Le syndrome de Peter Pan

Chapitre 2 : 2 Juin

1789 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/05/2026 09:23

Je rêve que je vole dans les airs, le vent me fouette agréablement le visage. Je m’élève, toujours plus haut. Et je retombe.

Mes yeux se rouvrent sur la paisible réalité, je tourne lentement la tête vers les chiffres rouges du réveil, il est 7H47, un peu tôt pour moi mais tant pis, je suis réveillé maintenant.

Je me lève avec peine et surtout avec flemme pour aller très lentement vers la salle de bains, j’allume la lumière, mes yeux sont aveuglés comme à chaque fois.

Je me mets face au miroir pour voir celui que je hais le plus au monde.

Je déteste ce reflet, pas pour ce qu’il exprime mais pour ce qu’il représente. Je ne me déteste pas moi, uniquement ce reflet, il est ce double qui est en moi, ce côté maléfique, tentateur que je m’efforce d’anéantir, en vain. Mes cheveux noirs, mes yeux bleus, je ne déteste pas ça, même pas ce corps chétif sans muscles décadents. Ma force est dans mon esprit, plus très utile dans ce monde de brutes mais au moins je peux rester moi-même.


Une fois nettoyé et habillé (jean et t-short blanc font l’affaire) je rejoint mes parents au petit-déjeuner. Mon père me ressemble avec 32 ans de plus, ma mère aussi mais de caractère.

- Déjà levé ? Demande papa.

- Oui, j’ai eu une sale nuit.

- Tant mieux, tu pourra faire plus de choses, dit maman. Commence par sortir les poubelles, ensuite tu ira chercher quelques courses au village.

- Oui maman.

Je bois rapidement mon lait froid et j’exécute les ordres.

J’aime bien sortir les poubelles, ça me fait prendre l’air matinal, mais j’aime bien quand je dois sortir une poubelle, ou deux, mais pas sept !!! Je les porte à la main ou en vélo, aujourd’hui en vélo, et bien sûr comme à chaque fois le sac de litière usagé cède sur le côté droit, déversant sur la chaussée une fine traînée grisâtre contenant quelques matières on ne peut plus ragoûtantes.

A partir de là, c’est la course pour arriver à la benne avant que tout le contenu du sac ne se soit vidé, alors je pédale, je pédale, les autres sacs se renversent, et quand j’y arrive enfin c’est trop tard. Alors je me hâte de déposer les autres ordures pour déguerpir vite fait sur la route du village avant de me faire repérer.


Aller au village pour prendre des provisions ne m’enchante pas vraiment, j’ai d’autres choses à faire, mais au moins, je peux m’amuser.

A un certain moment, la route s’incurve en une longue ligne droite sur près de 500 mètres, indiquant une longue descente. Avant de l’aborder je me cramponne au guidon et je pédale de plus en plus intensément.

- Vecteur d’entrée correct, trajectoire programmée, passage en hyperespace dans 5,4,3,2,1...

Je me laisse alors emporter par la vitesse, fixant le bitume en imaginant des traînées bleutées. Il me semble entendre un bruit. Je relève la tête.

- Merde !!

Une voiture en sens inverse ! J’ai juste le temps de me déporter.

- Quel con ! Me dis-je pour moi-même.

Le retour est beaucoup moins joyeux car la descente devient montée, alors je ne suis plus sur mais à côté de mon vélo, remontant lentement en maugréant.

- Saleté de région…peuvent pas faire des routes plus plates.

Et quand je reviens à la maison, suintant de partout, je suis accueilli d’un joyeux :

« Tu passe l’aspirateur ».


Après m’être affranchi de toutes ces corvées matinales je peux enfin m’adonner à tous mes véritables loisirs du week-end.

Pour me remettre, rien de mieux qu’un bon jeu de shoot sur ordinateur, avec les codes bien entendu.

Et alors que je suis au niveau 47, la sonnerie SMS de mon portable retentit, je met en pause et consulte :

« Salu, kes tu fé dbo ? Moi jréviz a fon pr dm1 mé jarivpa. Bon couraj toi apré c les vac ! Biz. »

Je reconnaîtrai cette écriture massacrée entre toutes, c’est Adeline, je suis dingue de cette fille, elle est un peu rebelle mais trop bonne, et en plus elle est dans ma classe. Bien sûr elle a déjà quelqu’un mais je m’en fiche, elle me drague souvent comme elle drague tout le monde.

« Ca ser à rien de révisé maintenant, repos toi et croiz lé doi, bisoux ».


L’heure du déjeuner approche très vite, au menu : escalopes et petits pois, j’ai connu pire.

Je m’assois en silence, personne ne semble m’avoir remarqué, maman surveille la cuisson et papa regarde les infos.

- C’est de la faute à ces salauds de socialistes, toujours les premiers à foutre la merde !

Je lève les yeux au ciel, la politique ça me gonfle.

- Ils valent pas mieux que tous ces nègres crasseux.

- Arrête.

- Quoi tu les défends ? Me demande t’il.

- Il faut être tolérant, ne pas juger arbitrairement.

- Quand tu te fera piquer ton boulot, voler ta voiture et trompé par ta femme on verra si tu sera tolérant, tu ne sais pas ce qui t’attend, dit ma mère.

- Mais…

- Silence, interrompt mon père.

Je me tais et je mange.

- Tu finira fonctionnaire à défendre tous ces crevards, déjà que tu es en BEP.

- Ca te pose un problème ?

- Ne me réponds pas comme ça.

- C’est ma vie pas la tienne.

- Sors d’ici, dégage ! Tout de suite !!

Je m’en vais les larmes aux yeux.

Je rejoins ma chambre, consumé par la fureur je m’assois sur mon lit pour transformer ma fureur en larmes.

Les pensées les plus sombres se matérialisent dans mon esprit, je voudrais partir d’ici, mais pour aller où ? Je dois être réaliste, mais je suis tellement en rage d’être si seul face à toutes ces ténèbres, pas de frêre ou sœur où me consoler, pas d’amis où me rassurer, pas d’amour où me réfugier. Mon chat gris entre dans la chambre, sentant ma détresse il se frotte à mes chevilles, je le soulève pour le poser sur le lit et le caresser affectueusement.

- Toi au moins tu n’as pas de soucis, j’aimerais avoir ta vie.

Il miaule et ronronne, il est mon frêre, muet mais présent.

Il s’échappe brusquement.

- Merci quand même.

Le visage de ma mère apparaît.

- Nous partons, ne touche à rien surtout.


Dès que la voiture s’éloigne j’allume l’écran de la télé et j’ouvre le lecteur DVD pour y placer une précieuse galette plastifiée : Les étoiles de la guerre, mon film de science-fiction préféré, mon échappatoire, le film qui m’a appris le respect et la tolérance. J’ai du le voir 12 fois depuis le début de l’année, aujourd’hui je le met en version originale pour changer. Comme d’habitude je ne peux m’empêcher de réciter les paroles des personnages, de taper mes doigts contre mes genoux au rythme de la musique et de secouer ma tête au générique de fin que je suis jusqu’au bout en prenant soin de retenir chaque nom cité. Le cinéma est ma vie, les films m’ont tout appris, pas forcément la réalité des choses mais leur valeur, le vocabulaire, les sentiments, le bien et le mal. J’en ai appris plus qu’à l’école. Plus tard je veux être derrière cet écran, je veux voir mon nom dans un générique, pas être célèbre mais juste faire ce que j’aime le plus au monde. Ce n’est peut-être qu’une vaste utopie mais il faut s’accrocher à l’espoir car sans cela je ne suis plus rien.


Et si je ne regarde pas de films je les écoute. Je possède les plus grandes musiques de films, il n’y a que cela qui me fait danser et vibrer. Mon oreille accroche chaque note, l’air musical entre dans mon esprit pour ne plus le quitter. Je ne sais ni écrire ni jouer de la musique mais je sais l’écouter.

Une fois de plus je met mon album préféré : « Pirates des Antilles 3 » de Hans Grimer. 55 minutes de bonheur. Et je danse, je tourbillonne, je virevolte, et si ça ne suffit pas, je joue le chef d’orchestre. Je ne suis pas sportif mais cette lacune est agréablement comblée, je sais que je suis ridicule mais du moment que je suis seul.

Je ferme les yeux pour me laisser emporter par la magie musicale, la beauté, la majesté, l’extase, le paradis à ma portée. Je danse toujours plus intensément.

La musique se coupe brutalement, je me cogne contre la commode, je rouvre les yeux et vois le regard froncé de mes deux parents.


De nouveau allongé sur mon lit, prêt à dormir avant d’affronter ma dernière semaine de « cours », le portable sonne.

- Oui ?

- Salut ça va ?

- Salut Martin, ouais ça peut aller, y’a un problème ?

- Non j’ai juste besoin de savoir si je ramène du coca ou de la guarana pour demain.

- Ni l’un ni l’autre, j’ai horreur de ces trucs.

- Allez merde !

- Je boirai de l’eau du robinet.

- J’amènerai du jus d’orange, toi, amène de la musique.

- Je suis pas gâté en techno.

- Mais les deux cd que tu a sont cool alors amène, au fait, j’ai vu ton blog, tu devrais le mettre à jour.

- J’ai pas trop le temps en ce moment.

- Pas le temps ? C’est les vacances mec !

- Et mon BEP c’est du poulet ?

- Ah oui c’est vrai, excuse. Bon je te laisse, à demain.

- A demain.

J’éteins le précieux objet de sociabilité et je me prépare à affronter les nouvelles épreuves du lendemain.

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