Expériences narratives : Ne pas nourrir l’auteur après minuit

Chapitre 11 : Le Gras, c'est la Vie (mais c'est loin)

9905 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/05/2026 05:22

Histoire écrite pour répondre au Défi Nocteller de Anne Sophie O Neill : Le héros et sa quête



Le Gras, c'est la Vie (mais c'est loin)



Un immense merci à ma fille, dont l’imagination débordante (et probablement un petit creux au moment de la discussion) est à l’origine de ce concept de Saucisson Infini. C'est grâce à elle que j'ai réalisé qu'en fantasy, le danger ne vient pas toujours des dragons cracheurs de feu, mais parfois d'une densité charcutière défiant les lois de la physique.

Note pour plus tard : ne jamais partir en quête avec un estomac vide et un bâton magique d'occasion.




L’air de la taverne du « Poney qui Tousse » possédait cette texture particulière, une sorte de brouillard tiède où l’effluve de bière éventée luttait courageusement contre l’odeur de bottes crottées et le parfum persistant des espoirs déçus. La lumière, filtrée par des vitres si encrassées qu'elles semblaient faites de parchemin gras, peinait à éclairer les tables balafrées de coups de couteaux. Attablé devant un pichet vide dont il tentait d'extraire une ultime goutte, Gontran « Brise-Enclume » offrait un spectacle de déchéance tranquille. Sa musculature de guerrier, autrefois célébrée dans les ballades, entamait désormais une migration traîtresse vers une bedaine des plus confortables qui menaçait de faire sauter le bouton en cuir de son pourpoint. À ses côtés, sa fille Althéa luttait avec une robe étoilée d'un bleu nuit délavé, un vêtement manifestement taillé pour une sorcière d’une envergure bien supérieure. Elle ressemblait à un enfant caché dans une tente de cirque. Elle serrait son bâton en bois d’if, noueux et un peu tordu. Elle évitait soigneusement de croiser le regard des autres clients, masquant mal une fâcheuse tendance : sous l’effet du stress, ses projectiles magiques avaient la fâcheuse habitude de se muer en confettis biodégradables, ce qui rendait ses duels singulièrement festifs, mais peu mortels.

« Regarde-moi ça, Althéa, » grommela Gontran en secouant sa bourse qui ne produisit qu'un silence de mort. « On est à sec. Plus une pièce pour une pierre à aiguiser. Si ça continue, je vais finir par devoir trancher mon jambon avec mon bouclier. »

Althéa leva les yeux au ciel, réajustant d'un coup de poignet une manche qui lui tombait constamment sur les doigts.

« Père, si tu cessais de parier nos dernières économies sur des combats de hamsters géants dans les bas-fonds, nous n’en serions pas là. Et puis, la magie demande de la concentration et des composants coûteux, pas de la mendicité ! »

Leur dispute fut interrompue par une émanation soudaine de vieux parchemin moisi et de cave humide qui parvint à surpasser l’odeur de friture ambiante. Un vieillard encapuchonné, dont la barbe était si longue qu'elle ramassait les miettes sur son passage, s'invita à leur table. D’un geste que lui voulait solennel, il étala un parchemin saturé de taches de graisse rance.

« Braves gens… » murmura-t-il d'une voix caverneuse, ponctuée d'un sifflement de sinus bouchés. « Je cherche des âmes vaillantes pour la quête la plus noble, la plus grasse, la plus charnue de cet âge. La récupération du Saucisson Infini de Borogov le Glouton. »

Gontran se redressa d'un bond, faisant gémir le banc de chêne sous son poids. Son œil s'alluma d'une flamme nouvelle, une lueur de pure convoitise gastronomique.

« Le Saucisson Infini ? Celui qui repousse à chaque tranche ? »

« Lui-même, » confirma le vieil homme en abaissant son capuchon, révélant un visage ridé. « Il repose au sommet du Mont Graillon, au cœur des Terres des Vapeurs d'Ail. Ramenez-le-moi, et la bourse d'or qui vous attend sera aussi généreuse que l'objet de votre quête. »



Le lendemain, l’épopée débuta sous des auspices... bruyants. À l’orée de la Plaine des Vaches Explosives, où l'herbe semblait étrangement rase, Gontran tentait de maintenir sa dignité. Son armure complète, héritage de sa gloire passée, grinçait de manière alarmante à chaque inspiration, produisant un son de vieille porte de grange mal huilée. Son épée « La Fendeuse » était si massive que le guerrier dut s’adonner à une séance d'étirements lombaires peu flatteuse, ponctuée de « Oh » et de « Ah », avant de pouvoir seulement envisager de la dégainer. Althéa, de son côté, feuilletait nerveusement son grimoire dont les pages étaient cornées et tachées de confiture.

« Voyons… « Boule de feu » ? Non, l'indice d'humidité est trop bas, ça va fumer. « Invisibilité mineure » ? Inutile, la notice dit que ça ne marche que pour les pieds… Ah ! « Localisation d'aliments » ! Voilà qui est prometteur pour notre survie. »

« Pas besoin de boussole magique, ma fille ! » tonna Gontran en bombant le torse, ce qui fit sauter un rivet de son plastron. « Mon instinct de prédateur capte déjà le fumet lointain du porc salé. En avant vers la gloire ! Et le casse-croûte ! »

Leur enthousiasme fut toutefois mis à rude épreuve alors qu'ils s'engageaient sur un sentier escarpé, bordé de ronces qui semblaient vouloir les retenir par les chevilles. Un craquement sec jaillit des fourrés. Gontran dégaina son acier avec un rugissement, mais le cri de guerre se mua instantanément en un petit gémissement aigu. Un nerf venait de se bloquer brutalement dans son épaule droite. C’est alors que surgit la menace. Ce n'était pas un dragon, ni un ogre, mais une horde de Lapins-Garous. Loin de l'imagerie habituelle des bêtes sanguinaires à la fourrure souillée de sang, ceux-ci arboraient des pectoraux saillants, des cuisses d'acier et des bandeaux de fitness en éponge aux couleurs néon. Le chef, un colosse de deux mètres aux oreilles frémissantes et au regard plein de jugement moral, pointa une patte griffue vers le guerrier.

« Halte là ! » tonna le rongeur d'une voix de baryton. « Vous transportez des produits d'origine animale ? On sent l'odeur du cuir de tes bottes d'ici, humain ! C'est un crime contre l'équilibre de la forêt ! »

Gontran, interdit, baissa les yeux vers ses pieds, gêné.

« C'est du cuir de dragonneau synthétique, je te jure ! C'est de l'imitation ! » bafouilla-t-il.

« Menteur ! Je sens le tanin organique ! » hurla le lapin en entamant une danse de combat aérobic particulièrement intimidante, faite de fentes latérales et de moulinets de pattes.

Voulant désamorcer le conflit avant que le lapin ne commence ses étirements de combat, Althéa tenta le tout pour le tout. Elle entama un moulinet complexe avec son bâton, récitant une incantation censée apporter la paix. Elle visait un sort de « Communication avec les Animaux », mais la panique et la sueur sur ses mains firent dévier son flux magique. Un éclair vert pomme jaillit du bâton et frappa de plein fouet son père. En un battement de cils, la barbe grise de Gontran se métamorphosa en un buisson de persil frais et touffu, tandis que sa lourde épée, symbole de sa puissance, devenait une courgette géante, flasque, brillante et d’un vert douteux.

« Althéa… » soupira Gontran en contemplant son arme potagère qui pliait sous son propre poids. « Je ne peux pas conquérir le monde avec une cucurbitacée !

« Attends ! » s'écria-t-elle, les yeux écarquillés. « Regarde, au moins ils ne nous attaquent plus… ils ont l'air... inspirés ! »

En effet, séduits par ce buffet bio et local improvisé sur le menton du guerrier, les lapins-garous se jetèrent sur lui avec une ferveur gourmande, oubliant tout principe d'aérobic. C’est ainsi que la quête commença véritablement. Par une fuite éperdue à travers les collines, Gontran hurlant de terreur tandis qu’une dizaine de rongeurs bodybuildés, les yeux révulsés par la faim, tentaient de lui brouter le visage à pleines dents.


§§§


Après avoir semé les Lapins-Garous, au prix d'une bonne moitié de la barbe-persil de Gontran et de trois fentes de pantalon mémorables qui offraient désormais une aération involontaire à son fessier, le duo déboucha sur un paysage de désolation culinaire. Devant eux s’étendait le Marais de la Mélancolie Gastronomique. C’était une nappe infinie de boue grisâtre et bouillonnante, ponctuée de touffes de roseaux flasques qui ressemblaient à des poireaux trop cuits. L’air y était lourd, saturé d’une humidité poisseuse qui exhalait des relents de chou-fleur oublié sur le feu et de vaisselle sale. Une brume stagnante, de la couleur d'une sauce béchamel ratée, flottait à quelques centimètres de la surface, étouffant le moindre son.

« On ne peut pas contourner ? » demanda Althéa d'une voix éteinte, en tentant de nettoyer son bâton couvert de bave de rongeur avec un pan de sa robe déjà maculée.

« Impossible, » trancha Gontran.

Le guerrier présentait un aspect singulier. Sa barbe, broutée inégalement, lui donnait l'air d'un jardinier ayant eu un accident de tondeuse, et il brandissait sa courgette géante avec la solennité d'un roi déchu.

« Le raccourci vers le Mont Graillon passe par là. Et puis, regarde le bon côté. Au moins, ma barbe sent bon la garniture de dimanche midi. »

Ils s'engagèrent prudemment sur un ponton de bois vermoulu, dont les planches, disjointes et couvertes d'une mousse gluante, semblaient avoir été assemblées par un castor en pleine crise existentielle. À chaque pas, le bois émettait un craquement lugubre, une plainte sourde qui semblait dire :

« Pourquoi marcher ? Tout cela finira en poussière... »

Soudain, une bulle de gaz géante éclata à la surface de la boue dans un plop sonore, libérant un nuage de vapeurs mauves qui s'enroula autour d'eux. Althéa sentit immédiatement ses épaules s'affaisser. Son bâton lui parut peser une tonne, et l'idée même de faire de la magie lui sembla d'une futilité révoltante.

« Père... je crois que ce gaz... nous rend... très tristes. »

Gontran, d'ordinaire si prompt à la bravade, s'assit lourdement sur le ponton, manquant de basculer dans la vase. Les larmes aux yeux, il fixa sa courgette avec une tendresse tragique.

« C'est vrai. À quoi bon chercher un Saucisson Infini ? On va juste le manger, et puis après, on aura soif. C'est le cycle sans fin de la souffrance intestinale. Et regarde cette arme... je suis un guerrier de légitimité potagère. Ma mère aurait eu honte de moi. »

« Ne dis pas ça, » renifla Althéa en s'essuyant le nez avec sa manche trop longue, déjà trempée de larmes. « Ta mère aimait beaucoup les gratins. C'est un bel hommage, au fond. »

C’est dans cet état de détresse émotionnelle absolue qu'ils virent émerger de la brume le Gardien du Pont. Ce n'était pas le troll massif et rugissant auquel on pourrait s'attendre. Celui-ci était svelte, portait un col roulé noir en laine de mouton dépressif et arborait une mèche rebelle qui lui barrait un visage empreint d'une lassitude infinie. Sous son bras, il serrait un recueil de poésie minimaliste intitulé « Vide et Vinaigrette ».

« Pour passer, » soupira le Troll d'une voix monocorde, « vous devez répondre à une énigme qui n'a pas de réponse. Car, voyez-vous, la réponse est déjà contenue dans le vide abyssal de l'être. »

Gontran leva les yeux vers le monstre, une larme solitaire traçant un chemin propre à travers la poussière de sa joue.

« L'énigme ? Vas-y, lance-la. De toute façon, la vie est une tartine de boue et on finit tous par tomber du côté du beurre. »

Le Troll ferma son livre avec une lenteur calculée.

« Qu'est-ce qui est plus long qu'une vie de regret, mais plus court qu'un soupir de néant ? »

Althéa, dont le cerveau embrumé par les vapeurs mauves tournait à l'envers, crut entendre une commande de restaurant lointaine. Dans un sursaut de survie, elle tenta de lancer un sort de « Clarté d'Esprit » pour dissiper la mélancolie. Mais ses doigts, gourds et emmêlés dans ses manches immenses, esquissèrent une gestuelle brouillonne. Au lieu de la lumière salvatrice, elle projeta par erreur une « Réminiscence de l'Oignon ». Une onde de choc olfactive se propagea instantanément. Une odeur si puissante, si âcre, si viscéralement émouvante de friture de foire et d'oignons rissolés envahit le ponton. C’était le parfum de la nostalgie pure, celui des lendemains de fête et des banquets oubliés. Le Troll, frappé de plein fouet par ce souvenir olfactif d'un oignon frit dévoré en l'an 402 lors d'une kermesse de village, s'effondra sur ses genoux. Ses mains lâchèrent son livre pour cacher ses yeux dont jaillissaient des torrents de larmes convulsives.

« C'est... c'est trop beau ! » hurla le monstre dans un sanglot déchirant. « Passez ! Allez-vous-en avant que je ne me dissolve dans ma propre nostalgie ! C'est trop d'émotions pour un seul col roulé ! »

Ils profitèrent de la crise existentielle du gardien pour traverser en courant. Gontran trébuchait sur son armure qui, entre le persil et la boue, faisait désormais un bruit de ferraille malmenée. Une fois sur la terre ferme, alors que l'air redevenait sec et neutre, le sortilège se dissipa d'un coup.

« On a réussi ! » s'exclama Althéa, retrouvant ses couleurs.

« Ouais, » grogna Gontran en jetant un regard suspicieux à sa courgette qui commençait à ramollir sérieusement sous la chaleur. « Mais si la prochaine étape implique encore des légumes, je démissionne. »

Il s'arrêta brusquement. Devant eux, la silhouette massive du Mont Graillon se découpait contre un ciel chargé de nuages gras. Une fumée épaisse, lourde de senteurs de graillons et d'épices fortes, montait en spirales vers le sommet.

« C'est quoi ce bruit de tambour ? » demanda Althéa en fronçant les sourcils.

Un roulement sourd et rythmé émanait des hauteurs. La quête du Saucisson Infini venait de passer à la vitesse supérieure, et l'odeur de la défaite commençait déjà à se mélanger, de manière inquiétante, à celle de l'ail grillé.



Au pied du Mont Graillon, la nature semblait avoir abandonné toute prétention géologique classique. Ici, l'herbe laissait place à une roche étrangement spongieuse, d'un jaune pâle et parsemée de trous, qui exhalait une odeur de fermentation lactée. Les voyageurs venaient de pénétrer dans les contreforts de la région des Alpages Affinés. C’est là qu'ils tombèrent sur le « Poste de Garde de la Croûte ». Loin d’être une forteresse de pierre, l’édifice consistait en une série de meules de fromage géantes, hautes comme des maisons, empilées avec précision. Derrière ces remparts circulaires et suintants se terraient les Gnomes de Gruyère. Ces petites créatures possédaient une peau tannée par l’ombre des caves et des yeux fixes, dilatés, habitués à scruter la pousse des moisissures nobles dans l'obscurité. Ils étaient armés de cure-dents géants en bois de chêne poli et de lance-pierres complexes chargés de billes de melon parfaitement calibrées, une munition aussi collante que redoutable.

« Halte ! » glapit le Chef Gnome, dont la barbe blanche ressemblait à de la mousse de chèvre. « Personne ne monte vers le Saucisson Infini sans avoir payé le tribut de la Présentation ! »

Gontran, dont les articulations de l'armure commençaient à se gripper à cause de la condensation graisseuse de la montagne, perdit patience.

« Écoutez, les nabots, j’ai déjà une barbe en persil, une armure qui chante comme une chorale de portes rouillées et une arme qui peut servir de base à une ratatouille. Poussez-vous avant que je ne perde mon sang-froid ! »

Dans un élan qu'il voulait héroïque, Gontran tenta de pointer sa courgette de guerre vers le chef gnome. Hélas, sous l’effet de la chaleur ambiante et de l’humidité du marais, le légume avait atteint un stade de maturité critique. Au lieu de menacer, la courgette se désintégra lamentablement, s'écrasant au sol dans un bruit de succion humide. Splotch. Le silence qui suivit fut plus pesant qu'un kouign-amann de la veille oublié au fond d'un sac. Les gnomes fixèrent la purée verdâtre avec une horreur indicible. Prenant cet étalage de purée de courgette comme une insulte personnelle à l'étiquette et à l'art de la table, les gnomes poussèrent un cri de guerre aigu.

« POUR LE CRU ! POUR LE PASTEURISÉ ! » hurlèrent-ils en chargeant, tout en déclamant des noms de spécialités fromagères oubliées.

« Althéa ! Fais quelque chose ! » hurla Gontran en tentant désespérément de parer des billes de melon avec son bouclier.

Chaque impact laissait une trace orange et sucrée sur son métal.

« Je cherche ! Je cherche ! » répondit la magicienne.

Elle feuilletait son grimoire avec une telle frénésie qu'elle s'entailla le doigt avec le bord d'une page saturée de magie.

« "Invoquer un nuage de farine" ? Non, ça va faire des grumeaux ! "Transformation du fer en guimauve" ? Trop risqué pour ton armure, tu finirais par coller au décor ! Ah ! Voilà : "Explosion de Saveurs" ! »

C’était un sort de niveau 4, une incantation normalement réservée aux archimages-cuisiniers lors des finales de concours intergalactiques de gastronomie. Althéa canalisa toute son énergie nerveuse, ferma les yeux si fort qu'elle en vit des galaxies de croûtons, et hurla les mots de pouvoir. Un sifflement strident, rappelant celui d'une cocotte-minute sous pression, déchira l'air. Au lieu d'une déflagration de feu, une onde de choc invisible se propagea, transportant une chaleur aromatique intense. Soudain, tout ce qui se trouvait dans un rayon de vingt mètres fut assaisonné de manière agressive et instantanée. Les Gnomes de Gruyère s'arrêtèrent net, les bras en l'air. Ils n'étaient pas blessés, mais ils étaient désormais recouverts de la tête aux pieds d'une fine couche de cumin moulu, de paprika fumé et d'une pointe de fleur de sel de Guérande. Gontran, de son côté, n'était plus un simple guerrier au chômage. Il sentait désormais le romarin et l'ail des ours à plein nez, une odeur si robuste qu'elle aurait pu réveiller un régiment. Le chef des gnomes passa une langue pensive sur son propre bras saupoudré. Il s'arrêta, ferma les yeux pour savourer, réfléchit aux équilibres gustatifs, puis hocha lentement la tête.

« Un tel équilibre entre le sodium et l'épice... C'est... c'est une reddition culinaire acceptable. Passez, étrangers. Le mélange est audacieux. »

Il rangea son cure-dent géant et ajouta d'un ton plus sombre :

« Mais sachez que le Gardien du Saucisson, là-haut, ne se laisse pas attendrir par un simple mélange d'herbes de Provence. Lui, il aime le piquant. Le vrai. »

Gontran ramassa ce qui restait de son honneur (et un morceau de sa courgette qui n'avait pas encore muté en compost pour la route) et entama l'ascension des marches de pierre grasse menant au sommet. L'air se faisait plus rare, chargé de vapeurs d'ail si denses qu'elles faisaient pleurer les yeux.

« Beau travail, Althéa, » souffla-t-il, essoufflé par l'effort et l'odeur de paprika qui lui saturait les sinus.

« Merci, Père. Mais je commence à croire que cette quête va nous coûter plus cher en dignité qu'elle ne nous rapportera en or. On va finir dans un livre de recettes, pas dans les livres d'histoire. »

Alors qu'ils disparaissaient dans les brumes jaunâtres du Mont Graillon, un cri lointain et caverneux retentit au sommet. Ce n'était pas le cri d'une bête sauvage, mais un grondement profond, ressemblant étrangement au bruit d'un estomac titanesque qui gargouille. Ainsi s'éloignaient, silhouettes incertaines dans la brume, le guerrier au visage de verdure et la magicienne aux effluves d'épices, s'enfonçant d'un pas lourd vers un destin qui sentait déjà le poivre et la charcuterie fine.



§§§



L'ascension du Mont Graillon ne ressemblait en rien aux récits épiques des bardes, où des héros cheveux au vent escaladent des parois de granit sous un ciel azur. Ici, la roche laissait place à une pente visqueuse, recouverte d'une mousse spongieuse et jaunâtre qui rappelait étrangement la mie d'un pain rassis ayant séjourné trop longtemps dans une cave humide. Chaque pas provoquait un bruit de succion décourageant, comme si la montagne tentait de gober les bottes des voyageurs. Gontran, dont la barbe en persil commençait à flétrir et à jaunir sous l'effet de l'altitude, soufflait. Son armure, désormais uniformément saupoudrée de paprika et de romarin, grinçait de manière plus rythmée à cause de la boue grasse qui s'était logée dans les jointures. Le son qui en résultait, un mélange de couinement métallique et de glougloutement, ressemblait à une marche funèbre composée pour un jambonneau en détresse.

« Althéa... s'il te reste un sort... pour les poumons... ou pour les genoux... je suis preneur, » parvint à articuler le guerrier en s'appuyant sur son bouclier couvert de traces de melon.

« Économise ton souffle, Père, » répondit Althéa en rajustant son chapeau qui penchait dangereusement. « On entre dans la Zone des Brumes de Vinaigrette. Si on ouvre trop la bouche, on va finir par avoir l'estomac qui brûle avant même d'avoir posé l'œil sur le Saucisson. »

Le brouillard, d'un jaune ocre et translucide, devint soudainement acide. Il ne se contentait pas d'obscurcir la vue. Il piquait les yeux avec la ferveur d'une échalote hachée menu et donnait une envie irrépressible de manger une salade de tomates. Ils avançaient à tâtons, Gontran utilisant son bouclier pour fendre les nappes de vapeur d'acide acétique qui stagnaient sur le sentier. Soudain, au détour d'un éperon rocheux qui sentait le vieux croûton, une silhouette massive barra le chemin. Ce n'était pas un Sphinx classique avec un corps de lion majestueux et une tête de femme énigmatique. La créature qui leur faisait face était une aberration bureaucratique. Le Sphinx de la Date Limite. Il possédait le corps trapu et les pattes arquées d'un énorme bouledogue léthargique, mais son cou supportait une tête de fonctionnaire fatigué, au teint de parchemin, portant des bésicles en écaille sur le bout d'un nez rougeaud. La créature était assise derrière un petit pupitre de pierre d'où pendaient des formulaires de réclamation jaunis.

« Halte, voyageurs, » soupira la créature d'une voix monocorde qui sentait le café froid. « Pour franchir ce col, vous devez répondre à la question fatidique... sous peine d'un retrait immédiat de vos points de vie. »

Gontran serra ce qui restait de sa courgette, qui n'était plus qu'un trognon humide et fibreux ressemblant à une éponge de mer.

« Encore une énigme ? Althéa, prépare tes étincelles. Si celui-là nous parle encore du vide de l'être ou de la dualité du boudin, je l'assomme avec mon gantelet ! »

Le Sphinx ajusta ses lunettes lentement, sortit un tampon encreur d'une poche de son pelage et l'écrasa sur un buvard.

« Voici la question : Si un Saucisson Infini est tranché dans une forêt où personne ne l'entend tomber, est-ce qu'il est toujours considéré comme une promotion "deux pour le prix d'un" ? »

Althéa fronça les sourcils, ses doigts pianotant nerveusement sur son bâton d'if. C'était un piège logique de haut niveau, le genre de paradoxe métaphysique capable de faire imploser le cerveau d'un paladin ou de faire bégayer un comptable de l'enfer.

« Techniquement, » commença Althéa d'un ton professoral, « le concept d'Infini annule toute notion de promotion ! La valeur marchande d'une ressource illimitée tend inévitablement vers zéro dans un marché fermé, car l'offre sature instantanément la demande ! C'est de la thermodynamique économique de base ! »

Gontran, lui, ne s'embarrassait pas de telles subtilités.

« N'importe quoi ! Un saucisson, c'est un saucisson ! Si personne ne l'entend tomber, c'est surtout qu'on peut tout manger en cachette sans avoir à partager avec les voisins ou à payer la taxe sur les gras saturés ! »

Le Sphinx resta figé, le tampon en l'air, une goutte de bave perlant au coin de ses babines de bouledogue. Il semblait « bugger » visuellement, ses yeux roulant derrière ses bésicles. La réponse d'Althéa était trop mathématique, celle de Gontran trop... effroyablement pragmatique.

« Je... euh... » bafouilla le monstre, dont les oreilles de fonctionnaire se mirent à fumer légèrement. « Personne n'avait jamais mentionné le marché fermé... D'habitude, les gens répondent juste "gras", et je les laisse passer parce que j'ai faim... »

Profitant de la confusion mentale de la bête qui tentait de recalculer la balance commerciale du Saucisson, Althéa saisit fermement la main de son père.

« Vite ! Pendant qu'il recalcule la TVA et le taux d'amortissement des tranches ! »

Ils s'élancèrent sur le sentier escarpé, laissant derrière eux le Sphinx qui commençait à compter fiévreusement sur ses pattes de chien en murmurant des termes d'inventaire. Ils venaient de franchir le dernier palier. Devant eux, le ciel s'assombrit brusquement, prenant la couleur inquiétante d'une croûte de pain trop cuite, presque brûlée. Le sommet du Mont Graillon n'était plus qu'à quelques lieues. Le repaire de Borogov le Glouton se dessinait dans la brume, et un grondement sourd, tel un rot divin capable de déplacer les montagnes, fit trembler le sol sous leurs pieds. La charcuterie finale les attendait.



§§§



Passé le col du Sphinx, le sentier se rétrécit pour devenir une corniche glissante que Gontran baptisa immédiatement « le toboggan de l’angoisse ». À cette altitude, l’atmosphère changea radicalement. L’air était si saturé de particules de gras en suspension qu’une fine pellicule huileuse recouvrait chaque paroi, chaque caillou, et chaque centimètre de peau. L’armure de Gontran ne grinçait plus. Elle glissait désormais sur elle-même dans un silence inquiétant, rendant chaque pas aussi stable qu'une otarie tentant de faire des entrechats sur une patinoire. Soudain, des formes massives et flasques se détachèrent de la paroi rocheuse. Ce n’étaient pas des éboulements, mais des Golems de Saindoux. Hauts de trois mètres, ces colosses translucides à la texture de gelée rance tremblotaient à chaque mouvement. Ils barraient le passage en exhalant une odeur de friture froide et de lard périmé qui aurait découragé le plus affamé des ogres des montagnes.

« Althéa, recule ! » rugit Gontran en tentant de stabiliser son épée, qui lui glissait des mains. « Ces trucs-là, si on les frappe, la lame reste plantée dedans comme dans une motte de beurre. On va se retrouver désarmés et couverts de saindoux ! »

« Et si j’utilise un sort de feu, on va transformer cette corniche en friture géante et finir noyés dans une inondation d'huile bouillante ! » répliqua Althéa, les yeux écarquillés par l’horreur tactique de la situation.

Les golems avancèrent, leurs bras mous et visqueux ballant lamentablement contre leurs flancs huileux. Leur masse imposante ne laissait aucune place au doute. S’ils décidaient de s’asseoir sur le duo, ce serait la fin de l’aventure, version compression hydraulique dans un bac à graisse. Paniquée, Althéa feuilleta les pages les plus obscures et les plus tachées de son grimoire. Elle tomba par miracle sur une section intitulée « Sortilèges Ménagers pour Sorcières Débordées par le Chaos des Chaudrons ».

« Père, tiens-toi à quelque chose de solide ! Je vais tenter une "Dissolution Acide de Graisses Profondes" ! »

Elle pointa son bâton en bois d’if vers les golems. Une lumière jaune fluo, rappelant la couleur chimique d’un liquide vaisselle premier prix, jaillit de l'extrémité. Le sort frappa le premier golem en plein torse. Un sifflement strident s'éleva, semblable au bruit d'une goutte d'eau jetée dans une poêle brûlante. Mais, comme à son habitude, la magie d’Althéa décida d'opérer un détour créatif. Au lieu de dissoudre les monstres, le sort les rendit extrêmement détergents. Les golems commencèrent à mousser de manière frénétique. En quelques secondes, des bulles de savon géantes et irisées s’élevèrent dans les airs, emportant avec elles les odeurs de rance pour les remplacer par une effluve entêtante de citron synthétique.

« Althéa ! Je ne vois plus rien ! Il y a de la mousse partout ! » hurla Gontran, dont seule la pointe du casque dépassait d'un monticule de bulles. « Je ressemble à un nuage avec des bottes ! »

« C’est... c’est propre, au moins ! » parvint à répondre la magicienne, elle-même ensevelie sous une avalanche de mousse immaculée.

Le sol, déjà gras, devint instantanément plus glissant qu’une savonnette mouillée dans une baignoire. Les golems, déstabilisés par leur propre transformation savonneuse, perdirent l’équilibre. Ils s’effondrèrent dans un bruit de succion gargantuesque, se liquéfiant en une traînée de mousse glissante. Dans la panique, Gontran glissa sur une bulle particulièrement résistante, emportant Althéa dans sa chute. Par un miracle de la physique chaotique, ils ne tombèrent pas dans le ravin, mais se retrouvèrent à cheval sur le dos d’un golem devenu un tapis de mousse géant, dévalant la pente à une vitesse vertigineuse. Ils filèrent vers le sommet comme un bobsleigh hors de contrôle, dépassant les rochers et les obstacles en une fraction de seconde. Gontran, cramponné à son bouclier comme à une planche de surf, hurlait des noms d’oiseaux et des jurons de mercenaire, tandis qu’Althéa essayait désespérément de ne pas avaler de mousse au citron tout en maintenant son grimoire au sec.

« On gagne du temps ! » hurla la magicienne, ses cheveux transformés en une sculpture de bulles géante.

« On va s'écraser contre la porte du temple ! » répondit le guerrier en tentant de freiner avec sa botte, ce qui ne fit que créer un arc-en-ciel de savon derrière eux et augmenter leur accélération.

Le sommet du Mont Graillon approchait à une vitesse de chute libre. Le Temple de Borogov, une structure monumentale taillée dans des blocs de sel gemme qui brillaient sous la lune, se dessinait enfin à travers la brume de savon. Ils y arrivèrent comme deux boulets de canon moussants, s'écrasant dans un splat retentissant et impeccablement propre, pile devant l'entrée monumentale de la salle du trône. Le silence qui suivit fut seulement rompu par le bruit d'une dernière bulle de savon éclatant sur le nez de Gontran. Le Saucisson Infini n'était plus qu'à quelques mètres, et ils n'avaient jamais été aussi bien lavés de leur vie.



§§§



L'endroit ne ressemblait en rien à un temple sacré. C'était une cuisine de géant abandonnée où les proportions défiaient la raison. Des voûtes immenses, noircies par la suie de siècles de rôtissages intensifs, pendaient des jambons de la taille de pirogues, oscillant au gré des courants d'air chauds. L'air était une brume ambrée si saturée d'effluves de poivre noir, de clous de girofle et de piment que les parois semblaient transpirer une sauce brune et épaisse. Althéa, le nez fourré dans sa manche étoilée, luttait héroïquement contre une crise d'éternuements magiques. Elle sentait le picotement fatal monter. Elle savait que la moindre décharge de son nez pourrait transformer le trône de sel en un vulgaire tas de chapelure pour friture, et eux avec. Sur le trône ne siégeait pas un dieu, mais Borogov le Glouton. Ce n'était qu'une masse éthérée et mouvante, un esprit de la faim prenant la forme d'un nuage de vapeur rousse, dense et huileuse. Au centre de ce tumulte gazeux apparaissait une bouche immense aux lèvres luisantes, et deux bras potelés de bébé géant qui jonglaient distraitement avec des olives de la taille d'une tête d'enfant.

« Qui ose interrompre mon processus de salaison ? » tonna Borogov.

Sa voix était un gargouillement de marmite en furie qui fit vibrer la cage thoracique de Gontran.

« Et pourquoi... par tous les boyaux du monde... sentez-vous le citron frais et le persil ? »

Gontran se redressa tant bien que mal, les genoux grinçants. Il tenta de regagner une dignité que sa barbe en herbe aromatique et son armure dégoulinante de mousse lui refusaient catégoriquement. Il essuya une bulle de savon sur son nez d'un geste sec.

« C'est... c'est une nouvelle technique de camouflage de la guilde des rôdeurs ! Borogov ! Nous sommes venus chercher le Saucisson Infini ! Donne-le-nous, et on repart sans te frotter avec une brosse à récurer ! »

Borogov éclata d'un rire gras, un rire qui fit tinter les chapelets de saucisses suspendus aux colonnes de sel.

« Le Saucisson Infini n'est pas un objet qu'on dérobe, pauvres fous ! C'est une récompense ! Seuls ceux qui possèdent un estomac de fer et une volonté de saindoux peuvent le contempler sans défaillir ! »

Le monstre de vapeur projeta une onde de choc olfactive si puissante qu'elle aurait pu terrasser un régiment de végétariens. Dans un claquement de doigts graisseux, une table de banquet longue de plusieurs toises apparut entre eux. Elle gémissait sous le poids de plats cauchemardesques. Des choux farcis au plomb fondu, des tourtes à la lave bouillonnante et des boudins de l'oubli dont la couleur violette semblait absorber la lumière de la salle.

« Père, c'est une épreuve de résistance gastrique ! » chuchota Althéa, le visage blême sous sa capuche. « Si on mange ne serait-ce qu'une bouchée de ce boudin psychotropique, on perdra la notion du temps... on ne rentrera jamais ! »

Gontran observa la montagne de nourriture. Il sentait son estomac noué, non par la peur, mais par le défi. Il ajusta sa ceinture d'un cran.

« Laisse-moi faire, ma fille. C'est le moment pour lequel je me suis entraîné toute ma vie dans les tavernes les plus louches, les plus grasses et les plus insalubres du royaume. J'ai survécu à la potée au chou de ta tante Clotilde, rien ne peut m'arrêter. »

Le guerrier s'attaqua à une tourte avec une fureur que l'on ne voit habituellement que sur les champs de bataille. Il mastiquait avec un héroïsme désespéré, engloutissant des morceaux de pâte qui auraient dû lui perforer l'œsophage. Mais un obstacle de taille se dressait contre lui. Sa propre armure. Resserrée par le froid des cimes et saturée d'une mousse de savon qui commençait à durcir en une croûte calcaire, elle compressait son abdomen. À chaque bouchée, on entendait un rivet protester d'un ping strident. Le métal de son plastron se bombait sous la pression de son estomac héroïque, menaçant d'exploser et de cribler le temple de débris de fer blanc. Impressionné par la gloutonnerie suicidaire du guerrier, ou peut-être simplement écœuré par le spectacle de ce mélange de sauce brune et de mousse de savon qui coulait dans sa barbe de persil, Borogov fit un geste de la main. La table des supplices se volatilisa dans un nuage de vapeur d'ail. Au centre de la salle, un piédestal de marbre blanc, immaculé et dégoulinant de graisse dorée, émergea lentement du sol. Dessus, baignant dans une lumière divine et huileuse, reposait l'objet de tous les désirs. Le Saucisson Infini. Il était magnifique. Long d'une bonne coudée, parfaitement ficelé par des fils de soie pourpre, sa peau tendue et sombre promettait un équilibre parfait entre le gras, le maigre, la noisette et le poivre éternel. Une petite aura de vapeur parfumée s'en échappait, dansant comme un esprit protecteur.

« Le voilà... » murmura Gontran, les yeux larmoyants (probablement un mélange d'émotion brute et d'irritation due au poivre ambiant). « Althéa, prends-le ! Vite, avant que le nuage de vapeur ne change d'avis ! »

Althéa s'approcha, ses bottes crissant sur le sel accumulé au sol. Mais alors qu'elle tendait une main tremblante vers la relique, une petite plaque de texte ancien, gravée en caractères minuscules et presque illisibles au pied du piédestal, attira son attention. Ses yeux s'écarquillèrent de terreur alors qu'elle déchiffrait le texte sous les taches de moutarde séchée.

« Père... il y a une condition. Une toute petite condition écrite en bas de page... »

« On s'en fiche ! » hurla Gontran en luttant contre un dernier hoquet de tourte au plomb. « Saisis-le ! On lira la notice plus tard, quand on aura un estomac vide et un toit sur la tête ! »

Althéa ferma les yeux, retint son souffle et empoigna fermement la relique. À cet instant précis, un éclair rouge sang déchira la pénombre de la salle. Le rire de Borogov changea de ton, devenant strident, presque hystérique, et l'esprit commença à se dissiper en tourbillonnant. Ils l'avaient, oui. Mais sous les doigts d'Althéa, le Saucisson Infini sembla soudain peser le poids d'une enclume de forgeron. Ses bras fléchirent sous la charge. Le sol de sel commença à trembler, et une voix tonna dans leurs crânes, glaciale et implacable :

« CELUI QUI TIENT LE SAUCISSON EN DEVIENT LE GARDIEN... JUSQU'À CE QU'IL SOIT ENTIÈREMENT CONSOMMÉ ! »

Althéa regarda le saucisson. Elle regarda son père, qui venait de défaire son dernier rivet pour pouvoir respirer. Puis elle regarda la relique qui, par définition, repoussait à chaque tranche.

« Père... »

« Quoi encore ? »

« On vient d'accepter un emploi à durée indéterminée. Et on ne peut pas démissionner avant le dessert. »

Au loin, les tambours de la montagne reprirent, mais cette fois, ils sonnaient comme une cloche de fin de service. Le silence finit par s'installer sur un guerrier à bout de souffle et une magicienne portant le poids de l'éternité... ou au moins celui d'un très long apéritif. Althéa tenait le Saucisson Infini entre ses mains tremblantes. Mais alors qu'elle s'apprêtait à le glisser dans sa besace, la réalité physique reprit ses droits avec une violence inouïe. Althéa sentit ses articulations craquer et ses bras s'allonger brusquement de cinq centimètres sous l'effet d'un poids qui défiait toute logique.

« Père... je crois que j'ai compris la clause... » parvint-elle à couiner, les dents serrées et les trapèzes en feu.

Gontran, qui surveillait les alentours avec la vigilance d'un chien de garde ayant trop mangé, ne se retourna même pas.

« Quelle clause ? On a le trésor, on se tire ! Borogov commence à nous regarder comme si on était le plateau de fromage après un banquet de trois jours ! »

« La plaque... là-bas... » haleta Althéa. « Elle dit : "Le Saucisson est infini dans sa longueur, mais aussi dans sa densité temporelle". Ça veut dire que plus on s'éloigne de son point d'origine, plus il pèse le poids de tous les saucissons qui ont été, sont et seront mangés dans tout l'univers ! C'est un artefact à gravité séquentielle ! »

Gontran ne l'écoutait déjà plus. Voyant sa fille virer au bleu écarlate, il saisit l'autre extrémité de la relique pour l'aider. L'effet fut immédiat. Ses genoux s'entrechoquèrent dans un bruit de métal froissé et le sol de sel gemme sous ses bottes se fendilla. Derrière eux, au centre de sa cuisine monumentale, Borogov le Glouton ne semblait même pas s'offusquer du vol. Il s'était réinstallé sur son trône, reprenant sa forme de nuage de vapeur rousse, un sourire en coin fendant sa face vaporeuse. Il agita un bras potelé en signe d'adieu.

« Allez-y, » s'esclaffa le monstre. « Emportez-le. C'est le principe du service à emporter. Une fois la porte franchie, l'établissement ne rembourse pas les hernies discales ni les ruptures d'anévrisme ! »

Le duo entama sa descente. Mais là où la montée avait été une lutte contre la pente, la descente devint un combat contre l'inertie pure. Le Saucisson Infini ne se contentait pas d'être lourd. Il semblait avoir sa propre volonté gravitationnelle, cherchant à s'enfoncer vers le noyau de la planète à chaque pas. Gontran, les muscles bandés et le visage ruisselant de sueur (mélangée à des restes de mousse de savon), ressemblait à un titan condamné à porter une colonne de temple.

« Althéa ! Utilise un sort de lévitation ! » rugit le guerrier. « On dirait que je porte un pilier de cathédrale fourré à l'ail et aux herbes de Provence ! »

« Je... j'essaie ! » répliqua-t-elle en tentant d'esquisser un geste magique d'une main, tout en soutenant la relique de l'épaule. « Mais la magie glisse sur la peau grasse de la relique ! C'est comme essayer de magnétiser une savonnette ! »

Alors qu'ils atteignaient les premières marches du temple, une obscurité jaunâtre et poisseuse s'abattit sur le sentier. Ce n'était pas la nuit qui tombait, mais les Ombres de Moutarde. Ces créatures vaporeuses, d'un jaune piquant et translucide, hantaient les versants du Mont Graillon, attirées par l'odeur des graisses fortes. Elles flottaient autour d'eux, vibrant d'une énergie acide. Elles ne mordaient pas, elles ne griffaient pas. Elles « montaient au nez ».

« Atchoum ! » tonna Gontran.

Ses sinus venaient d'être agressés par une nappe de moutarde magique extra-forte. Le choc fut tel que son casque manqua de s'envoler. À chaque éternuement convulsif, le guerrier lâchait prise. Le Saucisson Infini manquait de peu d'écraser les pieds d'Althéa avant de percuter les dalles de pierre avec le son sourd et terrifiant d'un boulet de canon de marine.

« Père, ne lâche pas ! Si la relique touche le sol trop fort, elle va créer un séisme culinaire qui va raser la taverne en bas ! »

« Je ne peux pas... Atchoum ! Mes yeux pleurent comme si je pelais des oignons par régiments entiers ! On dirait que je combats un champ de raifort en colère ! »

Althéa, les yeux larmoyants et le nez écarlate, sentit une Ombre de Moutarde se glisser sous sa capuche. Dans un réflexe de survie, elle tenta de lancer un sort de « Vent Frais ». Mais avec le poids du saucisson qui lui sciait les bras, elle perdit l'équilibre et utilisa son bâton d'if comme un levier pour soutenir la relique. Le bois craqua de façon sinistre. Une étincelle violette, instable et surchargée de panique, jaillit de l'extrémité et frappa de plein fouet l'ombre vaporeuse. Dans un bruit de succion comique, l'Ombre de Moutarde se condensa, vira au blanc crème et s'écrasa au sol sous la forme d'une flaque de mayonnaise tiède et parfaitement inoffensive.

« Ça marche ! » s'écria Althéa, ragaillardie malgré la douleur. « On peut les stabiliser en les transformant en sauces plus douces ! »

« Moins de cuisine, plus de marche ! » râla Gontran en reprenant sa prise, les veines du cou saillantes. « Mon armure rend l'âme, je sens mes jambières qui s'écartent ! On a encore toute la montagne à descendre et on pue déjà le condiment de fin de banquet ! »

Le duo reprit sa progression, silhouette burlesque dans la brume jaune. Un guerrier assaisonné et une apprentie sorcière, portant à bout de bras un trésor qui pesait le poids de l'histoire, tout en pataugeant dans une mayonnaise magique de plus en plus profonde.



§§§



Alors qu’ils tentaient de négocier une corniche étroite surplombant un précipice d’où montaient d'épaisses volutes de vapeur de saindoux, le sol, déjà rendu traître par la couche de mayonnaise magique d'Althéa, rendit l'âme. Ce qui aurait dû être une retraite tactique et héroïque se mua instantanément en une glissade effrénée. Gontran, Althéa et le Saucisson Infini s'élancèrent sur la pente abrupte, utilisant le bouclier du guerrier comme une luge de fortune. Le métal frottait contre la roche avec un sifflement strident, tandis que des gerbes de sauce blanche et d'étincelles volaient sur leur passage.

« Accroche-toi au gras, ma fille ! » hurla Gontran, les cheveux fouettés par un vent qui sentait le roussi. « On va plus vite qu'une flèche d'elfe un soir de solde ! »

« Père ! » s'égosilla Althéa, dont la robe étoilée battait comme une voile en pleine tempête. « On fonce droit sur le Troupeau de Fromages Sauvages ! »

En bas de la pente, dans un vallon baigné par une lumière laiteuse, une dizaine de Meules de Cantal géantes broutaient paisiblement des lichens de thym sauvage. Ces créatures massives, à la croûte grise et crevassée, ne virent rien venir. Le choc fut assourdissant. Dans un fracas de croûte dure et de métal hurlant, la luge improvisée percuta de plein fouet le flanc d'un vieux fromage affiné. Gontran fut catapulté avec la grâce d'un boulet de canon dans un buisson de romarin, tandis qu'Althéa atterrissait, après un vol plané spectaculaire, la tête la première dans une meule particulièrement crémeuse. Le problème majeur, c'est que le Saucisson Infini, lancé par son inertie propre et sa masse délirante, n'avait pas ralenti d'un iota. Obéissant aux lois d'une physique magique de plus en plus capricieuse, il continuait sa course folle, creusant un sillon de trente centimètres de profondeur dans le sol rocheux, tel un soc de charrue forgé dans le cœur d'une étoile morte.

« Il... il s'enfonce ! » s'égosilla Althéa en s'extrayant avec difficulté de son nid de Cantal, des morceaux de fromage collés à son chapeau.

« Pas sur ma montre ! » grogna Gontran, émergeant de son buisson, une branche de romarin coincée dans la visière de son casque.

Il se jeta sur la relique et l'empoigna à deux mains avec l'énergie du désespoir. C'est à ce moment précis que la « Densité Temporelle » mentionnée par Borogov atteignit un nouveau palier critique. Le saucisson ne pesait plus le poids d'un pilier de cathédrale, mais celui d'un petit château fort avec ses douves, ses ponts-levis et sa garnison complète.

« Althéa... mes bras... » bafouilla Gontran, dont les muscles des épaules émettaient des bruits de cordage de navire en train de rompre. « Je crois qu'ils font désormais deux mètres de long... »

« C'est la distorsion spatiale ! » s'exclama la magicienne en observant les mains de son père qui semblaient s'étirer vers l'infini. « Le saucisson est devenu trop lourd pour cette dimension ! Si on continue, on va déchirer le continuum espace-viande et créer un trou noir aromatique ! »

Comme si la situation n'était pas assez désastreuse, un groupe de brigands malodorants surgit brusquement des rochers environnants. C’étaient des Exilés de la Béchamel, des parias bannis des cités gastronomiques pour avoir abusé du roux, et qui survivaient en détroussant les rares voyageurs de la montagne. Ils étaient vêtus de hardes blanchies par la farine et portaient des louches de combat au regard menaçant.

« Vos bourses ou vos... »

Le chef des brigands s'interrompit, les yeux écarquillés, en désignant le saucisson qui faisait plier les genoux de Gontran jusqu'à ce qu'ils touchent presque le menton du guerrier.

« Attendez, c’est quoi ce truc ? Une nouvelle arme de siège ? »

« C'est... han... le Saucisson Infini... hun... » parvint à articuler Gontran, dont le visage virait au pourpre. « Prenez-le si vous voulez, mais prévoyez une équipe de vingt porteurs et une hernie fiscale ! »

« Ne l’écoutez pas ! C'est une relique sacrée ! » intervint Althéa.

Dans un geste de pur désespoir, elle tenta de lancer un sort de « Légèreté » sur la relique. Mais son bâton, déjà fêlé par les épreuves précédentes, produisit un sifflement de vapeur cuivrée. La magie dévia. Au lieu d'alléger le saucisson, le sort se retourna avec une ironie cruelle contre les assaillants. Leurs vêtements de lin et de coton devinrent soudainement faits de plomb massif. En un instant, les six brigands se retrouvèrent cloués au sol par leur propre garde-robe, incapables de lever le moindre petit doigt, gisant sur le dos comme des tortues renversées. Gontran, profitant d'une poussée d'adrénaline pure (ou peut-être d'une crampe monumentale qui figeait ses muscles dans une posture de force), parvint à soulever la relique pour faire encore trois pas chancelants.

« On y est presque... » haleta-t-il, alors que la lisière sombre de la forêt des Trolls apparaissait enfin au loin, sous les brumes de la vallée. « On va être riches, Althéa. Riches et... très, très fatigués. »

Il fit un pas de plus, et le sol gémit sous son pied, laissant une empreinte de botte profonde de dix centimètres dans la roche vive. La descente vers la fortune continuait, un millimètre à la fois.



§§§



La porte du « Poney qui Tousse » explosa littéralement en un nuage de bois vermoulu et de gonds arrachés. Gontran, emporté par l'inertie de son fardeau et incapable de freiner sur le sol carrelé, venait de percuter le battant de plein fouet avec son épaule gauche. Le guerrier qui s'écrasa au milieu de la salle commune n'était plus que l'ombre du héros qu'il prétendait être. Son armure, autrefois clinquante, était recouverte d'un mille-feuille sédimentaire de graisse de saindoux, de croûtes de mousse détergente séchée et de confettis magiques multicolores. Sa barbe en persil, jadis vigoureuse, n'était plus qu'une salade flétrie, assaisonnée de poussière de route et de buée de moutarde. Derrière lui, Althéa ressemblait à une rescapée d'un naufrage mystique. Sa robe étoilée était en lambeaux, révélant des collants de laine grisâtres, et ses cheveux formaient une auréole sauvage autour de son visage livide. À deux, ils soutenaient l'extrémité du Saucisson Infini, dont le poids semblait désormais peser sur la structure même du bâtiment.

« Le voilà ! » hurla Gontran dans un râle qui tenait plus du gargouillement héroïque que du cri de guerre.

D'un ultime effort qui fit craquer ses vertèbres de manière audible, il projeta la relique sur la table du vieillard encapuchonné. Les pieds de la table, sculptés dans un chêne massif, s'enfoncèrent de dix centimètres dans le plancher crasseux dans un fracas de bois éclaté. Les clients, habitués pourtant aux bagarres les plus sordides, s'arrêtèrent net de boire. Un silence religieux s'installa, rompu seulement par le grésillement de l'objet qui vibrait d'une lueur rose pulsante et huileuse. Le vieillard ne cilla pas. Il s'approcha lentement, tirant de sa manche une loupe incrustée de cristaux de sel. Il inspecta la ficelle du saucisson avec une minutie qui fit monter la tension artérielle de Gontran à des niveaux dangereux. Il renifla la peau, lécha un doigt avec une moue de connaisseur, puis laissa échapper un soupir qui semblait porter toute la fatigue du monde.

« Ah... quel dommage. Quel terrible, quel abominable dommage. »

Gontran, les poings serrés sur ce qui restait de son plastron, sentit un tic nerveux agiter sa paupière.

« Quoi ? Quel dommage ? On a rapporté la relique ! On a survécu aux lapins-garous bodybuildés, à la mousse décapante et aux vapeurs de moutarde qui montent au cerveau ! C’est le Saucisson Infini de Borogov ! »

Le vieillard rangea sa loupe et pointa un doigt osseux vers une petite déchirure sur la peau du produit.

« Oui, techniquement, c'est lui. Mais voyez-vous... l'étiquette de traçabilité magique a été irrémédiablement endommagée pendant votre... petite glissade. Sans le sceau d'origine intact de Borogov, le lien métaphysique est rompu. Ce n'est plus qu'un "Saucisson Très Long". Il a perdu son infinité. C'est devenu... un produit périssable. »

Un silence de mort s'abattit sur la taverne. Althéa fixa la relique. Sous ses yeux, la lueur dorée et divine s'éteignait lentement, laissant place à une couleur marronnasse tout à fait banale et à une odeur de charcuterie de foire.

« En l'état, » poursuivit le vieil homme d'une voix dépourvue d'émotion, « je ne peux pas vous verser la bourse d'or. La charte des quêteurs agréés est formelle. Pas de sceau, pas de magot. Mais... par pure bonté d'âme, je vous offre gracieusement de régler votre prochaine tournée de bière pour saluer votre... effort. »

Gontran ne répondit pas. Il ne rugit pas de colère, il ne renversa pas la table. Il se laissa simplement tomber sur un banc qui gémit sous son poids graisseux mais finit par tenir bon. Althéa posa son bâton brisé contre le bord de la table, regardant ses mains couvertes de taches de graisse et de suie. Ils contemplèrent ensemble le saucisson. Une bête immense, certes, mais désespérément limitée dans le temps et l'espace.

« Bon, » finit par dire Gontran en sortant son petit couteau de poche, celui qui servait habituellement à curer ses ongles ou à couper du fromage bas de gamme. « On n'a pas d'or. On n'a plus de dignité. On sent la friture froide et le savon de Marseille... »

Il trancha une première rondelle, épaisse et généreuse.

« Mais on a au moins de quoi manger pour les six prochains mois. »

La première tranche était sublime. Elle avait ce goût fumé du Mont Graillon, une pointe de noisette sauvage et un léger arrière-goût de romarin qui rappelait leur chute dans les buissons. C’était le goût de la victoire amère, celle qui ne remplit pas les coffres mais qui cale l’estomac. Althéa, mâchant lentement une rondelle de charcuterie, regarda son père à travers ses cheveux en bataille.

« Dis-moi, Père... la prochaine fois qu'un mystérieux inconnu nous propose une quête, on pourrait choisir un truc plus léger ? Genre... récupérer une plume d'ange au sommet d'un nuage de coton ? »

Gontran l'observa, une lueur malicieuse revenant enfin dans son regard fatigué malgré les lambeaux de persil qui pendaient de son menton.

« Trop dangereux, ma fille. Les anges, ça ne se mange pas. Et on ne sait jamais quel genre de sauce ils utilisent là-haut. »

Alors que le soleil se couchait derrière les vitres encrassées du « Poney qui Tousse », le guerrier-persil et la magicienne aux confettis entamaient leur festin de la défaite. Entourés par les rires moqueurs des habitués et l'indifférence du vieillard, ils dévoraient leur butin morceau par morceau. Le Saucisson « Presque » Infini diminuait inexorablement, tranche après tranche, au rythme lent de leur honneur disparu, mais au moins, pour la première fois depuis des jours, ils n'avaient plus faim.



§§§



Trois jours s’étaient écoulés, et l’atmosphère du « Poney qui Tousse » était redevenue celle des jours ordinaires. Un mélange de silence pesant et de bruits de mastication. La carcasse de ce qui fut le Saucisson Infini trônait toujours au centre de la table, telle une relique profanée. Elle n'était plus qu'un quignon de peau ridée, grisâtre et flasque, entourée de quelques bouts de ficelle de soie pourpre qui pendaient comme les haillons d'une gloire déchue. Gontran fixait le vide, les bras croisés sur sa bedaine. Sa barbe avait enfin repris ses droits. Les poils de sanglier avaient remplacé le persil, bien que, sous la lumière crue des chandelles de suif, ils gardent une légère teinte verdâtre qui rappelait sa vie de buisson. À ses côtés, Althéa semblait perdue dans une méditation mélancolique. Elle agitait son bâton d’if, dont la fêlure centrale était désormais consolidée par un morceau de sparadrap magique, pour tenter de faire léviter les miettes de pain rassis. Les miettes s’élevaient de deux centimètres dans un spasme de poussière, puis retombaient lourdement.

« Tu sais, Althéa, » finit par soupirer le guerrier en se curant les dents avec la pointe de sa dague de combat, « on n'est peut-être pas riches... mais j'ai enfin arrêté d'avoir mal aux côtes. »

« C'est parce que ton armure a fini par fondre complètement sous l'effet de la sauce acide des brigands, Père, » répondit-elle sans lever les yeux de ses miettes. « Tu es actuellement habillé de cuir bouilli et de nostalgie. C’est beaucoup plus souple pour la respiration. »

Alors que le tavernier, un colosse au tablier maculé de taches historiques, s'approchait d'un pas lourd pour réclamer, pour la douzième fois, le paiement de la porte fracassée, une lueur de sagesse (ou était-ce juste le reflet de la graisse sur ses pupilles ?) traversa le regard de Gontran. Toute quête, aussi épique et parfumée soit-elle, finit inévitablement par se heurter à la dure réalité des petits caractères. On peut terrasser des golems de saindoux, braver des tempêtes de moutarde psychique et survivre à des bobsleighs de fromage, mais on ne gagne jamais contre une administration tatillonne et un destin qui possède un sens de l'ironie particulièrement aiguisé. La morale est aussi simple qu'une recette de pot-au-feu. Il vaut mieux une petite saucisse bien acquise qu'un saucisson infini qui vous brise le dos pour finir en hors-d'œuvre gratuit. Car à la fin de la journée, ce n'est pas la longueur de la relique qui compte, ni même son poids en or, mais le fait d'avoir encore ses deux pieds pour marcher et assez de salive pour raconter, avec un peu d'exagération, comment on a absolument tout raté. Gontran se leva, produisant un craquement d'os qui fit écho dans toute la taverne. Il ajusta sa ceinture d'un cran supplémentaire vers l'extérieur, un espace gagné grâce aux six derniers mois de victuailles ingérées en trois jours, et afficha un sourire de prédateur des bas-fonds.

« Allez, viens, ma fille. On ne va pas rester ici à attendre que la moisissure nous gagne. J'ai entendu dire par un marchand de poivre qu'il y aurait un Canard en Cristal au fond du Lac des Oignons Frits. On dit que ses plumes se transforment en diamants si on les trempe dans la friture chaude. »

Althéa rangea son bâton sous son bras et ferma les yeux, massant ses tempes avec lassitude.

« Père, non. Je t'en supplie. »

« Père, si ! » tonna Gontran en franchissant ce qu'il restait de l'entrée. « Et cette fois, je prends mon propre sel ! »


FIN


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