Résister
Michel ouvre les yeux. Il sent quelque chose tomber sur son bras gauche qui devient alors froid et humide. C’est une goutte d’eau. Le plafond fuit, il est ébréché de partout. Les murs sont tout aussi hideux. Aucune vue sur l’extérieur, il fait noir.
- Bonjour Michel.
Cette voix il la connaît. Il se redresse.
- François ?
- Oui mon ami. Content de te savoir encore en vie.
- Je te croyais mort.
- J’aurai préféré l’être mais ces salauds croient encore avoir besoin de moi pour trouver les autres, leur stratagème a l’air de fonctionner.
- Ils m’ont arrêté ce matin, ils ont tué Marie.
- Non.
- J’ai tué l’officier SS qui était avec les soldats.
- Tu t’es vengé.
- Bien sûr, je n’allais pas les remercier !
- Tu n’aurais pas dû agir ainsi.
- Alors quoi ? Je devais mourir ?
- Oui.
- Jamais je n’avais ressenti autant de haine en moi.
- C’est précisément pour cette raison que tu n’aurais pas dû faire cela. En tuant cet officier tu a démontré que tu avait encore plus de haine que lui dans les veines. Nous n’agissons jamais au nom de la haine, bien sûr que nous détestons les nazis, mais ce n’est pas en devenant pire qu’eux que nous arriverons à libérer le pays !
- Qu’aurait tu fait ?
- La même chose que toi.
- Alors pourquoi…
- Parce que la même chose m’est arrivée et que j’ai passé 2 mois de ma vie enfermé derrière des barreaux à me torturer l’esprit sur ce que j’étais devenu.
- Mais tu t’es évadé !
- Grâce aux autres, et puis j’avais un but : fonder un mouvement de lutte contre toute cette oppression. Aujourd’hui, je n’ai plus rien.
- Tu te trompe. Tu a tous les résistants là-dehors qui se battent.
- Et qu’est ce que ça leur rapporte ? Rien d’autre que la mort. Tel est donc le prix à payer pour retrouver un semblant de lumière. Non Michel, je n’ai vraiment pas de quoi me réjouir.
La lumière s’allume, Michel est ébloui, il distingue peu à peu les barreaux d’une cellule de détention.
- Ils viennent pour moi, mieux vaut ne pas les faire attendre.
- Alors c’est ici que tout s’achève.
- S’achève ? Rien ne s’achève ! La vie continue et au moins, j’aurai contribué à donner un peu d’espoir à ceux qui l’avaient perdu, ma vie n’aura pas été inutile en fin de compte.
- Merci François.
Ils se serrent la main, des voix allemandes s’élèvent.
- Rend moi un dernier service mon ami, poste cette lettre dès que possible.
Il lui tend une enveloppe jaunie sur laquelle est inscrit l’adresse suivante :
MARGUERITE CHAMBIER
LE PLANIER – NEGRONDES
- Elle sera contente d’avoir de mes nouvelles, trois mois que je ne lui en avait pas envoyé, le temps passe si vite…
Deux soldats apparaissent, puis un troisième qui ouvre la cellule.
- Adieu mon ami, dit François. Merci à toi.
Et il disparaît.
La lumière avec lui.
Un halo blanc aveuglant.
Si Michel avait bien dormi il ne clignerait pas autant des yeux pour s’accoutumer à la petite lumière venant de s’allumer face à lui.
- Ecoutez-moi bien Michel Chavagnac, vous avez une chance, une seule chance de sortir d’ici vivant : Nous donner les lieux où se trouvent les autres membres de l’Unité Aurore. Me comprenez-vous ?
- Oui.
- Allez-vous coopérer ?
- Non.
Il y a un silence puis l’officier reprend.
- N’avez vous donc aucune peur de la mort ?
- Non.
- Comment un professeur aussi intelligent que vous a pu commettre une erreur aussi stupide ? rejoindre la Résistance est comme rejoindre la grande faucheuse, on n’en réchappe pas.
- Ne me faites pas votre grand discours de philosophe, je ne céderais pas.
- Comme vous voudrez.
Il fait signe aux soldats.
- Raccompagnez-le à sa cellule, vous l’emmènerez avec les autres ce soir.
Michel se lève, lance un regard indifférent à l’officier, et disparaît.
Il est jeté dans sa cellule, les soldats se mettent à le rouer de coups, des minutes de pure haine et de souffrance passent avant qu’ils ne s’arrêtent et ne sortent.
Michel gît au sol, du sang coule de son nez et de ses lèvres.
- Vous auriez du coopérer, dit une voix dans les ténèbres.
- Allez au diable !
- Vous agissez comme un enfant ! Il n’y a aucune récompense si vous vous échappez, aucune gloire, rien que la mort dans toutes les directions. Vous êtes déjà mort pour ainsi dire.
- Vous mourrez bientôt vous aussi.
- Oh je veux bien vous croire, mais ce sera très loin d’ici, avec une valise pleine d’argent pour assurer mes vieux jours.
- Ahaha ! Vous ne gagnerez qu’une balle d’un de mes frères dans votre sale tête !
- Un de vos frères ? Mais vous êtes seul à présent.
- Les Français sont tous des résistants, tuez-en autant que vous voudrez, il y en aura toujours. C’est…comme les ongles.
Il éclate de rire, l’officier aussi.
- Vous avez là une drôle de conception de l’espoir !
A nouveau seul dans les ténèbres, Michel ne peut se résoudre qu’à penser qu’à ceux qu’il aime.
Il pense à Marie, à son sourire, à ses doux cheveux d’or. Il la revoit comme si il était face à elle à nouveau, comme si ils étaient réunis.
Mais ce n’est qu’une illusion. Elle n’est plus là, il est seul. Il a peur.
Alors il se met à genoux, baisse la tête, rassemble ses mains, et prie.
- Notre père qui est aux cieux, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la Terre comme aux ciel. Délivre moi du mal.
Il rouvre les yeux. Rien n’a changé. Les miracles sont rares.
Il se relève.
- Tu me manque tellement, je n’arrête pas de penser à toi, sans toi je ne suis plus rien, je ne suis plus humain. J’ai perdu toute raison de vivre, tout espoir, et je vais mourir ce soir. Emilie grandira sans nous, mais elle vivra libre, je le sais, car il y a du bon en ce monde, et c’est tout ce que j’ai besoin de savoir pour être rassuré.
Il fond en larmes.
L’ombre semble se renforcer.
Il fouille ses poches et en sort plusieurs feuilles de papier dont la lettre de François.
Il trouve de quoi écrire.
Ma chère petite Émilie,
Lorsque tu lira ces mots tu aura atteint l’âge où l’on comprend tout et rien à la fois. Je ne vais pas te faire de beaux discours ni te mentir pour te donner une vision de moi qui ne serait que pure illusion.
Je m’appelle Michel Chavagnac et je suis ton père. Ta mère s’appelait Marie. Si nous ne sommes pas à tes côtés en cet instant c’est parce que le destin en a voulu ainsi. Nous sommes morts pour sauver les autres, pour te sauver, et le fait que tu lise ces mots prouve que tu es libre et que mon but est accompli.
Je n’aurai qu’une dernière volonté pour toi : je veux que tu vive.
Aime, bouge, danse, rit, profite de chaque instant de cette chose précieuse qu’est la liberté.
Je pars ce soir à 21 heures mais je sera toujours près de toi. Ne cherche pas à me retrouver, je ne veux pas que tu souffre davantage.
Je t’embrasse très fort de tout mon cœur.
La lumière s’allume.
Michel plie le petit billet.
Les allemands descendent ouvrir la cellule, ils l’emmènent.
Dans cette ultime marche, ils pensent à tous ceux avant lui qui ont vécu cela. Avaient ils peur ou étaient ils fier de mourir pour leurs actes ? Etaient ils heureux ? A quoi pensaient ils eux ?
Michel sait que son œuvre est accomplie, il sait qu’il peut partir le cœur léger, plus rien ne le retient ici. Dans on esprit défilent les souvenirs de Marie et de la petite Emilie.
- Avance !
Il repense à Marie, à tous les baisers qu’il lui donnait, à leur amour, leur passion.
- Allez, chien !
Il sourit. La mort le fait, pourquoi pas lui ?
Ils sortent sur la cour extérieure, il est placé au fond, contre un mur gris, six autres hommes sont avec lui. Un officier arrive.
- En tant que soldats, j’accepte d’acquitter votre dernière volonté.
Tout le monde remet ses lettres à l’officier, sauf Michel, il sait bien qu’il ment et que ces lettres ne seront jamais lues là où elles seront envoyées.
Les condamnés sont ramenés à leur position.
- Elles seront envoyées dès que possible à vos familles, je m’en charge personnellement.
Michel sourit, ces nazis sont véritablement arrogants jusqu’au bout !
- Soldats. En joue !
Les quatre soldats brandissent leurs fusils.
Michel chante alors.
- Allons enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé…
L’officier veut ordonner mais il ne le fait pas, il attend.
- Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé, l’étendard sanglant est levé !
Les autres chantent avec lui.
- Entendez-vous dans les campagnes mugir ces féroces soldats, ils viennent jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes.
Les soldats regardent l’officier, doigt sur la gâchette de leurs fusils prêt à agir, mais ce dernier n’est pas décidé. Les 7 condamnés chantent à présent d’une seule voix.
- Aux armes citoyens ! Formez vos bataillons ! Marchons, marchons, qu’un sang impur ! Abreuve nos sillons !
Un grand silence règne dans la cour, un vent glacé souffle légèrement. L’officier regarde les condamnés sans sourciller. Ses yeux semblent briller, Michel croit les voir larmoyants. Il baisse la tête.
- Obtsturmfuhrer, appelle un soldat.
L’officier relève la tête, son regard est impassible cette fois.
- Feuer !!
Les tirs fusent, Michel s’écroule presque immédiatement, la lettre pour Emilie et celle de François tombent sur la terre.
L’officier s’approche de lui et ramasse les deux papiers soigneusement pliés.
- Tu es mort en soldat, ton honneur est sauf. J’accomplirai ta dernière volonté à toi comme aux tiens.
L’officier s’éloigne en regardant les lettres, il se retourne alors vers les sept corps sans vie.
Il se raidit et fait le salut militaire des soldats Français.
La cathédrale sonne neuf coups.
Tout est silencieux.
De multiples explosions éclatent alors dans la nuit naissante.
C’est cela, résister.