Nightmares Circus

Chapitre 1 : Prologue

2849 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/05/2026 14:06

« L’amour est une folie réciproque, et qui ne dure que le temps d’un regard. » — Paul Valéry

 

La lumière crue de la lucarne filtrait à peine dans ma cellule capitonnée, un voile blafard sur le blanc immaculé de ma robe de patiente. Mes doigts osseux, d'une pâleur presque translucide, traçaient des motifs imaginaires sur le tissu rugueux de mes genoux. 1890. Dix-huit cent quatre-vingt-dix. Un chiffre qui sonnait comme une sentence, ou peut-être comme la date de ma propre fin. Assise sur la mince couchette, le dos droit malgré la fatigue qui rongeait mes os, je laissais mon regard errer sur les murs nus, cherchant une ancre dans ce vide assourdissant.

 

Mes cheveux, ce rouge vif qu'ils avaient tant décrié comme étant la marque d'une passion débridée ou d'une âme incendiaire, tombaient en un carré volumineux autour de mon visage. Ils étaient une provocation, même ici, dans cette camisole symbolique. Mes yeux verts, souvent qualifiés de pétillants, devaient refléter à présent une sorte de lassitude, ou peut-être cette froideur qu'ils m'attribuaient si volontiers. Mon teint pâle, presque translucide, donnait l'impression que le sang s'était retiré, lassé de lutter.

 

J'écoutais le silence, un silence lourd, uniquement brisé par le battement irrégulier de mon propre cœur. Et dans ce silence, résonnaient les échos de tout ce qu'on avait dit de moi. Chaque mot, chaque phrase, comme des coups de marteau sur le métal de mon être.

 

Une femme-démon, voilà ce que j'étais pour les uns. Inhumaine, disaient-ils, incapable de ressentir la moindre once de compassion. Mes traits délicats, mon nez fin, ma taille élancée, tout ce qui aurait pu être vu comme une grâce était devenu, sous leur plume, la preuve d'une beauté vénéneuse, d'une perfidie innée. Et puis, la volte-face absurde, l'autre versant de leur invention : la victime innocente d'un assassin en peine, manipulée, brisée, une pauvre âme égarée.

 

Comment pouvais-je être ces deux extrêmes à la fois ? Une créature infernale et une martyre immaculée ? Mon apparence éthérée, cette allure que certains qualifiaient de « distinguée », était également une source d’accusations. Si j'étais si élégante, si décemment vêtue – avant d’endosser ce linceul de coton – c'était forcément que j'avais dépouillé une riche femme morte, m'appropriant ses atours pour masquer ma vilenie. On disait que je n'avais pas l'apparence d'une femme modeste, ce qui, dans leur esprit tordu, suffisait à me condamner. J'étais fourbe et perfide. Manipulatrice, bien sûr. Encore perfide, comme si un seul adjectif ne suffisait pas à cerner l'étendue de ma duplicité.

 

Comment une seule femme pouvait-elle incarner toutes ces contradictions ? Être à la fois la dévoreuse d'âmes et l'agneau sacrificiel ? La voleuse de linceuls et la dame de la haute société ? Chaque phrase, chaque mot écrit à mon sujet était une pierre lancée, et j'étais un kaléidoscope brisé reflétant chaque fragment de vérité et de mensonge, chaque peur qu'ils projetaient sur moi.

 

Ils ne voulaient pas Eliza, la femme. Ils voulaient la célèbre meurtrière. L'objet de curiosité, la bête de foire derrière les barreaux de leur imagination. Oh, comme ils me fixaient, ces visages voilés de jugement, les médecins, les infirmières, leurs yeux avides, cherchant à percer le mystère de ma prétendue noirceur. Je sentais leurs regards peser sur moi, docteur, comme une chape de plomb.

 

La première fois, j'ai été surprise. On parle des actrices, de beaux chanteurs, de poètes maudits… Mais qu'y a-t-il à célébrer dans un meurtre ? Quelle odeur, quelle couleur, quelle mélodie peut-on trouver dans un acte aussi définitif ? La célébrité de l'horreur, voilà leur spectacle.

« Meurtrière ». Un terme fort, lourd, quand on l'épingle à votre nom comme un papillon rare, voué à la dissection. Il a eu une odeur, ce mot, une odeur musquée et suffocante, comme celle d'une fleur morte oubliée dans un vase, ses pétales virant au brun, son parfum devenu un reliquat doux-amer. C'est un terme brutal, oui. Mais si je n'ai que cela comme choix, si le monde ne me laisse que cette étiquette, je préfère être une meurtrière qu'un meurtrier. Il y a une certaine dignité, même dans la damnation, quand on en choisit la forme. Et puis, au moins, cela est féminin, et eux ne peuvent pas me l'enlever.

Assis dans le train qui le menait au pénitencier de Kingston, en cette année 1890, le Dr Jordan laissa choir la lettre sur ses genoux. Le froissement du papier rompit à peine le rythme monocorde des roues sur les rails. Vêtu d'une chemise blanche impeccable sous sa jaquette marron, les cheveux bruns gominés en arrière, il ferma un instant ses yeux bleus, essayant de faire taire l'écho des mots d'Eliza.

« La lumière crue... ma cellule capitonnée... le blanc immaculé de ma robe de patiente... »

Chaque phrase de la missive avait agi comme un coup de canif, fendant l'image préconçue qu'il s'était forgée. Les articles, les rumeurs, les caricatures... Tout cela s'effaçait face à cette voix intérieure, si lucide, si amère. Il avait beau être un jeune praticien en psychologie, formé aux méthodes les plus rationnelles de son époque, il ne pouvait ignorer la force vibrante qui émanait de ces feuillets.

 

Il la voyait, ou du moins l'imaginait, à travers ses mots. Cette femme dont les cheveux d'un rouge vif tombaient en un carré volumineux, comme une bannière de défi. Il se souvenait des descriptions de ses yeux verts, pétillants disaient les uns, accusateurs pour d'autres. Cette pâleur presque translucide qui, loin de l'effrayer, éveillait chez lui une curiosité presque artistique. Son nez fin, ses traits délicats, sa taille élancée, ses mains osseuses… Les journaux en avaient fait la preuve de sa duplicité, de sa nature vénéneuse. Pour lui, ce n'était qu'une description physique, certes frappante, mais qui ne disait rien de l'âme.

 

« Comment une seule femme pouvait-elle incarner toutes ces contradictions ? » La question d'Eliza résonnait en lui. Diablesse et martyre, séductrice et victime. Son esprit logique s'insurgeait contre cette polarisation absurde. Il était censé démêler la vérité, diagnostiquer, classer. Mais Eliza refusait toute classification. Elle était un kaléidoscope brisé, comme elle le disait elle-même, reflétant non pas sa propre vérité, mais les peurs et les fantasmes de la société.

 

Le Dr Jordan ramassa la lettre, ses doigts glissant sur le papier avec une prudence inattendue. L'odeur musquée qu'elle évoquait à propos du mot « meurtrière » semblait presque planer dans l'air confiné du compartiment. Une meurtrière… Il songea à l'absurdité de cette célébrité macabre. Quelle part de ce qu'elle disait était pure bravade, et quelle part une vérité brûlante, déformée par le prisme de sa propre tragédie ?

 

Il allait la rencontrer bientôt. Non pas la bête de foire, ni la proie innocente que les foules s'imaginaient, mais Eliza. Et le Dr Jordan savait que la femme qu'il trouverait, celle aux cheveux rouges flamboyants et aux yeux verts perçants, serait bien plus complexe et bien plus fascinante que toutes les légendes qu'on avait tissées autour d'elle. La question n'était plus de savoir qui elle était pour le monde, mais qui elle était pour elle-même. Et c'était cette énigme qu'il allait tenter de percer, au-delà des murs capitonnés et des jugements hâtifs.

-

 

La porte de la cellule de l’établissement pénitencier de Kingston, s’ouvre dans un grincement sec alors que Mr. Jordan entre après avoir descendue du carrosse, il est finalement présenté au guichet, avant d’être amené sous escorte par un policier en uniforme règlementaires bleus à boutons dorées et matraque à la ceinture, il entre et montant un grand escalier, est conduit au détour d'un couloir, devant la porte d’une cellule.

-Si j’étais vous je ferai attention, elle a tués plusieurs personnes de sang-froid. » Prévint-t-il en détachant son trousseau de clés et ouvrant la grille, laissant entrer un faisceau de lumière dans l’obscurité relative de la pièce.

 

J'entrai, le cœur battant d'une anticipation professionnelle plutôt que de peur. L'air était froid, lourd, imprégné d'une odeur indéfinissable de pierre et d'enfermement. La cellule était spartiate : quatre murs de pierre grise, une petite fenêtre grillagée trop haute pour qu'on puisse voir l'extérieur, et un matelas mince posé à même le sol. C'est sur ce même matelas que je la trouvai.

 

Elle était là, en robe de lin blanche grisés par la salissure de sa cellule capitonnée, assise, dos appuyé contre le mur, les genoux ramenés vers sa poitrine, mais avec une étrange dignité. Elle ne leva pas les yeux immédiatement. Son immobilité était frappante, presque surnaturelle. Pas de regards fuyants, pas de tremblements nerveux, juste une quiétude déconcertante qui contredisait le portrait de la bête sanguinaire qu'on m'avait brossé. J'avais vu des criminels, des fous, des désespérés, mais rarement une telle présence dans l'absence de mouvement.

 

Je m'approchai calmement. Le policier, après un dernier coup d'œil de mise en garde, referma la porte derrière moi avec un bruit sourd et final, me laissant seul avec elle. Il n'y avait qu'une seule chaise dans la pièce, une simple chaise de bois, que je tirai et plaçai face à elle, à une distance respectueuse, séparé par l'imaginaire barrière d'une table inexistante, mais aussi par son propre mur de silence.

 

Je m'assis, mes mains posées sur mes genoux, l'observant. C'est alors qu'elle leva les yeux. Mon souffle s'arrêta un instant. Les légendes, parfois, peinent à rendre justice à la réalité. Ses cheveux étaient d’un rouge vif, une couleur si intense qu'elle semblait presque irréelle dans la pénombre de la cellule, coiffés en une coupe carrée volumineuse qui encadrait parfaitement son visage, accentuant son allure audacieuse. Mais c’étaient ses yeux qui me retinrent prisonnier. Des yeux verts pétillants, d'une clarté déconcertante, qui contrastaient vivement avec son teint pâle et translucide. Ils lui conféraient une aura à la fois mystique et captivante, une intelligence perçante qui semblait tout observer et tout analyser. Son nez fin s’harmonisait parfaitement avec ses traits délicats. Elle était grande et mince, avec une taille élancée, et ses mains osseuses, délicates, semblaient capables de précision comme de destruction. Il n'y avait rien de la folie déchaînée que j'attendais dans son regard, mais une profondeur insondable.

 

-Bonjour, Mademoiselle Eliza. Commençai-je, ma voix aussi calme et posée que possible, cherchant à instaurer un climat de confiance, ou du moins de neutralité. Je suis le Docteur Jordan. Je suis venu de New York pour vous rencontrer. »

 

Elle ne répondit pas immédiatement. Ses yeux ne cillèrent pas, son expression ne changea pas. Puis, lentement, avec une dignité étrange qui ne s'accordait pas à l'environnement, elle pencha la tête sur le côté, un geste qui aurait pu être curieux ou interrogateur, mais qui, venant d'elle, semblait plutôt être une évaluation méticuleuse.

 

-C'est vous, le médecin américain qu'ils ont envoyé pour évaluer ma psyché ? » Sa voix était douce, claire, un léger accent britannique à peine perceptible, trahissant un niveau d'éducation bien au-delà de ce que son statut actuel aurait pu laisser supposer. Il n'y avait aucune colère, aucune peur, aucune folie dans son ton, juste une curiosité froide et une lucidité troublante.

-C'est exact. Répondis-je, maintenue mon regard. C'est ma tâche. Puis, poussé par une impulsion que je n'aurais pas dû suivre, je la testai. Avez-vous peur de moi, Mademoiselle Eliza ? »

Un léger rictus, à peine esquissé, effleura ses lèvres fines. Ce n'était pas un sourire de joie, ni de dédain, mais quelque chose d'autre, de plus ancien, de plus primordial. Son regard vert se fit plus intense, comme les yeux d'un prédateur qui vient d'évaluer sa proie.

-Docteur Jordan. Dit-elle, sa voix toujours aussi douce, mais cette fois avec une pointe d'acier cachée. La question n'est pas de savoir si j'ai peur de vous. La vraie question est de savoir si vous, vous devriez avoir peur de moi. »

 

Le silence retomba, plus lourd qu'avant. Et dans ce silence, je savais que j'avais trouvé la femme que j'étais venu chercher. Plus fascinante, plus dangereuse, plus énigmatique que tout ce que j'avais pu imaginer.

 

Je décidai de ne pas poursuivre sur cette voie. Je m'étais engagé trop loin, trop vite. Il fallait une approche plus subtile.

-J'ai quelque chose pour vous, Mademoiselle Eliza. » Dis-je, rompant le silence tendu. Je m'inclinai légèrement pour ouvrir ma mallette posée à mes pieds. À l'intérieur, parmi mes instruments de diagnostic, reposait un objet que j'avais soigneusement choisi. Je le sortis et le lui tendis. C'était une marionnette simple, vieille, en bois et en tissu, avec un sourire peint. Elle la regarda, ses yeux verts brillant avec une intensité nouvelle.

-Qu'est-ce que c'est ? » Demandai-je, ma voix redevenue neutre.

 

Ses doigts osseux et délicats se tendirent lentement pour prendre la marionnette. La façon dont elle la tenait, avec une curiosité presque enfantine, était en décalage complet avec l'aura de danger qu'elle dégageait.

-C'est une marionnette. » Répondit-elle, sa voix toujours aussi claire, l'accent britannique flottant dans l'air confiné de la pièce.

-Et à quoi cela vous fait-il penser, Eliza ? »

Ses yeux, d'un vert si pur qu'ils semblaient presque irréels sur son teint pâle et translucide, se fixèrent sur la petite figure de bois. Un tressaillement traversa son visage fin, si bref que j'eus du mal à le saisir. Puis, une image, fragmentée et violente, déferla dans mon esprit, comme si elle avait été projetée par le sien : une boîte sombre et étroite, l'odeur de terre, une sensation d'étouffement, et au-dessus, dans une lumière irréelle, cette même marionnette, et un hurlement, le sien, sans son.

 

Elle revint à elle, son regard vif et perçant légèrement voilé.

-Je vous demande pardon, monsieur, mais je ne vous comprends pas. » La formule était polie, presque trop, mais je percevais la détresse dissimulée, la volonté farouche de ne pas se laisser submerger.

-Je crois que si, Eliza. » Répondis-je doucement, maintenant mon regard, tentant de percer la carapace qu'elle venait d'ériger.

 

Ses yeux firent un tour rapide de la pièce, évitant les miens, avant de se poser à nouveau sur moi.

-Êtes-vous un prêcheur ? » Demanda-t-elle, une pointe de scepticisme dans le ton. Sa coupe carrée, d'un rouge si vif, semblait vibrer dans l'air.

-Non, je suis un médecin. Répondis-je, un sourire léger sur les lèvres. Je viens vous écouter, Eliza. »

Elle détourna légèrement le regard, ses traits délicats se durcissant un instant.

-Adressez-vous plutôt aux journalistes ; dit-elle d'une voix plus sèche. Ils ont de bien meilleures versions de l'histoire que moi. » Elle fit un petit geste de la main, comme pour balayer l'idée.

-J'aimerais vraiment vous aider, Eliza. Insistai-je, ma voix empreinte d'une sincérité que j'espérais palpable. Mon intérêt est purement scientifique. Rien de ce que vous direz ici ne franchira ses murs, je vous en fais la promesse. »

Je la regardai droit dans les yeux, cherchant à établir un lien, aussi ténu soit-il.

 

Elle ne répondit pas tout de suite. Ses mains osseuses et fines manipulèrent la marionnette. Son pouce caressa la tête en bois. Puis, d'un mouvement lent et délibéré, elle fit pivoter la tête de la marionnette, comme si elle était une personne à part entière, la faisant regarder vers moi, puis la fessant acquiescé, dans une danse silencieuse. C'était un geste étrange, presque théâtral, mais je compris. Elle avait accepté. Pour l'instant.

Un léger soupir m'échappa, un mélange de soulagement et d'excitation. Je me levai de ma chaise.

-Je vous dis à demain, alors, Eliza. »

Elle ne leva pas les yeux, son regard toujours fixé sur la marionnette qu'elle tenait, l'air perdu dans ses pensées. Mais je savais qu'elle m'avait entendu. Je me retirai, le silence de la cellule s'épaississant derrière moi. L'énigme Eliza venait juste de commencer à se dévoiler. Et je savais que ce ne serait pas facile.

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