VIRELLIA - livre 2
La buée des bains enveloppe le groupe d'une moiteur opaque, quasi asphyxiante. La vapeur s'élève en volutes épaisses, venant se condenser contre les voûtes de pierre séculaire pour retomber en larmes tièdes sur le marbre des dalles. Les silhouettes des quatre disciples ne sont plus que des ombres incertaines, découpées par le halo jaunâtre et blafard des lanternes de cuivre accrochées aux parois.
Pendant que Kelvar, le torse nu, la tempe ruisselante et les muscles tendus par l'effort, s'acharne à enfoncer leurs tuniques déchiquetées dans la gueule béante du foyer de maintenance, écrasant le tissu à grands coups de tisonnier pour que le feu dévore jusqu'à la dernière particule de basalte et de suie, le poignet droit de Seyla se remet brusquement à chauffer.
Ce n'est pas une simple vibration d'alerte. C'est une pulsation ardemment chaude, un rythme saccadé et douloureux qui lui brûle la chair sous la peau. Seyla s'arrête net sur l'avant-dernière marche du bassin principal, l'eau tiède et chargée de soufre lui arrivant à la taille. Elle lève lentement son bras devant son visage, écartant du bout des doigts la buée qui flotte dans l'air.
Sous la surface translucide de sa peau, son glyphe de lien se remet à luire plus violemment.
Les traits gravés dans sa chair ne forment pas les codes de groupe habituels qu'ils utilisent généralement pour les exercices ou les rondes. La marque diffuse une lumière violette, malade et vacillante, traçant des courbes complexes et des entrelacs d'ombres et de feu que ses compagnons ne perçoivent même pas. C'est une syntaxe d'énergie cryptée, un canal d'urgence direct qu'elle seule semble capable de "lire" avec son intuition brute.
— C'est lui, souffle-t-elle.
Sa voix est rauque, étouffée par le bruit de la cascade d'eau qui s'écoule du mur, mais elle fait l'effet d'une décharge électrique dans la pièce.
— C'est Vaelran. Il essaie de forcer le canal. Ce n'est pas une résonance d'Aziris... c'est un canal direct.
Elle lève la tête, son regard hétérochrome brillant d'une résolution soudaine, dure et tranchante comme l'acier mat de ses dagues.
— S'il tente de me joindre maintenant, au péril de sa propre couverture et alors que tout le palais est bouclé par les Gardes royaux, c'est qu'il a des informations vitales. Et il doit se douter de ce qu'on a trouvé au troisième palier. Il a besoin de nos yeux autant qu'on a besoin de sa voix. Je dois sortir d'ici. Je dois aller à sa rencontre. Tout de suite.
— Quoi ?! s'exclame Talyor en se redressant d'un coup, le visage décomposé par la panique. Tu as perdu la tête ? On a passé la nuit entière à frôler la mort sous le Temple, l'Oracle nous a grillés en plein jour dans le vestibule, et ta brillante idée, c'est de devenir une fugitive officielle dès ce matin ? Mais on est déjà sur la sellette, bon sang !
Le jeune homme soupire vigoureusement.
— Seyla, réfléchis deux secondes, par pitié... ajoute-t-il en boitant péniblement vers elle, s'appuyant contre le rebord du bassin. Le Temple est verrouillé comme une cage à fauves, les gardes patrouillent par trois dans le moindre couloir. S'enfuir maintenant, c'est signer des aveux complets et les donner en main propre au Roi. On va se faire cueillir et jeter dans une fosse avant même d'avoir franchi les premiers remparts !
— On est déjà coupables de savoir la vérité, Talyor, réplique Seyla en serrant ses poings mouillés, la mâchoire contractée à en faire craquer ses dents. Rester ici à attendre gentiment que Seraphis crache son venin au Conseil ou que le Roi fasse une crise de paranoïa, c'est mourir à petit feu. Vaelran est la seule pièce du puzzle qui nous manque.
Pendant que la tension monte en flèche et que Talyor frôle la crise de nerfs, Ilharan reste immobile, à moitié immergé dans l'eau chaude d'un bassin secondaire. Il observe les reflets de la lumière sur les dalles de pierre avec une fascination contemplative et totalement déplacée, comme s'il déchiffrait une partition invisible gravée dans la condensation.
— C'est fascinant, murmure le disciple d'Aegis d'un ton parfaitement lunaire et serein. La résonance de ce message s'accorde exactement avec la distorsion que nous avons créée là-dessous. C’est une symétrie presque... artistique. Si Seyla part maintenant, elle ne suivra pas un chemin, elle suivra une faille dans la trame. Une note très vive.
— On s'en fout royalement de l'art et de ta trame, Ilharan ! rugit Kelvar, abandonnant son tisonnier pour se dresser, le visage rouge de colère sous la vapeur. Elle parle de déserter et de faire sa loi, et tu nous fais un cours de musique sur les failles !
Ilharan incline lentement la tête, son regard d'or pâle dénué de la moindre émotion se posant sur Seyla.
— Partir immédiatement est statistiquement suicidaire. Rester immobile est spirituellement condamnable. C’est un dilemme d'une élégance rare pour l'aura. Je me demande quel son fera la réalité quand elle se déchirera sous tes pas, Seyla. Est-ce que ce sera un cri... ou un soupir ?
— Il ne nous aide absolument pas, là ! râle Talyor en se tournant vers l'entrée des bains, les oreilles aux aguets, redoutant à chaque instant d'entendre des bottes de gardes résonner derrière la porte.
Seyla ne les écoute déjà plus. Elle fixe le schéma violet qui continue de crépiter sous sa peau. Elle sait que chaque seconde compte avant que le signal ne soit définitivement brouillé par la pierre du Temple. La vapeur d'eau s'épaissit autour de la jeune femme, isolant sa silhouette mince et athlétique de celle des trois garçons. Elle détache enfin son regard de son poignet et plante ses yeux sombres et pleins de ressentiments dans ceux de Kelvar. Le mépris qu'elle affiche pour leur prudence est presque palpable.
— Vous n'avez rien compris, en fait, lâche-t-elle d'une voix cinglante qui coupe court aux protestations. Je ne suis pas en train de vous demander la permission. Et je ne vous demande certainement pas de me suivre.
Elle sort du bassin, se sèche rapidement, s'habille, puis ajuste la cape grise que Lynara lui a donnée, serrant le cordon d'un geste sec qui traduit son impatience et sa fureur contenue. Elle lance un regard venimeux à Kelvar, visant précisément là où ça fait mal.
— Tu as peur pour ta carrière, Kelvar ? Pour ta réputation de "meilleur disciple" de la Forge des Ombres ? Pour ce que ta noble famille va penser de toi si tu rates une marche ? Grand bien te fasse. Reste ici, frotte-toi la peau jusqu'au sang pour enlever la suie et invente des poésies sur les résonances matinales pour les gardes. Moi, j'ai fini de jouer aux bons petits disciples obéissants. Si Vaelran essaie de me joindre, c'est qu'il a des infos. Et si je dois envoyer chier tout le Temple et ses règles de merde pour les obtenir, je le ferai avec un immense plaisir.
Elle attrape ses dagues et fait un pas décidé vers la porte dérobée des bains, mais Kelvar plante son corps massif en travers de son chemin, le visage tordu par la rage. Son ego aristocratique, profondément blessé par l'ascendant constant que Seyla cherche à prendre sur eux, le rend plus agressif que jamais.
— Oh non, tu ne vas nulle part comme ça ! grogne Kelvar, la voix rauque. Tu ne vas pas encore décider de la marche à suivre pour tout le monde ! On est descendus ensemble dans ce trou de merde, et tu crois sincèrement qu'on va te laisser jouer les héroïnes en solo pour aller ramasser tous les lauriers auprès de Vaelran ?
— Pousse-toi, Kelvar, siffle Seyla, la main glissant instinctivement vers ses armes. Je te jure que si tu te mets en travers de mon chemin, tu vas regretter d'être sorti du lit cette nuit pour nous accompagner...
— Essaie donc pour voir ! réplique Kelvar en avançant d'un pas, le regard étincelant de rivalité. Tu te crois intouchable parce que tu glisses entre les ombres ? Tu penses qu'elles t'appartiennent ? Regarde-toi, tu tiens à peine debout et tu craches encore de la suie !
— Il a raison sur un point, intervient Talyor en s'interposant à demi, le visage blême de fatigue et d'angoisse. Tu es indépendante, Seyla, on le sait tous. Tu aimes envoyer paître le monde entier et faire ta tête de mule, on a l'habitude. Mais regarde-toi ! Tu trembles autant que moi sous ta cape. Si tu pars seule maintenant, tu ne passeras même pas le premier poste de garde des jardins. Ils vont te descendre comme un lapin !
— Je n'ai pas besoin de baby-sitters, réplique-t-elle, les dents serrées à en saigner. J'ai passé ma vie entière à me démerder sans l'aide de personne, et certainement pas sans celle d'un gosse de riche et d'un froussard !
Pendant que le ton monte et que l'air devient étouffant, Ilharan sort lentement du bassin, l'eau ruisselant sur sa peau hâlée et sans aucune cicatrice. Il ramasse sa cape grise avec une lenteur exaspérante, semblant totalement étranger à la fureur noire de Seyla.
— Ton besoin d'autonomie est une fréquence fascinante, Seyla, murmure le jeune homme d'un ton calme. C'est une force brute, mais ici, c'est un bruit parasite. Si tu pars seule, Aziris te repérera comme une note discordante dans un silence parfait. Et ton écho s'éteindra avant d'avoir atteint le bas de la vallée.
— Si tu pars, on part tous, tranche Kelvar, dont la carrure bloque toujours la porte, imposant son autorité de noble. Je ne te laisserai certainement pas prendre cette avance auprès de Vaelran. Ou alors personne ne bouge. Mais tu ne sors pas d'ici pour aller te faire descendre juste parce que tu hai un ego encore plus gros que le Temple !
La tension atteint son point de rupture. L'air de la salle des bains s'épaissit sous l'effet de leurs volontés contraires. Aux extrémités des doigts de Seyla, l’obscurité s'écoule. Des filaments d’ombres liquides et voraces s'enroulent autour de ses poignets, vibrant d'une faim froide.
En face d'elle, Kelvar ne bronche pas d'un millimètre. Lui aussi puise à la source de son don inné : une ombre lourde, dense et mate, comme du fer noir en fusion, recouvre ses bras. Il semble "peser" physiquement sur la lumière de la pièce, l'étouffant par sa seule présence. Il refuse de céder face à elle, incapable d'admettre qu'elle puisse avoir raison ou qu'elle prenne les devants.
— Tu ne passeras pas, Seyla, grogne Kelvar, sa voix grave faisant vibrer les dalles sous leurs pieds. Pas aujourd'hui.
Entre les deux membres de la Forge, Talyor panique. Son pouvoir lié à l'air réagit à son angoisse incontrôlée. Un courant d'air cyclonique naît autour de ses chevilles, faisant tourbillonner la vapeur en spirales stridentes. Les rideaux de chanvre claquent contre les parois et les braises du foyer de maintenance s'emballent dans une pluie d'étincelles.
— Mais arrêtez tous les deux ! crie Talyor en se couvrant les yeux. Vous êtes devenus complètement cinglés ?! Vous allez faire s'effondrer la pièce sur nos têtes et faire venir toute la garde royale !
Ilharan marche calmement vers le coin de la pièce, récupère son bâton de bois clair posé contre la muraille et en frappe le sol une seule fois.
*TOC.*
Le son est d'une pureté si absolue qu'il tranche net les courants d'air et dissout les tensions. L'obscurité de Seyla reflue vers ses pores, les ombres noires de Kelvar se dissipent en une fumée morte et le vent de Talyor retombe instantanément dans un soupir.
— Votre chaos est d'une vulgarité assourdissante, murmure Ilharan sans même hausser le ton. Si le Roi ne vous entend pas avec ce vacarme, les pierres du Temple s'en souviendront.
Il fixe Seyla de son regard d'or dénué de haine.
— Deux jours, Seyla. C’est le temps exact qu'il faut pour que la résonance du message de Vaelran devienne une trajectoire exploitable. Si tu pars maintenant, tu ne suivras qu'une impulsion aveugle. Dans deux nuits, nous suivrons une certitude.
Le silence qui suit est lourd, pesant, seulement troublé par le crépitement des dernières braises dans le foyer et le goutte-à-goutte monotone de la vapeur. Seyla serre les poings, les doigts encore picotant d'énergie. Elle regarde Kelvar, qui ne l'a toujours pas quittée des yeux, la poitrine haletante, brûlant d'une fierté mal placée. Elle comprend qu'elle ne le fera pas bouger sans un combat magique grandiose et sanglant qu'ils ne peuvent pas se permettre.
— Deux jours, finit-elle par lâcher dans un souffle venimeux. On fait profil bas. On joue les disciples modèles. Mais à la seconde nuit, à minuit pile, on se rejoint ici. Quiconque manque à l'appel restera derrière, pour de bon. Et je n'attendrai personne.
Talyor lâche un très long soupir déabusé, s'enfonçant la tête dans les mains :
— Deux jours pour ne pas se faire choper par les gardes ou l'Oracle... râle-t-il d'une voix de martyr. Ça va être les quarante-huit heures les plus longues et les plus chiantes de toute ma vie.
Kelvar remet sa cape sans quitter Seyla de ses yeux acier, scellant le marché d'un hochement de tête sombre. Le pacte est scellé dans la vapeur. Les deux jours à venir vont être une épreuve de patience et de dissimulation totale…
La suite jeudi entre 18h30 et 21h...