VIRELLIA - livre 2
Le mouvement de Lynara est d'une fluidité tranchante, celle d'une prédatrice qui n'a plus besoin de feindre. En quittant l'estrade du réfectoire, elle ne jette pas un seul regard vers la porte par laquelle le Roi Silas IV a disparu, mais son autorité silencieuse et électrique pèse déjà lourdement sur les épaules de ses disciples. Kaelis, d'ordinaire si éthérée, se lève à sa suite avec une dignité mélancolique. Elle rajuste les plis de sa robe claire, ses yeux noirs voilés par une sagesse que la peur ne semble pas atteindre, mais son silence est un avertissement en soi : la tempête est là.
Derrière elles, le réfectoire se transforme en une fourmilière en panique dès que les Mentores tournent le dos. Le fracas des bancs et des chaises qu’on repousse brutalement, le choc des assiettes de terre cuite et le murmure montant des novices terrifiés créent une cacophonie que les garde royaux tentent de contenir en frappant le marbre du sol du talon de leurs piques de bronze.
Seyla se lève, le corps rigide, la mâchoire serrée. Elle sent le regard de Nerion dans son dos, solide comme un rempart de granit. Le disciple d'Ethea n’a pas besoin de parler pour qu’elle ressente sa présence ; il est l’ancre brute qui l’empêche de dériver vers l'ombre liquide qui palpite sous sa peau. À ses côtés, Eshan range ses artefacts avec des gestes mécaniques mais trop rapides, réalignant nerveusement les bracelets de cuivre qui garnissent ses poignets. Il est le miroir parfait de son académie : une surface sous contrôle cachant des abysses d'angoisse cérébrale.
— On y va, murmure Seyla, sa voix à peine audible sous le brouhaha.
À la table voisine, Kelvar accuse le coup. L’arrogance habituelle du noble de la Forge a laissé place à une vigilance de bête et traquée. Il échange un regard obscur avec Talyor, qui semble sur le point de s'évanouir. L'air autour du jeune homme est devenu lourd, collant, presque irrespirable, comme si la pression atmosphérique de la pièce s'était concentrée sur sa seule poitrine. Ilharan, toujours aussi spectral, se contente de lisser la nappe devant lui d'un geste machinal, ses yeux dorés ne quittant pas les lourdes portes par lesquelles le Roi est sorti.
Kaelren, quant à elle, ne perd pas une seconde. Son regard gris, d’habitude étincelants de défi et de malice, est désormais d'une froideur métallique. Elle se lève d'un bond, bousculant presque Kelvar du coude.
— Bougez vos fesses, lance-t-elle à son équipe d’un ton sec qui ne souffre aucune réplique, sa crinière rousse secouée par la fureur. Moins on traîne au milieu de ce troupeau, moins on donne de raisons à ces cerbères en armure de repérer nos tronches.
Alors que le groupe converge vers la sortie latérale menant à l'aile réservée aux Mentors, ils doivent fendre la foule des novices effrayés. Le passage est étroit, confiné. Les gardes royaux, statiques et menaçants dans leurs armures de plaques sombres, les observent passer un par un, le regard lourd de suspicion. Sous la toile propre de sa manche, Seyla sent son glyphe lien vibrer contre son os, une pulsation thermique cuisante qui semble s'intensifier à chaque pas vers le quartier des Maîtres. Ça ressemble à un signal de détresse persistant, un appel de Vaelran ou peut-être un adieu codé traçant sa route sous son épiderme.
Ils s’engagent enfin dans le couloir des Mentors, un espace voûté où le vacarme du réfectoire s’étouffe brusquement derrière d'épaisses tentures de velours sombre. Ici, l’air pue l'encens, la cire d’abeille, la poussière de pierre et le vieux papier rance.
Au moment de franchir le seuil, Kelvar ralentit sciemment son pas et se laisse glisser à la hauteur de Seyla. Leurs épaules recouvertes se frôlent.
— Le Roi a vu quelque chose, Seyla, chuchote-t-il entre ses dents serrées, le regard fixe. S’il ordonne de fouiller les dortoirs et qu'il trouve les cendres humides dans le foyer des bains...
— Il ne trouvera rien, répond-elle avec une assurance froide qu'elle ne possède pas vraiment. Lynara nous couvre. Pour l'instant...
— Lynara vous couvre uniquement parce qu'elle flippe pour son propre siège au Conseil, intervient Kaelren en se retournant d'un bloc, son visage courroucé à quelques centimètres des leurs. Ne confondez pas l'instinct de survie d'une Mentore avec de la loyauté. Si le vent tourne, elle nous sacrifiera tous sans hésiter une seconde pour protéger la Triade et le Voile. C'est ce qu'ils font tous.
— Ton pessimisme est une variable très prévisible, Kaelren, note Ilharan en les dépassant avec une grâce aérienne et agaçante. Mais il ignore la résonance du lien. Le Roi ne cherche pas des preuves matérielles dans la cendre. Il cherche une intention dans l'air.
Ils s’arrêtent devant la grande porte en chêne sculpté de la salle des Mentors. Kaelis et Lynara les attendent déjà à l’intérieur. Le silence de mort qui s’échappe du battant d'entre-bâillé est plus terrifiant que le chaos du réfectoire.
Seyla pose sa main sur la poignée de bronze froid. Elle sait que ce qui va se dire derrière ce pan de bois changera la nature même de leur pacte des deux jours. Elle pousse la porte. Tous s’engouffrent à sa suite.
Dans la salle des Mentors, l’air est saturé d'une odeur d'encens de méditation et de parchemin séculaire, mais la sérénité habituelle du lieu a laissé place à une électricité statique si vive qu'elle fait dresser les poils sur la nuque.
Lynara ne s'est pas assise. Elle se tient droite devant la grande table de pierre sculptée, les deux mains à plat sur la surface, ses jointures blanchies sous la pression. À ses côtés, Kaelis reste immobile, debout comme une statue d'ivoire. Son visage hâlé est d'une neutralité désarmante, bien que ses yeux noirs semblent sonder les tréfonds de leurs âmes.
— Asseyez-vous, ordonne Lynara.
Sa voix claque comme un coup de fouet dans le silence de la pièce.
Personne ne bouge. Seyla reste plantée au centre exact de la pièce, son regard vairon verrouillé sur celui de sa Mentore. Derrière elle, Kelvar croise les bras sur son torse, son ombre s'étirant anormalement sur les dalles sous l'effet de sa nervosité, tandis que Talyor semble vouloir se fondre dans les boiseries murales pour disparaître. Ilharan, lui, s'est posté près d'une haute fenêtre ogivale, observant avec une curiosité sereine les poussières danser dans un rayon de soleil matinal.
— Le Roi Silas ne s'est pas arrêté sur une disciple par hasard, commence Lynara en fixant Seyla, le ton bas et dangereux. Il ne met pas un Temple millénaire sous quarantaine stricte pour un simple "murmure" poétique de l'Oracle. Seraphis a perçu une fréquence que personne ici n'est censé connaître.
Elle contourne lentement la table de pierre, s'arrêtant à quelques centimètres de Seyla. La différence de taille ne compte plus ; la pression autoritaire qu'elle dégage est écrasante.
— Où étiez-vous cette nuit ? Et ne me ressortez pas votre fable grotesque sur un entraînement ou un footing dans les ravins. Kaelis est peut-être la sagesse incarnée, mais elle n'est pas aveugle, et moi encore moins.
Un silence de plomb retombe sur l'assemblée. Seyla sent le glyphe lien battre frénétiquement contre son os, une chaleur insistante et violacée qui semble vouloir hurler la vérité à sa place. Elle jette un rapide regard latéral à Kelvar. L'ego du disciple de la Forge est à vif, sa mâchoire contractée au point d'en être douloureuse. Il ne parlera pas. Il ne craquera pas avant elle.
— On vous l'a dit, Mentore, répond Seyla d'une voix monocorde et glacée. On s'est aventurés trop loin. On a pris un mauvais chemin dans le noir. La fatigue nous a fait perdre le sens des réalités et on a glissé dans une faille.
— La fatigue ne laisse pas une odeur de basalte brûlé et d'abîme sur la peau, intervient Kaelis d'une voix douce, presque triste, qui résonne comme un chant ancien. La fatigue ne provoque pas une telle déchirure dans la trame que l'Oracle en perd le sommeil et que le Roi en tremble. Vous avez touché à quelque chose, n'est-ce pas ? Quelque chose qui appartient à l'autre côté.
Nerion et Eshan, restés en retrait près du seuil, échangent un regard inquiet. Le disciple de la Terre fait un pas pesant en avant, sa carrure imposante barrant le passage.
— Mentore Velsen, si Seyla dit qu'ils sont simplement tombés...
— Tais-toi, Nerion, tranche Lynara sans même se tourner vers lui. Je veux l'entendre de sa bouche à elle. Ou de celle de ses trois complices.
Kelvar lâche un rire sec, grinçant, qui claque désagréablement dans la pièce voûtée.
— Vous voulez quoi, Mentore ? Une confession sur un tonneau ? On n'a rien à dire. Le Roi cherche des coupables pour justifier sa paranoïa devant le Conseil, et vous cherchez des boucs émissaires parmi vos disciples pour sauver vos sièges !
— Surveille ton langage, Kelvar ! siffle Kaelren en se tournant vers lui, ses yeux gris lancant des éclairs de fureur. Tu vas finir par nous faire rôtir sur place avec ton arrogance d'aristocrate !
— La vérité est une fréquence qui finit toujours par s'imposer à la matière, murmure Ilharan depuis son coin d'ombre. Mais parfois, le silence est la seule harmonie qui protège encore la trame du vide.
Lynara frappe la table de pierre du poing.
*CLAQ*
Le choc est si brutal que Talyor sursaute, manquant de perdre l'équilibre.
— Le temps des énigmes et de la poésie est terminé ! rugit la Mentore. Seraphis va revenir du Conseil. Elle va traverser ce couloir et pointer du doigt quiconque porte la marque ou l'écho d'Aziris ! Si vous ne me dites pas ce que vous savez, je ne pourrai pas vous protéger quand les garde viendront avec les fers !
Seyla serre les poings sous sa cape noire, ses ongles s'enfonçant dans sa chair. Elle sent la résolution de son groupe vaciller sous la pression, mais le secret du troisième palier, les battements et le gouffre ; est une ancre bien trop lourde pour être révélée.
— On n'a rien vu, Mentore, répète Seyla, ses yeux hétérochromes brillant d'un éclat farouche et obstiné. Rien d'autre que l'obscurité.
Le silence qui suit la énième dénégation de Seyla est si dense qu’on croirait entendre le battement de cœur désordonné de Talyor. Lynara ne recule pas d'un pouce. Ses yeux bleus, d'habitude pétillants d'un sarcasme acéré, sont devenus deux lames de glace polie. Elle contourne de nouveau la table, ses pas ne produisant aucun son sur le marbre, jusqu'à se retrouver à toucher le visage de Seyla.
— L'obscurité, répète Lynara d'un ton bas, dangereux. C’est une réponse bien commode, Seyla. Mais l'obscurité de la Forge n'est pas celle que Seraphis a sentie vibrer à quatre heures du matin. Ce qu'elle a perçu, c'est une absence. Un trou noir dans la trame de Virellia.
Elle croise les bras sur sa poitrine, observant la jeune femme avec une intensité qui semble vouloir lui disséquer le crâne.
— Je ne suis pas l'Oracle. Je ne peux pas lire directement dans vos têtes, et remerciez la Triade pour cela. Car si Seraphis pose ses yeux mauves sur vous, elle ne se contentera pas de vos silences obstinés. Elle arrachera vos souvenirs comme on arrache une mauvaise herbe avec ses racines.
Kelvar fait un pas agressif en avant, les muscles de son cou saillants sous la colère, mais un simple mouvement de main de Kaelis le fige net sur place. La Maîtresse d'Aegis ne dégage aucune menace physique, mais son autorité souveraine est un mur invisible.
— Lynara, intervient Kaelis d'une voix qui apaise un instant l'air saturé d'électricité. La colère ne servira à rien. S'ils se taisent avec tant d'obstination, c'est que ce qu'ils ont entrevu est plus terrifiant pour eux que notre propre jugement.
— C’est justement ce qui m’inquiète, Kaelis ! rétorque Lynara en se tournant vers sa consœur. S'ils ont ramené une trace de l'Envers sur leurs tuniques ou dans leur sang, ils ne sont plus seulement des disciples indisciplinés... ils sont devenus des balises pour tout ce qui rôde dans le noir !
L'atmosphère dans la pièce devient littéralement suffocante. Sous sa manche, Seyla sent son glyphe lien chauffer de plus en plus fort. Ce n'est plus une simple vibration : c'est un fer rouge qui lui mords le poignet. Ce n'est pas une voix ou une lumière éclatante, mais une résonance de basse fréquence qui fait tinter ses armes et vibre dans ses os. Elle serre son poignet gauche de sa main droite, tentant désespérément de masquer le tressaillement de ses doigts.
Lynara ne rate pas le geste. Elle s'arrête net, ses yeux bleus rivés sur le bras de Seyla.
— Montre-moi ton poignet, Seyla, ordonne-t-elle, sa voix ayant perdu toute trace de provocation pour ne laisser place qu'à une urgence glaciale.
Seyla ne bouge pas d'un millimètre. Elle sent le regard de Nerion peser sur elle, lourd d'une inquiétude muette. À côté, Eshan observe la scène avec une panique analytique, réalignant frénétiquement ses anneaux de cuivre le long de ses avant-bras.
— Seyla, insiste Lynara en faisant un pas de plus, la main tendue. Ton glyphe lien réagit... Tu ne peux pas cacher une fréquence active dans un Temple sous quarantaine stricte. C'est comme essayer d'étouffer un incendie avec une toile de soie.
— Je ne cache rien, Mentore, réplique Seyla, la voix serrée par la douleur de la brûlure. On... j'essaie juste de survivre à une paranoïa royale qui ne nous concerne pas.
— Ta survie m'importe peu si elle met en péril l'équilibre du Voile tout entier ! tranche Lynara. Kaelis, aide-moi. S'ils refusent de parler, nous devrons les isoler immédiatement avant que Seraphis ne revienne avec les garde.
Kaelis s'approche doucement, posant une main fine et apaisante sur l'épaule de Lynara, tout en fixant le groupe avec une tristesse infinie.
— Ils ne parlent pas parce qu'ils n'ont plus confiance en nous, murmure Kaelis. Et peut-être ont-ils leurs raisons. Mais le silence ne les protégera pas de l'examen de l'Oracle.
Le silence qui suit les paroles de Kaelis est brutalement rompu par le bruit lointain, mais lourd et régulier, des piques de la garde royale frappant le marbre des galeries annexes. La quarantaine n'est pas une simple menace : c'est un compte à rebours qui s'égrène.
Lynara tend la main vers le bras de Seyla, non pas avec violence, mais avec une fébrilité qu'elle ne parvient plus à masquer.
— Montre-le moi, Seyla. Si cette vibration atteint une fréquence que les capteurs de la garde peuvent enregistrer, je ne pourrai plus rien faire pour toi. Kaelis et moi serons jugées pour complicité de trahison avant que vous n'ayez franchi cette porte.
Seyla finit par desserrer la prise de sa main gauche. Avec une lenteur calculée, elle remonte la manche de sa tunique noire.
Le glyphe de son lien ne brille pas d'un éclat aveuglant, mais il pulse sous sa peau d'une lueur sourde, violacée et malade, qui semble littéralement pomper la lumière ambiante autour de son poignet. Il est maintenant tellement fort que chacun peut le percevoir.
Kelvar serre les poings, faisant un pas protecteur malgré lui pour s'interposer, mais Nerion pose sa main lourde comme un roc sur son épaule pour le retenir. Le disciple de la Terre secoue lentement la tête : intervenir physiquement maintenant, c'est avouer leur faute.
— C’est une signature d’appel, murmure Ilharan depuis son coin d'ombre, sa voix monocorde trahissant pour la première fois une pointe de curiosité fascinée. Ce n’est pas le glyphe qui brûle de lui-même... c’est un lien plus profond qui essaie de répondre à une sollicitation extérieure. Quelqu'un... ou quelque chose... tire violemment sur le fil de Seyla.
Seyla foudroie Ilharan du regard et détourne les yeux.
— Laisse-moi deviner... C'est Vaelran ? lâche Lynara dans un souffle court, ses yeux s'écarquillant de stupeur. C’est ça ? Vous êtes en lien direct avec lui ?
Elle recule d'un pas, comme si le poignet de Seyla était devenu un serpent venimeux prêt à la mordre. Elle se tourne vers Kaelis, cherchant dans le calme de la Maîtresse d'Aegis une solution qui n'implique pas de livrer ses propres disiples à l'échafaud.
— Mais qu'est-ce qu'il lui prendre ! Il est exilé ! Si c'est bien lui, s'il essaie de les contacter maintenant, il va les mener tous droit à la fosse, siffle Lynara. Kaelis, si l'Oracle entre ici, elle verra cette pulsation à travers le bois de la porte !
Kaelis s'approche de Seyla. Elle ferme ses yeux sombres un instant, ses mains fines s'élevant pour tracer un cercle d'apaisement dans l'air moite. Une onde de lumière pâle et chaleureuse, propre à la magie d'Aegis, se répand dans la pièce, tentant d'étouffer la fréquence du glyphe. La vibration diminue légèrement, mais la lueur violacée persiste sous la peau, obstinée, rétive à toute magie de surface.
— Je peux masquer le bruit pour quelques minutes, murmure Kaelis, mais je ne peux pas éteindre la source. Seyla, si tu ne nous dis pas où il se trouve et ce qu'il attend de vous, nous ne pourrons plus vous couvrir. Le Roi a exigé un rapport complet sur chaque disciple avant le coucher du soleil. Surtout sur ceux du groupe de Solhen.
Seyla sent le regard de Talyor sur elle, suppliant et terrorisé, et celui de Kelvar, brûlant d'un défi sombrant dans l'ombre. Elle sait que si elle parle, elle trahit Vaelran et abandonne leur seule piste. Si elle se tait, elle condamne ses compagnons aux fers.
Soudain, un coup sec, lourd et métallique retentit contre le chêne de la porte.
TOC. TOC.
Un choc officiel, dénué de toute courtoisie.
— Mentores Velsen et Thenara ?
La voix d'un capitaine de la garde royale traverse le bois massif.
— L'Oracle Seraphis demande à entrer immédiatement. Elle prétend que l'air dans cette pièce est... anormalement saturé !
La suite lundi entre 18h30 et 21h...