VIRELLIA - livre 2

Chapitre 44 : La Loterie de Sang

Chapitre final

8650 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/09/2026 17:49

Ils atteignent enfin la grille monumentale des Archives Interdites. L'ouvrage ferme entièrement le passage, coincé entre deux pans de roche noire qui montent jusqu'aux voûtes. Le fer qui le compose ne ressemble à aucun alliage familier : trop mat, trop dense, il semble absorber la clarté des cristaux enchâssés entre ses barreaux. Ceux-ci pulsent à intervalles réguliers, faisant courir des reflets irisés sur les pointes aiguisées qui hérissent la structure.


Kelvar s'avance le premier d'un pas mesuré, ajustant les poignets de sa tunique avec ce flegme noble qui ne le quitte jamais, un flegme qu'il a appris à porter comme une seconde peau, précisément parce qu'il sait mieux que quiconque ici ce qu'il en coûte de le perdre.


— Laissez-moi examiner cela, dit le disciple de la Forge d'une voix posée et froide.


Il pose ses mains sur le métal froid, prêt à éprouver la résistance du mécanisme, mais retire presque aussitôt ses doigts. Une vibration sèche, comparable à une décharge statique, vient de parcourir l'ensemble de la grille. Elle gagne les cristaux, descend le long des montants, puis se transmet aux dalles sous leurs pieds avec une rapidité foudroyante. Seyla n'a que le temps de sentir ses semelles frémir.


— Reculez ! avertit Kelvar en se redressant d'un bond souple.


Vaelran tourne violemment la tête vers la jeune femme, mais il est déjà trop tard. Une mince ligne sombre apparaît entre deux pierres à leurs pieds. Elle s'allonge jusqu'au mur, bifurque, et rejoint un second interstice. Pourtant, aucune dalle ne se fissure physiquement : c'est l'espace entre elles qui se déforme. Seyla sent son estomac se soulever alors que le joint qui courait sous sa botte s'élargit d'abord de quelques centimètres, puis de plusieurs mètres en une fraction de seconde. Le mur de droite se retrouve soudain à une distance absurde, tandis que celui de gauche paraît se rabattre violemment sur eux. Les colonnes se penchent sans tomber, et la voûte se tord selon un angle que l'œil refuse de concevoir.


Quelqu'un crie. Seyla aperçoit Kaelis loin au-dessus d'elle alors qu'elle sait pertinemment que la Mentore se trouvait à ses côtés l'instant précédent. Nerion traverse son champ de vision, projeté sur le flanc par une force invisible ; même déséquilibré, même surpris, son corps massif se replie instinctivement pour protéger sa nuque, réflexe d'un homme qui a toujours encaissé les coups pour les autres avant de penser à lui-même. La main de Kaelren se tend vers Kelvar, qui essaie désespérément de l'attraper, mais leurs doigts se manquent de peu lorsque l'espace se replie sur lui-même entre eux.


Vaelran empoigne fermement Seyla par l'épaule, ses doigts s'enfonçant dans le tissu de sa tunique. La secousse suivante les emporte. Seyla ne chute pas vraiment : pendant une éternité étouffante, elle éprouve plutôt la sensation cauchemardesque d'être étirée dans plusieurs directions à la fois, comme si son corps hésitait encore sur la réalité à laquelle il devait appartenir.


Puis son épaule heurte brutalement la pierre froide. Elle roule sur le côté pour amortir le choc, se redresse aussitôt et dégaine une dague malgré la douleur fulgurante qui lui traverse les côtes.


— Vaelran ? siffle-t-elle.


— Ici.


Le Mentor se relève à quelques mètres d'elle, époussetant sa cape avec une dignité retrouvée, ce petit geste théâtral, presque absurde au milieu du chaos, qui appartient tout entier à l'homme qui a toujours besoin de se recomposer un visage avant d'affronter le danger. À sa droite, Kelvar, déjà debout, réajuste son manteau avec la prestance naturelle d'un aristo et observe les environs sans prononcer un mot. La grille des Archives a disparu.


Ils se trouvent dans une vaste salle circulaire sans aucune ouverture visible. Les murs incurvés sont entièrement recouverts d'obsidienne polie, découpée en grandes plaques verticales si lisses qu'elles renvoient leurs silhouettes avec une netteté troublante et agressive. Seyla se voit partout : dans un miroir, sa dague est fermement tenue dans sa main gauche ; dans un autre, elle aperçoit une coupure fraîche sous son œil ; plus loin encore, l'un de ses reflets tourne légèrement la tête avec une bonne seconde de retard.

Vaelran plisse les yeux, remarquant lui aussi la distorsion.


— Ne vous fiez pas aux murs, ordonne-t-il, la main posée sur le pommeau de l'épée du roi.


Kelvar grimace avec une ironie mordante en s'adossant prudemment contre le seul espace non vitrifié de la pièce.


— C'est extrêmement pratique pour une salle qui n'est faite que de ça, ironise le disciple d'un ton sec.


Un bruit visqueux et humide lui répond, forçant les trois mages à pivoter vers le centre de la pièce. Une substance noire et épaisse commence à suinter entre les jointures des dalles. Elle ne coule pas : elle s'amasse lentement en un cercle palpitant, dont la surface semble trop dense et opaque pour refléter quoi que ce soit. Quelque chose en émerge. D'abord des cheveux emmêlés, puis un front, et enfin des épaules étroites. Seyla reconnaît la silhouette avant même d'avoir pu distinguer son visage. Sa respiration se bloque net dans sa gorge.


— Nilwen... murmure-t-elle.


La jeune fille se redresse au milieu de la matière sombre, chancelante. Son teint est cadavérique, ses bras pendent le long de son corps avec une mollesse inquiétante de pantin désarticulé. Ses yeux pâles, grands ouverts, sont noyés sous cette lueur violette qu'ils ont déjà appris à associer à la corruption d'Aziris.


Seyla fait un pas prudent en avant.


— Nilwen ? C'est moi.


Aucune réaction. La disciple de la Forge semble pétrifiée dans un monde qui n'est pas le leur. Seyla fait un second pas. C'est alors que l'ombre de Nilwen s'agite, indépendamment du corps de sa propriétaire. La masse noire s'étire brusquement sur les dalles, prend une vitesse foudroyante et fuse directement vers Seyla comme une lame pointée.


Vaelran l'avertit d'un cri sec au même instant, mais Seyla a déjà réagi : elle bondit de côté, et la pointe sombre frappe l'endroit exact où se trouvait sa cheville avant de remonter contre le mur. Kelvar déploie aussitôt sa propre ombre pour intercepter la créature. Les deux masses obscures se heurtent dans un fracas étouffé, et Nilwen pousse un gémissement plaintif qui déchire le silence.

Seyla se fige, ses dagues tremblant entre ses doigts. Kelvar recule d'un pas, les traits crispés par l'effort.


— Elle a senti ça, murmure Seyla, le regard horrifié.


Vaelran n'a pas quitté Nilwen des yeux, sa poigne resserrée sur la garde de l'Épée de Silas.


— Oui, confirme le Mentor d'une voix sourde.


Un nouveau spasme de douleur traverse la jeune fille captive alors que son ombre tente vicieusement de contourner la barrière dressée par Kelvar.


— Alors on ne peut même pas se défendre contre cette chose sans lui faire physiquement du mal, comprend Kelvar avec dégoût.

Vaelran serre les mâchoires à s'en faire craquer les dents.


— C'est très probablement le but de l'exercice.


Loin de là, Lynara atterrit lourdement sur un genou, arrachant un gémissement de douleur à ses articulations. Le vent la frappe de côté avec une violence telle qu'elle manque de repartir au sol. Elle lève un bras pour protéger son visage des débris, tandis que Kaelren roule sur plusieurs mètres avant de venir heurter durement la base d'une colonne effondrée. Nerion, le colosse du groupe, parvient in extremis à ralentir sa chute en faisant jaillir sous ses pieds une épaisse plaque de roche qui se fend dès l'impact.


La pièce où ils viennent d'être éjectés est comme une cour à ciel ouvert, ou du moins en donne-t-elle la sinistre impression. Au-dessus de leurs têtes s'étend une masse poisseuse et noire, dépourvue de toute étoile. Quatre immenses façades de pierre lisse enserrent un sol vitrifié où le vent hurle en cercles concentriques, gagnant en puissance à chaque seconde.


Kaelren se remet debout en grimaçant, chassant la poussière de ses vêtements brûlés.


— Tout le monde est entier ? crie-t-elle pour couvrir le vacarme.


Nerion teste la souplesse de son épaule droite avec une grimace.


— À peu près !


Lynara ne répond pas, son regard fixé avec effroi vers le centre exact de la cour. Talyor est là, il flotte à quelques centimètres au-dessus du sol vitrifié, les bras relâchés en une parodie de crucifixion. Ses cheveux blonds se soulèvent sous l'effet d'une formidable électricité statique, et de petites décharges bleutées courent sur sa peau avant de disparaître dans l'air vicié. Ses yeux bleus sont grands ouverts, mais ils ne perçoivent plus la réalité.


— Talyor ! appelle Lynara d'une voix tendue.


Il ne réagit pas. La Mentore d'Ethea fait un pas en avant, et le torse du jeune homme se soulève d'un bloc. Une bourrasque d'une violence inouïe explose littéralement autour de lui.


— À terre ! hurle Nerion en plaquant ses deux paumes au sol.


Un épais mur de pierre surgit devant eux, encaissant l'onde de choc de plein fouet. Mais le vent ne se contente pas de souffler : il traverse presque la matière. Une ligne nette et parfaitement droite apparaît dans la roche à hauteur de poitrine, puis la partie supérieure du rempart glisse lentement avant de s'écraser lourdement sur le sol.


Kaelren fixe la cassure avec une terreur grandissante.


— Ce n'était pas une rafale, souffle-t-elle.


Nerion passe une main sur la tranche de pierre, polie comme un miroir.


— Non, c'était un de ses sorts les plus létal. Une lame d'air sous haute pression, confirme le mage de terre.


Talyor inspire de nouveau, et Lynara sent aussitôt la pression atmosphérique changer radicalement autour d'eux. L'air quitte ses poumons d'un coup sec. Elle ouvre la bouche et tente d'inspirer, la gorge brûlante, sans parvenir à faire entrer la moindre molécule d'oxygène. Près d'elle, Kaelren tombe à genoux en portant les mains à sa gorge, et Nerion vacille.


Talyor vient de lever un bras dans leur direction, contrôlant le vide d'air.


— Talyor ! s'étrangle Lynara, sa voix se perdant dans le hurlement de la tempête.


Dans un sursaut de survie, Kaelren parvient à joindre ses paumes. Une puissante poussée de chaleur jaillit autour d'elle, provoquant un appel d'air suffisant pour rompre la compression de l'espace pendant quelques précieuses secondes. Les trois mages reprennent leur souffle dans des quintes de toux douloureuses.


Kaelren s'essuie la bouche du revers de la manche, les yeux larmoyants.


— Il nous entend, au moins ? demande-t-elle, paniquée.


Lynara regarde son disciple léviter au cœur de la tempête, l'impuissance marquant ses traits d'ordinaire si fiers.


— Je ne sais pas, murmure la Mentore, offrant un effroyable aveu de faiblesse.


De son côté, Eshan tombe la tête la première dans l'eau luminescente. Il émerge aussitôt en crachant, ajustant ses bracelets avec agacement en constatant que le bassin ne lui arrive qu'à mi-cuisse, le genre de détail insignifiant auquel il s'accroche pour ne pas penser au reste, comme s'il pouvait résoudre la situation à coups de calculs de profondeur.


Kaelis ne se retourne même pas. Debout sur le bord du bassin, la Mentore d'Aegis ressemble à une statue antique sculptée dans le basalte et l'ébène. Ses cheveux noirs comme une nuit sans étoiles tombent sur une peau mate que la lumière azur de la salle rehausse d'un éclat sacré. Ses yeux d'un brun profond scannent l'architecture verticale sans la moindre trace de panique. Même piégée dans les entrailles du sanctuaire corrompu, elle conserve cette prestance souveraine, ce calme irréel qui impose le silence, telle une reine qui aurait déjà survécu à la chute d'un royaume ou deux, et qui ne compte pas laisser celui-ci l'achever.


Des cascades de liquide lumineux dévalent du plafond brumeux, venant alimenter le bassin circulaire dans un murmure soyeux, presque rituel.


Ilharan, quant à lui, avance d'un pas lent, fasciné. Son regard d'or est fixé sur la colonne d'eau. Il tend une main pour toucher le flux.


— Ne touche pas, Ilharan, prononce Kaelis d'une voix basse, cristalline mais empreinte d'un commandement absolu.


Le jeune homme s'arrête net, la main suspendue dans l'air. Il ne sursaute pas. Il penche simplement la tête, ses paupières clignant lentement.


— L'eau chante sur une fréquence qui n'est plus la nôtre, murmure-t-il d'un ton parfaitement neutre, comme s'il relevait la couleur d'un ciel d'été. C'est une jolie façon de décomposer la matière.


Une onde de choc acoustique traverse soudain la salle. La vibration est si violente qu'Eshan pousse un cri et plaque ses paumes contre ses oreilles. Un mince filet de sang s'écoule entre ses doigts. Ilharan, lui, se contente de cligner des yeux. Il incline légèrement le visage, observant une goutte de sang tomber de son propre lobe d'oreille sur son col avec une curiosité détachée, presque satisfaite, comme un enfant qui découvre une nouvelle couleur.


Au centre du bassin, Yhessa les attend.


La disciple d'Aegis est maintenue debout par la force du réseau, une clarté aveuglante jaillissant de sa peau. Sa poitrine se soulève à un rythme démentiel, son cœur battant à une fréquence surhumaine. Sous la lumière crue, son visage a gardé quelque chose de désarmant, une innocence intacte, presque incongrue au milieu de l'horreur, celle d'une petite sœur qui aurait suivi trop loin un chemin qu'elle croyait sans danger. Kaelis sent immédiatement son propre rythme cardiaque s'aligner par sympathie élémentaire. Elle pose une main fine sur son sternum. Sa respiration reste calme, son visage majestueux ne trahit que la gravité d'une souveraine constatant le sacrilège.


— Elle surcharge son écho, analyse Kaelis d'une voix calme et profonde. Elle cherche à nous accorder à sa perte.


— C'est un diapason, observe Ilharan en posant deux doigts sur sa carotide. Le rythme est rapide. Très poétique, mais le muscle cardiaque humain n'est pas conçu pour soutenir ce tempo plus de trois minutes. Nous allons éclater d'une manière assez désordonnée.


— Yhessa... souffle Eshan en pliant les genoux sous la décharge.


Kaelis déploie son aura. Un voile de lumière opaline, pur et majestueux comme une bénédiction ancienne, s'étend autour d'eux. La pression chute. Les battements forcés ralentissent. Mais au centre du bassin, Yhessa prend une inspiration frénétique, et le voile de Kaelis brille sous la tension.


La voix d'Aziris s'élève simultanément dans les trois salles. Elle ne provient d'aucun point d'origine précis ; elle semble glisser à travers les murs d'obsidienne, les sols inondés et les corps mêmes des mages, portée par une vibration mélodieuse qui fait frémir la pierre ; la voix d'un homme qui ne s'est jamais senti obligé de crier pour être obéi.


— Vous avez enfin retrouvé vos disparus, murmure l'alchimiste d'un ton velouté et calme. Je dois admettre que j'espérais vous retenir beaucoup plus longtemps.


Dans chaque salle, les mentors et disciples se raidissent, cherchant vainement l'origine de la voix. Devant chaque groupe, une surface de verre s'imprime soudainement dans l'air, transparente d'abord, puis parcourue de lignes lumineuses complexes. Trois fenêtres d'images s'y dessinent nettement, montrant les salles adjacentes en temps réel. Ils voient la détresse de Nilwen, la transe destructrice de Talyor, l'agonie lumineuse de Yhessa, et l'épuisement grandissant de leurs camarades séparés.


Dans la salle d'obsidienne, Kelvar s'approche de l'interface, le regard sombre et la posture droite.


— Qu'est-ce que tu leur as fait ? demande le jeune aristo d'un ton glacial.


— J'ai simplement supprimé leurs limites artificielles, répond Aziris sans la moindre hésitation. Ce que vos Mentors vous enseignent sous le nom de contrôle, de prudence ou de maîtrise n'est le plus souvent qu'une vulgaire série de barrières, érigées par peur de ce qu'un pouvoir primordial peut réellement accomplir lorsqu'il est libéré.


Seyla regarde le reflet tremblant de Nilwen. L'ombre de la jeune fille tressaille pitoyablement autour de ses pieds.


— Elle souffre, lâche Seyla, les poings serrés.


— Naturellement, concède Aziris avec une froideur qui donne à la jeune femme l'envie de pulvériser le mur le plus proche. Une pouvoir n'apprend jamais rien sans contrainte. La douleur est le creuset de la perfection.


Vaelran, l'air sombre, lève les yeux vers l'interface de verre.


— Pourquoi nous infliger la vue des autres secteurs ? demande-t-il sèchement.


Une série de symboles géométriques apparaît lentement sous les trois images des captifs.


— Parce que je suis magnanime et que je vous offre une possibilité de rédemption, déclare la voix de l'alchimiste. Chacun de ces disciples est actuellement intégré à l'architecture de mon réseau. Je peux parfaitement en retirer un de l'équation.


Lynara, de l'autre côté du complexe, fixe Talyor qui continue de léviter dans la tempête, et son sang se glace.


— Et en échange de quoi peut-on les extraire de là ? crie-t-elle contre le vent.


— Vous comprenez vite, Mentore d'Ethea.


Sur l'écran brumeux, trois silhouettes supplémentaires se dessinent à côté des captifs. Des silhouettes vides.


— Une structure de cette ampleur ne supporte pas qu'on lui ampute brutalement un élément vital sans le remplacer, explique doctement Aziris. Si vous souhaitez ardemment récupérer le disciple qui se trouve dans votre secteur, vous devrez en désigner un autre parmi vous pour prendre sa place. Le poids de la réalité exige un ancrage.


Kelvar hausse un sourcil avec un mépris tout nobiliaire.


— Tu veux qu'on choisisse sagement qui tu gardes pour alimenter ta machine ? lâche-t-il, la voix coupante.


— C'est l'idée.


— Va te faire foutre !


Aziris marque une courte pause, nullement affecté ; le silence poli d'un homme qui a depuis longtemps cessé de s'émouvoir des sursauts de colère des autres, parce qu'il n'a jamais rencontré personne d'assez fort pour les justifier.


— C'est une réponse possible et prévisible. Mais elle ne modifie en rien le fonctionnement de mon système.


Vaelran, lui, ne regarde déjà plus l'interface. Le Bréviaire s'est mis à vibrer avec une intensité folle contre son flanc, brûlant le cuir de sa sacoche. Il sort le livre maudit. Les pages se mettent à tourner d'elles-mêmes à une vitesse folle. Une première série de caractères anciens apparaît, se brouille dans un nuage d'encre, disparaît. Une autre la remplace avant de s'effacer à son tour. Puis le grimoire s'immobilise brutalement.


Seuls deux noms subsistent, gravés en lettres de sang séché sur le vélin :


Vaelran Solhen.

Seyla Varenth.


Seyla lit les noms par-dessus son épaule, Kelvar aussi. Le visage de Vaelran se ferme hermétiquement.


— Non, lâche le Mentor d'une voix sourde.


— Quoi « non » ? demande Kelvar, les sourcils froncés. Qu'est-ce que ça veut dire ?


Vaelran tourne le livre vers le disciple de la Forge, qui parcourt les deux noms avant de relever des yeux hautains mais anxieux.


— Ça ne veut rien dire. C'est une provocation basique.


— Si, c'est très clair, intervient Seyla, les yeux fixés sur le parchemin. Il cherche notre sang, la lignée originelle des Solhen.


Kelvar secoue la tête, refusant l'idée d'un revers de main.


— Ou bien il veut simplement que vous le croyiez pour vous pousser au sacrifice !


— Le Bréviaire ne lui appartient pas, Kelvar, tranche Vaelran en refermant sèchement le livre. Ce grimoire ne ment pas. Si on désigne quelqu'un dont l'Essence n'est pas capable de soutenir la structure de la matrice, le transfert échouera misérablement.


Aziris intervient aussitôt, confirmant les craintes du Mentor :


— Exact.


Kelvar pivote vers l'interface, conservant un port altier malgré l'agacement qui le gagne.


— Personne ne t'a sonné, ordure.


— Je vous avais prévenus qu'il existait un critère de compatibilité, susurre Aziris.


Seyla fronce les sourcils, fouillant sa mémoire.


— Non. Pas dans ces termes.


— Pas encore, concède la voix avec un léger amusement. Je comptais justement vous l'exposer.


Les trois interfaces changent de couleur, passant à un rouge sombre.


— Soyez attentifs : un échange incompatible provoquera un rejet brutal du système. Dans ce cas précis, l'un des sujets actuellement connectés au réseau sera immédiatement supprimé afin de rétablir la stabilité de la matrice.


Eshan, luttant toujours dans la salle d'eau, fixe le verre avec terreur.


— Supprimé ? balbutie-t-il.


Aziris ne cherche même pas à adoucir la réalité du terme.


— Il mourra, sur le champ.


Le silence qui suit cette déclaration semble durer une éternité.


— Lequel d'entre eux ? demande Kaelis, la voix grave.


— Je l'ignore, confesse l'alchimiste.


Ilharan lève les yeux vers le plafond brumeux, un rictus incrédule aux lèvres.


— Vraiment ? Le grand ordonnateur ne sait pas ?


— Le réseau est un organisme vivant. Il décidera de lui-même de la purge en fonction de ses besoins immédiats, justifie Aziris.


Ilharan contemple pensivement les trois images des captifs.


— Donc, aucun groupe ne peut savoir avec certitude qui paiera de sa vie pour son erreur de sélection, conclut le disciple.


— Exactement.


Ilharan croise les mains dans son dos, comme s'il discutait d'un problème mathématique.


— C'est donc une loterie de sang, avec trois vies innocentes placées sur la table.


— Si vous tenez absolument à employer cette image réductrice, oui.


— Je la trouve, au contraire, d'une précision chirurgicale.


Dans la salle d'obsidienne, Kelvar se tourne vers Vaelran, la silhouette élancée et tendue comme un arc, prêt à agir.


— On casse le système, propose le jeune homme. On refuse le jeu.


— Avec quoi, Kelvar ? demande Vaelran, cynique.


— On a une Épée Royale, trois utilisateurs formés à l'Ombre et une pièce remplie de verre. On trouvera bien un point de rupture.


— Et si le premier coup d'épée désaxe la matrice et tue Yhessa ou Talyor instantanément ? réplique le Mentor.


Kelvar se tait, la mâchoire serrée. Vaelran reporte son regard sur le corps pantelant de Nilwen, puis sur la couverture maudite du Bréviaire.


— Il ne veut pas de toi, Kelvar, lâche Vaelran.


— Je m'en fiche. Je prends la place de Nilwen quand même, rétorque le jeune homme.


— Non. Pas toi, tranche le Mentor. Le sang des Solhen est l'ancrage qu'il recherche.


Kelvar croise les bras, inflexible.


— Tu comptes faire quoi, alors ?


Vaelran ne répond pas, muré dans ses pensées stratégiques. Seyla, elle, ne regarde plus que Nilwen. La jeune fille captive vient de bouger, très légèrement. Ses doigts fins se sont refermés sur le vide.


Seyla s'approche prudemment.


— Nilwen ?


Le visage de la prisonnière reste presque figé dans la souffrance, mais ses lèvres pâles remuent faiblement. Seyla plisse les yeux pour lire sur ses lèvres, et son ventre se noue violemment. Nilwen vient de prononcer un seul mot, inaudible mais terrible : "Pars."


— Ce sera moi, déclare Seyla d'une voix ferme et définitive.


Vaelran tourne brusquement la tête vers elle, les yeux écarquillés.


— Non. Hors de question.


Seyla ne lui accorde même pas un regard, fixant toujours le corps de sa camarade.


— Je prends sa place dans la machine.


Kelvar s'interpose aussitôt, sa haute taille barrant la route de la jeune femme avec une fermeté élégante mais absolue.


— Tu n'en sais pas plus que nous sur la fiabilité de ce système, Seyla.


— Je sais pertinemment que mon nom clignote dans le Bréviaire, rétorque-t-elle avec une froideur tranchante.


— Le sien aussi ! réplique Kelvar en désignant Vaelran d'un geste sec.


Cette fois, Seyla tourne ses yeux vairons vers son Mentor. Son expression est d'un calme absolu, dépourvue de toute panique, la même froideur méthodique qui lui a toujours permis de trancher avant que les autres n'aient fini de peser le pour et le contre.


— Il faut quelqu'un de fort pour continuer, Vaelran.


Vaelran serre le livre contre sa poitrine, le visage tendu par une angoisse qu'il masque mal.


— Tu n'as pas à décider de ça seule, Seyla. Tu es sous ma responsabilité.


— Si on perd notre temps à débattre, Nilwen va continuer de se faire broyer la conscience devant nous ! Et je te rappelle que je suis majeure !


— Et si Aziris nous ment depuis le début pour t'isoler ?


— Alors j'aurai fait un mauvais choix stratégique, répond-elle simplement.


— Seyla, je t'interdis de…


Elle le coupe en tournant délibérément les yeux vers les images de Talyor et Yhessa sur l'interface lumineuse.


— Si Aziris dit vrai, et qu'on essaie de forcer le passage avec Kelvar ou l'Épée, ce n'est pas moi qui paierai forcément le prix du rejet. C'est eux.


Kelvar comprend instantanément ce qu'elle veut dire. Sa morgue aristocratique s'efface, remplacée par un respect muet.


— Tu ne veux pas risquer de tuer les autres à cause d'une expérience ratée.


— Non. Je ne joue pas avec leur vie.


— Et avec la tienne ?


Seyla hausse légèrement les épaules, un sourire désabusé effleurant ses lèvres.


— Elle m'appartient, au moins.


Vaelran ferme les yeux une seconde, écrasé par le poids de l'argumentaire. Il sait pertinemment qu'elle a déjà fait son choix, et que sa logique est implacable. Cela n'atténue en rien la douleur viscérale et l'envie irrépressible qu'il a de la retenir de force.


— Seyla... souffle-t-il, la voix brisée.


Elle ne l'écoute plus. Elle s'avance jusqu'au socle de pierre qui vient silencieusement d'apparaître devant l'interface de verre.


— Aziris ! appelle-t-elle d'une voix claire qui résonne dans la salle d'obsidienne.


La lumière du socle s'intensifie.


— Je prends la place de Nilwen.


Vaelran fait un grand pas en avant, la main tendue.


— Attends !


Elle ne se retourne pas. Sa décision est scellée.


— Seyla Varenth s'échange contre Nilwen Fasir, déclame-t-elle avec assurance. Tu voulais un échange compatible avec ta matrice ? Tu l'as.


Le socle s'illumine d'un éclat aveuglant. Des plaques épaisses de verre transparent émergent brutalement du sol autour d'elle et commencent à s'assembler pour former un caisson étanche.


Kelvar s'avance à son tour, la mine grave.


— Seyla…


Elle tourne brièvement la tête vers lui, son visage d'une sérénité glaçante.


— Ramène-la vivante, Kelvar.


Le premier panneau de verre se verrouille dans un claquement sourd. Vaelran s'approche jusqu'à coller son front contre la paroi, ses yeux verts fixés sur les vairons de sa protégée.


— Je vais te sortir de là, promet-il d'une voix farouche, vibrante de haine.


Elle lui lance un regard lourd de sens, un regard qui contient à lui seul toute la réponse qu'elle pourrait lui adresser : Tu as intérêt à ne pas échouer, Vaelran.


Un liquide noir, épais et froid, commence à monter à l'intérieur de la cuve, pompé depuis les conduits invisibles. Il recouvre rapidement les bottes de Seyla, puis ses jambes, pour atteindre sa taille. La jeune femme inspire profondément, gonflant ses poumons une dernière fois. Avant que le fluide ne lui atteigne le visage, elle baisse les yeux vers la sacoche de Vaelran, puis désigne du menton l'image de Talyor sur l'écran.


Vaelran comprend le message silencieux. Le Bréviaire, Talyor, Continuer la mission.


Le liquide recouvre totalement Seyla, et la cuve se verrouille définitivement avec un sifflement de pressurisation. Tout le monde retient son souffle dans l'attente du transfert. Mais Nilwen reste suspendue dans les airs, toujours prisonnière de ses spasmes. Une seconde passe, puis deux. L'angoisse s'installe, Kelvar regarde violemment en direction de la voix d'Aziris à travers l'interface.


— Libère-la ! ordonne le jeune noble. L'échange est fait !


Pas de réponse de l'alchimiste. Nilwen ne bouge toujours pas, et Seyla reste figée dans le liquide sombre. Vaelran sent la colère remonter en lui comme une vague de magma.


— Aziris ! aboie le Mentor.


La voix polie et détestable revient enfin.


— Pas encore, chers invités.


— Qu'est-ce que ça veut dire, « pas encore » ?! s'emporte Vaelran, dégringolant de son piédestal de sang-froid.


— Un seul transfert ne suffit pas à stabiliser l'ensemble de la Suture mon cher disciple...


Vaelran blêmit sous le choc de la trahison.


— Tu n'as jamais précisé que les trois échanges devaient être simultanés !


— Et vous n'avez jamais pris la peine de demander, réplique Aziris avec un détachement insupportable, la cruauté tranquille de celui qui n'a jamais eu besoin de mentir pour piéger quelqu'un, puisque la vérité, correctement omise, suffit toujours.


Kelvar frappe furieusement la paroi de verre du plat de sa main.


— Espèce de roturier maudit…


— La chaîne que je tisse exige plusieurs points d'ancrage simultanés. La patience est de mise, conclut la voix avant de s'estomper.


Dans la salle d'eau, Kaelis observe l'interface, tétanisée. Elle vient de voir Seyla s'immerger volontairement. Puis elle tourne son regard vers Yhessa. Ilharan, lui, observe l'écran avec un léger sourire, presque rêveur.


— C'est une démarche très élégante, commente-t-il à voix haute, s'adressant au vide. Seyla a toujours eu ce sens du découpage drastique. L'Ombre s'insère dans l'Ombre, c'est d'une logique impeccable.


Il fait un pas vers le bassin. Kaelis se tourne vers lui. Elle ne lève pas la voix, mais la puissance de son écho personnel fait frissonner l'eau à leurs pieds.


— Reste où tu es, Ilharan.


Le jeune homme s'arrête et se retourne vers elle. Il la regarde avec cette absence totale de filtre ou de crainte qui le caractérise. Son visage est d'un calme absolu, presque étranger à la tragédie qui se joue.


— Yhessa s'éteint, Mentore, dit-il d'un ton pragmatique et doux. Son écho se craquèle, et le vôtre s'épuise à nous maintenir en vie. Si je reste ici, nous mourons tous les trois dans d'affreuses convulsions cardiaques. Si je monte sur le socle, le problème statistique s'annule.


— Tu ne te sacrifieras pas sous mes yeux, déclare Kaelis. Son ton n'est pas celui de la panique, mais celui d'une protectrice qui refuse de donner ses enfants à la boucherie. Nous trouverons la faille.


— Il n'y a pas de faille dans la géométrie d'Aziris, répond Ilharan avec une politesse désarmante. Et franchement, l'idée de visiter l'intérieur de sa machine ne me déplaît pas tant que ça. C'est une occasion unique de voir comment il a tordu le Silence.


— Ilharan, non ! s'écrie Eshan, terrifié par cette indifférence totale face à une potentielle mort.


— Ne t'inquiète pas, Eshan, dit le disciple en se tournant vers lui avec un hochement de tête amical. Si la machine me dissout, tu pourras récupérer mon grimoire. J'ai corné la page du poème sur les cloches, tu verras, il est très réussi.


Sans attendre d'accord, sans courir, avec la démarche tranquille d'un moine traversant un jardin de pierre, Ilharan pose le pied sur le socle de cristal qui luit devant l'interface.


— Aziris, dit-il à voix haute, sa diction claire résonnant dans la voûte. Je sollicite l'échange. Ma Source d'Aegis contre celle de Yhessa.


Le verre jaillit du sol. Kaelis s'avance, la main tendue, un rayon de lumière pure jaillissant de ses doigts pour tenter de briser la cage naissante. Mais la barrière de résonance rejette le sort dans un claquement de tonnerre. La Mentore s'arrête à un centimètre de la paroi transparente, ses cheveux noirs flottant autour de son visage mat, ses yeux sombres fixés sur le jeune homme avec une gravité douloureuse.


— Tu as agi sans mon consentement, Ilharan, prononce-t-elle, sa voix vibrant d'une fureur sacrée et contenue.


De l'autre côté du verre, Ilharan pose sa paume contre la paroi. Il ne montre ni peur, ni regret, ni héroïsme théâtral. Juste ce détachement calme, teinté d'une curieuse bienveillance.


— Vous êtes une merveilleuse Mentore, Kaelis, dit-il calmement, sa voix adoucie par le verre. Mais vous avez tendance à vouloir porter le monde sur vos épaules. Laissez la gravité faire son travail de temps en temps.


Le liquide noir commence à s'épancher dans la cuve, montant le long de ses jambes. Eshan s'approche, collant son front contre la paroi, au bord des larmes.


— Tu es un grand malade, Ilharan... souffle l'apprenti. Un pur détraqué.


Ilharan sourit doucement, ses yeux d'or observant le fluide sombre qui monte vers sa poitrine.


— C'est possible, Eshan. Mais au moins, Yhessa va pouvoir faire une sieste... Son cœur battait vraiment trop vite.


Le fluide sombre lui recouvre le visage. Ilharan ne ferme pas les yeux immédiatement : il regarde la clarté opale de Kaelis à travers l'encre noire jusqu'à ce que la cuve se scelle complètement, plongeant la salle d'eau dans un silence de tombeau.


Dans la cour intérieure, le vent s'est encore renforcé, hurlant à la mort contre les parois lisses. Au centre de la tempête, Talyor commence à convulser, secoué par des tics nerveux effrayants. Une gigantesque décharge électrique traverse son corps et vient frapper le sol vitrifié à quelques mètres de Lynara, pulvérisant la roche.


Kaelren fixe l'interface holographique avec désespoir. Seyla est enfermée, Ilharan aussi. Yhessa et Nilwen tiennent à peine debout, mais leurs transferts ne sont pas encore validé. Il ne reste plus que leur propre secteur pour compléter la chaîne exigée par Aziris.

Nerion le comprend au même instant qu'elle. Le géant de la Terre échange un regard lourd de sens avec la disciple du Feu. Personne ne prononce un mot.


Lynara s'avance délibérément vers le centre de la cour, défiant la tempête de Talyor.


— Prends-moi, ordonne-t-elle à la voix invisible.


Kaelren tourne la tête, stupéfaite.


— Quoi ?! lâche la jeune fille, les yeux écarquillés.


Lynara ne lui accorde pas un regard, les poings serrés de détermination.


— Tu veux une Source élémentaire pure ? Prends la mienne, Aziris !


— Lynara... supplie Kaelren.


— Je suis infiniment plus puissante que ces jeunes et je maîtrise les arcanes de ma Source mieux que quiconque ici, je suis une des rare à maîtriser plusieurs éléments ! Assène la Mentore en se plaçant crânement devant l'autel de transfert. Libère Talyor ! C'est mon dernier mot.


La voix d'Aziris retentit, toujours aussi placide, dénuée de la moindre excitation.


— Ce n'est nullement ce qui a été proposé dans notre accord initial, Mentore Valsen…


— Je me fiche éperdument de ta proposition ! crache Lynara, hors d'elle.


— C'est fort fâcheux, car c'est pourtant elle qui régit l'équilibre de cet échange, réplique l'alchimiste.


Ignorant l'avertissement, Lynara pose résolument sa main sur le socle de cristal. Au moment où sa peau entre en contact avec la pierre, une décharge de rejet d'une violence cataclysmique la frappe de plein fouet. Elle est projetée dans les airs sur plusieurs mètres et vient s'écraser brutalement contre la paroi de la cour, le souffle totalement coupé.


Kaelren hurle le nom de sa Mentore et s'élance, tandis que Nerion se précipite pour la relever. Lynara, la bouche en sang et le corps brisé, tente aussitôt de se remettre debout, repoussant l'aide du géant.


— Encore... halète-t-elle, prête à retourner s'écraser contre le socle.


Aziris laisse échapper un long soupir las, presque mélancolique, qui résonne dans le vent, celui d'un dieu fatigué de la médiocrité de ses créatures, et qui ne prend même plus la peine de s'en cacher.


— Vous refusez décidément d'écouter la logique la plus élémentaire.


Lynara relève la tête, les yeux brillants d'une rage impuissante.


— Qu'est-ce que tu veux, à la fin ?!


— Je veux un disciple. Le sang neuf, pas un fruit trop mûr, tranche la voix.


Le visage de Kaelren se fige d'horreur en comprenant l'implication morbide de cette exigence. Aziris poursuit, implacable :


— Je l'ai stipulé dès les premières secondes de notre entretien.


Lynara ne répond pas, frappée de mutisme, elle se souvient soudain de la formulation exacte. Un disciple de votre propre groupe. Le contrat était verrouillé, sans échappatoire possible. Kaelren croise le regard de Nerion, puis regarde Talyor, toujours pantelant dans les airs. Quelque chose de fondamental se brise lentement dans son regard : le respect absolu qu'elle portait à l'autorité s'évapore face à l'horreur de ce choix imposé.


— Non, pas ça... murmure Kaelren en reculant d'un pas, refusant la sentence.


Lynara se remet difficilement debout, s'appuyant contre la roche, le visage tordu de désespoir. Elle sait qu'elle vient d'échouer.


— Attends, Aziris ! supplie la Mentore d'Ethea.


Mais la voix de l'alchimiste ne répond plus. Le silence de l'Envers vient de reprendre ses droits sur le monde. Une vibration aiguë et déchirante traverse soudainement les trois secteurs du complexe. Vaelran la perçoit dans ses chairs avant même d'en comprendre l'origine. Dans la salle d'obsidienne, le corps suspendu de Nilwen se cambre brutalement. Kelvar se retourne d'un bond, son flegme aristocratique volant en éclats.


— Non... souffle le jeune homme, le visage blême.


La disciple de la Forge ouvre lentement les yeux. La lueur violette qui noyait son regard s'évanouit en une seconde. Pendant un bref répit, ses yeux retrouvent leur clarté d'origine. À travers la paroi transparente de sa propre cuve, Seyla la voit et plaque aussitôt ses deux mains contre le verre. Nilwen cherche désespérément autour d'elle dans la salle d'obsidienne ; son regard croise celui de Kelvar, se pose sur Vaelran, puis se fixe enfin sur Seyla. La jeune fille semble comprendre la réalité du sacrifice. Ses lèvres remuent faiblement, Seyla ne peut rien entendre à travers l'enceinte sous pression, mais elle lit sans peine son propre prénom sur la bouche de sa petite sœur de coeur. Puis, Nilwen esquisse un minuscule sourire, triste et apaisé.


La lumière quitte définitivement ses yeux. Son corps s'affaisse d'un coup, désarticulé.


— NILWEN ! rugit Kelvar, se précipitant vers le caisson.


Vaelran ne réfléchit plus : il dégaine l'Épée de Silas et frappe la cuve de toutes ses forces. L'acier sacré résonne dans un choc assourdissant, le cristal se fend, mais ne cède pas. Il frappe une seconde fois avec la fureur du désespoir, hurlant à la pierre de s'ouvrir. Dans sa propre prison, Seyla hurle également, mais le liquide noir absorbe le son de sa voix. Elle frappe frénétiquement contre le verre jusqu'à sentir la peau de ses jointures céder sous l'impact. C'est inutile. Nilwen ne bouge plus. Son ombre se rétracte lentement, rampante, jusqu'à réintégrer sa dépouille immobile. Puis, le corps disparaît purement et simplement, dissous par la matrice. La jeune femme est morte.


— Le réseau vient de corriger l'instabilité créée par le rejet, annonce la voix d'Aziris, dénuée de la moindre contrition.


Kelvar se relève d'une lenteur terrible, la tête basse. Lorsqu'il fait face au vide, son visage n'a plus rien de sa superbe habituelle.


— Je vais te trouver, murmure le jeune homme d'une voix polie, égale, mais chargée d'une promesse d'anéantissement.


Vaelran cesse de frapper la paroi, les bras ballants.


— Kelvar…


— Je vais le trouver, répète le disciple d'une voix glaciale. Et quand je l'aurai débusqué, il n'y aura plus assez de morceaux de sa chair pour qu'on sache ce qu'il était.


Son ombre s'étend autour de ses bottes sur les dalles d'obsidienne, lourde et menaçante. Dans la cour intérieure, Kaelren contemple l'interface de verre avec des yeux horrifiés. Elle a tout vu : le corps de Nilwen s'éteindre, Kelvar s'effondrer mentalement, Vaelran acharné sur la vitre et Seyla hurlant sans son. Lynara se tient juste derrière elle, pétrifiée.


— Kaelren... murmure la Mentore d'Ethea.


La jeune femme ne se retourne même pas.


— Elle est morte, lâche Kaelren, la voix rauque. Nilwen...


Lynara ferme les yeux sous le poids de la culpabilité.


— Oui.


— Elle était vivante ! s'emporte la disciple du feu en se retournant brusquement, des étincelles de fureur jaillissant de ses poings. Seyla avait accepté l'échange ! Le processus était engagé ! Il ne restait plus que nous à valider !


— Je sais, Kaelren…


— Arrête de dire que tu sais ! hurle la jeune fille. Tu as refusé la règle, tu as voulu imposer ta propre volonté de Mentore, et tu as laissé la machine choisir une victime !


— Je ne pouvais pas vous désigner, toi ou Nerion ! réplique Lynara, le visage tordu par la souffrance. Je suis votre Mentore, mon rôle est de vous protéger !


— Et tu as protégé qui, là ?! crache Kaelren en faisant un pas agressif vers elle. Tu as fait en sorte que la sœur d'armes de Seyla paie pour ton orgueil ! Tu as dit non, et Nilwen est morte en retour !


Nerion tente de s'interposer doucement en posant une main de roc sur l'épaule de la jeune femme.


— Kaelren, calme-toi…


— Ne me touche pas, Nerion ! siffle-t-elle sans quitter Lynara des yeux. La Mentore pensait que les règles ne s'appliquaient pas à elle parce qu'elle maîtrise les trois éléments ! Et maintenant, Nilwen est un cadavre, Seyla est scellée, Ilharan aussi, et Talyor est toujours piégé là-bas ! Tu n'as rien évité du tout, Lynara ! Tu as juste transféré la mort sur quelqu'un d'autre !


Lynara blêmit, incapable de formuler la moindre défense face à la justesse sanglante de cette accusation. Soudain, la structure du sanctuaire se met à gémir. Un son strident monte des profondeurs, un grincement de pierre, de métal et de cristal soumis à une décompression impossible.


— Cela suffit pour aujourd'hui, intervient la voix d'Aziris, omniprésente. Deux ancrages de haute pureté me suffisent amplement pour stabiliser la Suture. Le troisième restera Talyor.


Dans la salle d'obsidienne, le Bréviaire se met à brûler entre les mains de Vaelran. Le Mentor l'ouvre frénétiquement : les caractères anciens s'effacent page après page sous ses yeux. Les connaissances du livre s'évaporent.


— Le réseau est désormais scellé, poursuit l'alchimiste. Je vous remercie pour vos contributions involontaires. Le surplus est expulsé.


Dans la salle d'eau, la cuve de Yhessa explose subitement dans un éclat de lumière blanche. Kaelis déploie son aura d'Aegis avec une grâce souveraine et protège Eshan de la volée de verre, interceptant le corps évanoui de la jeune fille avant qu'elle ne coule dans le bassin. Yhessa respire, très faiblement, mais le souffle de la vie est là.


Puis, une seconde onde de choc dimensionnelle frappe les trois secteurs. La réalité se déchire, les murs se tordent, le sol se dérobe sous leurs pieds. Vaelran sent l'espace se replier sur lui-même, Kelvar est aspiré par une faille, Lynara tente d'agripper Kaelren mais la jeune fille se dégage violemment avant d'être engloutie par le vide. Ils sont recrachés hors de la matrice comme des impuretés rejetées par un organisme.


La pluie glacée frappe de plein fouet le visage de Vaelran. Il roule sur des pavés noirs et poisseux, le souffle coupé par la décompression. Pendant quelques secondes, il demeure hébété, à genoux dans une ruelle étroite. Une gouttière brisée déverse une eau croupie contre un mur délabré. L'odeur métallique de la magie rance a fait place à celle du salpêtre et de la pierre mouillée.


— Seyla ? croasse Vaelran en se redressant péniblement. Seyla !


Personne ne répond. Kelvar est à quelques mètres, adossé contre un muret, le regard fixe et vide. Nerion aide Eshan à se relever, tandis que Kaelis, majestueuse même dans la défaite, est agenouillée sur le sol trempé, veillant sur Yhessa inconsciente.

Kaelren est debout sous l'averse, les poings serrés, la chevelure de feu collée au visage, la chaleur de sa peau faisant s'évaporer les gouttes de pluie dans un grésillement de colère. Lynara gît à ses pieds, le corps meurtri par l'expulsion.

Vaelran fouille frénétiquement sa sacoche et en tire le Bréviaire. Il l'ouvre d'une main tremblante. La première page est d'un blanc spectral. Il tourne la feuille. La suivante est également vierge. Tout le savoir contenu dans le livre maudit s'est dissous lors de la fermeture de la Suture. Le grimoire est muet.


— Non... murmure le Mentor des Ombres.


Kelvar se relève d'un mouvement lent, ajustant machinalement les pans de sa tunique mouillée. Sa prestance aristocratique est devenue une armure de glace.


— Où est Nilwen ? demande le jeune homme d'une voix trop calme.


Vaelran lève vers lui des yeux hantés par la défaite.


— Kelvar…


— Où est son corps, Vaelran ? exige le disciple de la Forge.


Le silence de l'escouade est sa seule réponse. Kelvar comprend, son ombre s'étire sur les dalles mouillées, ondulant comme une bête en cage, mais son visage demeure d'un marbre effrayant.


— Et Seyla ? ajoute-t-il.


— Dans l'Envers, répond Vaelran en refermant le livre inutile. Avec Ilharan et Talyor.


Lynara se redresse péniblement, s'appuyant contre le mur. Ses vêtements sont déchirés, sa voix n'est plus qu'un murmure rauque.


— Talyor... Où est mon élève ?


Kaelren se tourne vers elle, le regard chargé d'une haine pure qui coupe la pluie.


— Tu oses vraiment poser la question ? siffle la disciple du Feu. Nilwen est morte par ta faute, Seyla s'est sacrifiée pour rien parce que tu as refusé de suivre la procédure d'échange. Et maintenant, Talyor est piégé de l'autre côté du Voile. Tu n'as sauvé personne, Lynara, tu as juste détruit notre groupe !


— Je voulais vous éviter la mort ! crie Lynara, les larmes se mêlant à la pluie sur ses joues.


— Garde tes excuses pour Nilwen, tranche Kaelren en reculant d'un pas. Plus jamais tu ne prendras une décision pour moi, plus jamais.


Nerion baisse la tête, incapable d'intervenir pour défendre sa Mentore. Kaelis pose une main apaisante sur le front de Yhessa, ses yeux sombres fixés sur Vaelran avec une gravité solennelle. Le groupe est brisé, défait, et les survivants se tiennent au milieu des ruines de leur alliance.


De l'autre côté du Voile, Talyor reprend conscience dans une sensation d'étouffement absolu. Il ouvre la bouche, cherche l'air, mais rien ne pénètre dans ses poumons. Il porte une main paniquée à sa gorge avant de réaliser qu'il n'a plus besoin de respirer : l'atmosphère n'existe tout simplement pas ici.


Il se trouve dans une cage de cristal noir, suspendue au-dessus d'une étendue de cendres grises sous une clarté sans source. Autour de lui, des fragments de bâtiments et des pans d'architecture déformés flottent dans un vide sans étoiles.


— Talyor, prononce une voix calme à sa droite.


Il se retourne ; Seyla est enfermée dans une structure identique à quelques mètres. Plus loin, Ilharan est assis en tailleur contre la paroi transparente de sa propre prison, contemplant le néant avec une tranquillité parfaitement déplacée.


Talyor tente de canaliser sa magie, mais le petit courant d'air qui jaillit entre ses doigts s'éteint instantanément.


— Où est-ce qu'on est ? demande le jeune homme, la voix résonnant curieusement dans sa tête. Parce que si c'est le paradis, je dois dire que je m'attendais à un accueil un peu plus chaleureux.


— Dans l'Envers, vraisemblablement, répond Ilharan avec son détachement habituel, clignant lentement des yeux, imperméable à l'ironie. La géométrie y est assez fascinante, bien que le manque de pression atmosphérique gâte un peu la résonance des sons.


Talyor se tourne vers Seyla. La jeune femme n'a pas bougé, ses yeux vairons rivés sur le sol de cendres.


— Et Nilwen ? demande Talyor, redoutant la réponse, la mâchoire déjà serrée comme s'il connaissait déjà la réponse et espérait seulement se tromper.


— Elle est morte, répond Seyla d'une voix d'une stabilité terrifiante.


— Co- comment ça ? Que s'est-il passé exactement ?


— Lynara a tenté de forcer le système en proposant sa propre Essence à ta place, explique Seyla sans émotion. Le réseau d'Aziris a rejeté son transfert et a appliqué la pénalité. Nilwen a été exécutée par la matrice.


Talyor se fige, les mains agrippées aux barreaux de verre.


— Ma Mentore a voulu me sauver... murmure-t-il, déchiré.


— Et Nilwen en est morte, tranche Seyla. Elle a refusé d'assumer le choix et a laissé le hasard tuer ma petite sœur.

Ilharan se relève d'un mouvement fluide et s'approche de la paroi de sa cage.


— Ne cherchez pas un coupable humain dans un piège conçu pour détruire votre cohésion, intervient le disciple d'Aegis avec une clarté clinique. Aziris avait besoin que nous refusions ou que nous cédions. La rupture du groupe était le véritable catalyseur.


Seyla ne répond pas à Ilharan. Elle pose sa paume contre le cristal noir de sa prison. Contre toute attente, une chaleur ancienne, profonde, remonte le long de son bras. Sa peau commence à luire d'un éclat sombre. Elle fronce les sourcils en sentant une pulsation répondre à son contact sous le sol de cendres.


— Attendez... murmure Seyla.


— Qu'est-ce qu'il y a ? demande Talyor.


— Non... Pas encore, répond Seyla froidement. Mais je vais brûler ce monde de l'intérieur. J'en fais la promesse.


La fissure cesse de progresser. Seyla garde pourtant la paume contre le cristal quelques secondes de plus, comme si elle refusait d'admettre que son corps vient d'atteindre sa limite. Puis son bras retombe lourdement contre elle. Toute la tension qui la tenait droite semble partir avec ce simple mouvement.


Talyor se laisse glisser contre la paroi de sa cage, les stigmates de foudre encore douloureux sous sa peau. Plus loin, Ilharan s'assoit sans un mot, avec cette lenteur particulière de ceux qui économisent jusqu'au moindre geste.

Personne ne parle, ils n'ont plus assez de forces pour ça. Dans le cristal, la mince fissure noire demeure, et pour cette nuit, c'est tout ce qu'ils ont réussi à arracher à l'Envers...


FIN du Livre II





[ Le mot de l'autrice :


Merci à toutes et tous de m'avoir suivi jusqu'au bout de ce climax.


Concernant la suite : la parution du Livre III demandera un peu plus de temps que d'habitude. Ma méthode de travail reste la même : je ne publie une œuvre que lorsqu'elle est intégralement rédigée, relue et peaufinée pour vous garantir une qualité optimale, sans chapitres bâclés.


Ayant un emploi du temps bien chargé à côté en ce moment, l'écriture du Tome 3 a pris un peu de retard. Je préfère prendre le temps de parfaire cette suite plutôt que de vous sortir un texte précipité.


Merci pour votre patience et votre soutien, et à très vite pour la suite des aventures de Seyla et des autres ! ]



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