ArcHunters
La nuit était déjà bien avancée dans la capitale japonaise, et une pluie froide et battante continuait de s'abattre sur la région. Une camionnette noire sillonnait les rues des quartiers résidentiels, loin du centre-ville. Au volant, Kensuke restait concentré sur la route, tandis que Yuna, assise côté passager, était pensive, tenant toujours la lettre noire que lui avait remise le Corbeau de l'organisation.
_ "Franchement, Yuna, tu aurais dû t'attendre à être convoquée par le conseil. Tu prends trop d'initiatives sans leur accord. On dirait que les provoquer est un jeu pour toi", commenta Kensuke, rompant enfin le silence.
_ "Je préfère agir en conséquence plutôt que d'attendre des instructions qui me feraient perdre un temps précieux", répondit Yuna, sans le moindre regret. "Et pour moi, ce n'est absolument pas un jeu, Kensuke. Je connais les risques."
_ "Mais dans ce cas, pourquoi avoir amené cet inconnu chez toi plutôt qu'à l'organisation ?" demanda le documentaliste.
_ "Tu l'as vu comme moi. Cet Arthur Bellanger possède une aura spirituelle anormalement élevée. Je devais absolument savoir à qui nous avions affaire", dit Yuna.
_ "Ce n'est pas vraiment surprenant. Après tout, il est le descendant d'un des illustres Chevaliers de la Table Ronde", dit Kensuke.
_ "Exactement… Tu ne penses pas que cet atout pourrait nous être utile ? Les descendants de mortels légendaires comme lui sont aussi rares que la neige en plein été. Si nos ennemis venaient à s'emparer de ce pouvoir, les conséquences pourraient être désastreuses."
Kensuke comprit ce qu'elle voulait dire, et l'emmener au plus vite dans une salle de confinement rituel avait finalement été la meilleure décision pour le protéger. Il n'osait imaginer les dégâts qu'une telle aura pourrait causer si elle tombait entre les mains d'une entité tellurique. Soudain, on frappa légèrement derrière la paroi de la camionnette.
_ "Euh, dites… le sac sur ma tête et les menottes, c'est vraiment nécessaire ? J'ai du mal à respirer ici", demanda Arthur d'une voix étouffée.
Enfermé à l'arrière du fourgon dans l'obscurité, le jeune homme avait été menotté et recouvert d'un sac en toile sur la tête pour l'empêcher de voir le chemin et l'emplacement du quartier général des ArcHunters. Une précaution nécessaire, au cas où il se révelerait être un ennemi. Arthur, dont les mouvements étaient limités, tentait de s'installer tant bien que mal, ne ressentant que les vibrations du véhicule en mouvement.
_ "On arrive bientôt", l'avertit Kensuke.
_ "On approche, en effet… regarde…" murmura Yuna, le regard froid fixé sur la vitre.
Dehors, plusieurs silhouettes furtives et sombres se déplaçaient sur les toits, se fondant parfaitement dans l'obscurité de la nuit et la pluie. Ces personnages silencieux, vêtus de noir de la tête aux pieds, aux visages dissimulés par des masques impassibles et de longues capes à capuche, observaient attentivement les mouvements du van.
_ "Des sentinelles… Je hais ces gars là", soupira Kensuke en les apercevant.
Yuna n'ajouta rien, mais elle comprenait parfaitement les sentiments de son collègue. Parmi les nombreux membres des ArcHunters, les Sentinelles n'étaient pas les plus amicaux ; ils restaient généralement dans l'ombre et étaient prêts à poignarder dans le dos au moindre signe de trahison visible.
Ignorant de tout ce qui se passait autour de lui, plongé dans l'obscurité la plus totale, Arthur attendit encore quelques minutes. Puis, après avoir entendu des portes métalliques s'ouvrir et se refermer, il sentit la camionnette s'arrêter, signe qu'ils étaient entrés quelque part. Il crut même entendre les voix étouffées de Yuna et Kensuke parler à d'autres personnes, mais il ne parvint pas à distinguer ce qu'ils disaient. Quelques secondes plus tard, il entendit les portes arrière s'ouvrir et sentit des mains se poser sur ses épaules pour le faire sortir.
_ "Yuna ? Kensuke ? C'est vous ? Qu'est-ce qui se passe ?! Je suis où?" demanda Arthur, de moins en moins serein.
_ "Reste calme et laisse-toi guider. Si tu fais ce qu'on te dit, tout ira bien", dit la voix de Yuna à côté de lui.
Presque soulagé de reconnaître une présence familière, Arthur obéit, n'ayant de toute façon pas le choix. Marchant d'un pas prudent, il se laissa conduire, ressentant une froideur particulière qui le fit frissonner légèrement. À travers le sac en toile, il distinguait à peine des lumières, comme des néons au plafond, qui défilaient sous ses pas. Bien qu'inquiet de ne savoir où il se trouvait ni ce qui l'attendait, le jeune homme gardait son calme et respirait normalement. Ils marchèrent plusieurs minutes, tournant de temps à autre à gauche et à droite, ce qui donna à Arthur l'impression qu'ils traversaient des couloirs. Finalement, on le fit asseoir sur une chaise, toujours menotté, et on lui retira enfin le sac en toile de la tête.
La lumière soudaine l'aveugla presque, l'obligeant à plisser les yeux et à attendre que sa vue s'habitue à la présence de cette source lumineuse. Cependant, même s'il pouvait à nouveau voir, il n'était pas plus rassuré. La pièce dans laquelle il se trouvait était plongée dans l'obscurité, et la seule source de lumière provenait d'un néon au plafond.
Sous cette lumière se trouvait une riche table en bois sculpté, derrière laquelle étaient assises trois silhouettes sombres, à l'apparence humaine, vêtues de ce qui semblait être des kimonos d'intérieur noirs et blancs. Leurs visages étaient dissimulés par des masques kabuki traditionnels japonais, également noirs et blancs, ce qui leur conférait une allure encore plus mystique. À en juger par leur corpulence, il s'agissait d'un homme et de deux femmes. De part et d'autre de la table se tenaient des Sentinelles, lourdement armées, droites et silencieuses, telles des gardes du corps.
L'atmosphère dans la pièce était tendue et intimidante. Arthur la ressentait clairement autour de lui et déglutit à la vue des trois personnes masquées assises à la table, à moins de dix mètres, le fixant sans dire un mot. Il fut néanmoins quelque peu rassuré de voir Yuna et Kensuke près de lui, attendant eux aussi en silence. L'homme masqué, assis au centre, prit alors la parole, sa voix calme mais empreinte d'une autorité certaine et absolue.
_ "La réunion du conseil est ouverte. Chasseuse Yuna Watanabe. Agent Kensuke. Veuillez approcher."
À cette demande, qui ressemblait davantage à un ordre, Yuna s'avança sans un mot et sans manifester la moindre anxiété, le dos droit, les mains derrière le dos. Kensuke fut également autorisé à s'approcher de la table, bien moins à l'aise que sa collègue, puis tendit un dossier qu'il tenait aux trois individus masqués, qui semblaient jouir d'une certaine autorité au sein de l'organisation. L'homme au centre ouvrit le dossier en question et commença à examiner des notes pendant des secondes qui parurent des minutes, tant il prenait son temps. Arthur, bien que tendu, gardait son calme.
_ "Chasseuse Yuna Watanabe. Agent Kensuke. Vous avez été chargés de localiser, d'identifier et d'appréhender l'Éveillé identifié sous le nom d'Arthur Bellanger. Confirmez-vous cela ?" déclara alors le conseiller du centre, relevant la tête du dossier.
_ "Nous le confirmons, monsieur", répondirent Yuna et Kensuke à l'unisson.
_ "Cependant, après l'appréhension du sujet, vous avez pris l'initiative de ne pas le transporter au quartier général, comme l'exige la procédure", dit alors une autre conseillère, l'une des deux femmes. "Avez-vous une explication pour la prise d'une telle décision contraire à nos règles ?"
_ "Nous étions à court de temps", répondit Yuna. « Le quartier général était bien trop loin, et des créatures bien plus dangereuses qu'un charognard n'auraient pas tardé à détecter son aura spirituelle. J'ai donc pris la décision de le mettre en sécurité au plus vite. J'ai fait ce qui me semblait le plus logique et je ne regrette pas ma décision."
Arthur entendit les paroles de Yuna et fut quelque peu touché. Elle avait donc agi ainsi pour le protéger ? Il admirait également la force de caractère de la jeune femme, qui était restée calme et ne semblait pas craindre de représailles de la part de ses supérieurs. Les trois conseillers échangèrent des regards, ne paraissant pas vraiment partager ce point de vue.
_ "Certes, votre intervention a permis d'éviter des complications. Cependant, votre mépris répété de nos règles ces dernières années commence à poser problème, Chasseuse Yuna", déclara l'une des conseillères.
_ "Ce n'est guère surprenant. Le clan Watanabe, aussi vénérable et puissant soit-il, a toujours eu du mal à accepter de suivre les ordres", ajouta l'autre conseillère, d'un ton sec et accusateur.
Yuna la regarda et, tout en gardant son stoïcisme, serra légèrement le poing derrière son dos, laissant transparaître l'agacement qu'elle réprimait après ce jugement gratuit porté sur sa famille.
_ "Je ne méprise en aucun cas nos procédures, vénérables membres du conseil", répondit Yuna. "Mais parfois, notre devoir nous impose de prendre la meilleure décision, même si elle va à l'encontre de nos principes."
_ "Ces règles existent précisément pour empêcher l'anarchie de s'installer", rétorqua la conseillère, qui semblait nourrir une rancune tenace envers Yuna. "Sans eux, nous ne valons pas mieux que les entités corruptrices."
_ "Ça suffit ! » s'exclama le conseiller au centre pour mettre fin à ces enfantillages. "Nous déciderons du sort de la Chasseresse Yuna en temps voulu. Pour l'instant, nous devons trancher concernant le sort d'Arthur Bellanger, l'Éveillé."
Les deux femmes du conseil acquiescèrent, et l'attention des trois se porta alors sur le jeune homme, qui, bien qu'incertain, s'efforçait de ne rien laisser paraître.
_ "Honorables membres du conseil, si vous me le permettez, j'ai une proposition à vous faire", intervint Kensuke. "Au cours de notre mission, nous avons pu évaluer l'aura spirituelle exceptionnelle de M. Bellanger, mais aussi constater sa volonté de protéger des innocents menacés par une entité dévoreuse d'âmes, même au péril de sa propre vie. C'est pourquoi je propose l'intégration d'Arthur Bellanger comme chasseur au sein de notre organisation."
_ "Je soutiens la requête de l'agent Kensuke", ajouta Yuna.
Arthur était véritablement surpris par cette tournure des événements. Devenir membre des ArcHunters ? Il n'y avait pas vraiment pensé, il devait l'admettre. De leur côté, les membres du conseil semblaient également déconcertés par cette demande.
_ "Vous proposez d'intégrer un inconnu potentiellement dangereux à notre organisation ?" fit remarquer l'une des femmes du conseil. "Vous vous rendez compte du risque que nous prenons ?"
_ "Je m'y oppose !" s'exclama la seconde, manquant de frapper du poing sur la table. "Nous ne savons rien de cet étranger. Qui sait s'il n'est pas un agent ennemi infiltré parmi nous?"
_ "C'est pourquoi je propose qu'Arthur Bellanger soit placé sous ma protection", intervint Yuna sans hésiter. "Je lui apprendrai tout ce qu'il faut savoir pour devenir un véritable Chasseur d'Esprits. Et s'il représente un jour une menace, je l'éliminerai moi-même sans la moindre hésitation."
_ "De plus, même si l'activité paranormale démontre un seuil anormalement bas depuis ces derniers mois, nos chasseurs sont trop peu nombreux. Avec Halloween qui approche à grands pas, nous sommes en sous-effectif critique", ajouta Kensuke, soulevant un point tout à fait pertinent.
_ "Chasseuse Yuna", dit l'un des membres du conseil masqué. "Êtes-vous pleinement consciente de la lourde responsabilité qui vous incombe en prenant cet homme sous votre protection ? Êtes-vous prête à en assumer toutes les conséquences ?"
_ "Oui, vénérable conseillère", déclara Yuna sans ambages.
Malgré la réticence palpable de l'un des membres du conseil, ils échangèrent quelques mots à voix basse pendant plusieurs minutes, pesant le pour et le contre de la décision finale qui allait être prise. Arthur, pour sa part, n'avait pas vraiment eu son mot à dire. Une partie de lui voulait fuir le plus loin possible, mais l'autre, rongée par la curiosité, le poussait à continuer. Il avait tant voyagé ces derniers mois, essayant de comprendre ce qui lui arrivait, mais sans jamais y parvenir. Cette organisation, ces ArcHunters, étaient peut-être la clé qu'il cherchait pour enfin percer tous les mystères de la réalité qui l'entourait. Pesant lui aussi le pour et le contre, il prit sa décision.
_ "Après délibération, le conseil autorise l'intégration d'Arthur Bellanger comme apprenti chasseur au sein de l'organisation pour une période d'essai, sous la tutelle de la Chasseresse Yuna Watanabe", proclama le membre central du conseil. "Leurs vies seront désormais liées, tout comme leur destin en cas d'échec."
_ "J'accepte", finit par dire Arthur, déterminé, après être resté silencieux depuis le début de la séance.
Sur ordre du conseil, le jeune homme fut libéré de ses liens, mais il ne vit pas l'un des Sentinelles s'approcher silencieusement derrière lui et presser un petit objet brûlant contre son cou, y imprimant une sorte de symbole. Après avoir souffert et poussé un bref cri de douleur et de surprise, Arthur toucha la peau légèrement rougie et enflée de son cou, sentant la marque.
_ "Par ce sceau, votre vie dépend désormais de vos actes, Arthur Bellanger", dit le conseiller au centre. "Si vous devenez une menace pour ce monde, nous n'aurons d'autre choix que de vous éliminer."
Arthur comprit, mais il se demanda ce qu'était ce sceau qu'on lui avait apposé contre son gré. Était-ce une sorte de dispositif d'autodestruction qui le tuerait s'il tentait de tromper l'organisation ? Certainement, et il n'était pas du tout enthousiaste à l'idée de cette perspective. Il remarqua également que Yuna venait de recevoir le même sceau sur le cou, liant ainsi son destin au sien. S'il venait à mourir, elle subirait le même sort pour avoir échoué à faire de lui un véritable chasseur. Un tel geste de sa part le toucha presque, mais l'inquiéta aussi. Encore souffrante de la brûlure, Yuna se rétablit rapidement, faisant preuve d'une grande force intérieure, puis vint se placer devant Arthur, lui adressant un léger signe de tête entendu. Kensuke, visiblement satisfait de la tournure des événements, vint lui aussi voir Arthur et lui tendit la main amicalement.
_ "Bienvenue chez les ArcHunters, Monsieur Bellanger."
*****
Pendant ce temps, de l'autre côté de la capitale, un agent de sécurité patrouillait le petit parc dont il avait la charge. Se frottant les mains pour se réchauffer, l'homme en uniforme poursuivait sa ronde nocturne quotidienne le long du petit sentier herbeux, éclairant de sa lampe torche l'aire de jeux fréquentée par les enfants. Constatant qu'il n'y avait personne, il continua son chemin en sifflant pour passer le temps.
Soudain, il s'arrêta, fronçant les sourcils. Un bruit attira son attention, comme… des pleurs ? Intrigué mais aussi prudent, il s'arma de sa matraque, suivit la source du bruit et alluma sa lampe torche. Près d'un banc, il remarqua avec étonnement une jeune femme seule, agenouillée au sol et l'air perdu. Elle portait un grand manteau blanc, une écharpe autour du cou et des chaussures blanches. Un chapeau blanc rond à larges bords lui couvrait la tête, laissant apparaître une épaisse chevelure noire et lisse.
_ "Hé ? Madame ? Que faites-vous ici ?" demanda l'agent.
Mais la femme ne répondit pas, gardant la tête baissée et continuant de gémir et de pleurer. L'homme voulut saisir son talkie-walkie et prévenir son collègue de l'autre côté du parc, mais, étrangement, la transmission était complètement brouillée. Maudissant la radio, le gardien décida de prendre les devants et s'approcha un peu plus de la femme.
_ "Madame ? Qui êtes-vous et que faites-vous ici ? Vous avez visiblement besoin d'aide, alors suivez-moi, s'il vous plaît", demanda-t-il.
La femme cessa alors de pleurer, devenant complètement silencieuse et immobile.
_ "Suis-je belle ?" demanda-t-elle d'une voix douce, presque enfantine, mais teintée de froideur.
_ "Quoi ?" demanda le gardien, perplexe.
La femme releva alors la tête et tourna son regard vers lui. Sa peau était d'une pâleur anormale, mais ses yeux étaient d'une beauté incomparable. Cependant, le masque en tissu qu'elle portait, semblable à un masque chirurgical, lui cachait le bas du visage. Elle le fixa longuement sans bouger, créant une atmosphère pesante, presque terrifiante.
_ "Suis-je belle ?" répéta-t-elle d'un ton plus insistant, presque menaçant.
_ "Je… eh bien… oui… je dirais…" balbutia le garde, décontenancé et très mal à l'aise, incapable de bouger.
La mystérieuse femme vêtue de blanc porta alors la main à son masque et le tira lentement sur le côté, dévoilant la partie inférieure de son visage, tandis que ses yeux viraient progressivement au rouge sang.
_ "Même comme ça ?" demanda-t-elle, sa voix devenant plus forte et bien moins humaine qu'auparavant.
Le gardien, paralysé et les yeux écarquillés, resta muet d'horreur face à ce qu'il voyait. Il parvint à peine à pousser un cri de terreur avant que la femme ne se jette sur lui à une vitesse fulgurante, sortant de sa manche une paire de grands ciseaux acérés.