Expériences narratives : Ne pas nourrir l’auteur après minuit
Chapitre 1 : Les Dents de la Merguez (Végétale)
3851 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 06/05/2026 18:39
Histoire écrite en réponse au défi Nocteller de NyxEvermore : Deviens le psy de Gérard le requin végétarien
Les Dents de la Merguez (Végétale)
Gérard ne s'était pas réveillé un matin en se disant : « Tiens, et si je devenais une laitue de mer ? ». Non, c’est venu d'un trop-plein. Un trop-plein de culpabilité qui lui pesait sur l'estomac comme un lest de cargo, une sensation persistante de fer rouillé sur les gencives, ce goût métallique du sang qui ne le quittait plus, et, surtout, le visionnage d'un documentaire sur les méduses. Ces êtres éthérés qui flottent, indifférents aux lois de la chaîne alimentaire, et vivent 400 ans en ne se nourrissant que de photons et de mépris.
« Je suis un être de lumière », s’était-il murmuré dans un gargouillis de bulles, tout en rotant une écaille de thon réticente qui flottait encore, tel un reproche argenté, entre ses rangées de dents acérées.
Ce matin-là, l’océan n'était pas simplement de l'eau. C'était un liquide azur et translucide, une sorte de nectar californien filtré par le corail. Les rayons du soleil perçaient la surface en colonnes dorées, des cathédrales de lumière qui venaient mourir sur un sable d'une blancheur aveuglante. C'était le décor parfait pour une publicité de retraite spirituelle hors de prix. Gérard, sentant monter en lui une vague de bienveillance toxique, s'était posté devant un banc de sardines. Il battait des paupières avec une douceur qu'il pensait angélique, ignorant que son œil noir, de la taille d'une assiette, restait fixe et vide comme une bille de pétrole.
« Mesdames, messieurs les Clupéidés, j'ai une annonce ! » avait-il hurlé.
Sa voix, un grondement de moteur de chalutier, fit vibrer les arêtes des poissons alentour. Il s'efforçait de contracter ses lèvres charnues pour dissimuler sa mâchoire inférieure, ce râtelier de tronçonneuses superposées qui le trahissait à chaque mot.
« Je ne vous mangerai plus. Je suis désormais adepte du régime "No-Kill". Mon corps est un temple, et ce temple ne reçoit plus que ce qui possède des racines ou des feuilles. »
Le silence qui suivit fut organique, épais, seulement troublé par le crépitement lointain des crevettes-pistolets. Puis, un petit pouc se fit entendre. Une sardine venait de s'évanouir, flottant sur le dos, foudroyée par la terreur. Ce fut le signal. Dans un éclair d'argent, le banc entama une manœuvre de fuite si synchrone et si violente qu'ils créèrent un mini-tsunami local. Gérard fut secoué par le remous, une bulle solitaire s'échappant de ses ouïes. La rédemption était un chemin escarpé, surtout quand on pesait deux tonnes et qu'on avait le coefficient de sympathie d'un missile nucléaire à nageoires. Il mit le cap sur le Marché du Récif, l’épicentre de la « hype » sous-marine. Ici, les anémones néon pulsaient au rythme des courants et les poissons-perroquets se pavanaient en exhibant leurs écailles aux couleurs de pierres précieuses. C’est là que le bât blesse. Pour marquer le coup, Gérard avait déterré son plus beau chapeau de paille, un souvenir « emprunté » à un plaisancier l’été dernier. Le chapeau, coincé tant bien que mal entre deux fentes branchiales, oscillait de manière ridicule à chaque mouvement, lui donnant l'air d'un épouvantail des abysses en pleine crise d'identité. Il s'approcha de l'étal de Madame la Pieuvre, une commerçante respectée qui jonglait habituellement avec huit sacs de plancton à la fois.
« Un kilo d’algues à sushis, s'il vous plaît. Et ne me regardez pas avec cet air de proie, je suis en pleine déconstruction de mon identité de super-prédateur. »
La pieuvre se pétrifia. Gérard, grâce à sa vision latérale, put observer un phénomène fascinant. Ses trois cœurs s'arrêtèrent l'un après l'autre dans sa poitrine translucide. Ses pigments s'affolèrent, passant du rouge vif au blanc porcelaine en une fraction de seconde, la couleur de la mort imminente. Elle s'effondra doucement derrière ses caisses de corail, ses tentacules se nouant d'effroi. À quelques mètres, le crabe de la sécurité, un gaillard aux pinces massives, commença à se sectionner lui-même une patte, espérant sans doute que Gérard préférerait un membre amputé à un carnage complet.
« C’est incroyable, » grommela Gérard en s'éloignant, les nageoires tombantes.
Il tenait son sac d'algues gluantes entre les dents comme un chien rapporterait une branche sale.
« On essaie d'évoluer, de vibrer plus haut, et tout ce qu'on reçoit, c'est du racisme inter-espèces. »
Il finit par s'installer sur un banc de sable immaculé, loin du tumulte, là où l'eau est si calme qu'on entendrait un grain de sable tomber. L'ambiance était d'une sérénité absolue, si l'on ignorait le fait que chaque crevasse, chaque trou de rocher à la ronde, abritait des yeux terrifiés qui guettaient le moment où le monstre allait cesser de jouer à la dînette. Le premier contact fut un choc. Les algues n'avaient pas le goût de la liberté. Elles avaient le goût d'un vieux filet de nylon ayant macéré trois semaines dans du désinfectant pour piscine, le tout avec une consistance de sac poubelle élastique. Gérard mastiquait bruyamment, ses muscles massifs se contractant sous l'effort de broyer cette matière spongieuse qui refusait de mourir.
« C’est bon pour le karma, Gérard, » s'auto-hypnotisa-t-il, les yeux révulsés vers la surface, là où la lumière se brisait. « C’est bon pour tes chakras. Tu ne sens plus le sang, tu sens… la vase et le compost. C’est une amélioration. »
Soudain, un petit poisson-clown, sans doute trop jeune pour avoir appris la peur, s'arrêta à quelques centimètres de son museau. Il fixa ce colosse de deux tonnes qui mâchonnait de la verdure avec des larmes coulant (invisiblement) le long de ses branchies. Le petit poisson resta là un instant, perplexe, puis s'enfuit à toutes nageoires. Il avait compris une vérité universelle. Dans l'océan, un requin qui a faim est un danger, mais un requin qui mange de la salade est une anomalie psychiatrique.
Le lendemain, la faim ne se contentait plus de gronder. Elle avait entamé une véritable chorégraphie de la douleur. C’était un solo de claquettes endiablées sur les parois de son estomac, un tambourinement sourd qui remontait le long de sa colonne vertébrale pour exploser derrière ses ouïes. Une faim noire. Une faim qui avait la couleur des fosses abyssales. Gérard s'était bien essayé à brouter quelques filaments de lichen aqueux trouvés sur une carcasse de pneu, mais l’expérience n’avait fait qu’ajouter l’humiliation à l’inanition. Son corps de prédateur, une machine de deux tonnes de muscles et de cartilages conçue pour la poursuite balistique, semblait s’étioler. Ses nageoires pectorales pendaient lamentablement. Son regard, d’ordinaire si « être de lumière », commençait à loucher de fatigue, voyant des bancs de thons imaginaires danser la samba dans le vague des courants. C'est alors qu'il dérivait, tel un vieux ballon de baudruche dégonflé entre deux couches thermiques, qu'il aperçut l'Ombre. Elle flottait là-haut, découpée sur le plafond de cristal de la surface. Une silhouette oblongue, sombre, glissant avec une lenteur provocante. Vu d'en bas, c'était une promesse de protéines emballée sous vide. Gérard remonta de quelques brasses, le cœur battant à tout rompre, pour analyser l'intrus. Le spécimen était un surfeur de type « New Age ». Il portait une combinaison d'un vert olive douteux, tissée en fibres de bambou recyclées, une texture qui, sous l’eau, ressemblait étrangement à de la pulpe de coco pressée. Sur le ventre de sa planche, un autocollant géant, parfaitement lisible grâce à la limpidité de l’eau, proclamait fièrement :
« 100% VÉGÉ - SAVE THE PLANET ».
Gérard s'immobilisa, ses fentes branchiales battant à un rythme de métronome affolé. Une étincelle s’alluma dans son cerveau limbique. C’était le début de la grande négociation interne, le moment où la morale vacille face au besoin de croquer.
« Réfléchissons un instant, Gérard, » se murmura-t-il, les yeux injectés de sang fixés sur un mollet galbé qui pendait dans l'eau, battant le liquide avec une régularité de jambon bio. « Ce monsieur affirme sur ses réseaux sociaux, enfin, sur son autocollant, qu'il est 100% végétalien depuis cinq ans. Faisons le calcul... »
Il entama un cercle lent. Une spirale hypnotique, millimétrée. L'eau autour de lui semblait chauffer sous l'effet de sa réflexion intense.
« S'il ne mange que des plantes, de quoi est-il constitué, physiologiquement parlant ? Il est fait de tofu soyeux. De soja fermenté. De graines de chia réhydratées par la sueur de l'effort et de jus de kale pressé à froid. C’est un concentré de potager ambulant. Un jardin de curé avec un short de bain. »
Il se rapprocha encore, sentant l'odeur de la crème solaire biodégradable au parfum de papaye.
« Si je mange un steak de soja dans un restaurant branché, je reste un parangon de vertu. Donc, si ce monsieur est techniquement un steak de soja géant qui porte des lunettes de soleil et un chignon d'ananas… est-ce que le consommer ne reviendrait pas, techniquement, à prendre un supplément de fibres ? C’est de la nutrition thérapeutique ! »
C’était le génie de la faim. Cette capacité à tordre la logique jusqu’à ce qu’elle craque comme une arête de cabillaud. Gérard se visualisait déjà en avocat de la défense, plaidant sa propre cause devant le tribunal de sa conscience, sous le regard désapprobateur d’un jury de méduses translucides.
« C'est du recyclage de haut vol ! » s'enthousiasma-t-il, une bulle d'excitation s'échappant de ses commissures. « Il a passé des années à filtrer et concentrer les meilleurs nutriments du sol dans ses muscles. C'est comme une pilule de multi-vitamines géante, mais avec des cheveux longs et un accent de Santa Monica. Si je le croque, je ne mange pas un être vivant, je récolte le fruit mûr d'une longue chaîne de photosynthèse humaine ! »
Il stabilisa sa nageoire caudale. Ses muscles se tendirent comme des ressorts d'acier. Il était prêt à transformer sa masse en un projectile de rédemption alimentaire. Sa gueule commença à s'entrouvrir, révélant un gouffre tapissé de nacre et une odeur de désespoir métaphysique. Mais alors qu’il s’apprêtait à briser le miroir de la surface pour entamer sa « cure de légumes », il vit le surfeur, d’un geste négligent, jeter une peau de banane bio directement dans l'onde azurée. Gérard se figea net. Il resta là, en suspension, les dents à moins de trente centimètres de la dérive de la planche.
« Oh le porc ! » s'indigna-t-il, les yeux écarquillés par le choc. « Il pollue mon habitat ! Mon sanctuaire de paix ! Ma salle de yoga liquide ! »
Le surfeur continua sa glisse, ramant tranquillement vers le large, sans se douter qu'il venait d'être sauvé par un déchet organique. L'indignation morale de Gérard était plus forte que son acide gastrique. Pour l'instant. Il se laissa couler lentement vers le fond, la question tournant en boucle dans son esprit comme un hameçon rouillé. Manger un végétarien, est-ce que ça compte vraiment pour le quota des cinq fruits et légumes par jour ? Il avait besoin d'un expert. Quelqu'un qui puisse lui dire si son karma était en train de s'élever ou s'il était juste en train de devenir un psychopathe de la diététique. Il lui fallait un psy, ou au moins un homard qui avait fait des études.
Le cabinet du Docteur Globule nichait au creux d’une anfractuosité rocheuse, un sanctuaire de silence capitonné par les sédiments, loin du tumulte des courants de surface. L’endroit respirait la sérénité calculée. Les parois étaient tapissées d'anémones bioluminescentes aux teintes pastel. Elles pulsaient d'un mauve lavande et d'un bleu poudré, un rythme lent, presque hypnotique, conçu par le Docteur pour abaisser le rythme cardiaque des patients les plus nerveux (ou pour les endormir avant qu’ils ne le croquent par réflexe). Globule, un poisson-globe à la peau tachetée et au regard fixe, était une sommité locale. On racontait qu’il avait fait ses études à Vienne, même si les mauvaises langues prétendaient qu’il avait simplement passé trois mois coincé dans un carton de livres de Freud éjecté d’un paquebot. Il portait une paire de besicles sans branches, fixées par la seule force de sa volonté et un soupçon de mucus, et tenait entre ses nageoires un stylet de nacre dont il se servait pour tapoter nerveusement sa tablette. Gérard était allongé, autant qu'un grand requin blanc de six mètres puisse l'être sans transformer le mobilier en confettis, sur un lit de varech hydrophile. C’était une sorte de sofa végétal, moelleux et humide, qui épousait ses courbes massives avec une souplesse de mousse à mémoire de forme.
« Alors, Gérard, parlez-moi de ce surfeur, » commença le Dr Globule d'une voix feutrée.
Pour se donner une contenance, il se gonfla d'un tiers, flottant à la hauteur des yeux du squale pour ne pas paraître totalement insignifiant face à cette mâchoire qui pourrait engloutir son cabinet tout entier.
« Docteur, je suis une épave, » gémit Gérard.
Le son de sa voix fit vibrer les parois de la grotte, délogeant un petit crabe qui s'enfuit en courant.
« J'aspire à la pureté. Je rêve d'un monde où les petits poissons-nettoyeurs viendraient jouer dans mes ouïes sans rédiger leur testament au préalable. Mais quand j'ai vu ce type là-haut... je n'ai pas vu un humain. J'ai vu un brocoli géant à deux jambes qui me narguait. Est-ce que je suis un monstre, Docteur, ou est-ce que je suis juste un visionnaire culinaire qui voit enfin l'essence végétale derrière la chair ? »
Le psy prit une note grinçante sur sa tablette de calcaire, le bruit du stylet stridulant dans le silence feutré.
« Vous souffrez de ce que j'appelle le "Transfert de la Chlorophylle", » analysa Globule en ajustant ses besicles avec une nageoire pectorale. « Vous tentez de préserver votre ego de "gentil" tout en satisfaisant vos instincts archaïques. En transformant mentalement votre victime en ingrédient de salade, vous pratiquez une métaphore digestive pour ne pas avoir à affronter le sang sur vos dents. »
« Mais Docteur, il mange du quinoa ! » s'écria Gérard, une nageoire plaquée sur le flanc, là où il imaginait son cœur. « Je l'ai senti ! Je suis persuadé qu'une fois mastiqué, il a le goût subtil de la noisette grillée et de la résilience éco-responsable ! »
« Gérard, » soupira le psy, dont les piquants commençaient à se hérisser par pur réflexe de survie, « même si vous ingérez un sac de carottes bio, si vous le faites avec trois cents dents en dents de scie, cela reste une agression. Votre problème n'est pas le menu, c'est la pirouette intellectuelle. Soyons honnêtes. Vous détestez les algues, n'est-ce pas ? »
Gérard s'effondra littéralement sur son lit de varech. Une grosse bulle de tristesse, chargée de tout son désespoir de carnivore refoulé, s'échappa de ses ouïes et vint éclater mollement contre une anémone mauve au plafond.
« C'est infâme, Docteur ! Ça s'accroche entre les gencives, ça n'a aucun répondant sous la dent, et les tortues me lancent des regards condescendants quand je fais la queue au rayon frais ! Hier, j'ai tenté le tofu soyeux. Un banc de thons m'a juré sur la tête de Neptune que c'était l'avenir du récif. Ils m'ont menti, n'est-ce pas ? »
« Les thons sont des manipulateurs nés, Gérard. Ils voulaient juste que vous arrêtiez de les regarder avec de la vinaigrette dans les yeux. C'est de la survie, pas de la gastronomie. »
Gérard se redressa, une lueur de lucidité perçant enfin son regard embrumé par la faim.
« Donc, vous me confirmez que manger un végétarien ne fera pas de moi un meilleur légume ? »
« Absolument pas. Vous seriez juste un requin avec un très mauvais alibi et un transit intestinal encombré de fibres bambou. »
Gérard quitta le cabinet avec une résolution nouvelle, une sorte de paix intérieure née de l'acceptation de l'absurde. Il ne mangerait pas le surfeur. Il ne mangerait pas non plus les thons, par pur mépris pour leur fourberie marketing. Il allait ouvrir un food-truck de plancton fermenté. Ce serait immonde, une bouillie grisâtre qui sentirait l'œuf gâté et le désespoir, mais au moins, il pourrait se regarder dans le miroir du lagon sans y voir un hypocrite. En émergeant des profondeurs vers la lumière dorée de la fin de journée, il croisa un groupe de touristes sur un pédalo en plastique jaune criard. Le soleil faisait scintiller la surface comme des millions de diamants. L'un des vacanciers, un homme en bob rouge arborant un appareil photo autour du cou, hurla :
« Regardez ! Un requin ! Il remonte ! On dirait qu'il veut nous dire quelque chose, il a l'air paisible ! »
Gérard, l'esprit enfin en paix mais l'estomac hurlant une complainte déchirante, décida de mettre en pratique sa nouvelle bienveillance. Il s'approcha doucement et leur adressa son plus beau sourire de végétarien convaincu. Un sourire immense, total, une véritable exposition de joaillerie dentaire s'étalant sur un mètre vingt de large. Le résultat fut instantané. Un silence de mort tomba sur l'embarcation, suivi d'un cri strident. Les touristes ramèrent avec une telle frénésie, leurs jambes s'agitant comme des pistons en surchauffe, que le pédalo sembla littéralement déjauger. Ils battirent probablement le record du monde de vitesse sur eau plate avant de s'échouer dans un fracas de plastique contre le sable de la plage.
« Ah, » soupira Gérard en regardant les traînées d'écume blanche qui s'évaporaient au loin. « La route vers la sainteté est vraiment pavée de malentendus… et de beaucoup, beaucoup de faim. »
Il fit demi-tour, battant de la queue avec une dignité retrouvée, prêt à aller récolter sa première portion de plancton. L'âme était légère, le ventre était vide, mais pour la première fois, il se sentait parfaitement en accord avec ses chakras.
Le soir même, la lune s’était hissée avec une lenteur solennelle au-dessus de l'horizon, jetant une nappe d'argent froid et tranchant sur une mer d'huile. Sous la surface, le récif, d'ordinaire si bruyant, entre les cliquetis des crevettes et les commérages des poissons-perroquets, s'était muré dans un silence de cathédrale. C’était comme si chaque créature, de la plus petite anémone au plus gros mérou, retenait son souffle, de peur de croiser la trajectoire erratique du « nouveau » Gérard. C'est dans cette ambiance de fin du monde feutrée que le grand squale fut aperçu, flottant à la lisière d'une zone de baignade désertée. Il dérivait près d'une bouée de balisage dont le sommet émergeait comme une sentinelle inutile. Gérard ne chassait pas. Il n'activait pas ses capteurs électriques pour débusquer une proie. Il était simplement là, le corps massif et lourd, en suspension dans l'eau sombre. Il était occupé à mâcher avec une lenteur méthodique, presque religieuse, une bouée de sauvetage en plastique orange fluo, arrachée à un ponton par un courant de marée capricieux. Le bruit était atroce. Le plastique grinçait contre ses dents de deux tonnes, un son strident qui résonnait dans l'immensité liquide comme la plainte d'un vieux gréement se désagrégeant dans la tempête. Barnabé, un crabe de roche au tempérament de vieux philosophe stoïcien et à la carapace parsemée de balanes, passait par là. Il trottinait latéralement sur un rocher couvert de moules, s'arrêtant de temps à autre pour gratter un sédiment. En voyant le prédateur suprême ainsi réduit, il s'immobilisa, une pince levée vers les étoiles, observant la scène avec un mélange de pitié profonde et de perplexité absolue.
« C’est... c’est riche en fer, tu crois ? » demanda Gérard d'une voix sourde, une vibration basse qui fit trembler les pattes du crustacé.
Il ne lâchait pas son morceau de polyuréthane. Le plastique orange dépassait de sa commissure, mâchouillé, déformé, ressemblant à un chewing-gum géant et toxique. Ses yeux noirs, d'habitude si perçants et froids, semblaient chercher une réponse métaphysique dans les reflets de la lune qui perçaient la surface. Barnabé fit claquer ses pinces, un bruit sec, chirurgical, qui semblait souligner l'absurdité cosmique de la situation.
« Non, Gérard. C’est du pétrole, » répondit le crustacé d'un ton monocorde, sans émotion. « C’est du plastique pur, injecté à haute pression, avec un nappage de peinture anti-corrosion qui doit avoir un arrière-goût de plomb. »
Gérard s'immobilisa. Un silence de quelques secondes s'installa, seulement troublé par le clapotis de l'eau contre la bouée. Il laissa l'objet dériver légèrement hors de sa gueule, le regardant flotter un instant comme le symbole de son échec, avant de le reprendre d'un coup de mâchoire las et résigné.
« Ah. Tant pis, » soupira-t-il, une bulle solitaire s'échappant de ses ouïes pour aller mourir, minuscule, à la surface. « C’est toujours meilleur que le kale. »
Il donna un léger coup de queue, un mouvement de dérive plutôt que de nage, et commença à se laisser couler doucement vers les profondeurs, emportant avec lui son trésor d'hydrocarbures. Il s'enfonçait dans le bleu sombre, devenant une ombre parmi les ombres. Il était peut-être le seul requin blanc au monde à souffrir d'une carence en vitamines et d'une occlusion intestinale imminente, mais il y avait une certaine noblesse dans sa déchéance. Il ne sentait plus le sang. Il sentait désormais le pneu neuf, le hangar de stockage et la rédemption chimique. Pour Gérard, ce soir-là, c'était un début de victoire. Une victoire amère, certes, mais une victoire tout de même.