna et moi avions eus un enfant, nous l’aurions appelé Joshua.

Comme le fils d’Adonaï venu sur Terre pour faire comprendre aux hommes leurs erreurs. Ton prénom désormais.


5 janvier


Cher Joshua,

L’année qui est passée a été un tournant de la guerre.

A ce jour les Allemands reculent de plus en plus tandis que les Rouges avancent.

La France redeviendra bientôt libre. Les Américains ont débarqué en Normandie le 6 juin avec des renforts du monde entier, ce ne sera plus long, la guerre va peut-être enfin connaître son terme.

Ici la tension est plus forte, les Allemands faiblissent davantage chaque jour, ils sentent venir la fin eux-aussi, c’est à leur tour de souffrir désormais.

De plus il y a eu une évasion à Auschwitz, au Stammlager, 2 prisonniers ont réussi à franchir le mur, les Kapos étaient dans tous leurs états. Nous nous étions contents mais il fallait éviter de trop le montrer sinon…

Depuis novembre, les fours crématoires et les chambres à gaz ne fonctionnent plus, une rébellion de prisonniers à causé leur destruction, une parmi tant d’autres, elles ne cessent d’éclater depuis octobre et les Boches ont de plus en plus de mal à les contenir.

Néanmoins ces machines infernales auront eu le temps d’emporter plus d’un million des miens dans l’autre monde dont celle que j’aimais, ma force de vivre.

Je n’ai pas reconnu ses cendres, il y en avait tellement qui volaient.

Je ne sais pas si tu te rappelles de cette chanteuse Grecque à la voix fabuleuse, Alègri ?

Eh bien sache que son talent et sa voix sont partis en fumée.


10 janvier


Cher Joshua,

Je m’interroge beaucoup en ce moment.

Beaucoup de « pourquoi » reviennent dans mes pensées lugubres.

Pourquoi Anna ? Pourquoi moi ? Pourquoi ma famille ? Pourquoi les Juifs ?

Pourquoi cette haine ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi ?

A toutes ces questions, je ne trouve pas de « parce que ».

Cette ignominie est inqualifiable.

Tout ça à cause d’un homme, un seul, le Führer, Adolf Hitler.

Je ne l’ai jamais vu et je ne veux jamais le voir.

Je risquerai de le tuer une centaine de fois.

Mais qu’à t’il dans la tête ? Qu’a t’il contre nous ? Que lui avons nous fait ?

Rien.

Pourquoi Adonaï l’a fait naître ce fils de pute ?

Pour une leçon ? Pour une rédemption ? Pour une condamnation ?

Il dit qu’il a besoin d’espace, il n’a qu’à partir vivre en Asie !

Il dit que notre sang souille le sien, il n’a qu’à se laver !

Quoi qu’il en soit, nous en sommes arrivés là aujourd’hui et nous savons comment et pourquoi : à cause de la haine.

Et cette haine grandit de plus en plus chaque jour, elle semble impossible à arrêter, sauf par l’amour. L’amour est plus fort. Même si on le détruit à 2000 degrés.


12 janvier


Cher Joshua,

Le travail et ses conditions sont plus…vivables.

Il faut dire que jamais l’usine de Monowitz, la Buna, n’a eu la chance de fabriquer du caoutchouc synthétique. Höss attendait le feu vert d’Himmler, l’usine serait mise en fonction uniquement en cas de crise économique du pays. Ce qui n’arriva jamais.

Alors nous construisons, détruisons, rénovons, histoire de faire quelque chose d’utile, survivre par exemple. Nous avons construit une tour de carbone au centre du camp, nous l’avons construite avec toute notre haine, notre colère et notre tristesse, ainsi les Nazis la remarquerait peut-être.

Bizarrement, il n’en fut rien. Nous avons appelé la tour « Babel », qui sait, elle pourrait nous emmener au ciel un jour.


Mentalement en revanche, c’est très difficile, un prisonnier obéissant peut espérer survivre 3 mois avant de devenir fou et de se suicider.

Moi ça fait 3 ans que je survis.

Je survis parce que je suis déjà mort.

Jakob Bellinstein est mort quand la guerre a commencée.

De lui, il ne reste plus qu’un numéro : 200 517.


13 janvier


Cher Joshua,

Il est très difficile de vivre quand on veut notre mort.

On nous retire nourriture, confort et hygiène mais malgré cela, nous vivons toujours.

Seulement nous vivons dans la saleté.

Et les maladies raffolent de la saleté.

Elles ne cessent d’affluer, j’ai réussi à échapper au typhus, au tænia, à la gangrène,

au noma mais pas à la diarrhée, c’est peut-être pas grand chose mais ça me suffit largement.

Dommage que ces fichues maladies soient aussi nos ennemis.

Comme si on en avait pas assez comme ça !

Je dois vivre avec tout ce mal, toute cette souffrance, je dois vivre, c’est la volonté d’Anna. Ainsi soit-il.


14 janvier


Cher Joshua,

Depuis le 11 janvier, j’entends les canons russes canarder le pays, la défaite allemande n’est plus qu’une question de jours désormais.

Dans le camp de la Buna, la vie s’est améliorée tant bien que mal, on peut maintenant faire de la boxe, courir, apprendre la maçonnerie, bref, tout ce qu’il faut pour ne pas perdre la tête.

Je suis passé à Birkenau ce matin en courant un peu.

Le camp des femmes a bien changé depuis la destruction des fours. Les femmes sont plus détendues mais la plupart sont malades et dépressives, une grande majorité est devenue homosexuelle, c‘est dégoûtant de les voir s‘embrasser et se toucher mais c‘est normal, plus rien n‘a de sens ici. Il y a aussi des prostituées qui n’hésitent pas à

t’aborder pour essayer de faire de toi leur gagne-pain.

Dans les baraquements, il y a des cadavres partout sur le sol.

Tout n’est que folie.

Plus d’amour, tout est mort.


15 janvier


Cher Joshua,

Il y a une chose qui m’énerve plus que les autres.

Ceux qui ont vendu leur âme.

Les détenus collabos.

Depuis la destruction des fours ils se sont calmés mais ils continuent leur sombre besogne. Ils n’hésitent pas à dénoncer le moindre geste ou mot déplacé. Les dénoncés sont immédiatement exécuté et les traîtres gagnent de l’argent et de la nourriture.

Ah ! Dannecker les aurait adoré ceux-là !

Il avait les mêmes à Drancy, ce sont eux qui m’ont dénoncé et envoyé ici avec Josef.

Ce sont eux qui devraient cramer dans les fours.


16 janvier


Cher Joshua,

Ces derniers jours tout était calme.

Aucune nouvelle du front soviétique.

Alors on continue de faire comme d’habitude en attendant.

Mais certains n’ont plus de patience, ils veulent partir les premiers.

Alors ils tentent leur chance.

Le dernier candidat en date était un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux noirs avec une moustache.

Il est sorti hier vers 2 h du matin et s’est dirigé vers l’entrée.

Pas de chance, réunion des gardes, 130 hommes rassemblés avec 73 chiens.

Alors il a préféré couper à travers champ.

En escaladant les barbelés.

Sans savoir qu’ils étaient électrifiés.

A peine avait-il effleuré la barrière que son corps fut parcouru de violentes contractions, une demi-seconde plus tard, il fut projeté en arrière et tomba sur le sol en se brisant la nuque.

Belle tentative.

Mais seulement une tentative.

La 142eme déjà.


17 janvier


Cher Joshua,

Ce matin les Allemands étaient inquiets, la peur était visible sur leurs visages, les Russes avançaient en écrasant toute résistance.

Ils seraient vite là.

Höss est arrivé et nous a rassemblé avec tous les soldats du camp.

Ses traducteurs assuraient la compréhension totale de chacun de ses mots.

- Écoutez-moi, Himmler m’a donné ce matin l’ordre d’évacuer le camp dès demain.

Tout le monde cria de joie.

- Cependant…les prisonniers malades resteront ici, ils n’auront pas la force de marcher, ça ne sert à rien de venir si c’est pour mourir en chemin. Tout le personnel militaire du camp partira aussi. Quant à moi, ma fonction de Commandant de ce camp prendra fin ce soir à minuit….Bonne journée à vous.

Il se retira.

Il avait choisi la défaite.

Choix judicieux.

Mais la défaite n’effacera pas les crimes qu’il a permis d’être commis ici.

Qu’il le veule où non, il devra payer pour le meurtre de tous ces Juifs.

Et la liste est longue.


18 janvier


Cher Joshua,

L’évacuation a commencée à 7 h.

Tout s’est déroulé dans le calme.

Les gens sont partis sans bagages, parfois même sans rien sur eux.

Je me demande si les Nazis les libéreront réellement.

Ca m’étonnerait beaucoup.

Finalement je suis content d’être resté à cause de ce fichu rhume.

Comme 800 autres des miens, je n’ai plus qu’à attendre la mort.

Ces fichus Boches sont malins !

En nous laissant crever ici, ils effaceront toutes les preuves, aucun témoin.

Les malades mourront, les évacués trimeront et les Allemands s’en tireront.

Mais je sais qu’ils se feront attraper, c’est inévitable.

Et je sais qu’ils nieront leurs crimes, ils mentiront. Ils mentiront devant ceux qui les jugeront. Mais pas devant le roi des hommes.

En enfer ces hommes, en enfer les cauchemars, en enfer l’obscurité

Et que revienne la lumière.


19 janvier


Cher Joshua,

Les conditions ici sont de pires en pires.

Le camp est mort depuis hier.

A 23 h il y a eu un bombardement, il a détruit 2 baraquements ici, l’un était en feu et l’autre était complètement détruit. Je suis sûr qu’il y a beaucoup d’autres dégâts dans les 2 autres camps, surtout au Stammlager. Néanmoins depuis cela, nous n’avons plus d’eau et d’électricité. Sans cela nous ne tiendrons pas longtemps. Bien sûr on pourrait sortir, les barrières sont détruites, mais pour aller où ? Il n’y a rien aux alentours à part un village perdu.

On va mourir alors ?

Ce serait bête, juste avant la libération !

Non, je vais prier.

Si Adonaï existe encore bien sûr.

J’en doute.


20 janvier


Cher Joshua,

En me levant ce matin, j’avais mal à la tête et au ventre, si mal que j’en ai vomi, mais vomi quoi ? Je me le demande bien, je n’ai rien mangé depuis presque 3 jours.

Ah ! Ça revient. Cette douleur est insupportable, impossible de lutter.

Je vais y rester.

Je vais rejoindre Anna et les autres.

Le feu brûle dans mon esprit.

Il fallait bien que j’y passe aussi un jour ou l’autre.

Je me rends compte que je suis par terre, recroquevillé sur moi-même, la douleur me paralyse, je ne sais même pas comment je fais pour encore écrire.

J’ai froid, je tremble.

Mais la douleur s’estompe, puis elle disparaît. Je revis, je ressuscite.

Soit je suis devenu fou à mon tour sois j’ai attrapé un de ces saletés de maladies qui ont fait leur nid dans le camp. Ces saletés d’Allemand ! Ils avaient laissé des troupes en réserve !


21 janvier


Cher Joshua,

Je sais maintenant que je suis dans un sale état, et je sais aussi que ce n’est pas la famine qui arrangera les choses. Tout le monde se bat pour trouver le moindre morceau de nourriture. Mais il n’y a rien, seulement de la neige à perte de vue.

Mais la neige peut servir, c’est de l’eau. Et avec de l’eau, on pourra survivre assez longtemps jusqu’à l’arrivée des troupes soviétiques.

J’ai détaché un gros bloc de neige avec mes mains et je l’ai mangé comme un bout de pain, c’était très froid mais très rafraîchissant.

Je suis revenu le lendemain.

Dégoûté.

Il y avait plein de taches brunâtres dans la poudre vierge.

Des excréments.

Imbéciles ! Ils ne se rendent pas compte !

Ils se condamnent eux-mêmes !

Regrettable.


22 janvier


Cher Joshua,

J’ai été à Birkenau ce matin.

Le camp est quasiment vide à présent.

Plus aucun cri de femme ou d’enfant.

Seul le bruit doux du vent et de la neige qui tombe.

J’ai été dans la pièce à côté des chambres à gaz.

On l’appelle le Canada mais je préfère l‘appeler « la réserve des morts ».

C’est ici que les Allemands gardaient les « restes » des cadavres.

Tout ce qui était encore en assez bon état pour être revendu aux plus riches familles allemandes. La porte était ouverte, je suis entré.

Quelle horrible odeur, ça puait davantage la mort que le renfermé.

Et ce que je voyais ne me rassurait pas davantage.

Des étagères entières de robes, de pantalons, de chaussures mais aussi de cheveux, de dents et d’autres choses dont j’ignore leur fonction et leur place sur leurs anciens propriétaires.

Le vomi m’est venu plus vite que les larmes.

Horrible.

Monstrueux.

Inqualifiable.


23 janvier


Cher Joshua,

Ce matin en marchant dans le camp j’ai vu un silo rempli de pommes de terres, de 2 tonnes de pommes de terres, 2 tonnes !

J’avais hâte de les dévorer sur-le-champ.

Mais d’autres avaient faim, bien plus que moi.

J’ai été annoncer ma découverte à un Italien appelé Primo Lévi, il a fait venir ses camarades pour emmener et distribuer les pommes de terres, ça a pris la journée mais ça en valait la peine.

Plus de famine !

Et aussi plus de froid !

Primo m’a fait venir dans sa chambre pour me remercier de ma découverte, sa chambre est la seule du camp a être chauffée.

Tous les soirs, il écrit des notes pour un livre qu’il écrirait à son retour en Italie, à Turin, il veut absolument donner son témoignage aux autres qui sont dehors, qu’ils sachent. Je lui ai dit de commencer à l’écrire dès maintenant.

Ça prend du temps.

Moi ça fait déjà 6 ans.


24 janvier


Cher Joshua,

Je suis retourné à Birkenau aujourd’hui.

La-bas l’air pue le cramé, le moisi et la mort.

C’est normal, les cadavres ne sont pas enterrés, je les ai vu entassés les uns sur les autres comme de vulgaires poupées de chiffons, on les reconnaît à peine en tant qu’êtres humains tellement qu’ils sont maigres, on ne voit quasiment que leur squelette, surtout après le début de la décomposition.

Et il n’y a pas que des hommes, il y a bien sûr aussi des femmes, et aussi des enfants, tout ce qui est Juif est bon à crever.

Je suis retourné au baraquement d’Anna, la pauvre ne dormait pas dans un lit confortable mais sur une vulgaire planche de bois clouée en hauteur. Je me suis assis dessus. Je peux encore y sentir son odeur de rose, j’ai caressé la planche comme si c’était sa peau, mais je n’effleurai que du bois dur et froid. Je n’ai pas pleuré, je me suis retenu. Je me suis dit que là où elle est à présent elle est bien au chaud dans un lit confortable. Oui, elle est bien, elle est bien.


25 janvier


Cher Joshua,

Encore allé à Birkenau mais pas au Canada ni au baraquement d’Anna.

J’ai simplement marché dans ce camp froid, vide, triste.

Aucun oiseau ne chantait, aucun soleil ne brillait, le ciel était gris, la neige recouvrait tout. Un paysage de mort.

Et tandis que je marchai en regardant ce ciel aussi triste que mon âme, le sol s’est ouvert sous mes pieds et je suis tombé, je suis tombé dans un trou ou plutôt une fosse, une fosse pleine de cadavres.

Leurs visages déformés, mangés, brûlés, broyés me fixaient tous avec leurs regards froids dépourvus d’orbites. J’ai crié, je me débattais pour sortir de là mais c’était comme si ils me retenaient. J’ai réussi à me relever et à prendre prise sur la pente abrupte pour remonter. Je me suis alors rendu compte qu’il y avait d’autres fosses à perte de vue, des centaines, tout un champ.

Les Allemands n’avaient pas voulu les enterrer, une perte de temps et puis, tous ces corps feraient du bon compost.


26 janvier


Cher Joshua,

Je suis allé jusqu’au Stammlager, le camp principal, celui que l’administration allemande appelait Auschwitz 1.

C’est un camp immense qui est deux fois plus grand que Birkenau et Monowitz réunis.

Il n’y a pas de baraquements mais de grands bâtiments de béton gris impressionnants. J’ai traversé tout le camp et je me suis arrêté devant le bureau du Commandant du camp, Rudolf Höss.

Il n’y avait plus rien dedans, tous avaient été brûlés pour ne laisser aucune preuve.

Mais le bureau de Höss avait miraculeusement résisté à la chaleur des flammes. J’ai fouillé les tiroirs et j’ai trouvé beaucoup de dossiers tous écrits en Allemand, j’ai aussi trouvé un petit carnet rouge, le journal de Höss sans doute. Mon attention s’est soudain portée sur une petite chemise à rabats verte. Dedans, j’y ai trouvé toutes les fiches d’identité des prisonniers avec leurs photos, y compris celle d’Anna. Sur sa photo, elle était superbe, si belle. C’était une photo prise avant son arrivée au camp, à l’époque, elle avait de longs cheveux noirs qui descendait jusqu’au milieu de son dos.

Elle souriait, elle était heureuse.

J’ai détaché la photo et je l’ai rangée dans le petit médaillon qu’elle m’a donné.

Médaillon que je porte toujours.

Près de mon cœur.


27 janvier


Cher Joshua,

Ils sont arrivés ce matin alors que je me lavais.

4 rouges, 4 russes, 4 jeunes soldats à cheval, les fiers destriers avançaient lentement.

J’ai couru à leur rencontre les yeux pleins de larmes.

Mais ils ne m’ont pas salué ni souri ni même regardé.

Ils regardaient les morts gisant par terre, parfois avec une grimace de douleur, parfois avec un air de soulagement.

Les Russes mirent leur main sur leur bouche, ils étaient choqués, ils se retenaient de ne pas éclater en larmes devant ce sombre spectacle de désolation. Tous les prisonniers s’étaient rassemblés autour d’eux. Ils descendirent de leurs chevaux, le plus âgé s’avança vers nous et nous regarda avec pitié en disant avec son fort accent :

- Vous avez été libérés par l’armée soviétique.


28 janvier


Cher Joshua,

Les Russes ont établi leur camp.

Ils ont été au village chercher de la main d’œuvre pour nettoyer le camp.

Polonais et Polonaises sont arrivés sans le moindre enthousiasme pour accomplir leur triste besogne. Ils étaient une vingtaine. En nettoyant le sol ils leur arrivaient parfois de déterrer des cadavres, la plupart vomissaient quand ils faisaient cette sinistre découverte.

Il n’y a plus de problème de nourriture, les Russes ont amené de l’eau et nous continuons à manger les pommes de terre que j’ai trouvées.

Les Russes nous ont dit que l’évacuation du camp prendra du temps vu que nous sommes encore 800.

Il suffit d’attendre un peu pour que le chiffre baisse.

Ils ont montré aux polonais les morts, les chambres à gaz, le Canada, les corps brûlés. Ils étaient bouleversés et pleuraient en disant :

- Nous ne savions pas.

- Si vous saviez mais vous n’avez rien fait !

- Que y avait t’il à faire ?

- Empêcher un génocide.


29 janvier


Cher Joshua,

Je me sens très mal, ce matin, je n’ai pas arrêté de vomir, et ma tête je préfère ne pas en parler, elle me fait tellement mal que j’ai l’impression qu’elle va exploser.

Ma tête tourne, ma vision est trouble, je suis en sueur alors qu’il neige, non, ça ne va pas bien du tout.

Bien sûr je pourrais aller à l’infirmerie, les Russes ont amené des médicaments, mais je dois attendre mon tour, il y a tellement de malades ici, il n’y a plus que ça d’ailleurs.

J’ai entendu dire que nous serons bientôt évacués, que nous serions bientôt chez nous.

Mais quel chez nous ?

Plus rien ne m’attend à part le chagrin et la douleur.

J’ai tout perdu, tout.

Et rien ni personne ne pourra me rendre ce qui m’a été ravi.

Cette guerre m’a détruit.

Mais elle ne m’a pas tué.

Elle aurait dû le faire.

Ça m’aurait évité de tant souffrir.


30 janvier


Cher Joshua,

L’évacuation a commencée ce matin.

Un ex-prisonnier du camp est venu avec un chariot à 4 roues monté sur rails.

Il emmène en priorité les malades.

C’est à dire tout le monde.

Bien sûr il ne peut pas transporter 800 personnes en une fois, enfin, 748 maintenant, alors il transporte par groupes de 4 à 5 personnes, le maximum possible, et il part jusqu’au Stammlager ou les prisonniers, enfin ex-prisonniers, peuvent se nettoyer

(sans être gazés) avant de partir par le train.


19 h


Je suis sur le chariot, nous sommes 5, c’est le dernier voyage de la journée, il y en a eu 8 au total depuis ce matin, 40 personnes ont quitté la Buna.

Heureusement le chemin n’est pas long, je vois déjà se dresser les bâtiments du Stammlager, c’est l’attente qui sera longue.


31 janvier


Cher Joshua,

Contrairement à mes 4 autres compagnons qui sont avec moi, je ne regarde pas avec impressionnisme les gigantesques bâtiments d’Auschwitz, je les ai déjà vus.

Ce qui m’impressionne en revanche c’est de voir les prisonniers des 3 camps réunis dans celui là, il y en a plus d’un millier, c’est à la fois beau de les voir en vie et désolant de les voir si tristes et si maigres.

Les hommes sont reconnaissables, ils sont arrivé à résister à la famine, ils sont donc encore en « bon état ». Les femmes par contre sont méconnaissables, elles sont aussi grosses que les poteaux d’exécution près de la barrière électrique. Et les enfants,

oh Seigneur ! En sont ils encore ? Ils faut les voir se précipiter près des Russes quand ils viennent distribuer la nourriture, ils vont jusqu’à se battre pour manger la moindre miche de pain égarée.

Moi j’observe depuis mon coin et je ris de ce spectacle pitoyable, il faut bien rire de quelque chose et je n’avais pas ri depuis plus de 2 ans.


1er février


Joshua,

Ça ne va plus du tout.

Je___je n’ai plus de forces, même pour écrire.

Ma vision est totalement floue__je__je ne vois plus rien__mes mains tremblent__ma tête__j’ai l’impression de cuire. Je saigne du nez maintenant, oh mon Dieu__

Que va t’il m’arriver ? J’ai peur__je ne veux pas mourir__pas maintenant__mon cœur va sauter tellement il bat à tout rompre__je suis en sueur mais___le froid m’envahit___je suis glacé___mes yeux se voilent___mes mains __béissent __us

Je n __eux _lus __crire_______________________


14 février


Cher Joshua,

Je vais mieux.

Quand je me suis évanoui, il y avait des Russes qui passaient par là, ils m’ont emmené à l’infirmerie où j’ai été pris en urgence. Mon état était déjà bien avancé.

Je me suis évanoui de famine mais cela n’a été qu »un catalyseur, j’avais attrapé une maladie dont je ne me souviens plus du nom, trop difficile à retenir, mais je sais que c’était grave, l’infirmière m’a dit que j’ai eu une sacrée chance d’en réchapper.

Je dois rester au lit quelques jours avant d’être en état de repartir chez moi par le train qui va à Cracovie. Je ne suis pas tout seul ici, nous sommes une cinquantaine,

le dortoir est plein. Les nuits sont dures à passer, beaucoup tombent par terre sans se relever.


15 février


Cher Joshua,

Ma guérison a été plus rapide que prévue, je suis déjà remis sur pieds.

L’air du dehors m’avait manqué, je remarque qu’il empeste légèrement moins qu’avant. Les Russes ont tout rangé et nettoyé, le camp est propre maintenant, comme neuf, on aurait du mal à croire que tant de choses horribles s’y sont passées.

Je dois surveiller mon cœur, la moindre émotion peut m’être fatale.

On m’a donné des médicaments trouvés au Canada mais ils ne font rien, je suis mon propre guérisseur.

Je remarque que le camp s’est vidé depuis la dernière fois, il est quasiment devenu un camp fantôme. Mais même si il disparaît, il n’emportera pas nos souvenirs de lui, nos cauchemars, nos stigmates.

Et quand je rentrerai chez moi je dirais :

<< Je m’appelle Jakob Bellinstein, j’ai 19 ans, je suis Juif et je reviens d’Auschwitz.


16 février


Cher Joshua,

Je pars ce matin, je vais enfin quitter la mort.

Elle m’aura gardée longtemps, je dame demande comment j’ai pu survivre autant de temps. Grâce à Anna bien sûr. Sans elle je serai mort depuis longtemps, j’en suis sûr.

Son visage reste à jamais gravé dans mon esprit. C’est tout ce qu’il me reste d’elle avec le médaillon. Je n’ose même pas l’ouvrir, ça me ferait bien trop mal, je ne dois pas l’oublier pourtant, mais comment l’oublier ? C’était la femme de ma vie, celle avec qui je voulais vivre pour l’éternité. Il n’y a plus d ‘espoir désormais.

Je sais maintenant.

L’espoir tue les hommes.

Mais l’amour les fait vivre.


17 février


Cher Joshua,

Je suis dans le train qui va à Cracovie.

C’est vraiment autre chose que les précédents voyages.

Les Allemands sont de gentils Russes pleins d’humour, les prisonniers tristes ne le sont plus et les sourires remplacent les larmes. Tout le monde parle. Ca vis !

Mais moi je suis seul.

- Tu es seul mon gars ? Mais où sont tes amis ?

- Avec les autres.

- Ah…

Il s’éloigne, regrettant d’avoir posé une question aussi absurde.

Çà ne m’énerve pas, ça m’ennuie. Je me lève et je regarde dehors par la grande porte ouverte. Le soleil brille, le ciel est bleu, aucun nuages.

Ils sont tous dans nos cœurs.


18 février


Cher Joshua,

Nous sommes à Cracovie.

La gare est immense et fourmille d’activité.

En arrivant le train grince tellement qu’il a attire l’attention de tout le monde, notre arrivée discrète est compromise. Nous évitons de croiser le regard des gens, pour eux, nous sommes comme des bêtes sauvages en pleine terre civilisée. Rien à foutre. Moi je suis humain, mais eux ?

En sortant de la gare je suis surpris de voir que la ville est encore intacte, elle n’a pas été touchée par les bombardements Russes. C’est étrange, rassurant, inquiétant.

Je mentirais en disant que Cracovie est une belle ville, pour moi elle n’est pas différente des autres grandes villes hormis par l’architecture peut-être.

Les portraits d’Hitler sont remplacés par des portraits de Staline, les croix gammées sont remplacées par des étoiles rouges. Pourquoi j’ai l’impression que la guerre n’est pas finie ? Il y avait bien assez d’un Hitler.


19 février


Cher Joshua,

Je n’ai pas eu le temps de me balader, le train est parti à 15 h 23, je l’ai eu de justesse.

Le train est plein, mais pas de prisonniers, il est plein de gens normaux, de civils, libres, comme moi à présent. Et dans ce train je ne suis pas enfermé dans un wagon obscur et puant, le soleil brille de tout son éclat à travers les fenêtres propres, il y a un parfum de rose qui flotte dans l’air, le même que celui d’Anna.

Les gens jouent aux cartes, ils s’amusent, ils rient, ils sont libres.

Je suis à l’aube d’une nouvelle époque, une époque de paix, de justice et de fraternité, je dis cela sans espérer que ça arrive parce que je sais que ça arrivera, il ne peut rien y avoir de pire que ce que le monde a vécu ces 7 dernières années.


Je vais pouvoir vivre à présent.

Mais vivre quelle vie ?

Celle d’un adulte sans enfance ? Celle d’un mari devenu veuf le lendemain de son mariage ? Celle d’un orphelin dont la famille a été tuée sous ses yeux ? Aucune de ces vies n’est vivable. Et même si je suis libéré du camp de la mort, je reste prisonnier de ma souffrance et de celle de mon peuple à jamais.


20 février


Cher Joshua,

Le train s’est arrêté à Prague pendant 2 heures.

C’est une belle ville, très romantique, de très jolis ponts s’élèvent au-dessus de l’eau sur lesquels les couples s’embrassent. C’est beau, j’aimerais pouvoir faire la même chose avec Anna. J’aimerais que nous nous promenions dans les rues main dans la main, nos cœurs battant à l’unisson, j’aimerais que nous allions nous asseoir au bord de l’eau en sirotant une limonade. Mais j’aimerais seulement. Jamais ça n’arrivera. Je l’ai perdue, je t’ai perdue, mon amour. J’aurais dû te cacher avec moi à Monowitz ainsi tu aurais pu échapper à la folie de Höss, mais non, il a fallu que tu partes en me laissant comme unique souvenir de toi un médaillon et 2 photos.

Ça ne remplacera jamais ce que tu étais, la fille pleine de vie que j’ai connu, ça ne me rendra jamais le bonheur que j’avais en te voyant ouvrir les yeux chaque matin devant moi, ça ne m’aidera jamais à effacer le nuage d’obscurité qui est dans mon âme. Ça ne me ramènera jamais toi.

Ou que tu sois, sache que je t’aime ma femme adorée, tu me manque affreusement, sans toi la vie ne vaut plus d’être vécue.

Mais je survis. Parce que c’est ce que tu veux.

A bientôt.


21 février


Cher Joshua,

Nous sommes à Vienne en Autriche.

La patrie d’Hitler, c’est dans ce pays qu’il est né.

C’est un Autrichien qui a gouverné l’Allemagne !

Je n’aime pas l’Autriche.

C’est très beau, enchanteur, mélodique, envoûtant, mais c’est l’Autriche, l’Allemagne est juste à côté. C’est dans ce pays qu’est né ce grand compositeur de musique que les bourgeois adorent, Modart, Mobart, Mozart, je ne sais plus. Je ne m’intéresse pas à ces choses là, je ne suis pas riche. Je ne suis pas pauvre non plus, je suis les deux.

Je suis un misérable Juif rescapé d’Auschwitz sans le moindre sou en poche valable ici mais je suis aussi le témoin d’une guerre, d’une extermination, d’un génocide. Et ça, c’est un trésor qui n’a pas de prix, tout est dans ma mémoire et y restera, quand les générations futures voudront savoir ce que j’ai vécu, je pourrai tout leur dire sans omettre le moindre détail, pas de risque, tout est gravé si profondément.


22 février


Cher Joshua,

Nous sommes à Munich.

En Allemagne.

München.

Deutschland.

Jamais je n’aurai cru que je poserai un jour le pied sur ce sol brisé par les larmes et le sang. En plein territoire ennemi. Terre d’assassins. Je dois être discret, des SS rodent dans la ville, je ne vais pas trop m’éloigner de la gare.


11 h 46


J’ai été dans la cathédrale pour prier, comme beaucoup d’autres personnes, à la mémoire de mes chers disparus. En sortant j’ai vu un SS en train de regarder les 2 tours de la cathédrale. J’ai alors hurlé <<SchweinHünde>> (chien de porc, une insulte intolérable qui, devant un nazi, pouvait entraîner la peine de mort) le fritz s’est retourné immédiatement, j’ai eu la peur de ma vie, heureusement que j’étais parti une demi-seconde avant.


23 février


Cher Joshua,

Nous sommes à Berne en Suisse, nous y passerons la nuit.

La France est toute proche à présent, nous devrions y être demain, en attendant il faut dormir. Enfin…essayer.


24 février


Cher Joshua,

Nous venons de passer la frontière, nous sommes en France, enfin !

Je reconnais le pays, même si l’hiver est encore là je n’ai aucun mal à imaginer les plaines enneigées devenir vertes comme les feuilles d’Été, le soleil est encore timide, il se montre à peine mais les beaux jours arrivent Joshua, oui, ils arrivent.


25 février


Cher Joshua,

Nous nous sommes arrêtés devant une gare dont le nom m’est familier :

GARE DE STRASBOURG

Je n’oublierais jamais cette stupide erreur de panneaux, ce détour nous aura « juste » fait perdre un train entier des miens. C’est assez drôle : nous revenons par le même rail qui nous a emmené jusqu’à Auschwitz alors que normalement, aucun train n’est censé revenir d’Allemagne plein.

Les gens sur le quai pleuraient en nous voyant, je leur disais :

- Ne pleurez pas ! Est ce que nous pleurons nous ? Non. Alors souriez ! La guerre est finie ! Nous sommes libres !

- Nous pleurons pour vous, pour tous ceux qui sont morts à Auschwitz et ailleurs.

- Ils seront toujours dans nos cœurs.

- Mais il y’en a tant !

- Combien ? Vous savez ?

- Les Russes ont retrouvé un rapport dans le bureau du commandant d’Auschwitz Rudolf Höss, il parle de plus d’un million de Juifs gazés.


Plus d’un million de Juifs.

Plus d’un million.

La phrase a percuté mon esprit de plein fouet provoquant un choc d’une douleur incommensurable.

Plus d’un million.

Et rien qu’à Auschwitz, si l’on compte les morts des autres camps, les morts dans les Ghettos, dans les villes, le nombre dépasserait sûrement les 5 millions, voir même les 10 millions. Mais comment peut on penser à un tel nombre ? C’est impossible. C’est inhumain. C’est un génocide.

Je ne peux pas y croire, le rapport devait être un faux, oui, il était faux, ça ne peux pas être autrement. Mais une voix au fond de moi dit que c’est possible, que ce qui devait arriver est arrivé, que mes cauchemars sont devenus réalité, que ce génocide était inévitable.


27 février


Cher Joshua,

Il est 23 h.

Nous avons traversé Nancy, nous venons de quitter Troyes.

Le prochain arrêt est Paris.

Je ne me suis pas laissé abattre, j’en ai trop vu pour ça.

Ce génocide je l’ai vu de mes yeux.

Il a commencé à la mort de ma famille et il n’a pas cessé depuis.

Tant de personnes sont parties.

Papa, maman, Anna et tous les autres.

J’aurais voulu ne jamais les voir mourir.

J’aurais voulu être gazé le premier pour ne pas voir ça.

Mais.


28 février


Cher Joshua,

La gare d’Austerlitz est en vue.

Le train ralentit, en grincent, les roues me rappellent tristement celles du train qui nous a amené jusqu’au camp de la mort.

Pense à autre chose. Oublie.

Impossible.

Le train s’est arrêté, les portes s’ouvrent, je descends lentement.

Sur le quai il n’y a personne, étrange à Paris.

Quand tout le monde descend le train repart pour se garer.

Et j’aperçois alors sur l’autre quai en face un panneau sur lequel est inscrit :

¬ AUSCHWITZ DRANCY ®

Comment oublier ?

Tout est gravé dans ma mémoire comme sur ce panneau.

Je sais que je rentre chez moi.

Mais pour y retrouver quoi ?

Je me suis perdu moi-même à présent.

J’ai changé, je n’ai plus 13 ans j’en ai 19.

Je ne suis plus Jakob Bellinstein, je ne suis même plus le numéro 200 517

Je ne suis plus rien, je n’existe plus.

Les Allemands m’ont effacé, détruit, exterminé.


1er mars


Cher Joshua,

C’est la première fois que je vois Paris, la capitale de la France, c’est la plus belle ville que j’ai jamais vue. Une ville qui grouille de vie, les trottoirs sont bondés, il y a des gens partout, je ne vois même plus où je vais ! Devant moi au loin, je vois une étrange flèche d’acier pointer vers le ciel, c’est aussi intriguant que fascinant. Je traverse une longue rue bordée d’arbres portant sur leurs branches le drapeau aux trois couleurs de la France, au long de cette longue, très longue rue, il y a une grande construction de pierre sculptée avec une arche en son centre, c’est impressionnant, c’est magnifique, c’est beau. Mais je dois penser à trouver de la nourriture et un toit sinon je vais mourir.

La nourriture ne pose pas de problèmes, je l’achète avec l’argent que j’ai gagné au camp de Drancy : 302 francs et 47 centimes, le toit par contre…

Tant pis.

Cette nuit, je dors dehors, à la belle Étoile.


2 mars


Cher Joshua,

Toute la nuit cette tour de métal m’a regardée.

J’étais fasciné par la beauté de sa maigre silhouette froide et grise.

Je n’avais qu’une obsession : aller la voir de plus près.

C’est pourquoi je suis en ce moment debout devant elle.

Sa stature me domine nettement en hauteur.

Je ne peux que m’incliner devant tant de majesté.

Sous ses 4 pieds, je vois tout cet assemblage énorme de pièces d’acier qui a dû demander des centaines d’années à réaliser, mais un tel édifice n’a pas pu être érigé par une main humaine, c’est impossible, tant de beauté !

En posant ma main sur le métal froid, je ressens un sentiment de bien être, de joie, ma tristesse disparaît, je suis heureux.

Un vieil homme passe près de moi, il regarde la tour et me dit :

- Elle est belle hein ? Ça fait toujours son petit effet. Et dire que Hitler voulait la faire sauter !

- QUOI ?

- Oui oui, Hitler voulait la détruire, avec toute la ville, Dieu merci son plan a échoué, le petit général qu’il avait choisi pour exécuter cette tâche de folie était comment dire, tombé amoureux de cette ville.

- Il y a de quoi, de toutes façons, il n’aurait pas pu la détruire, cette tour est bien plus qu’une construction architecturale, c’est une œuvre d’art, un symbole.

- Exactement, un symbole de paix et de liberté.


3 mars


Cher Joshua,

J’ai passé la journée à me balader dans ce que les gens d’ici appellent

« les Champs-Élysées » c’est la grande rue que j’ai traversé avant-hier, c’est en fait une avenue, la plus longue que je connaisse, il m’a bien fallu plus d’une heure pour en venir à bout. Sur les arbres, les drapeaux flottent à cause du vent léger venant de l’Est.

Il n’a pas du souffler beaucoup durant ces 6 dernières années, les drapeaux Français étaient par terre, morts, pendant que les drapeaux nazis avec leur croix gammée noire sur fond rouge se hissaient fièrement au dessus de l’avenue, agressant l’œil de chaque passant par la terreur qu’ils inspiraient.

Pendant la guerre les rues de Paris étaient vides, la résistance combattait bravement, j’aperçois encore de ci et là quelques barricades.

Pendant la guerre, la capitale était morte.

C’est Salomon qui m’a raconté tout ça un soir.

C’est ici qu’il s’est fait capturer.

Il était venu résister.

Il aura lutté jusqu’au bout.


4 mars


Cher Joshua,

Ce matin une chose m’a préoccupé :

En traversant à nouveau l’avenue du monde, j’ai vu des gens descendre dans le sol, descendait-ils en enfer ?

Je ne voyais qu’un escalier, de la lumière et un panneau sur lequel il était écrit :

MÉTROPOLITAIN

Je suis descendu, prudemment, j’ai retrouvé les gens sur un quai et un petit train est arrivé, les gens sont rentré dedans, quand j’ai voulu rentrer à mon tour, les portes se sont refermées violemment, heureusement un autre train est arrivé quelques secondes plus tard, je me suis précipité dedans dès l’ouverture des portes qui se sont refermées juste quelques secondes après moi manquant de me couper un bras et le train s’est mis à avancer dans une accélération brusque qui manqua de me projeter par terre.

Il s’arrêtait toutes les minutes environ, je ne savais pas si on avançait réellement car tout était noir à l’extérieur et c’était toujours le même quai que je voyais réapparaître à chaque fois, je m’en lassa vite et décida de sortir, ce jeu stupide m’avait fait perdre 13 minutes de ma liberté chérie, je remonta les marches furieux. Et là oh stupeur !

Comme le paysage avait changé !


5 mars


Cher Joshua,

Aujourd’hui j’ai repris cet engin étrange, Cette fois il m’a mené jusqu’à un endroit appelé « Place d’Italie » (mais j’étais toujours en France).

Complètement perdu, je me suis assis sur l’un des nombreux bancs verts qui traînaient partout autour de moi.

Je fixais le sol en espérant trouver une vague solution à mes malheurs.

- Excusez-moi.

Je releva la tête et vit une femme d’une trentaine d’années avec 3 enfants à ses côtés.

- Vous savez où se trouve l’hôtel du globe ?

- Non madame, désolé.

- Ce n’est pas grave, merci quand même.

Son sourire partit en même temps qu’elle, autour d’elle, les enfants gémissaient :

- Maman j’ai faim, quand est-ce qu’on mange ?

- Bientôt mes chéris, nous sommes presque arrivés.

Je les vis disparaître tous les 4 dans l’épais nuage de brume matinale.

Tu a de la chance Joshua, tu n’a pas besoin de manger.

Toi tu es immortel au moins.


6 mars


Cher Joshua,

Aussi incroyable que ça puisse te paraître, je suis revenu à Drancy.

Mais c’est un camp vide et totalement abandonné que je retrouve.

Rien n’a changé. C’est toujours le même bâtiment, toujours les mêmes murs barbelés mais plus la même prison.

A l’extérieur tout semble toujours aussi peu accueillant.

Je n’ai vu qu’une fois ce camp de l’extérieur, c’était la nuit où je suis arrivé.

Revoir ce fichu bâtiment ne me fait ressentir qu’une intense émotion d’angoisse et de douleur. Je voudrais que tout ça soit détruit et enterré à jamais. Mais c’est toujours là.

Toujours ce camp. Mais plus de transit.

Plus jamais.


17 h


Je suis au milieu de la cour.

Cette grande cour où se rassemblent uniquement désormais les feuilles vertes tombées des arbres à cause du vent.

Plus aucun Français ou Allemand dans le coin à guetter le moindre faux pas, personne dans les miradors prêtes à vous abattre dans le dos au moindre geste déplacé,

Plus personne.

Tout est calme.

Plus aucun cri de douleur, plus aucun cri de bébé.

Plus de chute de femmes dans le vide.

Plus de sang sur le sol, les quelques tâches qui restent ont séchées.

Tout est mort ici.

Ici ou à Auschwitz.

Plus de 10 millions de Juifs…


17 h 30


Un vent froid souffle dans la cour, il me glace les os, en l’écoutant souffler dans mes oreilles j’ai l’impression de réentendre tous les cris de souffrance des frères et sœurs de mon peuple. Ce lieu hante mon esprit, jamais je ne l’oublierai. Trop de souvenirs.

Maussades pour la plupart.


18 h


Je suis dans le dortoir. Dans ce qui a été pendant presque 6 mois ma chambre et celle de Josef. Tout est sans dessus dessous, les lits sont renversés, les armoires sont brisées, tout comme les fenêtres. Je me rappelle de tout ce qu’il s’est passé ici.

Comment oublier tous ces bons moments passés avec Josef ?

Je le revois sur son lit en train de jouer de l’harmonica, ah ! Il ne savait pas jouer, il n’arrivait pas à comprendre qu’il fallait souffler lentement et doucement.

Il était pitoyable ! Il était si génial. Il était.

Je voudrais tellement dire « il est »

Mais je ne peux pas. Je ne peux pas.

Il est parti.

Il va revenir.

Il a eu quelques soucis sur le chemin c’est tout.


19 h


Je suis dans le bureau de Dannecker.

Des feuilles de papier gisent partout sur le sol, le bureau est renversé et brisé en 2.

Les armoires pleines de livres sur Hitler et le nazisme sont en mille morceaux, il y a des éclats de bois et de verre partout.

Rien de plus à voir ici.


19 h 10

A la cuisine, rien à manger, c’est vide, de toutes façons, ma faim s’est vite enfuie quand elle a découvert ce que renfermais le placard ou je m’étais autrefois caché avec Josef : le cadavre de Dannecker.

Il m’est tombé dans les bras, j’eus vite fait de le remettre à sa place, il est mort assassiné, le poignard dans son dos le prouve, sur son visage, je ne lis pas de la peur ou de la douleur, mais toujours cet horrible rictus maléfique et sinistre de haine et de folie.

Je referma vite la porte de l’armoire, son tombeau de justice désormais.


10 mars


Joshua,

J’en ai trop vu ici pour une vie.

En venant ici pour trouver des réponses à mes questions, je suis reparti avec davantage de ténèbres dans mon esprit. Mais Dannecker est mort, justice est faite, Josef est vengé. Il est temps que je rentre chez moi. Il y a un train pour Nantes le 1er avril.

Ça passera vite.


1er avril


Cher Joshua,

Le train a quitté Paris ce matin vers 8 h.

Il est maintenant 15 h.

Nous sommes à Chartres.

Je reconnais la ville car je reconnais la cathédrale.

Elle se dresse fièrement au-dessus des autres bâtiments, elle est au cœur de la ville, elle domine tout. Elle est grande, imposante, magnifique.

Le train ne s’est arrêté que 2 minutes, je n’ai pas pu descendre pour aller la revoir.

Pas la peine, je m’en rappelle très bien, j’étais allé la voir il y a 3 ans avec papa et maman, c’était une journée magnifique, presque aussi belle que celle-ci.


2 avril


Cher Joshua,

Nous sommes au Mans à présent.

Que de souvenirs qui me reviennent dans la tête !

Tous les ans nous venions dans cette ville pour assister à la fameuse course automobile, à chaque fois j’étais en admiration quand je voyais les petits bolides passer à toute vitesse devant moi. Je me souviens même de l’année où le champion de la course m’avait installé aux commandes de son engin, je devais avoir dans les 3 ans à l’époque. Tout cela semble si loin à présent.

J’ai beaucoup d’autres images qui me reviennent en mémoire mais je n’arrive plus à distinguer les souvenirs des rêves, tout est si flou.

C’était une si belle époque.

Une époque de paix.

Une époque où nous étions encore une famille.


3 avril


Cher Joshua,

Nous sommes à Angers.

J’ai toujours voulu y aller.

C’est ici que papa et maman se sont rencontrés.

Papa habitait ici avec son père et sa mère, il venait de recevoir pour son anniversaire un appareil photo, encore très cher à l’époque, mon père était aux anges, il était passionné par la photographie, c’était pour lui l’art le plus beau qui puisse exister.

Il est alors parti photographier la ville puis le château, et c’est au détour d’un rempart qu’il est tombé sur maman. L’appareil photo est tombé par terre et a volé en éclats. Mais mon père n’y avait même pas fait attention. Il venait déjà de se trouver une nouvelle passion. Il l’a épousée quelques mois plus tard à la cathédrale.

Il avait 19 ans à l’époque.

Il en aurait eu tout juste 40 aujourd’hui.


4 avril


Cher Joshua,

Nous sommes tous les deux de retour au pays.

Gare de Nantes, terminus, tout le monde descend.

Ça me fait bizarre de reposer le pied sur ma terre natale, ça fait 3 ans depuis cet horrible jeudi de juillet 1942 que je ne suis pas revenu ici.

A l ‘extérieur de la gare je retrouve le doux parfum des fleurs et la puanteur des poissons sur les étals du marché. Quel bonheur d’être chez soi !

Quoique je n’y suis pas encore totalement.

Je monte le sourire aux lèvres, presque avec une envie de chanter, dans l’autocar qui part dans la ville déposer ses citoyens libres.


18 h


Le car m’a déposé au quartier. Je suis de retour.

Mais personne ne se précipite vers moi pour m’accueillir avec des yeux larmoyants, car les maisons sont vides, abandonnées, dévalisées.

Partout les bâtiments sont ornés d’inscriptions Allemandes, je vois écrit sur les murs « JUDENSCHWEINS » (Porcs de Juifs) sur les fenêtres « UMBRIGEN DIE JÜDEN » (Mort aux juifs) et sur les portes il y a des croix gammées.

Le quartier de mon enfance a disparu.

C’est devenu un ghetto, le ghetto juif de la ville.


10 millions de morts à cause d’un mot, celui qui était inscrit sur toutes les étoiles de David cousues sur nos uniformes de prisonniers : JUIF.


18 h 15


Rentrer à la maison me fait bizarre car tout est comme avant, rien n’a bougé.

Comme si nous étions tous partis quelques minutes pour revenir juste après.

Sauf que l’absence a été plus longue que prévue et que les autres se sont perdus en chemin.

Sur le buffet de la cuisine à gauche de l’entrée je revois les photos de papa, maman, Josef et Mayka, souriants comme au premier jour de septembre 1939, juste avant que les larmes ne déforment à jamais leurs visages dans la peur et le chagrin.

Dans la chambre de mon frère et de ma sœur je trouve des jouets partout sur le sol et des feuilles de papier dessinées accrochées au mur. Sur ces feuilles, sous les dessins, il est écrit des « je t’aime papa », des « je t’aime maman » et même des « je t’aime Jakob » je trouve même sous le lit un dessin dessiné par Mayka qui nous représente tous souriant sous le soleil, ce dessin me redonne le sourire mais me fait aussi pleurer.

Car c’était hier.

Aujourd’hui la famille et désunie, séparée, détruite.

Sans aucun espoir d’être reformée un jour.


5 avril


Cher Joshua,

Il doit être environ 3 heures du matin. Je ne dors pas. Je ne peux pas dormir. Pas ici.

Les souvenirs de la maison viennent hanter mon esprit. Pourtant je ne vois pas les fantômes de mes proches. Les Allemands ont été jusqu’à exterminer leur âme.

Dieu les acceptera quand même dans son royaume.


6 h


J’ai regardé tout ce que j’ai écrit jusqu’à maintenant, c’est bien triste, je ne parle que de mort. Je sais que tu aimerais que je marque des choses plus joyeuses dans tes pages mais pour l’instant il ne m’est rien arrivé de joyeux. Crois moi, j’aimerais tout recommencer à zéro, avoir le pouvoir de tout changer, mais je ne suis pas Dieu.

De toutes façons, même lui n’a rien pu faire.


8 h


Je suis dehors, au port près de l’eau.

Je respire l’odeur salée de la mer et la puanteur du poisson frais.

C’est loin d’être aussi agréable à sentir que le parfum de rose d’Anna mais c’est toujours mieux que l’odeur de brûlé qui régnait à Auschwitz.

Ici pas de cendres qui viennent s’écraser sur ton visage comme pour tenter de t’arracher la vie, pas d’aboiements de chiens prêt à bondir sur toi pour te dévorer la chair comme si elle n’était qu’un simple morceau de pain, pas de soldats en train de t’insulter de tous les noms d’animaux possibles en te battant avec la crosse de leur fusil. Rien de tout cela. Juste le calme, le silence, la solitude et moi-même.


9 h


En tournant les pages j’ai trouvé une lettre de Josef, elle était cachée une dizaine de pages avant la fin du journal. Je te la retranscrit telle qu’elle est.

Nous partons à Brive dès que possible.


Cher Jakob,


Quand tu lira cette lettre je serais déjà parti au ciel.

Je te laisse ce mot pour être sur que je t’aurais tout dit ce que j’avais sur la conscience, ainsi je partirais l’âme tranquille et sans regrets. Je veux que tu sache que tu aura été le plus grand ami qu’un homme puisse avoir dans sa vie, sans toi je serai mort dès mon arrivée à Drancy, tu m’a redonné l’espoir de vivre et je t’en remercie du fond du cœur.

Puis il y a eu Katia, la femme de ma vie, j’aurais voulu croire que notre amour irait par dessus tout, y compris la mort, mais le destin en a décidé autrement. Cette fille, je la garderais dans mes pensées jusqu’à mon dernier souffle de vie.

Tous les deux je vous dois la vie et je compte bien vous payer ma dette.

Rends toi chez mes parents à Brive, au 10 rue de Laurière, tu y trouvera ta récompense et celle de Katia, même si tu n’en veux pas prends la en souvenir de moi.

Voilà mon ami, il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance pour retrouver une vie normale bien que ce soit impossible, au moins tu a survécu, c’est le plus important. Profite bien de ce nouveau temps de paix qui arrive pour toi. Moi je l’ai vécu avant la guerre, c’est à ton tour maintenant.


Adieu.


JOSEF RAMSTEIN


DRANCY, 2 JANVIER 1943.


30 avril 1945


Cher Joshua,

Ça y est. J’y suis. Brive la Gaillarde.

Il m’a fallu du temps pour y arriver mais j’y suis.

Le train pour Brive n’est parti de Nantes que hier soir, il aurait du partir bien avant, vers le 7 avril, mais les cheminots avaient découvert qu’une portion de 2 kilomètres de la voie reliant Nantes à Brive avait été totalement détruite suite à un sabotage.

Il a fallu une vingtaine de jours pour tout reconstruire.

Le train était plein avec tous ceux qui n’avaient pas pu le prendre auparavant.

Le trajet a pris toute la journée, nous sommes passés par Poitiers et Limoges, la ville de porcelaine, le train s’est arrêté à Brive peu avant 23 heures.

On m’a dit que Brive a été la première ville de France à avoir réussi à se libérer de l’occupation par ses propres moyens. Cette ville jouait un rôle important pour les Allemands car son chemin de fer à 6 voies permettait d’envoyer plus rapidement et facilement des troupes, des armes et des vivres.

Voilà pourquoi un sabotage à cet endroit était très embêtant.

Il fait froid. Je vais encore mal dormir.


1er mai


8 h


Cher Joshua,

J’ai eu du mal à trouver la rue de Laurière, j’ai du demander mon chemin à plus d’une cinquantaine de personnes, cette ville est tellement immense ! Un vrai labyrinthe !

La rue où habitait Josef est située légèrement à l’écart du centre de la ville, une trentaine de maisons y sont rangées côte à côte, tout est calme, pas un miaulement de chat ou un aboiement de chien. Je longe la rue en marchant tranquillement jusqu’au numéro 10. C’est une petite maison à l’air sympathique, maison de ville simple mais plutôt mignonne, il y a un petit portillon blanc, un petit jardin (plein de mauvaises herbes à présent) et la maison qui est toute blanche avec 2 fenêtres en haut de chaque côtés. Sur la porte de bois, il a été posé une étoile de David, le symbole de notre « race ». Je pousse la poignée, c’est ouvert. Bien sûr ! Quand on va à la mort on ne pense pas à une chose aussi futile que fermer une porte à clef, et puis de toutes façons, qui irait piller une maison de juifs ?


8 h 30


L’intérieur de la maison est le même que chez moi : une grande pièce de séjour avec la cuisine sur la gauche, en face de l’entrée il y a un escalier qui mène à l’étage où se trouve la chambre de Josef, de sa sœur et de ses parents.

Sur la commode de la salle à manger, je trouve plusieurs photos de la famille de Josef, tous morts. Il y a d’autres photos dans les chambres.

C’était une famille unie, ils s’aimaient. Ça me fait pleurer.



8 h 45


Dans la chambre des parents de Josef, j’ai trouvé une pile de lettres rangées dans le tiroir de l’une des table de nuit. Ainsi Josef a été déporté avant ses parents, il m’a toujours dit qu’il avait été emmené avec sa famille, remarque, ce n’est plus un mensonge à présent. Les lettres viennent de Drancy, toutes sont attachées avec une petite ficelle. Je les remet à leur place sans les regarder. Par respect.


9 h


Dans la chambre de Josef j’ai trouvé 2 lettres sur le lit, sur l’une il est écrit « pour Katia » sur l’autre « pour Jakob » J’ai range la lettre pour Katia dans ma poche et j’ai ouvert l’autre. Voilà ce qu’il était écrit :


Cher Jakob,


Si tu lis cette lettre c’est que tu a découvert l’autre, tu veux donc savoir ce que j’ai à te donner, inutile de te faire attendre.

Il y a trois ans, ma grand-mère est morte, elle m’a léguée la maison qu’elle possédait dans une ville de Dordogne, à Bergerac précisément, au numéro 22 de la rue Robespierre. Mais je ne n’aurais jamais le privilège d’en profiter, je te la donne donc en tant que cadeau d’ami pour te remercier de tout ce que tu m’a apporté. Normalement tu ne peux pas l’habiter avant tes 21 ans mais je suis sûr que vu ta situation, ils feront une exception, tu trouvera tous les documents nécessaires dans le tiroir gauche de mon bureau, face à la fenêtre. J’ai aussi laissé quelque chose à Katia, sois gentil de lui remettre sa lettre. Adieu mon ami. Et merci.

JOSEF.


5 mai


Cher Joshua,

Le train de 11 heures m’a mené jusqu’à Bergerac.

C’est une petite ville tranquille située au sud ouest du Périgord.

Un fleuve traverse la ville, ma géographie n’est pas fraîche dans ma mémoire mais je crois que c’est la Dordogne. Ce fleuve scintillant embellit considérablement les lieux, c’est charmant, un petit coin de paradis, pas de doutes, je serais bien ici.

J’ai laissé la lettre de Katia sur le lit de Josef, elle restera près de lui ainsi.


20 h

La maison est une maison de ville comme celle de Josef à Brive, elle n’attire pas trop l’attention, tant mieux.

Il y a 3 pièces et un grenier. Simple et confortable. Parfait ! Merci Josef. Merci mon ami.


7 mai


Cher Joshua,

Il est 23 heures, je suis en train de t’écrire confortablement installé dans le fauteuil du salon.

Hier je suis allé à la mairie de la ville remettre les documents. Josef avait raison, vu ma situation, ce que j’ai vécu, ils ne m’ont rien refusé. La maison est à moi maintenant. Et pendant que j’étais occupé à signer les documents, un homme âgé m’a abordé, il a regardé les documents, a fait un air de surprise, m’a serré la main et a dit :

- C’est vous qui reprenez la maison de Donna Ramstein ?

- Oui Monsieur.

- Vous êtes Jakob Bellinstein ?

- Oui…vous me connaissez ?

- Bien sûr ! On peut dire que je t’attends depuis longtemps ! Donna a quittée la ville dès qu’elle a appris la mort de sa fille et de son petit-fils par une lettre d’Auschwitz arrivée un mois après le drame, avant de partir, elle est venue me voir pour me dire que quand je rencontrerais le gamin qui aurait repris sa maison, je devrais l’accepter dans ma menuiserie, et, vu que c’est vous.

- Vous me donnez un travail ?

- Oui, je sais pourquoi Donna a fait ça, et je sais qu’elle a eu raison de le faire, alors, tu accepte ou non ?

- J’accepte avec joie Monsieur.

- Très bien. Tu commences lundi matin à 8 heures.

- Pas de problèmes, j’y serais.

- Alors à lundi.

- A lundi. au revoir monsieur ! et merci.

J’ai donc maintenant un travail, une nouvelle vie va commencer pour moi. Mais comment tout recommencer quand on sait que dans son cœur, rien ne sera plus jamais comme avant ? Le temps ne pourra jamais arriver à cicatriser mes blessures, des blessures si profondes qu’elles se sont emparées de moi.


8 mai 1945


Joshua !

C’est fini ! La guerre est finie ! La guerre est terminée !

L’Allemagne a capitulée ce matin, je l’ai entendu à la radio !

Notre guerre est terminée Joshua.

Toutes nos souffrances, tous nos amis perdus, toute notre famille disparue, tout cela trouve aujourd’hui sa justice. 7 longues et terribles années que j’attends cet instant. Maintenant je vais pouvoir vivre cette vie que Hitler m’a enlevée.

Une vie que je vais devoir vivre sans toi. Toi qui a été mon compagnon, mon frère, tu a encore une mission à accomplir de ton côté.

Cette guerre nous l’avons affronté ensemble, tu garde dans tes pages les souvenirs de ma famille, de mes amis, de mes amours, mais aussi de mes peurs, de mes chagrins et de mes souffrances. Je vais te ranger là où tu ne sera jamais dérangé pour que tu puisse traverser sans crainte les dégâts du temps afin de transmettre au futur ce passé qui est le mien mais aussi celui du peuple Juif et du monde en souhaitant de tout mon cœur que cela serve à faire comprendre jusqu’où peut aller la haine d’un seul homme envers un peuple d’innocents, exterminés parce qu’ils croyaient en quelque chose, exterminés à cause du religion, exterminés parce qu’ils étaient Juifs.




























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