VIRELLIA - livre 2

Chapitre 9 : Le Réveil du Monarque

1695 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/07/2026 18:36

Dans les appartements de l'Oracle, le silence n'est plus une protection, c’est une menace. Séraphis est prostrée devant son miroir de divination. Le reflet, d'ordinaire claire, s'est figée en une plaque de glace noire. Soudain, le mot vibre dans l'air, non pas comme un son, mais comme une déchirure qui lui parcourt l'échine.


— L’Envers... murmure-t-elle, les yeux révulsés.


Elle se lève d'un bond et se précipite vers la salle du Conseil. Elle y trouve Silas IV, livide, observant par la grande verrière les lueurs pourpres qui commencent à tacher l'horizon, là-bas, vers l'Ouest.


— Majesté ! Le Sceau a rompu, lâche-t-elle sans préambule. Ce n'est plus une menace, c'est une réalité. L'Envers est en train de se coudre à notre chair !


Le Roi se retourne, le visage marqué par une soudaine décrépitude. L'arrogance a laissé place à une panique froide.


— J'ai envoyé Valerius aux Archives, c’est la direction que Solhen et son groupe ont pris d’après mes sources, il y a quelques heures… Il va réparer cela. Il le doit.


Quelques instants plus tard, les portes s'ouvrent lourdement. Le capitaine Valerius entre, suivi de ses gardes, l'air profondément déconcerté. Il retire son heaume, essuyant une sueur nerveuse, et s'incline avec une hésitation inhabituelle.


— Alors ? tonne le Roi. Où est-il ?


— Sire... nous avons fouillé les Archives de fond en comble. Il n'y a personne. Enfin, si... il y a ce vieux moine, Ingel. Mais il est... épuisant, Sire. Incompréhensible.


— Qu'est-ce qu'il a dit ? siffle Séraphis, s'avançant vers le capitaine.


Valerius jette un regard incertain à ses hommes, comme s'il craignait de passer pour un idiot en rapportant les propos du fou.


— Il a raconté des histoires de rats, d'aiguilles et de courants d'air. Il prétend que « l'encre est fraîche mais que l'histoire a déjà déménagé ». Il nous a dit de chercher dans les « soupirs des murs ». On a cherché partout, Sire, derrière chaque rayonnage, mais les issues sont gardées. Ils ne sont pas sortis par les portes. On ne comprend pas... ils se sont évaporés.


Séraphis ferme les yeux, une expression de pur effroi peinte sur ses traits fins. Elle comprend instantanément ce que les soldats, trop rigides, n'ont pas saisi.


— Ils ne sont plus là, Sire, murmure-t-elle. Solhen n'est pas un rat, c'est un homme qui connaît les veines du Temple mieux que quiconque. S'il a pris le chemin des courants d'air, c'est qu'il est déjà sous la terre. Il est sorti par les boyaux oubliés, les conduits de service. Il nous a faussé compagnie.


Le Roi accuse le coup, frappant le bras de son trône. Le silence qui suit est lourd de conséquences. Il comprend enfin que son meilleur atout vient de lui glisser entre les doigts parce qu'il a voulu l'enfermer.


— Il est certainement parti rejoindre la Triade, déduit Silas, la voix rauque. Il est parti vers l'Ouest sans mon autorisation.


Il se redresse, son armure de parade brillant d'un éclat sinistre sous les nuages qui s'amoncellent.


— Valerius ! Préparez la Garde Royale. Si le Mentor Solhen pense pouvoir régler cela seul, il se trompe. Je ne laisserai pas mon royaume se faire dévorer pendant que je reste assis sur ce tas de pierres.


— Sire ? s'étonne le capitaine. Vous comptez...


— Nous partons vers l'Ouest, coupe le Roi. Si le Sceau est une porte, alors nous allons la refermer avec tout le fer de Virellia. Séraphis, vous restez ici.


L'Oracle tressaille, s'apprêtant à protester, mais le regard du Roi est sans appel.


— Le Temple a besoin d'une voix pour maintenir l'ordre et surveiller les ombres qui montent. Gardez le miroir de divination ouvert. Je veux être informé de chaque battement de cœur de ce territoire. S'il se passe quoi que ce soit ici, au cœur du royaume, vous êtes mon dernier rempart.


Séraphis incline la tête, acceptant son rôle de sentinelle solitaire.


— Que le Voile vous protège, Majesté. Car ce qui arrive ne craint ni l'acier, ni les couronnes.


L'atmosphère au Temple est devenue irrespirable. Le départ précipité du Roi et de sa garde a laissé les couloirs immenses dans un silence contre-nature, seulement troublé par le craquement des boiseries, les pas des Novices et le sifflement du vent dans les hautes voûtes.


Séraphis est retournée dans la salle du miroir de divination. Elle est seule. La lueur des bougies vacille, projetant des ombres allongées qui semblent danser sur les murs de pierre. Elle fixe l'eau noire, cherchant désespérément un signe, une vision, quelque chose pour guider Silas dans la tempête qui s'annonce.


Soudain, la température chute brutalement dans les couloirs. Une nappe de brume sombre, presque huileuse, rampe sur le sol, s'immisçant par les interstices de la grande porte de bronze.


À l'entrée de la salle, le garde Teren, resté en faction pour protéger l'Oracle, tressaille. Il ne voit pas l'ombre se glisser derrière lui. La fumée noire s'engouffre dans ses narines et ses oreilles avec une fluidité atroce. Ses yeux se révulsent, devenant l'espace d'un instant totalement vitreux, avant de s'emplir d'un vide absolu.


Sans un mot, Teren dégaine son épée. Le bruit du métal contre le fourreau résonne comme un glas.


Séraphis se retourne, son voile glissant sur ses épaules.


— Teren ? Qu'est-ce que...


Le garde s'avance, ses mouvements saccadés, comme une marionnette dont les fils seraient tirés par une main maladroite. Son visage est un masque de pierre, dépourvu de toute humanité. Il lève sa lame, pointant le cœur de l'Oracle.


— Le silence... doit... régner... murmure-t-il d'une voix qui n'est plus la sienne, une voix double, chargée d'un écho caverneux.


Il s'élance. L'épée fend l'air, visant la gorge de Séraphis qui recule, frappant le rebord du miroir. Elle ferme les yeux, attendant l'impact. Mais le choc ne vient pas. Un fracas de métal contre métal retentit.


Joran, un second garde qui effectuait sa ronde, vient de surgir de l'ombre, bousculant son camarade de toute sa force. Il a paré le coup avec son propre bouclier, les muscles de ses bras tendus à rompre sous la force surhumaine de l'agresseur.


— Teren ! Mais qu'est-ce qui te prend, par les Sceaux ! hurle Joran en le repoussant violemment du pommeau de sa dague.


Teren titube, son épée raclant le sol de marbre. Soudain, une volute de fumée noire s'échappe de sa bouche dans un sifflement de vapeur, se dissipant instantanément dans les courants d'air de la salle.


Le garde s'effondre à genoux, son arme lui échappant des mains. Il plaque ses paumes contre ses tempes, secoué par un tremblement violent. Le silence revient, lourd, oppressant.


Joran maintient son épée levée, hésitant, tandis que Séraphis reprend son souffle, la main sur son cœur qui bat la chamade.


— Teren ? demande Joran, la voix tremblante.


Le garde possédé lève lentement la tête. Ses yeux sont redevenus clairs, mais ils sont empreints d'une confusion totale. Il regarde l'Oracle, puis son compagnon, puis son épée gisant sur le sol.


— Je... Joran ? murmure-t-il, la voix enrouée. Qu'est-ce que je fais ici ? Pourquoi... pourquoi j'ai mon arme à la main ?


Il regarde ses paumes, comme s'il s'attendait à y voir du sang.


— Je ne me rappelle de rien... J'étais à la porte, et puis... le froid. Un froid si intense.


Séraphis s'approche lentement, malgré la mise en garde de Joran. Elle observe les pupilles dilatées du garde et la pâleur de son teint.


— L'ombre ne vient plus seulement de l'Ouest, chuchote-t-elle. Elle est déjà entrée. Elle cherche à éteindre les dernières lumières avant que le Roi n'atteigne les Marches.


Elle se tourne vers le miroir de divination. La glace noire s'est fissurée.


— Joran, emmène-le à l'infirmerie. Et doublez la garde. Dites aux novices et aux prêtres de se regrouper au cloitre Sud. Personne ne doit rester seul dans ce Temple. Le vide a faim, et il commence par ceux qui ont peur.


Quelques minutes plus tôt, le groupe de Vaelran émerge de la fissure des fosses communes. Le ciel de Kael’Mar n'est plus qu'une plaie violacée, zébrée de cendres. Vaelran s'arrête, une main sur la pierre froide, l'autre crispée sur son médaillon qui pulse furieusement. Il est marqué, ses glyphes fument encore, mais son regard reste une lame d'acier.


— On n'arrivera jamais à temps à pied, et le drainage déconseille tout saut individuel, siffle-t-il, la voix saturée d'autorité.


Il se tourne vers ses disciples, son aura de Forge crépitant avec une intensité sauvage.


— Seyla, Talyor, Ilharan ! Formez le cercle de résonance. Immédiatement. Je maintiens le lien avec la Triade, mais j'ai besoin de vos flux pour ouvrir un portail.


Ilharan redresse la tête, ses mains traçant déjà des glyphes de stabilisation.


— Tu veux transformer notre lien en bélier magique ? C'est audacieux, Vaelran. Risqué, mais audacieux.


— Ce n'est pas une question, répond le Mentor. Seyla, injecte la puissance brute. Talyor, ancre-nous sur la vibration de Lynara. Je m'occupe d'ouvrir la porte.


Le cercle se ferme. Vaelran ne quémande pas leur aide ; il la dirige. Un vortex de distorsion violette commence à s'ouvrir devant eux, hurlant comme un métal que l'on déchire. La puissance combinée des quatre exorcistes stabilise l'anomalie, créant un tunnel de réalité forcée à travers le chaos.


— Tenez bon ! ordonne Vaelran, ses yeux brillant d'un éclat inhumain.


Le vortex se stabilise sur une image de cauchemar : les Marches de l'Ouest en flammes, la horde de Fléaux submergeant le promontoire et Lynara, debout, luttant au bord de l'abîme.


Vaelran s'engouffre dans la déchirure le premier, non pas comme un fuyard, mais comme une arme que l'on vient de dégainer.




La suite vendredi entre 18h30 et 21h30...

Laisser un commentaire ?