VIRELLIA - livre 2
Le premier matin de cette nouvelle ère au Temple de Kael’Mar s'ouvre sur une atmosphère de plomb. Dans les quartiers d'Éthéa, la température a grimpé de dix degrés en quelques minutes, l'air vibrant d'une électricité statique qui fait dresser les cheveux sur la nuque. Lynara n'est pas d'humeur à la pédagogie douce ; les disparitios de Nilwen et d'Yhessa et le départ forcé de Vaelran ont transformé sa rigueur habituelle en une fureur froide et tranchante.
— Seyla ! À gauche ! Trop lent ! hurle la Mentore en projetant une lame d'air comprimé qui siffle comme un fouet à quelques centimètres de l'oreille de la disciple de l'Ombre.
Seyla ne se laisse pas démonter. Dans un mouvement fluide, elle dégaine ses deux lames courtes, le métal sombre absorbant la lueur crue des torches. Elle ne se contente pas de fuir : elle active sa Résonance.
En un battement de cœur, deux doubles d'ombre jaillissent de ses flancs. Les illusions, parfaites et chargées de son essence, s'élancent dans des directions opposées, simulant une attaque frontale désespérée.
Lynara pivote, ses mains s'entourant de tourbillons de feu blanc pour intercepter les simulacres, mais ses paumes ne rencontrent que du vide liquéfié. La véritable Seyla a glissé dans un repli de la réalité, réapparaissant trois mètres plus loin, le souffle court mais le regard incendiaire.
— Ton mentor t'a appris à jouer avec des miroirs de fumée, Seyla ! crache Lynara, ses cheveux roux s'agitant comme des flammes vives alors qu'elle dissipe les derniers reliquats d'ombre d'un geste sec. Ici, on ne demande pas la permission à l'obscurité. On impose sa réalité au monde. Tes doubles peuvent courir jusqu'aux Marches, ils ne masqueront jamais ton manque d'ancrage ! Si tu ne peux pas tenir ta position face à une simple brise, l'Envers te gobera tout entière !
À ses côtés, Nerion et Eshan sont dans un état lamentable. Nerion, les muscles saillants et tremblants, tente de stabiliser un mur de basalte pour protéger leur flanc, mais Lynara le brise d'un revers de main enflammé, envoyant des éclats de roche siffler dans toute la salle. Eshan, pressant toujours son flanc lacéré dont la plaie semble pulser à l'unisson avec la colère de la Mentore, vacille mais refuse de tomber.
Les noms des disparus ne sortent pas de la bouche de Lynara, mais il hurle dans le silence pesant qui suit chaque assaut. Seyla serre les dents, sentant le billet de Vaelran contre sa cuisse à chaque fente, chaque esquive. Elle endure les sarcasmes, transformant chaque insulte en un rempart intérieur.
Pendant ce temps, au du côté du groupe Aegis, l'ambiance est radicalement différente, ce qui n'apaise en rien les nerfs de Talyor.
Ici, le silence est une règle absolue, seulement rompu par le tintement cristallin et apaisant des ondes de Kaelis.
La Mentore est assise en lévitation parfaite au centre d'un cercle de purification gravé dans le cristal. À sa droite, Ilharan semble avoir enfin trouvé sa place dans l'univers. Il respire à l'unisson avec les pulsations du temple, un sourire béat et presque déroutant aux lèvres.
— C’est... absolument divin, murmure Ilharan, les yeux clos, son bâton posé en équilibre sur ses genoux. On sent la résonance du quartz qui nettoie les impuretés chromatiques du voyage. Mentore, la fréquence de votre Aegis est d'une pureté que le chaos grinçant de la Forge m'avait presque fait oublier. C'est comme si mon esprit était enfin accordé sur le bon diapason.
Talyor, assis en tailleur entre Kelvar et Kaelren, a l'impression que ses veines sont remplies de plomb.
— Divin ? C’est une purge ! grogne-t-il à voix basse, ses bracelets gravitationnels émettant un bourdonnement sourd de mécontentement. On est des soldats, pas des carillons de jardin ! Kelvar, dis-lui quelque chose ! Toi aussi tu as envie de frapper sur une enclume plutôt que d'écouter le silence, non ?
Kelvar ne répond pas tout de suite. Il fixe ses mains, ses doigts se refermant machinalement sur le vide. Il semble hanté par l'échec de son Voile Miroir aux Marches.
— La ferme, Talyor, finit-il par lâcher, la voix éteinte. Si la Mentore dit qu'on doit se stabiliser, on se stabilise. J'ai pas envie de voir une autre faille s'ouvrir parce qu'un idiot a perdu son calme et a voulu faire le héros.
Kaelren, elle, fait jongler une étincelle blanche entre ses doigts, son visage marqué par une impatience dévorante. Elle jette des regards assassins à Ilharan, dont le calme olympien l'exaspère plus que n'importe quelle provocation de Vaelran.
— L'équilibre n'est pas l'immobilité, intervient Kaelis en ouvrant ses yeux d'une clarté surnaturelle. Talyor, tes bracelets hurlent ta frustration, ils polluent le spectre de la salle. Apprends à les accorder à la vibration profonde du sol. Si tu ne peux pas faire la paix avec la pierre sous tes pieds, comment espères-tu un jour commander au vent qui hurle au sommet des tours ?
Talyor lâche un soupir qui ressemble à un râle. Il jette un regard vers la grande horloge d'eau du Sanctuaire. Minuit. Il doit tenir jusqu'à minuit. Entre les hurlements de Lynara que subit Seyla à l'autre bout du complexe et le silence oppressant de Kaelis, le groupe de disciples est une véritable poudrière prête à s'embraser au moindre mot de travers.
L'entraînement s'achève dans un épuisement total des corps et des esprits. La fracture entre les anciens groupes et les nouvelles méthodes de la Triade est béante.
La séance de méditation forcée s’achève dans une lourdeur insupportable. Lorsque Kaelis libère enfin ses disciples, la tension accumulée dans le Sanctuaire s’engouffre dans le réfectoire attenant comme une bourrasque avant l’orage. Les rations sont distribuées dans un silence de plomb, brisé seulement par le choc métallique des plateaux.
Talyor jette violemment son morceau de pain sec sur la table, ses bracelets gravitationnels émettant un sifflement strident.
— J’en peux plus de cette ambiance de monastère ! On se fait humilier aux Marches, on perd nos sœurs, et la seule réponse de la Triade, c’est de nous forcer à écouter le "chant des pierres" ? C'est ridicule !
Kelvar, dont les mains tremblent encore de fatigue nerveuse, lève les yeux de son bol de bouillon. Son regard est sombre, hanté par le souvenir du Sceau qui lui a glissé entre les doigts.
— Ferme-la, Talyor. Tu te plains depuis ce matin. Si tu n'as pas le cran de rester assis en silence, comment tu comptes tenir face à ce qui arrive ? On a failli y passer parce qu'on n'était pas prêts. Alors mange et tais-toi.
— "Pas prêts" ? Tu parles pour toi, le forgeur ! explose Talyor en se levant, faisant basculer son banc. Si c’était Vaelran qui nous dirigeait, on serait déjà en train de préparer une contre-attaque, pas de polir des cristaux !
Kelvar se lève à son tour, sa carrure imposante dominant la table. La colère monte en lui, nourrie par sa propre culpabilité.
— Vaelran est parti parce qu'il a échoué à nous protéger ! Et si tu continues à brailler, c'est moi qui vais t'ancrer au sol !
C’est à ce moment qu’Ilharan s'approche, glissant entre eux avec une sérénité qui semble presque insultante au milieu de cette fureur. Il tient son plateau avec une délicatesse absurde, observant la scène comme s'il s'agissait d'une expérience de laboratoire intéressante.
— Kelvar, vous devriez surveiller votre rythme cardiaque, commence Ilharan d'une voix cristalline. Vous émettez des ondes de basse fréquence qui perturbent grandement la digestion collective. C’est très inélégant.
Kelvar se fige, les sourcils froncés, la rage momentanément étouffée par la confusion.
— Quoi ? Et pourquoi tu me vouvoies, toi ? On a dormi dans la même boue pendant trois semaines ! Arrête tes manières de noble de cour, ça me tape sur le système.
Ilharan incline la tête, son regard clair fixé sur un point situé quelque part derrière l'épaule de Kelvar.
— Vous faites erreur, Kelvar. Le vouvoiement n'est pas une question de courtoisie, mais de distance fréquentielle. Votre spectre actuel est si chaotique que je préfère maintenir une barrière syntaxique entre nos deux auras. C’est une mesure de sécurité élémentaire. Vous comprendrez sans doute que je ne souhaite pas que ma résonance s'aligne sur votre amertume.
— "Distance fréquentielle" ? "Mesure de sécurité" ? Kelvar serre les poings, la veine de son front battant la chamade. Tu te fous de moi ? Parle-moi normalement, Ilharan ! On est des coéquipiers, pas des inconnus !
Ilharan ne sourcille même pas. Il commence à trier ses lentilles une par une, totalement hermétique à l'exaspération de son camarade.
— Vous devriez essayer de respirer par le plexus, Kelvar. Cela atténuerait ce ton rouge cramoisi qui pollue votre visage. Talyor, toi aussi, ta gravité est instable. C’est déplorable pour la cohésion du groupe.
Kelvar lâche un juron étouffé, poussant son plateau d'un geste brusque.
— J'abandonne. On se tape un illuminé qui me traite comme un étranger et un gosse qui veut faire la révolution.
Il quitte la table à grandes enjambées, sa cape claquant derrière lui. Talyor, lui, se rassoit en boudant, fixant Ilharan avec un mélange d'admiration et d'effroi.
— Tu sais que tu l'as rendu complètement dingue ? chuchote Talyor.
Ilharan porte une cuillerée à sa bouche, son regard restant d'une neutralité absolue.
— Vraiment ? Je n'avais pas remarqué. La perception des autres est souvent une distorsion inutile, Talyor. Concentrons-nous plutôt sur minuit. La pierre, elle, ne vouvoie personne, mais elle est très exigeante sur la pureté du sang.
La tension est à son comble. Kelvar est furieux, Talyor est épuisé, et Ilharan semble déjà ailleurs.
L'ambiance dans le réfectoire du Temple est si lourde qu'on pourrait la couper avec l'une des dagues de Seyla. Le plateau de Kelvar a heurté la table dans un fracas métallique qui a fait sursauter les novices aux tables voisines.
Seyla, assise à la table d'Éthéa entre un Nerion épuisé et un Eshan livide, a tout observé. Elle a vu le visage de Kelvar virer au pourpre sous les assauts de politesse glaciale d'Ilharan. Elle a entendu les "Vous" s'abattre sur le forgeur comme des grêlons sur une enclume.
Elle se lève, son plateau à la main. Ses muscles hurlent après l'entraînement de Lynara, mais elle a besoin de ce contact avec son ancienne équipe. Elle traverse l'allée centrale et vient s'installer en bout de table, juste en face de Talyor.
— On dirait que l'ambiance est aussi chaleureuse ici que sous les rafales de Lynara, lâche-t-elle d'une voix rauque.
Talyor redresse la tête, un éclair de soulagement dans les yeux.
— Seyla ! Dis à ce grand malade qu'on est au bord de l'implosion. Il vient de rendre Kelvar complètement fou en le vouvoyant comme s'il était le majordome du Roi.
Ilharan ne lève même pas les yeux de son bol, mais son ton reste d'une courtoisie imperturbable.
— Tu arrives au moment où les pics de cortisol atteignent un seuil critique, Seyla. Ta présence pourrait stabiliser l'ensemble, ou précipiter la décharge. C'est une probabilité de cinquante pour cent.
— Arrête avec tes "Vous", Ilharan. On n'est pas au Conseil de la Triade, soupire Seyla en piquant dans son ragoût insipide.
À l'autre bout de la table, Kaelren n'a pas encore prononcé un seul mot. Elle est restée immobile, les bras croisés, fixant une fissure dans le bois de la table. Une petite flamme blanche, presque invisible à cause de la clarté du jour, danse entre ses phalanges.
Elle n'a pas bougé quand Kelvar a explosé, elle n'a pas ri quand Ilharan a commencé son manège. Elle semble simplement attendre que l'air devienne assez inflammable pour que tout explose.
Elle lève enfin les yeux, rencontrant le regard ambré de Seyla.
— Ton mentor est parti, Seyla. Le mien me demande de respirer du quartz. Kelvar se prend pour une victime de guerre et Talyor pour un rebelle de taverne.
Elle éteint la flamme entre ses doigts dans un petit crépitement sec.
— Vous avez tous l'air de préparer un mauvais coup. Je ne sais pas ce que vous chuchotez depuis ce matin, mais un conseil : gardez vos manigances loin de mes quartiers. Kaelis a les oreilles fines, et je n'ai pas l'intention de finir aux fers parce que l'ancienne bande de Vaelran ne sait pas tenir en place.
Talyor manque de s'étouffer avec son pain, jetant un regard paniqué à Seyla. Cette dernière reste de marbre.
— On ne cherche pas d'ennuis, Kaelren, répond doucement Seyla. On essaie juste de comprendre pourquoi le Roi nous traite comme des pestiférés.
— Le Roi vous traite comme ce que vous êtes : des éléments instables, tranche Kaelren avec un mépris las. Si vous voulez jouer aux espions, faites-le. Mais ne comptez pas sur moi pour vous couvrir.
Kelvar, qui s'était éloigné de quelques pas, s'arrête et se retourne. Il n'a pas entendu parler des Paliers, mais il sent l'urgence dans le regard de Seyla. Il sent que quelque chose de plus grand que les entraînements se prépare.
— Si vous manigancez quelque chose contre ce qui arrive... contre l'Envers, grogne Kelvar en revenant vers eux, sa voix basse. Je ne vous laisserai pas faire n'importe quoi seuls. Vaelran m'a confié la Forge avant de partir. Si vous bougez, je bouge.
Il jette un regard noir à Ilharan.
— Et je verrai si votre "distance fréquentielle" tient le coup face à la réalité du terrain, Ilharan.
Ilharan incline la tête, son sourire ne s'effaçant pas d'un millimètre.
— Votre sens du sacrifice est touchant, Kelvar. Bien que votre aura soit toujours d'un carmin déplorable. Vous devriez vraiment songer à la camomille.
Kelvar se penche au-dessus de la table, ses phalanges blanchissant sur le rebord en bois. La proximité physique ne semble avoir aucun effet sur la bulle de sérénité d'Ilharan, qui continue de l'observer avec une curiosité presque clinique, comme on examinerait un insecte s'agitant dans un bocal.
— La ferme Ilharan… Tu commences déjà à me taper sur les nerfs, crache Kelvar, la voix basse et vibrante de menace. Tu parlais pas autant avant. C'est le stress ?
Ilharan l'observe un long moment, inclinant lentement la tête sur le côté, un mouvement qui rappelle étrangement celui de Maître Corbillat, le corbeau d'Ingel. Un silence étrange s'installe à leur bout de table, coupant court aux bruits de mastication de Talyor.
— Le stress est une distorsion de la temporalité, Kelvar, répond enfin Ilharan d'un ton d'une neutralité désarmante. Vous semblez percevoir mon débit de paroles comme une agression, alors qu'il n'est qu'une tentative de combler le vide harmonique que votre colère génère dans cette pièce. Si je parle davantage, c'est simplement parce que le silence actuel du Temple est saturé de fréquences mensongères. Vous devriez me remercier : ma voix est le seul ancrage qui vous empêche de sombrer totalement dans le rouge infra-sonore.
Kelvar ouvre la bouche pour répliquer, mais Ilharan poursuit, imperturbable, en désignant le bol de Kelvar du bout de son doigt diaphane.
— D'ailleurs, votre rythme respiratoire indique que vous ne cherchez pas une réponse, mais une cible. Or, je ne suis pas une cible, Kelvar. Je suis un observateur. Et l'observateur constate que votre main tremble. Est-ce le stress ? Ou est-ce la résonance de ce qui s'est brisé aux Marches qui continue de vibrer dans votre moelle épinière ?
Le visage de Kelvar se fige. Le coup a porté, plus sûrement qu'une lame. La mention de son échec sur le promontoire agit comme un poison froid. Il retire sa main de la table, ses doigts se crispant en un poing serré dans l'ombre.
— Vous voyez, conclut Ilharan avec un petit signe de tête satisfait. La vérité a une fréquence très stable. Elle n'a pas besoin de crier pour être entendue.
Seyla intervient alors, posant une main ferme sur le bras de Kelvar pour éviter que la situation ne dégénère en combat de rue sous les yeux des Mentores.
— Ça suffit, tous les deux. Kelvar, assieds-toi. Ilharan... contente-toi de finir tes lentilles. On a autre chose à faire que de disséquer nos auras.
Kaelren, qui n'a pas perdu une miette de l'échange, lâche un petit rire sec et sans joie.
— "Distance fréquentielle"... Vous êtes tous complètement ravagés. Entre l'un qui parle comme un livre d'astrologie et l'autre qui veut boxer l'air, je me demande comment la Triade espère sauver quoi que ce soit avec vous.
Elle se lève, ramassant son plateau avec une élégance glaciale.
— Je vous laisse à vos secrets. Mais un conseil : essayez de ne pas mourir. Ça ferait tache sur le rapport de Kaelis.
Elle s'éloigne, laissant le groupe dans un malaise profond. Seyla se penche vers Kelvar et Talyor, sa voix ne dépassant pas le murmure des braises dans le foyer.
— Minuit. Devant la porte des archives. Kelvar... si tu viens, c'est aux ordres de Vaelran. On ne fait pas de bruit, on n'allume pas de lumière. On suit les fréquences d'Ilharan. C'est clair ?
Kelvar jette un dernier regard noir à Ilharan, q
ui a déjà repris sa dégustation de lentilles comme si la conversation n'avait jamais eu lieu.
— C'est clair, grogne le forgeur. Mais s'il me vouvoie encore une fois là-bas, je l'utilise comme bouclier humain.
La nuit commence à s'étendre sur le Temple de Kael’Mar. Les patrouilles de la Garde Royale se mettent en place…
La suite lundi entre 18h30 et 21h30...