VIRELLIA - livre 2

Chapitre 36 : Le Regard de l’Abîme

3041 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/08/2026 18:27

Pendant ce temps dans la vallée...


La plateforme de pierre et de terre façonnée par Nerion finit par s'immobiliser dans un ultime crissement de roche et de glace pilée, s'encastrant avec force au pied des premiers contreforts boisés. Le silence qui s'abat immédiatement sur la pente est d'une densité étouffante après le fracas monstrueux de leur descente effrénée. Kaelren laisse échapper un long soupir rauque, s'imprégnant de la fraîcheur de la nuit tandis que ses mains, incandescentes et fumantes, font fondre la neige environnante en de petits cercles parfaits et vitrifiés.


— Plus jamais ça... souffle-t-elle en s'étirant laborieusement les bras, la nuque raidie par la tension. Mes articulations vibrent encore comme après une surcharge de feu.


À quelques pas, Kaelis se laisse glisser au sol. Les genoux enfoncés dans la poudreuse fraîche, elle plonge ses mains nues dans la neige pour tenter d'en puiser l'élément pur et de régénérer son flux dévasté. Son regard sombre se fixe sur la vallée d'Elarion qui s'étend au loin, baignée dans une lumière crépusculaire étrange, presque violette, où les aiguilles de la cité se découpent comme des dagues mortes.


— On a gagné un temps précieux sur la piste principale, murmure la Mentore d'Aegis d'une voix fatiguée, mais nous avons totalement épuisé nos réserves. Le Voile est d'une porosité terrifiante ici... l'air a un goût d'acier froid et de salpêtre.


Lynara scanne avec une méticulosité chirurgicale la forêt de sapins sombres qui s'ouvre devant eux. Elle ne perçoit aucun mouvement à la surface des branches, mais c'est précisément ce silence absolu qui glace son instinct de combattante. Pas un cri d'oiseau, pas le moindre craquement de sous-bois, pas même le souffle du vent dans les aiguilles.


— On finit la route à pied, tranche-t-elle sans équivoque en rajustant la garde de ses dagues d'air. Nous devons impérativement rester sous le radar de la garnison. Si Aziris a déployé des sentinelles le long des pentes, il s'attend à détecter des décharges magiques massives, pas à voir quatre ombres qui glissent entre les troncs.


Le groupe s'enfonce sous la canopée de sapins noirs. La progression est lente, pesante, éprouvante. La couche de mousse sous leurs bottes semble littéralement boire et étouffer le bruit de leurs pas. Autour d'eux, la brume poisseuse qui rampe entre les colonnes de bois devient à chaque mètre un peu plus épaisse.


— Regardez les arbres... murmure soudain Eshan en marquant un temps d'arrêt.


L'écorce des pins n'a plus sa teinte brune naturelle. Elle est couverte d'un lacis de filaments de chair fongique et de veines sombres qui battent à un rythme lent et régulier, comme mues par un cœur invisible enfoui sous la montagne. C'est ici que la transition s'opère. Ils ne sont plus tout à fait dans le monde matériel des vivants, mais ils n'ont pas encore basculé dans l'Envers. Ils viennent de pénétrer dans la zone de "nidification".


Au détour d'un sentier ancestral à moitié effacé par les ronces, ils tombent sur les débris d'un campement de voyageurs. Les tentes en toile sont intactes, les cendres du foyer encore tièdes, mais le camp est désert. Seuls gisent au sol des vêtements vides, posés sur la mousse, comme si leurs propriétaires s'étaient bêtement évaporés de l'intérieur.


— Des Faëls-Sangsues... murmure Kaelis en soulevant du bout de la botte une besace abandonnée. Ces entités ne tuent pas violemment leur cible. Elles siphonnent l'énergie vitale goutte à goutte, jusqu'à ce que la chair se dissolve d'elle-même dans la brume. Si elles chassent dans ce secteur, c'est que la source principale de corruption est toute proche.


Soudain, Nerion s'arrête net, la main levée, posant un doigt lourd sur ses lèvres.


Au loin, à travers l'épais rideau de vapeur violacée, une lueur cyclopéenne filtre entre les arbres massifs. Un œil unique, immense, fossilisé et minéral, semble fixer la voûte céleste depuis le niveau du sol.


Ils viennent d'empiéter sur le territoire d'Ezan’Thar, l’Œil Fossile, un Fléau de classe S.


L'entité se dresse comme une masse colossale de roche noire et de chair pétrifiée semi-enterrée, évoquant le crâne effroyable d'un géant millénaire long de plusieurs dizaines de mètres. Au sommet de cette abomination, une paupière de pierre grise s'entrouvre lourdement pour révéler un iris de cristal iridescent qui ne cligne jamais, saturant la forêt d'une aura de démence.


Ce n'est pas une simple créature sauvage : c'est une sentinelle métaphysique. Son regard constitue un Rayon Oculaire Maudit, un faisceau d'énergie noire capable de vitrifier instantanément la matière organique ou de corrompre l'écho spirituel du mage le plus aguerri.


Plus grave encore, la créature émet une onde de choc constante, un Champ Anti-Exorcisme invisible qui compresse et étouffe la structure des sorts complexes à mesure qu'on s'en approche, rendant toute offensive magique directe purement suicidaire. Et pour préserver son sommeil, l'Œil draine les reliques mémorielles du terrain pour ranimer les échos de ses anciennes victimes, les condamnant à errer autour de son corps comme une garde d'âmes en peine.


— C’est un veilleur primordial, murmure Eshan, les doigts crispés sur ses bracelets dont les gravures oscillent frénétiquement. Aziris l'a réveillé de sa stase pour qu'il serve d'ancre au Voile dans toute la vallée. S'il pose son iris sur nous, nous finissons en statues de sel.


La stature de l'entité est gigantesque. Des voiles de brume méphitique s'échappent du cristal de sa pupille, serpentant entre les troncs à la manière de tentacules immatériels. Autour de la masse rocheuse, les silhouettes translucides et floues des voyageurs croisés plus haut errent sans but, leurs visages dénués de traits tournés vers la cime des sapins.


— Son champ de vision balaye la totalité du versant sud, analyse Kaelis en observant la distorsion des reflets dans le mince filet d'eau qu'elle maintient à son poignet. Il est impossible de traverser à découvert. Si son regard intercepte le moindre signal magique, il va le figer sur-le-champ... et nous avec.


Lynara serre les dents à s'en faire mal. Elle sent la pression d'Ezan’Thar peser sur ses tempes comme une tenaille d'acier, une migraine stridente qui signale la saturation violente de l'air en émanations négatives.


L'immense œil de pierre commence à pivoter sur son axe dans un grincement de roche, sa lueur iridescente balayant la forêt obscure à la façon d'un phare funèbre.


L'épuisement qui les ronge est un poison plus lent que le venin d'un serpent, mais tout aussi dévastateur. Kaelis a les mains prises de tremblements incontrôlables, son flux d'énergie réduit à une étincelle de lumière qui peine à garder sa pureté. Kaelren, d'ordinaire si véhémente, affiche un teint terreux, la totalité de son feu interne ayant été siphonnée par l'effort de la descente.


— On ne l'affronte pas, ordonne Lynara d'un souffle rasé. Pas dans l'état où nous sommes. On tente le contournement par l'ouest, là où la roche et les racines sont les plus denses.


Elle darde un regard impératif sur Nerion. Le jeune homme s'approche d'un tronc de sapin dont la peau d'écorce pulse d'une lueur violacée. Il hésite une fraction de seconde, car toucher cette matière souillée équivaut à plonger la paume dans une plaie purulente, puis plaque fermement ses mains contre le bois noirci.


— Je vais nous fondre dans la trame végétale, souffle Nerion, la sueur coulant le long de son front. Restez collés à moi. Si vous rompez le contact physique, l'Œil vous détectera comme des flambeaux au milieu du noir.


D'un mouvement lent et méticuleux, il invoque une fusion tellurique. Ce n'est pas une illusion visuelle : il altère la structure moléculaire de la roche et de l'écorce pour envelopper le groupe. Sous leurs yeux, leur peau prend la texture rugueuse du bois calciné, leurs vêtements s'assimilent aux fibres des arbres, et leurs silhouettes se confondent avec les ombres tordues de la forêt. Ils se muent en spectres végétaux, indétectables pour quiconque ne dispose pas d'une perception spirituelle absolue.


Ils s'engagent dans une progression millimétrée, longeant la bordure de la clairière. À chaque pas, l'onde de choc d'Ezan’Thar fait vibrer leurs cages thoraciques.


Soudain, l'iris de cristal pivote brusquement. Le faisceau de lumière iridescent balaie le secteur, coupant la forêt juste au-dessus de leurs têtes. Le Rayon Oculaire Maudit frôle la cime des pins, métamorphosant instantanément les aiguilles en piques de verre noir qui se brisent dans un bruit de cristal cassé.


— Ne... bougez... plus... siffle Lynara, le cœur cognant violemment contre ses côtes de bois factice.


À travers le voile de vapeur violacée, une silhouette se détache, flottant à quelques centimètres au-dessus du sol vitrifié.


C’est un Spectre-Mémoire, un Fléau de rang 1. La forme évoque une silhouette humaine aux contours noyés, comme une peinture à l'eau abandonnée sous la pluie. L'entité drape les haillons d'un ancien garde de caravane, mais son visage n'est qu'une surface d'encre grise totalement lisse, dénuée d'yeux, de nez et de bouche.


Ce n'est pas une créature douée de raison : c'est un trauma figé dans une boucle temporelle éternelle. Son pouvoir repose sur l'Illusion Mentale : s'il entre en contact avec une victime, il projette dans son esprit la torture de sa propre mort, une souffrance si absolue qu'elle stoppe le cœur ou pulvérise la volonté d'un mage. Il ne perçoit pas les formes, mais ressent les variations thermiques générées par les émotions humaines.


La terreur de Kaelren, qui frappe comme un marteau dans sa poitrine, agit sur l'entité comme un signal lumineux dans la nuit. Le Spectre, prisonnier de sa boucle, lève une main translucide et pointe du doigt l'arbre même dans lequel le groupe s'est dissous.


La créature glisse vers eux, sa main de fumée froide se tendant vers le visage pétrifié de Kaelren. Elle penche le crâne avec une curiosité animale. À chaque seconde qui s'écoule, sa densité s'accroît, signe qu'elle s'ancre dans la réalité pour pousser son râle d'agonie.


Si elle hurle, le son ne sera pas qu'une onde acoustique : ce sera une balise spirituelle. Et l'Œil Fossile, dont le faisceau balaie la canopée à quelques mètres au-dessus, se verrouillera instantanément sur leur position.


Kaelis bloque sa respiration, une goutte de sueur glacée coulant le long de sa tempe rigide. Elle voit les doigts brumeux du Spectre s'approcher à quelques millimètres de la peau de la disciple. La moindre étincelle de magie ici risquerait d'être pulvérisée par le Champ Anti-Exorcisme d'Ezan'Thar. Kaelren retient son souffle, mais le battement de ses tempes refuse de se calmer.


Lynara, dont la conscience est étirée entre sa chair et la sève de l'arbre, voit la main du Spectre se fixer. Les doigts de brume ne sont plus qu'à quelques microns de la joue de Kaelren. Elle perçoit la détresse de la jeune fille comme une brûlure dans la trame tellurique.


Le Spectre ouvre ce qui devrait être sa bouche. Sa gorge de fumée se contracte, prête à émettre le hurlement qui scellera leur arrêt de mort.


Soudain, une sphère d'eau pure enveloppe la tête de l'entité.


Kaelis a agi. Sans un geste brusque, sans le moindre souffle, elle a extrait un fil d'eau de sa propre enveloppe végétale. L'élément ne jaillit pas : il glisse comme une larme le long de l'écorce avant de se façonner en une Bulle de Silence parfaite autour du visage du Spectre.


L'eau, saturée par une fréquence de neutralisation, absorbe les vibrations. Lorsque le Spectre libère enfin son cri d'agonie, aucun son ne franchit la paroi. Les ondes de choc viennent mourir contre la surface liquide, dessinant des micro-remous, mais rien ne s'échappe dans la forêt.


Le Spectre s'agite, troublé de constater que sa souffrance ne résonne pas dans le vide.


— Maintenant... siffle Lynara d'un ton à peine audible.


Sans rompre la fusion, Nerion manipule les racines du sapin de l'intérieur. Sous le Spectre, la roche vitrifiée se fend sans un bruit. Des filaments de bois noirci jaillissent de la terre et s'enroulent autour des chevilles éthérées du Fléau.


Le Spectre est inexorablement entraîné vers le bas, sa matière brumeuse siphonnée dans les entrailles du réseau racinaire corrompu. En quelques secondes, il est entièrement digéré par la montagne.


Kaelren s'effondre presque contre le tronc, ses poumons brûlant lorsqu'elle laisse enfin l'air s'échapper. Mais le soulagement est de courte durée.


Au-dessus d'eux, le rayon d'Ezan’Thar s'immobilise. L'iris de cristal se fixe. Le faisceau iridescent se resserre, abandonnant son balayage pour devenir un point focalisé. L'Œil Fossile n'a pas entendu le cri, mais il a enregistré la brève fluctuation magique générée par la bulle de Kaelis.


La lumière noire commence à descendre le long des troncs, calcinant l'écorce et se rapprochant pied à pied de leur cachette.


— Il nous a repérés, murmure Eshan en observant l'éclat qui se rapproche. Le champ anti-exorcisme devient trop dense. Si nous restons intégrés à l'arbre, nous allons être consumés dans la trame.


— Écartez-vous de la trame ! ordonne subitement Kaelren.


Sans hésiter, elle rompt sa propre fusion tellurique. Elle jaillit de l'écorce d'un mouvement fluide et, au lieu de fuir, plaque ses deux mains sur le sol vitrifié. Elle ne cherche pas à détruire l'ennemi : elle génère une Distorsion de Chaleur.


Puisant dans ses ultimes réserves d'énergie interne, elle fait grimper la température de la terre à une centaine de mètres sur leur droite. La vapeur d'eau contenue dans le sol s'évapore violemment, créant une colonne de brume chauffée à blanc qui imite à la perfection la signature thermique d'un groupe de mages en fuite.


L'iris d'Ezan'Thar bascule frénétiquement. Attiré par cette soudaine onde de chaleur, le Rayon Oculaire Maudit abandonne leur abri pour frapper le leurre de Kaelren de plein fouet. Le faisceau noir transperce la vapeur, pétrifiant le sol dans une déflagration muette.


— Courez, maintenant ! hurle Lynara.


Profitant de la distraction, Nerion rompt la fusion et soutient Kaelis qui chancelle, vidée par l'effort d'avoir puisé dans son flux personnel. Le groupe s'élance dans la direction opposée, dévalant une pente abrupte vers un ravin assombri où l'Œil aura plus de mal à faire porter son regard.


Ils s'enfoncent à travers les ronces noires, ignorant les morsures des épines, jusqu'à atteindre une cavité naturelle dissimulée derrière une tenture de racines mortes. Ils s'y ruent, haletants et épuisés.


Kaelis s'effondre au sol, sa respiration sifflante et saccadée. Eshan s'approche immédiatement et examine ses constantes à l'aide de ses bracelets, le visage sombre.


— Son flux est presque totalement tari. Si elle continue de puiser dans ses réserves sans une source externe de résonance, son Essence va se cristalliser de l'intérieur.


Lynara se tourne vers l'entrée de la grotte. Au loin, le phare iridescent d'Ezan'Thar continue de balayer frénétiquement la canopée, furieux d'avoir laissé filer sa cible.


— Nous sommes au cœur du nid, déclare-t-elle en observant les parois de la roche qui semblent tressauter. Et j'ai l'impression que nous venons de nous jeter dans la gueule d'une autre abomination.


Les parois de la cavité ne sont pas faites de pierre sèche, mais de bois pétrifié entremêlé de chair séculaire. Ils viennent de pénétrer dans une extension souterraine de Zaoth'Kar, la Racine Éveillée, un autre Fléau de classe S.


— Merde... jure Kaelren entre ses dents, adossée contre la paroi vibrante. Eshan... Tu peux soigner ta Mentore, oui ou non ? Tu es un disciple d’Aegis, c'est la base absolue chez vous, le soin !


L’atmosphère au sein de la cavité devient rapidement étouffante. Ce n'est pas l'odeur classique d'une grotte humide, mais un remugle de musc, de sève fermentée et d'une putréfaction ancienne. Les parois de Zaoth’Kar pulsent d'une lueur violacée très faible, au rythme d'une circulation d'énergie souterraine colossale.


Eshan déglutit péniblement, ses mains tremblant légèrement tandis qu'il manipule les cadrans de ses bracelets. Les runes projettent une clarté azur sur le visage livide et baigné de sueur de Kaelis.


— Le soin d'Aegis repose sur la résonance structurelle, Kaelren ! siffle l'apprenti, au bord de la panique. Je peux réaligner des fréquences cellulaires pour refermer une plaie ou résorber une fracture, mais là... elle n'est pas blessée physiquement ! Elle est vide. Son écho spirituel se rétracte sur lui-même pour éviter de s'éteindre totalement. Si je force une résonance de soin sans apport externe, je risque d'éclater ce qu'il reste de son flux !


Il lève un regard anxieux vers la voûte de la cavité. Des filaments de bois noirci descendent du plafond, balayant doucement l'air comme des antennes sensorielles.


— Nous sommes littéralement dans son système digestif, murmure Nerion en frôlant le sol dont la surface s'avère visqueuse et meuble. La Racine ne nous a pas encore identifiés comme des proies parce que nous sommes imprégnés de l'odeur de la forêt corrompue... Mais dès qu'Eshan va déclencher une onde de soin, nous allons luire comme des torches au milieu de la nuit.




La suite mercredi entre 18h30 et 21h30...

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