Nightmares Circus
« Les morts ne parlent pas, mais ils nous hantent. » — Pierre Drieu La Rochelle
Chapitre 3. Mortimer
15 Novembre 1815
Je cri.
Je cri, je pousse un hurlement strident de terreur.
« Salut, poupée, ont sort en boite » c’est ma propre marionnette, ma marionnette qui est avec moi dans mon propre cercueil et qui vient à l’instant de parler, d’ouvrir sa bouche en bois. Elle bouge des yeux, ses grands yeux fixés sur moi en train de crier. Mon esprit est en panique totale maintenant.
-Au secours ! Quelqu’un ! Aidez-moi ! » Je cri, frappant vainement le couvercle de mon cercueil, j’ignore combien de temps est passés, combiens de minutes, d’heures, de jours peut-être ? Mais je veux sortir. Je vais mourir étouffé, oui, c’est ça, étouffé par manque-d-air.
A moins que je ne sois déjà morte ? En proie à des hallucinations ? Est je été drogué ? Oui, s’est surement ça, ça doit-être de cette satanée drogue qu’on trouve sur le marché,
-Hé ! On se calme ! Me cri ma marionnette, mais je suis trop paniqué pour même l’écouter ou l’entendre, mes ongles griffes le couvercle de mon cercueil, y laissant des traces d’ongles et marques contre le bois. Ho-là-là... Arrête ! » Cri soudain la marionnette.
Et il me donne un coup de boule.
Le choc me fait mal, ma boite crânienne en surchauffe rencontre celle en bois sculpté de la marionnette et je pars légèrement en arrière
Je me frotte le crane, aie, je vais avoir un beau petit bleus, mais au moins, le choc me calme ne serait-ce qu’un peu, et j’ai maintenant tout le loisir de l’observer malgré ma respiration saccadée : il est habillé d’un costume d’affaires usé et poussiéreux, qui semble avoir vécu mille et une aventures. Le tissu est décoloré et froissé, trahissant le passage du temps, tandis qu’un nœud-papillon flamboyant, aux motifs excentriques, pend maladroitement autour de son cou.
Son visage blafard, aux traits exagérés, affiche une expression perpétuellement malicieuse. Ses grands yeux noirs, globuleux et perçants, semblent suivre chaque mouvement d’Eliza, ajoutant une dimension troublante à sa présence. Un sourire fin aux lèvres légèrement rougeâtre, contraste avec la pâleur de sa peau, laissant entrevoir des dents jaunies qui forment une grimace sardonique. Pour accentuer son look rétro, Mortimer arbore une légère touffe de cheveux brune sur le crane et sur les côtés de sa tête ainsi qu’une moustache fine et soigneusement dessinée, qui lui confère un air à la fois comique et sinistre.
Il n’est pas diffèrent de comment je l’ai laissé, sauf la personnalité peut-être.
-Je suis au paradis ? » Demande-je, incrédule.
-Non, t’es en enfer et c’est 5francs !» Me rétorque-t-il.
Aie, mon oreille.
Il semble rire, un rire grinçant sortie tout-droit d’outre-tombe, du genre à vous faire monter les cheveux derrière la nuque, et s’est encore plus-vrai entre quatre-planches.
-Mortimer... » Soupire-je, toujours sous le choc.
Ça doit-être l’opium, oui, je suis en état d’alcoolémie, je vais me réveiller dans mon lit et tout redeviendra comme avant, je ferme les yeux, le noir recouvre ma vision, un noir d’encre.
-Hé ! Cri doucement Mortimer « Comme si l’on pouvait crier doucement » hé, crétine...réveil-toi... »
Je ré-ouvre les yeux, il est là, à ma fixer de ses deux grands yeux globuleux.
Ce n’est pas un rêve.
-Hmm... Je soupire, j’ai mal à la tête... » Et je ne peux même pas passer ma main vers mon front pour me masser les tempes dans cette petite boite serrer.
-Et moi j’étais dans une valise, j’en fais pas un spectacle ! rétorque-t-il. Oh, j’ai envie de l’étrangler pour le faire taire, il me regarde avec un air mi amusé, mi moqueur. Alors comme ça, t’es claquée ? » Rigole-t-il.
-Et toi tu es très observateur... Soupire-je. Déjà fatigué par ses commentaires. Je t’aimai mieux quand s’était moi qui te fessai parler... »
-Et moi je te préfère quand tu ne me mets pas une main dans le cul... » Rétorque-t-il avec mordant.
Saloperie de marionnette.
Comment est-ce possible, de parler à une marionnette, à un simple objet en bois ? Mais je sais que je n’hallucine pas maintenant au moins. Enfin, je crois.
-Alors...ils m’ont tué et enfermer en cercueil, hein ? » Demande-je.
C’est une question rhétorique bien sûr, je connais déjà la réponse à cette question.
-...tu es bête ? » Me demande Mortimer.
-...Disons que oui. Soupire-je. Comme si converser avec ma marionnette était normal. ...et je suis morte. » C’est une confirmation, pas une question.
Je suis claquée, tuer, décédés, tout ce que vous-voulez, mais j’ignore comment je suis morte.
Mais plus étrange encore : si je suis morte, pourquoi ne suis-je pas monter au paradis ? Au ciel ? Ou peut-être suis-je en Enfer ? À griller comme une truie à la broche avec un pique long comme mon bras dans le c** ?
-Ah t’es bien sur terre et bien claqué comme il faut ! Ri ma marionnette, et a cet instant, j’ai envie de l’étrangler. Tes crever comme une roue de charrette qu’à sauter sur un caillou et qui... »
-La ferme, Mortmier ! La ferme ! » Craque-je.
J’ai un mal de tête carabinier, une envie de le noyer dans un tonneau de goudron pour le faire taire, ne vous méprenez pas, je l’aime bien, vraiment, mais à cet instant, je préférer quand il était sage dans une valise.
Mais j’ai des choses plus important à faire pour l’instant que de m’apitoyer inlassablement sur mon propre sort, je suis morte, je reste morte, s’est un fait, mais ça ne vas pas dire que je vais passer ma mort ici, là-dedans.
Et si je suis un « fantôme » il-y a-t-il quelque-chose que je ne puisse pas faire ?
-Mortimer. Dis-je, ma voix plus apaisé à présent que le choc est passé. Nous allons sortir d’ici. »
Je dis ça, mais, la pratique est peut-être plus compliquée que la théorie.
Du moins, c’est ce que dirait un vivant.
-Et comment ont fait ? Le croque-mort est partie en courant... » Soupira-t-il sarcastiquement, fessant référence au tueur.
Mais j’ai une idée, si je suis bel et bien morte, qu’est-ce qui m’empêche de flotter ?
Je me concentre, j’imagine que je m’élève, lentement, très lentement, je sens mon corps bouger, et subitement, je bouge, je m’élève, je retint ma respiration et ferme les yeux, coupant mon esprit aux cris paniqué de Mortimer à mes côtés.
Je traverse le couvercle, je sens que je traverse la terre, sous le sol, à travers les verres, cafards et autres asticots qui tiennent compagnie aux morts comme moi.
Puis soudain, l’air libre, je flotte en l’air, en apesanteur, mon corps flottant, j’ouvre subitement les yeux.
Et je hurle.
ÀÀÀ
Deux-semaines ont passés, nous sommes le 13 Novembre 1839, la neige tombe doucement sur les rues Française, tel la Rue des Martyrs : Cette rue pittoresque du 9ème arrondissement est en plein essor, avec des commerces variés qui attirent les habitants. Elle témoigne de la vie quotidienne des Parisiens, mêlant boutiques alimentaires et artisans variés.
C’est chose étrange de se dire que l’on est morte, et que l’on ne peut plus sentir le gout du pain, de la brioche ou des muffins a la myrtille de la boulangerie d’en face alors que je traverse le trottoir, la neige tombe du ciel à gros flocons et elle craquelle sous le poids de mes pas comme ceux d’une condamnée à mort marche vers la potence.
Je m’avance dans la Rue des Martyrs, mes pas légers sur le sol enneigé, et une mélancolie douce-amère m’envahit. La neige tombe en flocons délicats, recouvrant le pavé d’un manteau immaculé. Les voix des Parisiens se mêlent aux odeurs des pâtisseries, mais je ne peux rien ressentir, rien goûté. Je suis spectatrice d’un monde qui continue à tourner, alors que moi, je suis figée dans cette éternité.
Alors que je m’approche d’une ruelle sombre, un jeune homme en costume usé et portant un béret s’avance vers moi. Son sourire est charmeur, mais je n’ai pas l’humeur à jouer.
« Eh bien, mademoiselle, vous semblez perdue dans vos pensées. Que diriez-vous de m’accompagner pour un verre ? » Lance-t-il, sa voix suave essayant de percer le mur de mon indifférence.
-Non, merci, je ne suis pas intéressée. » Réponds-je, le regard fixé sur la ruelle, cherchant une échappatoire.
Je m’engage dans la ruelle, mais soudain, deux hommes émergents de l’ombre, bloquant mon chemin. Je me fige, le cœur battant un peu plus vite. Deux autres apparaissent à l’autre bout, me piégeant. Je reconnais leur intention dans leurs regards avides. Ils veulent me dérober, me dépouiller de ce que je n’ai même plus.
-Regardez ce que nous avons là, les gars, une petite perdue. Se moque l’un d’eux, un sourire sournois sur ses lèvres. Ont vas bien s’amuser ce soir ! »
Je remarque quelque-chose, derrières-eux, gisent deux personnes, l’un est un jeune-homme, avec une mallette, l’autre, un vieux monsieur semblant tenir quelque-chose dans sa paume ridés.
Le jeune homme en costume se rapproche, sortant une matraque de sa poche. Mon cœur ne fait qu’un tour. Il pense pouvoir me prendre sans résistance. Mais je suis morte, et je ne crains plus ce genre de personne comme de mon vivant, désormais.
Je serre ma canne, cet accessoire devenu bien plus qu’un simple outil, mais une extension de moi-même. Mes yeux se fixent sur le groupe de malfrats, et un sourire amusé se dessine sur mes lèvres. Ils ne savent pas à qui ils s’attaquent.
L’un-d-eux pose sa main et agrippe mon épaule.
-Ôtes tes sales-pattes. » Prévint-je, mon ton soudain très froid.
Sa main passe à travers mon corps devenu un instant translucide et il recule de peur. Leurs rires s’éteignent lentement, remplacés par une incompréhension croissante. Avant qu’ils ne puissent réagir, je m’élance, mes mouvements fluides comme ceux d’un ballet. Je fais un pas en avant, esquivant la première attaque de la matraque qui s’abat sur moi avec une rapidité surprenante. Mon corps se déplace avec une agilité que je n’aurais jamais crue possible.
Comme un serpent, je tourne sur moi-même, ma canne s’élevant pour frapper le poignet du voleur, le faisant lâcher son arme avec un cri de surprise. La matraque tombe au sol, mais je ne m’arrête pas là. Je me penche, attrape l’arme avec une grâce féline et, dans un mouvement fluide, je l’utilise pour balayer les jambes de l’un des hommes.
Il s’effondre comme une poupée de chiffon, et je sens une montée d’adrénaline. La lutte devient une danse, une chorégraphie improvisée au milieu de cette ruelle sombre.
Le deuxième homme se jette sur moi, sa main serrée autour de mon bras. Je pivote, exploitant son élan contre lui, et d’un coup de coude précis, je l’envoie valser contre le mur en briques. Le choc résonne dans l’air froid, suivi d’un grognement de douleur.
Je regarde ma cane un instant, ainsi, je suis encore capable d’interagir avec le vivant, même morte.
Très intéressant.
Les deux autres hésites, l’un-d-eux tire un couteau de sa poche, la lame du canif brillant à la lueur de l’éclat lunaire.
Je me dis que s’est un excellent moyen de tester ma théorie.
Il s’approche lentement, comme moi, je lève ma cane, il fait un geste d’intimidation de son canif, je reste stoïque, si ma théorie est juste, je ne crains rien.
Il se rue en avant, animé par l’énergie du désespoir, son corps me bouscule et la lame traverses ma poitrine et s’enfonce dans mon cœur. Je flanche, mais frappe mon pied en arrière pour rester debout.
Je ne ressens rien, pas de douleur, le rire de Mortimer résonne, glaçant l’air autour de nous, je lève mon regard et voie le visage de mon agresseur, je constate l’incompréhension, puis, la peur qui déforme son visage.
Je prends plaisir quand je frappe son crane d’un coup violent et le met a terre, le laissant ricochet contre le sol, avant de lui lever la canne et la fracasser contre sa tête, à plusieurs reprises, laissant le rouge recolorer les murs de a ruelle.
Enfin, le silence retombe, et je me redresse en expirant, mon visage marqué par de petites éclaboussures de rouges tel un maquillage de clown sinistre, l’adrénaline pulsant dans mes veines.
Je me tourne vers les victimes de ces deux chiens de chasses ce soir : ils sont mort, mais leurs possession m’intéresse, après-tout, quel usa en ferons-t-ils désiraient ?
Je commence par le jeune-homme brun en chemise a bretelle usés, taché de sang, je m’intéresse plus particulièrement à la mallette qu’il tente de protéger si précieusement contre lui, je la prend et force un peu pour lui arracher des mains. L’ouvrant, je découvre quelque-chose auquel je ne m’attendais pas : de belles liasses de billets de banque, chacune de cent francs pour un total de 10.000 francs.
Mazette.
Je pourrais acheter une belle maison avec cette somme, elle est considérable.
Je ferme la mallette et me penche maintenant vers le vieil-homme ridés, sa main blanche encore chaud semble tenir fermement quelque-chose et je lui détache les doigts pour y révélé un billet de cirque fripés dont la date et passé depuis deux semaines.
Une voix survint dans la ruelle et je me redresse en sursautant, « Journal ! Qui veut un journal » scande en passant un gamin en salopette et à vélo en jetant à tout vas le journal aux nouvelles dans la rue, dont un deux atterrie au bout de la ruelle.
Je m’avance et me penche pour prendre le bout de papier imprimé dans ma main avant de me redressé. Le journal, jauni par le temps et usé par les mains qui l’ont feuilleté, porte en gros caractères une annonce qui capte immédiatement mon regard :
- À VENDRE : Cirque des Étoiles, en faillite. Opportunité unique pour les investisseurs. Spectacles de magie, acrobates, animaux exotiques. Prix dérisoire ! Contactez M. Dupont au 12 rue de la Liberté. -
Mais ce n’est pas tout. En bas de la page, un autre article attire mon attention, et je m’arrête un instant pour le lire. Les mots dansent devant mes yeux.
- Tueur d’artistes en liberté !
Une série de meurtres mystérieux secoue le monde du spectacle. Des artistes, des magiciens, des acrobates, tous ont été retrouvés morts dans des circonstances troublantes. Les enquêteurs sont sur les dents, mais le tueur reste insaisissable. Dernièrement, un célèbre illusionniste a été découvert sans vie dans les coulisses de son propre spectacle, sa dernière performance ayant pris une tournure tragique. Les rumeurs abondent : est-il le fruit d’un rival jaloux, ou pourrait-il s’agir d’une malédiction qui pèse sur ceux qui osent défier la mort sur scène ?-
Le cirque, autrefois florissant, a vu ses rangs s’amincir, la peur s’installant parmi les artistes. Les spectateurs, autrefois enjoués, se sont détournés, craignant que le prochain numéro ne soit pas une simple illusion mais une véritable tragédie. L’annonce du Cirque des Étoiles, en faillite, prend alors tout son sens. Qui oserait investir dans un lieu où la mort semble rôder, attendant son prochain spectacle macabre ?
Un frisson d’excitation et d’appréhension parcourt mon esprit. Un cirque ? Cela pourrait être la clé de ma nouvelle existence, une façon de rassembler des âmes perdues, de créer un spectacle qui défie la mort elle-même. Je me souviens de mes propres performances, des rires et des applaudissements qui résonnaient dans l’air. Quoi de mieux qu’un cirque pour mêler le mystère, l’étrange et l’inattendu ?
Je plie le journal et le range dans ma veste, puis je me tourne vers Mortimer, qui semble avoir pris un air pensif malgré le fait qu’il soit laissé tomber au sol par ma faute.
-Qu’est-ce que tu en penses, Mortimer ? » Demandai-je, intriguée par sa réaction tout en avançant vers-lui dans l’intention de le relever.
-Un cirque ? Tu te moques de moi ? Répond-il, l’ironie dans sa voix. Tu veux vraiment revivre ces jours-là, dans une troupe de clowns et de jongleurs ? »
Je le saisi et le redresse devant-moi, ma main soutenant sa tête dans son dos tel une vrai marionnette de ventriloquie.
-Ce n’est pas simplement un retour en arrière, Mortimer. C’est une chance de créer quelque chose de nouveau, de rassembler des âmes perdues comme moi. » Explique-je.
Il plisse des yeux, semblant peser mes mots.
-Tu penses vraiment que ces vivants t’accepteront avec ton… état ? » Demande-t-il, penchant sa tête de
-Je ne suis plus la même, Mortimer. Je suis morte, mais je peux encore agir, interagir. Je peux faire peur, je peux émerveiller. Et qui sait ? Peut-être que ma mort peut devenir un atout. »
Il éclate de rire, un son grinçant qui résonne dans la ruelle.
-Si tu le dis, poupée. Mais je te préviens, ce n’est pas un jeu. Les vivants ne sont pas toujours accueillants avec les morts. »
Je hoche la tête, consciente des risques, mais l’adrénaline et l’excitation d’une nouvelle aventure me poussent en avant.
-Nous avons besoin d’un plan, Mortimer. Je dois me rendre à cette adresse. »
-Très bien, mais je ne suis pas responsable si tu te fais attraper par un croque-mort. » Me prévint-il avec son sourire macabre.
Il semble me lancez un regard complice, et je sens que, malgré ses sarcasmes, il est prêt à me suivre dans cette nouvelle quête. Je prends une profonde inspiration, l’air froid de la nuit me picote le visage, et je me dirige vers la rue de la Liberté.
La neige crisse sous mes pieds, tandis que les lumières des lampadaires illuminent mes pensées. L’idée d’un cirque, d’un spectacle où je pourrais me réinventer, me donne un nouvel élan. Je ne suis pas simplement une âme errante ; je suis une artiste, et le monde a besoin d’un peu de magie, même si elle est teintée de mort.
Alors que je m’approche de l’adresse indiquée dans le journal, une question me traverse l’esprit. Que vais-je vraiment trouver en ce lieu ? Un cirque en faillite, certes, mais peut-être aussi une chance de redonner vie à mes rêves. Je m’interroge aussi : est-ce que la menace d’un tueur rôde encore dans les coulisses de ce cirque ?
Ça serait bien, ça mettrait un peu de piquant à l’existence autrement ennuyeuse.
Je m’approche lentement de la grande place où se dresse le Cirque des Étoiles, un spectacle de ruines et de désolation. Le chapiteau, autrefois vibrant de couleurs et de rires, est désormais déchiré, ses pans de toile flottant tristement au gré du vent. Les attractions qui l’entourent, comme une grande roue en fer rouillé et un carrousel aux chevaux décrépits, semblent figées dans un temps révolu, témoins silencieux de la splendeur passée.
Je me faufile entre les débris, mes pas résonnant sur le pavé inégal, et je m’arrête devant le carrousel. Je tends la main pour caresser un cheval en bois, son pelage autrefois brillant maintenant écaillé et terni. Une nostalgie sourde m’envahit, me rappelant les jours insouciants de ma vie d’artiste, quand l’émerveillement était à portée de main.
Plus loin, je remarque une boîte en bois, un petit bureau où un employé semble dormir. Je m’approche, intriguée, et tapote la vitre avec ma canne. Le bruit résonne dans le silence pesant, et l’homme sursaute, ses yeux s’ouvrant avec un air de confusion.
-Les jeux pour votre mari sont dans cette direction. » Me lâche-t-il d’un ton blasé, comme s’il avait déjà vu trop de choses étranges dans sa vie.
Je plisse les yeux et, d’un geste rapide, je passe ma main dans l’interstice qui distribue les billets. Je saisis brusquement l’homme par la veste, le tirant vers moi avec force, et je plaque son visage contre la vitre.
-Écoute-moi bien... dis-je d’une voix glaciale, mon cœur-mort battant la chamade d’adrénaline. ...Je suis ici pour acheter, et je veux voir le patron. »
L’employé, tremblant, balbutie que le patron n’est pas là, sa voix se perdant dans la panique. Je le relâche légèrement, mais mes yeux ne quittent pas son visage.
-Tu sais où je peux le trouver, n’est-ce pas ? Je m’approche encore, réduisant la distance entre nous. Dis-lui que j’ai une offre qui va très certainement l’intéresser. »
Il hésite, ses yeux cherchant désespérément une issue, mais je peux voir la lueur de la peur dans son regard. Je ne suis pas là pour jouer, et il le sait. Je lâche un léger sourire, un rictus qui pourrait faire frémir n’importe quel homme.
-Va, maintenant. Dis-lui que sa prochaine grande opportunité l’attend ici, dans cette ruine. »
Je le relâche complètement, le laissant respirer, et il s’éloigne, presque en courant, disparaissant dans l’obscurité du cirque. Je reste là, seule avec mes pensées, le frisson de l’excitation parcourant mon être. J’ai un plan, et cette fois, je ne laisserai pas la mort m’arrêter.
Je tourne sur moi-même, observant les lieux. C’est bien plus qu’un cirque en faillite ; c’est un champ de possibilités.
Un bruit de pas me fait tourner la tête. Un homme s’approche, son allure dégage une certaine autorité. Il est grand, un peu voûté, avec des cheveux gras qui tombent en désordre autour de son visage émacié. Ses vêtements, bien que soignés, portent les marques du temps : un veston usé aux coudes et un pantalon trop large qui flotte au-dessus de ses chaussures fatiguées. Son regard, perçant et un peu triste, semble scruter les ruines du cirque avec un mélange de nostalgie et de résignation.
-Qui êtes-vous ? » Demande-t-il d’une voix rauque, un sourcil arqué sur son front plissé.
-Je me nomme Eliza. Réponds-je, ma voix claire dans le silence pesant. Je suis ici pour discuter de votre cirque. »
Il me fixe un instant, surpris, puis esquisse un sourire amer.
-Vous êtes la première personne à s’intéresser à ce tas de débris depuis des mois. Qu’est-ce qui vous fait croire que ce cirque a encore de la valeur ? »
Je m’approche un peu plus, déterminée.
-Parce qu’il a besoin de quelqu’un comme moi. J’ai une vision, une chance de redonner vie à cet endroit. »
Il soupire, secouant la tête.
-Vous ne comprenez pas. Les temps ont changé. Les gens ont peur, ils fuient la mort, et ici, elle est omniprésente. »
Je plisse les yeux, sentant une connexion étrange se tisser entre nous.
-Peut-être que la peur peut être tournée en spectacle. Les gens aiment le mystère, l’étrange. »
Son expression se transforme alors, un sourire radieux illuminant son visage marqué par le temps.
-Que diriez-vous d’un verre de canne à sucre pour discuter de tout cela ? » Me propose-t-il.
Je hoche la tête, intriguée, et il me fait signe de le suivre vers une petite table en bois, rustique mais accueillante. Je m’assois sur la chaise en face de lui, tandis qu’il verse un liquide doré dans deux verres. Le doux parfum de la canne à sucre emplit l’air, éveillant mes sens.
-Vous êtes ambitieuse, jeune-demoiselle, je le reconnais. Dit-il en levant son verre avec un éclat d’enthousiasme. Mais l’argent, c’est ce dont vous avez besoin pour redresser ce cirque. Vous avez un plan, mais avez-vous les moyens de le financer ? »
Souriante, je sors lentement la mallette de ma veste. Je la pose sur la table entre nous, son poids résonnant comme une promesse. Je déverrouille les serrures, un cliquetis qui semble briser le silence. J’ouvre la mallette, la tournant pour qu’il puisse voir ce qu’elle contient.
Ses yeux s’écarquillent, et un éclat d’excitation illumine son visage en découvrant les liasses de billets verts.
-Dix mille francs… Murmure-t-il, sa voix trahissant une joie palpable. Pour une ruine comme celle-ci, vous êtes en train de faire l’affaire du siècle ! »
-Je ne plaisante pas. Dis-je, ma voix ferme. Je veux racheter le Cirque des Étoiles. Et avec les restes de cet argent, je pourrais remettre sur pied les spectacles, attirer à nouveau le public, et même engager de nouveaux artistes. Puis, je termine par un sourire polie, je suis prêt à mettre trois milles francs pour l’acquérir, là, tout de suite. »
Il scrute les billets, pesant mon offre qui semble inestimable pour quelqu’un comme-lui. Son esprit visiblement en ébullition, et son sourire s’élargit.
-Vous pensez que cela suffira ? Un cirque en faillite, avec une réputation ternie par des meurtres ? »
-C’est précisément pour cela que je veux le racheter. Rétorquai-je. Pour transformer cette réputation. J’attirerai l’attention du public, et avec cela, la curiosité. Les gens sont fascinés par le nouveau. »
Après un moment de silence, il hoche la tête, le sourire toujours accroché à ses lèvres.
-Très bien, Eliza. Si vous êtes sérieuse, je suis prêt à conclure l’affaire. »
Je tends la main, et il serre la mienne avec une force inattendue. Nous signons les documents de rachat, et je me retrouve avec le titre de propriété en main. Un sentiment de triomphe m’envahit, et je vois dans ses yeux une lueur d’excitation : il pense réellement avoir fait l’affaire du siècle.
L’homme, visiblement ravi d’avoir conclu ce qu’il considère comme une opportunité en or, me fait un signe de tête enthousiaste avant de disparaître dans l’obscurité du cirque et loin de lui.
Je reste là, observant les ruines qui m’entourent. Le chapiteau, autrefois vibrant de couleurs et de rires, est maintenant un mémorial de ce qui fut. Je me tourne vers Mortimer (que j’ai gardé sous mon bras jusqu’à présent) et le remet dans ma main pour tout lui montrer, il semble apprécier le moment.
-Ça va demander du travail. » Dis-je en soupirant, mes yeux scrutant l’état pitoyable de l’endroit.
Il hoche la tête, un sourire ironique sur son visage de bois qui, pourtant, reste sinistre et figé.
-Oui, et beaucoup de magie pour transformer tout ça. » Oh, comme il a raison.
Je me tenais au milieu des ruines du Cirque des Étoiles, une mallette pleine d’argent à mes pieds et mon fidèle compagnon Mortimer à mes côtés. Je savais qu’il était temps d’agir, de donner vie à ce lieu qui avait autrefois été le théâtre de tant de rires et de merveilles. Je levai ma canne, mon regard déterminé fixé sur l’horizon dévasté du cirque.
D’un coup sec, je frappai le sol de ma canne. À cet instant, un éclat de lumière verte jaillit de l’extrémité de l’objet, illuminant l’obscurité qui enveloppait les lieux. La lumière se répandit comme une onde, parcourant l’espace autour de moi, s’infiltrant dans les objets abandonnés qui m’entouraient. Les vieux sièges en bois, les ballons dégonflés, même le carrousel décrépi, tout semblait vibrer sous l’effet de cette énergie nouvelle. Tout se reconstruit, s’anime, se remet en place. Les ballons s’élèves du sol, le carrousel reprend sa course avec une musique en décrépitude, et le bois des sièges semble changé. Tout s’anime autour de moi, les attractions sinistre et lugubre reprenne vie avec une musique à faire frissonner la peau, les lumières grésilles, éclairant la scène.
Et je me tiens au milieu de tout ce cirque, savourant l’instant comme si l’atmosphère m’insufflait d’une vie nouvelle.
Que le spectacle commence !
Sur un chemin de colline, un conducteur avançait prudemment, ses roues crissant sur le gravier. La nuit était tombée, et l’obscurité enveloppait tout. Soudain, il aperçut une lueur au loin, une illumination étonnante qui semblait émerger des ruines du Cirque des Étoiles. Intrigué, il ralentit, ses yeux rivés sur cette lumière scintillante qui dansait à l’horizon comme un phare dans la nuit.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » Murmura-t-il pour lui-même, son cœur battant d’une curiosité mêlée d’un léger frisson. Il se souvenait des histoires racontées par les anciens en ville : des murmures sur un cirque hanté, sur des artistes perdus et des spectacles maudits. Mais ce qu’il voyait là était tout autre, une promesse de vie là où tout semblait mort.
Il poursuivit son chemin, se dirigeant vers l’éclat. À mesure qu’il s’approchait, les détails du cirque redevenaient visibles. Les couleurs vibrantes du chapiteau, la musique flottante, et les rires lointains semblaient l’appeler. C’était comme si le cirque avait retrouvé son âme, une âme qu’il avait perdue depuis longtemps.
Légèrement apeuré par les lumières vertes et inquiet, il repartie en vitesse, comme si le diable lui-même était à ses trousses.
Dans les villages, les nouvelles circulaient rapidement. Les habitants, intrigués par cette renaissance soudaine, commencèrent à murmurer. Les rumeurs parlaient d’un nouveau propriétaire, d’une femme mystérieuse qui aurait racheté le cirque pour le réinventer.
Quelques jours plus tard, en ville, un journal local titrait en gros caractères :
Le Journal de Paris
Rédaction de la Presse Française
N°1.
Édition du 20 Novembre 1815
Correspondant spécial : J. Carpenter
Nouveau propriétaire au Cirque des Étoiles : bienvenue au Nightmares Circus !
Paris, 20 Novembre 1815 — Dans une tournure d’événements des plus inattendues, le célèbre Cirque des Étoiles, jadis fleuron des spectacles parisiens, renaît de ses cendres sous la direction d’une mystérieuse nouvelle propriétaire. Eliza, une femme entourée d’un voile de mystère, a acquis le cirque en faillite pour la somme incroyable de 10 000 francs.
Ce cirque, qui avait été le théâtre de tragédies récentes, a souffert d’une série de meurtres d’artistes ayant engendré la méfiance parmi le public. Pourtant, Eliza semble résolue à transformer cette sinistre réputation en un spectacle captivant. Dans une interview exclusive, elle s’est exprimée avec assurance : “La peur peut être tournée en spectacle. Les gens sont fascinés par le mystère et l’étrange. Je compte attirer l’attention du public avec des performances qui défient la mort elle-même.”
Dans le cadre de cette transformation, Eliza a choisi de poster une annonce de recrutement pour des talents particuliers tels que des acrobates, des prestidigitateurs et des artistes de rue. Toutefois, ces candidats devront répondre à des critères très spécifiques qui, nous le déplorons, ne peuvent être détaillés ici tant ils sont étranges, voire dérangeants, pour les lecteurs de ce journal.
Les rumeurs circulent déjà à propos de numéros inédits mêlant magie, acrobaties audacieuses et spectacle de marionnette sinistre si la sienne « Mortimer » ainsi-nommée, en est la preuve. Des témoins affirment avoir aperçu des lumières vertes scintillantes émanant des ruines du cirque, ainsi que des sons de musique festive, évoquant la gloire d’antan.
Cependant, des voix s’élèvent pour exprimer des inquiétudes quant aux dangers potentiels associés à cette renaissance. Les enquêteurs, toujours à la recherche du « tueur d’artistes », s’interrogent sur le risque que le retour d’un cirque où la mort a déjà fait des ravages n’attire d’autres tragédies. “Nous ne pouvons pas ignorer le passé,” a déclaré un détective en service. “Il est impératif de rester vigilant.”
Malgré ces préoccupations, pour de nombreux Parisiens, l’idée d’un nouveau cirque, même teintée de mystère, suscite une excitation palpable. Les habitants commencent à chuchoter, partageant des histoires sur la légendaire Eliza et ses promesses de spectacles fascinants.
Nous nous engageons à vous tenir informés des développements dans cette affaire palpitante. Restez à l’écoute pour plus de nouvelles sur le Nightmares Circus, qui pourrait bien redonner vie à la magie du spectacle à Paris.