VIRELLIA - livre 2
Le grincement qui déchire le silence des archives n'est pas celui d'une porte, mais celui d'une petite charrette à roulettes métalliques que Frère Ingel pousse devant lui avec une lenteur cérémonieuse. Sur le plateau de bois, il n'y a qu'un unique navet trop gros, posé sur un coussin de velours élimé.
Il s'arrête net en voyant le groupe ébouriffé au milieu des rayonnages interdits.
Sur son épaule, Maître Corbillat, porte fièrement un minuscule bicorne en papier journal plié de travers. Le papier est daté de dix ans dans le futur. Ingel s'approche de Talyor, pose ses deux mains sur le visage du jeune homme avec une intensité dérangeante (ses paumes sont glacées et sentent l'eau de javel), puis ajuste avec une précision millimétrique le chapeau de son oiseau.
— Maître Corbillat dit que vous avez une aura de chou-fleur bouilli, murmure Ingel d'un ton de confidence mystique qui fait dresser les poils des bras. C'est le signe des grandes transmigrations ou d'une chute d'escalier très mal gérée. Personnellement, je penche pour le chou-fleur. La texture est là. Sous vos tempes, ça fait flop-flop.
Derrière lui, son collègue Frère Cyrus, les traits tirés comme du cuir séché au soleil, pousse un long soupir d'exaspération avant de masser frénétiquement le pont de ses lunettes.
— Ingel, par pitié, la ferme, lâche Cyrus d'une voix totalement monocorde et usée par la fatigue. Et enlève tes mains poisseuses de ce garçon. Tu me donnes une migraine.
— Oh, Cyrus, ne sois pas si... rectangulaire, chuchote Ingel en faisant pivoter doucement la tête de son corbeau vers Seyla. Ses yeux de verre sont jaunes. Regarde ces enfants. Ils sont revenus de l'endroit où les ombres mangent leurs propres reflets par la queue. C’est presque poétique. Maître Corbillat pense qu'ils cherchent la sortie, ou une brosse à dents pour nettoyer les dents de la pierre.
Cyrus ne prend même pas la peine d'écouter les divagations du moine. Il consulte sa montre à gousset, la claque d'un coup sec et replace froidement ses registres d'inventaire.
— Huit heures pile, dit Cyrus d'un ton sec, sans une once de poésie. La pause est finie, et vous faites un bruit monstrueux. Vous respirez comme des soufflets de forge.
— Le temps est une soupe qui refroidit trop vite, Cyrus... s'émerveille Ingel en grattant le menton déplumé de son oiseau.
— Ce n'est pas une soupe, Ingel, c'est l'emploi du temps du Temple, réplique Cyrus en levant les yeux au ciel, au bord du Burnout. Et vos métaphores potagères ne sont pas dans le règlement intérieur.
— Huit heures ? s'étrangle Kelvar en tentant de redresser son épaulière de cuir déchirée. Mais... on a disparu toute la nuit ? Le Voile Miroir aurait dû nous isoler du temps !
— Vous ne devriez pas vous emporter contre la mélodie des heures, Kelvar, intervient Ilharan d'un ton parfaitement serein, les yeux fixés sur un point invisible dans l'air. Le temps n'est qu'une note longue. Si votre voile s'est effiloché, c'est simplement que votre fréquence personnelle refusait d'accorder sa couleur à la pénombre. Votre aura manque parfois d'harmonie.
— Ferme-la, Ilharan ! Et arrête de me vouvoyer, bon sang ! râle Kelvar entre ses dents. Je suis au bord de l'apoplexie et tu me chantes un opéra !
— Le vouvoiement est la seule cadence grammaticale qui maintient une vibration neutre entre nos deux âmes, Kelvar, réplique le jeune moine avec une sincérité déroutante, sans même le regarder. Votre tonique gagne un demi-ton de colère à chaque fois que vous vous agitez. C'est un rouge très dissonant pour la pièce.
Cyrus se tourne vers les quatre intrus, ajustant ses lunettes d'un geste machinal, le regard pesant et désabusé.
— Je me fous de vos auras, de vos couleurs et de vos dissonances, tranche l'archiviste. La réalité, c'est que vos Mentores retournent le Temple depuis l'aube pour vous retrouver. Et moi, j'ai trois mille parchemins à classer avant midi. Votre présence perturbe le silence de ma section.
— On nous cherche ? s'inquiète Seyla, la main sur le pommeau de ses dagues.
— Oui, confirme Cyrus de sa voix de bureaucrate au bout du rouleau. On vous cherche au réfectoire, aux dortoirs, aux sanitaires. Partout. Sauf ici, parce que personne n'a la stupidité d'imaginer des disciples traîner dans les archives interdites à huit heures du matin. Sauf moi, qui dois me tapisser votre présence et les délires de cet illuminé de Frère Ingel.
Il pointe une porte dérobée, dissimulée derrière le buste en plâtre d'un ancien monarque dont le nez a été gratté jusqu'à l'os, en utilisant son porte-plume comme une baguette de chef d'orchestre exaspéré.
— L'escalier des Scribes, lâche Cyrus. Il mène sous les cuisines. Dégagez d'ici, si vous vous faites attraper, inventez n'importe quoi, mais ne dites surtout pas que vous êtes passés par ma section. Je refuse de signer un seul formulaire d'explication.
— C'est très chantant de compter sur le mensonge, chuchote Ingel avec son petit rire perlé. Maître Corbillat adore quand les fenêtres s'ouvrent sur le vide.
— Ingel, tais-toi ou je jette ton navet par la fenêtre, menace Cyrus sans même hausser le ton, mais avec une conviction terrifiante. Vous, les jeunes, partez, maintenant. Votre énergie fait grincer mon marbre.
Le groupe ne se le fait pas dire deux fois et s'engouffre précipitamment dans l'étroit escalier dérobé, fuyant le duo grotesque entre l'illuminé au corbeau et le rond de cuir au bord de la crise de nerfs.
Après avoir descendu une vingtaine de marches dont le bois semble mou sous leurs bottes, les quatre disciples déboulent en bas de l'escalier des Scribes dans un fracas de talons. La porte de service bascule et ils sont immédiatement frappés par un mur de chaleur moite, l'odeur étouffante de la graisse de lard chaude et le vacarme strident des hachoirs de bronze.
C'est la frénésie de huit heures du matin, mais une frénésie irréelle. Une douzaine de cuisiniers aux tabliers maculés de suie s'activent autour de chaudières gigantesques, tandis que des marmitons courent avec des bassines chargées de pichets de lait caillé. Le vacarme se coupe net, comme tranché par un couperet, quand quatre silhouettes couvertes de fange noire, d'ecchymoses violettes et de griffures de fumée émergent de la paroi. Leurs capes en lambeaux empestent l'abîme.
Un chef cuisinier, une louche de fer noirci à la main, s'arrête en plein geste. Une goutte de bouillon pend à son menton sans tomber. Il détaille la tunique bleue déchirée de Talyor et le cuir brûlé de Seyla.
— Par la couenne du Roi... Vous sortez d'où, vous ? C'est le trou des archives, ça ! On n'y monte pas, sauf si on cherche à se faire sécher comme des figues !
Talyor, la vue encore troublée par les résonances du Troisième Palier, manque de flancher. C’est Kelvar qui s'avance, tentant de redresser le col de sa tunique noire de la Forge des Ombres avec une assurance aristocratique débraillée.
— Inspection thermique ! lance Kelvar d'une voix éclatante, quoique trop aiguë. Mandat de la Forge des Ombres. On a dû ramper dans les conduits de tirage toute la nuit pour vérifier si la vapeur des tuyauteries ne faisait pas moisir le vélin des registres royaux.
— Toute la nuit ? répète une servante en s'arrêtant, un panier d'œufs contre sa hanche. Vous avez une mine de noyés qu'on aurait repêchés dans un étang crasseux. Regardez vos capes, elles sont bouffées aux mites ! Vous puez la tombe !
— C'est une résonance de suie antique, intervient Ilharan d'un ton parfaitement neutre, lissant ses manches blanches souillées comme s'il s'agissait de soie liturgique. C'est un parfum très lourd, mais il protège le velours des vibrations parasites. Vous devriez faire attention, Chef. La note qui s'échappe de votre chaudron est légèrement trop acide. Votre potage manque de bleu.
Le chef cuisinier cligne des yeux, la mâchoire pendante, complètement terrassé par le regard fixe du jeune moine et son aplomb hors sol.
— Mon potage manque de quoi ? Mais... vos bras ! Vous êtes couverts de griffures de rats géants !
— Les conduits sont étroits et les rats y ont des dents d'acier, tranche Seyla en emboîtant le pas vers la sortie latérale. On doit faire notre rapport avant que l'encre ne sèche. Ne touchez pas à cet escalier, son ombre est encore très instable. Ça colle aux mains.
— Mais attendez ! crie le chef en brandissant sa louche comme une arme. Le petit-déjeuner est servi dans le Grand Hall ! Les Mentores courent depuis une heure ! On a envoyé les gardes de la porte Ouest chercher vos cadavres dans la rivière !
— Les cadavres n'ont pas de rythme, note Ilharan en saluant solennellement la brigade interloquée. Merci pour cette symphonie culinaire.
Le groupe s'extirpe des cuisines dans un sillage de vapeur d'eau grasse et d'odeur de bouillon rance, laissant derrière lui une brigade de cuisiniers figés dans une stupeur grotesque.
Une fois le lourd battant de chêne refermé, ils se retrouvent dans la lumière crue et aveuglante de huit heures du matin qui frappe les serres du jardin d'hiver.
Le contraste fait mal aux yeux. Leurs tuniques sont dans un état désastreux : lambeaux de tissu, suie huileuse collée aux pores de la peau, et cette odeur persistante de pierre morte qui refuse de les quitter.
Seyla s'arrête net sous l'ombre d'un buisson de roses de givre dont les pétales semblent faits de verre pilé. Elle se retourne vers les trois garçons, balayant du regard leurs visages blêmes et leurs vêtements de naufragés.
— L'histoire des conduits ne tiendra pas trois secondes face à un Garde, souffle-t-elle en essayant d'essuyer la suie sur sa joue avec son poignet. On va dire qu'on est sortis faire un entraînement matinal dans les ravins de l'Est... et qu'on a glissé dans une crevasse.
Talyor lâche un rire sec, grinçant comme une charnière rouillée.
— Un entraînement ? Regarde nos tronches, Seyla ! J'ai l'air d'avoir été mâché par une gargouille et craché dans un ruisseau. Et puis, regarde Ilharan ! Qui va croire qu'il fait du sport ? On dirait un spectre qu'on a habillé pour un repas de famille.
— Ton aura manque simplement de souplesse matinale, Talyor, note Ilharan en observant une tache de graisse noire sur son poignet avec une curiosité contemplative. La course à pied possède une fréquence sociale très acceptée. C’est un rythme vigoureux, cela réchauffe les couleurs du visage et cela explique pourquoi vos bottes, Kelvar, dégagent cette note de boue piétinée.
— Ne commencez pas à parler de mes bottes ! rugit Kelvar. Et arrêtez avec ce « vos » ! C'est « tes bottes » ! Tu me rends fou !
— Adopter le tutoiement briserait la cadence de mon esprit, Kelvar, réplique Ilharan avec une douceur imprintable. Ce « vous » est une harmonie nécessaire pour maintenir la paix dans mon aura.
— On a l'air de quatre démentis ambulants ! tranche Kelvar en se prenant la tête à deux mains. Mais c’est toujours mieux que d'avouer qu'on s'est volatilisés toute la nuit.
— Alors on trotte, dit Seyla. Et par pitié, essayez de ne pas boiter comme des suppliciés, **dit-elle** en regardant plus particulièrement Talyor.
Ils essaient de prendre un petit trot synchronisé le long des allées de marbre, offrant le spectacle absurde de quatre disciples sanglants simulant le bien-être physique, quand ils débouchent sur l'esplanade du réfectoire.
C’est là que le piège se referme. Une silhouette filiforme bloque le passage vers les dortoirs.
Lynara Velsen se tient là, les bras croisés sur sa poitrine, son manteau vert sombre tranchant sur le marbre blanc. Sa chevelure rousse semble brûler sous le soleil matinal. Elle est petite, mais sa présence dégage la menace électrique d'un orage enfermé dans une bouteille.
Elle ne bouge pas d'un pouce. Ses yeux bleu glacier balayent leurs visages barbouillés de suie.
— Tiens donc, dit-elle d'une voix anormalement douce, chargée d'une ironie venimeuse. La jeunesse a des accès de ferveur athlétique. Je ne savais pas que la Forge et le Sanctuaire organisaient des marches forcées à l'aube... surtout avec Talyor, dont le sport national consiste d'habitude à éviter les courants d'air.
Elle s'avance vers Seyla, s'arrêtant à quelques centimètres de son nez. La pression qui émane d'elle fait vibrer les tasses dans le réfectoire à trente mètres de là.
— Un entraînement passionnant, j'imagine ? Pour réussir à vous déchiqueter les capes et revenir couverts d'une crasse pareille... Vous avez essayé de dompter un buisson de ronces à mains nues ?
— On a... glissé dans le ravin de l'Est, ment Seyla sans ciller, le regard dur. La terre a cédé. On est tombés dans un trou de roches et de suie.
Lynara contourne le groupe lentement, telle une prédatrice examinant une prise bizarre. Elle s'arrête derrière Ilharan, qui ne cille pas, les yeux dorés fixés sur un nuage au-dessus des tours.
— Une chute qui vous fait disparaître des dortoirs pendant huit heures sans que personne ne sache où vous êtes passés ? C'est une sacrée crevasse, Ilharan. Tu ne trouves pas ?
— La terre a ses propres silences, Lynara, répond Ilharan avec une inclinaison de tête solennelle. Sa partition s'est ouverte sous nos pas comme une paupière. C'était une note très profonde.
— Ne joue pas au plus fin avec moi, garçon, siffle Lynara en revenant devant eux, sa voix descendant d'un octave pour devenir un murmure dangereux. On vous cherche depuis deux heures. Si ce n'était que moi, vous seriez déjà en train de réciter les Psaumes à genoux sur de la gravelle pour votre absence imprévue... Mais le Conseil est sur les dents. Le Roi a senti une nouvelle secousse anormale sous le Temple à quatre heures du matin et tout le monde est en alerte rouge. On ne sait pas ce qui se passe, et vous, vous débarquez de nulle part dans un état lamentable !
— La pierre avait simplement besoin d'exprimer une lourdeur, intervient Ilharan. Sa vibration était un peu triste.
— Tais-toi, Ilharan, grogne Kelvar à voix basse.
Lynara jette un coup d'œil rapide autour d'elle, s'assurant qu'aucun garde ne les observe depuis les balustrades.
— Suivez-moi. Tout de suite. Et si quelqu'un vous croise, Talyor a fait une crise d'angoisse matinale et vous le portiez à l'infirmerie. C'est grotesque, mais c'est encore moins stupide que votre histoire de course à pied dans les ravins.
Elle se retourne et les escorte d'un pas rapide vers les ombres des couloirs annexes, les laissant réaliser à quel point ils ont failli se faire démasquer.
La suite dimanche entre 18h et 21h...