Runalog

Chapitre 48 : Arc 8-Chapitre 48 — Le mot

4305 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/10/2026 15:00

I.

Il monta les six cents pas dans le noir et il ne fit pas de lumière.

Ç'aurait été facile. Il lui suffisait de charger Smáeldingr à un quart et il aurait vu à dix pas devant lui : la trace de Sowilō courait sur les deux tiers du fil et elle éclairait assez pour lire, il l'avait fait des dizaines de fois dans un marais.

Il ne le fit pas, et il n'eut même pas à y penser.

Une lumière qui se déplace dans une pente noire, ça se voit à deux mille pas. Il aurait annoncé son arrivée, sa vitesse et sa position à tout ce qui regardait dans cette vallée, et il aurait perdu ses yeux de nuit pour un quart d'heure.

Il courut donc dans le noir, sur un terrain qu'il n'avait pas foulé depuis deux ans, en tombant deux fois.

Il y avait une lune de trois jours et rien d'autre.

II.

Le pli était vide.

Il le trouva sans peine — il connaissait cette croupe, il y avait porté du bois à quinze ans — et il s'y jeta à plat ventre au dernier moment avant de comprendre qu'il n'y avait personne dedans.

Il resta une seconde à respirer dans l'herbe.

Puis il chercha, à quatre pattes, avec les mains, parce qu'on ne cherche pas autrement dans le noir.

L'herbe était couchée sur une largeur de dix pas. Il y avait des empreintes partout, un lambeau de laine accroché à un genêt, une écuelle en bois renversée, et l'odeur qui reste quand seize personnes ont passé trois heures au même endroit.

Il n'y avait pas de sang. Il chercha ça en premier et il chercha longtemps, en tâtant l'herbe paume ouverte sur toute la surface, et il n'y en avait nulle part.

Ce qui voulait dire deux choses possibles et une seule était supportable.

Soit on les avait pris sans se battre — seize personnes dont quinze enfants, ça se prend sans se battre.

Soit ils étaient partis d'eux-mêmes.

III.

Il faillit marcher sur le guetteur.

Le gosse était couché à plat ventre dans l'herbe haute, à cent quatre-vingts pas au nord du pli, la tête tournée vers la vallée, parfaitement immobile — si immobile que Sigurd posa le pied à une paume de sa main sans le voir, et que ce fut le gamin qui bougea le premier.

Il y eut une seconde d'horreur des deux côtés.

Sigurd lui plaqua la main sur la bouche avant qu'il crie, et le gosse lui mordit la paume, ce qui était exactement ce qu'il fallait faire.

— Chut. Chut. Je viens du Refuge. — Il le maintint. — Je viens du Refuge, tu m'entends ? Kára est vivante. Leiv est vivant. Ne crie pas.

Le gamin arrêta de se débattre.

Sigurd retira sa main.

— Tu t'appelles comment ?

— Ingi.

— Ingi, c'est toi qui es descendu prévenir cet après-midi ?

— Oui.

— Alors tu as déjà fait la chose la plus utile de la journée et tu vas en faire une deuxième. — Il le retourna. — Pourquoi tu es là ? Pourquoi tu n'es pas avec les autres ?

— Parce qu'elle m'a mis là.

— Qui ?

— La petite, dit Ingi. Celle de Kára.

IV.

Ils étaient deux cents pas plus loin, dans un repli que personne au Refuge n'utilisait, derrière une ligne de rochers, à un endroit d'où l'on ne voyait ni la vallée ni le pli.

Sigurd descendait vers eux quand une silhouette se leva de l'herbe à dix pas devant lui.

Elle était petite. Elle se tenait debout au milieu du chemin, les bras le long du corps, seule, entre lui et le repli.

— Il n'y a personne, monsieur, dit-elle.

Sigurd s'arrêta.

— Je me suis perdue, dit la voix d'enfant. Je cherche la route du nord. Je suis toute seule.

Il ne l'avait jamais vue de sa vie. Il ne l'aurait pas reconnue en plein jour. Mais il n'y avait qu'une seule personne de cette taille sur cette croupe et il savait exactement qui c'était, et il sut aussi, en trois secondes, que c'était le mensonge le plus propre qu'on lui eût jamais servi.

— Mona.

— Je ne connais pas ce nom, monsieur.

— Je suis un ami de ta sœur.

— Je n'ai pas de sœur.

Elle ne tremblait pas. Elle ne reculait pas non plus, et c'était ça, l'insupportable : elle se tenait entre lui et le repli, à onze ans, devant un homme armé, sans arme, sans crier, en occupant le milieu du chemin.

— Je m'appelle Sigurd. Je viens du Refuge, je suis arrivé cet après-midi. Kára est vivante, elle est dans la salle commune, Leiv est avec elle.

— Je ne connais personne de ces noms-là.

— Il y a neuf hommes qui montent cette colline.

— Alors vous devriez descendre par l'autre côté, monsieur, dit Mona poliment.

Sigurd sentit une chose froide et immense monter en lui, qui n'était pas de la colère.

Ils t'ont appris ça. Ils t'ont appris à ne jamais reconnaître un nom, à ne jamais confirmer une présence, à occuper le milieu du chemin et à mentir avec une voix polie. Tu avais six ans quand ils ont commencé.

Il n'y avait rien à répondre à ça. Aucun argument. Il pouvait la contourner — il pouvait la soulever d'une main — et rien de tout ça ne servirait à quoi que ce soit, parce que dans le repli il y avait quinze enfants qui l'entendaient et qui bougeraient au premier cri.

Alors il fit la seule chose qu'il pouvait faire.

Il éleva la voix.

V.

— Birgit !

Le silence, derrière les rochers, changea de qualité.

— Birgit, c'est Sigurd ! Le gamin d'Ornir, celui qui est arrivé au printemps il y a trois ans et qui ne savait pas éplucher !

Rien.

— Il n'y a personne là-bas, monsieur, dit Mona.

Il l'ignora.

— Birgit, il y a neuf hommes qui montent et je n'ai pas le temps ! Faites-moi sortir un mot, n'importe lequel—

Une voix de vieille femme, très fatiguée, monta de derrière les rochers.

— Il fait noir, dit-elle. J'y vois rien du tout, mon garçon. Vous pouvez avoir la voix que vous voulez.

Elle avait raison. Elle avait quatre-vingts ans, elle n'avait plus d'yeux depuis dix ans, et elle avait vu passer trois générations de garçons qui parlaient tous pareil.

Alors Sigurd, debout dans l'herbe noire, avec neuf hommes qui montaient la colline et une enfant de onze ans plantée en travers du chemin, prit son souffle et chanta.

Il chanta faux. Il chanta deux vers, essoufflé, dans le noir, et il chanta le deuxième couplet, pas le premier — celui que personne ne connaît, celui qu'on n'entend que si on l'a subi tous les matins pendant deux ans.

— Elle est descendue de la montagne, la fille aux mains noires…

Il s'arrêta.

— Et Halfdan disait que vous le faisiez exprès, dit-il. Que vous chantiez mal exprès. Et vous répondiez que vous ne chantiez pas mal, que c'était la chanson qui était comme ça.

Il y eut un silence de trois secondes.

— Ah, dit la voix de Birgit.

Et puis, plus bas, comme pour elle-même :

— Le petit à la foudre.

VI.

Elle sortit de derrière les rochers en s'appuyant sur une gamine, et elle mit une main sur l'épaule de Mona.

— C'est bon, ma fille. C'est un des nôtres.

Mona ne bougea pas tout de suite. Elle tourna la tête vers Birgit, puis vers Sigurd, et Sigurd vit — dans le très peu de lumière qu'il y avait — qu'elle recalculait tout depuis le début, très vite, sans émotion.

— Oui, madame, dit-elle enfin.

Et elle s'écarta du milieu du chemin.

— Tu les as déplacés, dit Sigurd.

— Oui, monsieur.

— Pourquoi ?

Elle le regarda comme si la question était étrange.

— Parce qu'on nous avait dit d'aller là-bas, dit-elle.

Elle attendit, vit qu'il ne comprenait pas, et compléta, patiemment, comme on explique une chose évidente à quelqu'un de plus âgé.

— Une cachette qu'on vous donne, c'est une cachette que quelqu'un connaît, monsieur.

VII.

Il fit son inventaire en marchant vers la crête, et ça lui prit quinze secondes, et le résultat fut le pire de sa vie.

Le sol. Non. L'herbe était trempée de rosée sur toute la croupe, et c'était une route magnifique, la meilleure qu'il eût jamais eue sous les pieds. Et il y avait seize personnes couchées dedans à cinquante pas. Une route ne choisit pas : elle prend le meilleur chemin qu'elle trouve, et sur ce terrain-là, le meilleur chemin passait par le premier corps venu.

L'air. Non. Il faisait noir. Il ne voyait pas où étaient les hommes, il ne voyait pas où étaient les gosses, et une route qu'on ouvre en aveugle va où elle veut.

Le troisième niveau. Non, et c'était le plus dur à s'avouer. Il savait ouvrir une route qui ne commençait pas à sa lame — il l'avait fait deux heures plus tôt sur une nappe d'eau, il l'avait fait sur des séchoirs à poisson dans un marais. Pour ça, il fallait connaître les deux bouts. Il n'en connaissait aucun.

Restait le premier.

Il resta un moment sans y croire.

Un an. Trois cent soixante jours à conduire sur de la tourbe, de la glace, du sable mouillé, de la rosée, dans le noir, sous la neige, à descendre de douze secondes à deux, à monter les trois niveaux sous les yeux d'un homme qui n'expliquait rien.

Et ce soir, sur une colline, il allait se battre avec la seule chose qu'il savait déjà faire à quinze ans.

Infuser une lame et frapper avec.

Il rangea ça et il n'y repensa plus.

— Ingi, dit-il. Tu es le plus rapide ?

— Non. C'est Halla.

— Alors Halla part maintenant, par le nord, et elle court jusqu'à la ferme de Steinunn sans s'arrêter. Vous, vous ne bougez pas de derrière ces rochers, quoi que vous entendiez. — Il se tourna vers la vieille femme. — Birgit.

— Oui ?

— S'ils passent, ne les faites pas courir. Faites-les descendre par le nord en marchant, tous ensemble, sans un bruit.

— Et toi ?

— Ils ne passeront pas, dit Sigurd.

Il descendit vers la crête.

VIII.

Ils étaient neuf et ils montaient en ligne.

Il les vit à quarante pas — des formes plus noires que la nuit, espacées de six pas, qui balayaient la pente en montant. Ils ne se cachaient pas. Ils n'avaient aucune raison de se cacher : ils avaient neuf hommes armés et ils cherchaient des enfants.

L'homme au document était au milieu. Sigurd reconnut sa silhouette parce que c'était le seul qui ne portait pas d'arme longue.

Il se plaça en travers de la ligne, à trente pas d'eux, et il attendit qu'ils le voient.

Ils s'arrêtèrent.

— Qui est là ? dit l'homme au document.

Il n'avait pas de peur dans la voix. Il avait la voix de quelqu'un qui note.

Sigurd ne répondit pas.

— Nous ne cherchons pas d'histoire avec la vallée, dit l'homme. Nous avons un ordre de récupération sur un sujet. Écartez-vous et vous ne serez pas inscrit.

Toujours rien.

— Votre nom, dit l'homme.

Et Sigurd faillit rire, parce qu'il comprit à cet instant que cet homme ne savait pas du tout qui il avait devant lui. Il avait lu un avis à voix haute deux heures plus tôt dans une cour, il connaissait par cœur trois inscriptions, et il y en avait une quatrième qui circulait sur tout le continent et qui disait dix-sept ans, cape verte, voyage avec une petite fille.

— Écartez-vous, répéta l'homme.

Sigurd chargea Smáeldingr.

La trace de Sowilō s'alluma le long du fil, bleue, du talon jusqu'à la pointe — et elle éclaira, pendant une demi-seconde, un visage que personne dans cette pente n'avait vu depuis un an et demi.

— Ah, dit l'homme au document.

Puis il recula de trois pas et il dit aux huit autres de le tuer.

IX.

Ça ne dura pas dix minutes.

Il prit le premier avant qu'il ait fini d'arriver et le deuxième dans le même mouvement, et il sut à cette seconde-là qu'il n'y avait pas de problème.

C'était même désagréable à constater. Après un après-midi passé à ne pas mourir sous une barre de pierre tenue par un homme qui faisait s'effondrer le sol au dixième de seconde, un soldat avec une lance courte lui parut lent au point d'en être irréel. Il voyait leurs appuis se poser. Il voyait les coups se préparer dans les épaules deux temps avant qu'ils partent. Il n'avait pas à réfléchir : il faisait, et c'était fini.

Il en coucha quatre en quatre-vingt-dix secondes et il n'avait pas une égratignure.

C'est fini, pensa-t-il.

C'est là qu'il se trompa.

L'homme au document ne se battait pas. Il était resté à vingt pas, en retrait, et il n'avait pas bougé depuis le début.

Il regardait.

Il regarda ses quatre premiers hommes tomber en quatre-vingt-dix secondes contre un homme qui n'avait pas fait trois pas, et il fit ce que fait un homme dont le métier est de tenir des registres : il compta.

Quatre pour rien. Une minute et demie. Zéro résultat.

Alors il siffla.

Les quatre qui restaient rompirent le combat immédiatement — sans hésiter, sans un mot, comme des gens qui ont été payés pour obéir à ce sifflet-là — et ils s'écartèrent.

Ils se séparèrent en deux paires, et ils partirent en courant vers le haut de la pente, l'une par la gauche et l'autre par la droite, très large, à cinquante pas l'une de l'autre.

Personne ne le regarda en partant.

Sigurd comprit en une seconde et ce fut la pire de sa vie.

Ils ne sont pas venus pour moi.

Ils n'étaient jamais venus pour lui. Il n'y avait pas d'inscription sur lui dans le carnet de cet homme, il n'y avait pas de prime, pas d'ordre : il y avait une ligne à la fin d'un document lu à voix haute dans une cour, qui disait en cas d'impossibilité de récupération, ne pas laisser, et ces quatre hommes montaient une colline pour l'exécuter.

Il pouvait battre les huit. Il venait de le prouver. Il aurait pu en battre seize.

Il ne pouvait pas être à deux endroits sur une croupe d'herbe noire large de cinquante pas.

Il partit à droite parce qu'il fallait choisir.

Il prit les deux de ce côté-là en dix-neuf secondes, très proprement, le premier de face et le second en travers de sa course — et il se retourna avant même que le corps soit tombé, et il savait déjà ce qu'il allait voir.

La paire de gauche était passée.

Elle était à quarante pas au-dessus de lui, dans le noir, et elle courait.

Il courut.

Il courut dans une pente qu'il ne voyait pas, avec toute la vitesse qu'il lui restait, et il en rattrapa un à vingt pas des rochers parce que cet homme-là avait fait l'erreur de se retourner pour voir où en était la poursuite.

Ce fut à ce moment-là qu'il fut blessé, et ce fut idiot.

Il l'était depuis vingt secondes, en fait. Il ne l'avait pas senti. En traversant la paire de droite, il avait tourné le dos à l'un des deux pour atteindre l'autre — la seule manière d'aller assez vite — et il avait pris une pointe de lance en travers du dos de la cuisse gauche sur toute sa longueur, et il avait continué à courir sans s'en apercevoir jusqu'à ce que la jambe cesse de répondre au milieu d'une foulée.

Il tomba sur un genou à trente pas des rochers.

Le dernier ne se retourna pas, lui.

Sigurd le vit monter — une forme noire dans une pente noire, à vingt pas, à trente pas — et il vit très bien où il allait, et il savait exactement combien de temps il lui restait.

Il essaya de se relever. La jambe partit.

Onze minutes, pensa-t-il, parce que c'était la seule chose que sa tête savait faire dans ces cas-là.

Puis il pensa autre chose, et ce fut infiniment pire.

Ce n'est pas la même chose.

À Svartahöfn, je n'étais pas assez fort.

Ce soir je le suis. Je les ai battus. Je les ai tous battus et ça n'a rien changé du tout.

Il regarda l'homme monter vers les rochers derrière lesquels il y avait seize personnes, dont quinze avaient moins de quinze ans, et il comprit qu'il pouvait être le meilleur combattant de cette montagne et arriver quand même trop tard, et que ce serait comme ça toute sa vie.

X.

Le mot vint d'en haut.

Il ne fut pas crié. Ce fut la chose la plus étrange : après dix minutes de fer et de cris et de souffles, il y eut une voix qui parla à hauteur de conversation, quelque part sur la crête, à cent pas au-dessus d'eux.

Elle ne se pressait pas. Elle prononça un seul mot, distinctement, avec l'application de quelqu'un qui a appris qu'un mot mal dit ne produit rien.

— Sofið.

Ils tombèrent.

Il n'y eut pas de coup, pas de lumière, pas de souffle, pas de bruit. Sigurd ne sentit rien passer près de lui, absolument rien — sauf, très loin dans sa poitrine, à un endroit qu'il n'aurait pas su nommer, la sensation d'une chose énorme qui vient de le regarder et de décider qu'il ne la concernait pas.

Les deux hommes qui l'encadraient s'arrêtèrent au milieu d'un geste.

Ils ne s'écroulèrent pas. Ce fut plus doux et beaucoup plus terrible : ils cessèrent de tenir, simplement, comme des gens qui décident de s'asseoir. Le premier posa un genou, puis l'autre, puis se coucha sur le côté dans l'herbe mouillée. Le second resta debout deux secondes de plus et partit en arrière d'un bloc.

En haut de la pente, à trente pas des rochers, l'homme qui courait vers les enfants fit encore deux foulées et tomba en avant sans mettre les mains devant lui.

Et l'homme au document, qui avait reculé de vingt pas et qui regardait, s'assit dans l'herbe et se coucha en chien de fusil.

Neuf.

Sigurd resta à genoux au milieu d'eux.

Il tourna la tête et il n'y avait plus un bruit dans toute la vallée. Il entendait sa propre respiration et rien d'autre. Neuf hommes étaient couchés dans l'herbe autour de lui dans des positions qui n'étaient pas des positions de morts, et pas un ne bougeait, et il n'y avait pas une marque sur un seul d'entre eux.

Il pensa à une crique du nord.

Six hommes. Pas une blessure. Deux avaient dégainé. Un tenait un arc et saignait du nez.

Il essaya de se relever et n'y arriva pas du premier coup.

XI.

Puis il y eut un deuxième mot.

Celui-là, il le connaissait. Il l'avait entendu une fois dans sa vie, dans une salle basse aux tables de pierre, prononcé par une gamine de neuf ans qui tendait la paume ouverte devant elle et qui avait ri quand la lumière était venue.

— Ljós.

Et la colline s'alluma.

Ce n'était plus une bille de la taille d'une noix.

La lumière naquit à trois pieds au-dessus de la crête et elle grandit en une seconde, blanche et dorée, sans chaleur et sans flamme, jusqu'à devenir une chose de la taille d'un homme qui flottait immobile dans l'air noir — et elle éclaira toute la croupe d'un bout à l'autre, l'herbe, les rochers, les neuf corps, les seize visages qui se levaient derrière les pierres, et un homme à genoux au milieu de la pente avec du sang plein la jambe.

Sigurd leva la tête.

Elle se tenait sur la crête, à cent pas, un peu en dessous de sa propre lumière.

Elle était grande. Ce fut la première chose, absurde, et ce fut celle qui lui coupa le souffle : elle était grande. Pas immense — une taille ordinaire pour son âge, la taille d'une fille de quatorze ans qui aura bientôt celle d'une femme — et il s'était arrêté de respirer parce qu'il avait passé dix-huit jours à ne pas pouvoir se la représenter du tout et qu'il n'avait jamais réussi à la faire monter au-dessus de sa propre hanche.

Elle était très mince. Elle se tenait droite, immobile, les bras le long du corps, avec les épaules basses de quelqu'un qui n'a pas besoin de les tenir.

Ses cheveux avaient poussé. Ils étaient attachés en arrière, serrés, dégagés du visage — plus quelqu'un qui coiffe une enfant : quelqu'un qui s'attache les cheveux pour travailler.

Elle avait un vêtement sombre de voyage, des bottes qui avaient marché, et quelque chose plié en travers du bras gauche qu'elle tenait contre elle.

Et ses yeux, dans la lumière qu'elle venait de faire, avaient au fond une lueur dorée qui descendait lentement, comme un métal qui refroidit.

Il avait passé dix-huit jours à cheval avec une peur qu'il n'avait dite à personne.

Si elle passait devant moi dans une rue, je ne la reconnaîtrais pas.

Il la reconnut avant qu'elle ait fait un pas.

XII.

Très loin de là, dans une salle sans fenêtre dont personne n'aurait su dire dans quel royaume elle se trouvait, deux hommes attendaient qu'un troisième ait fini de compter.

— Vingt-deux jours, dit le Pâle.

Il reposa le registre.

— Son délai est de sept. Il ne l'a jamais dépassé de plus d'un en onze ans, y compris l'année où il a passé l'hiver dans les montagnes de l'est. Vingt-deux jours veut dire une seule chose.

— Il est mort, dit Garm.

Il était assis de l'autre côté de la table, trop grand pour la chaise, les avant-bras posés à plat sur le bois. Il n'avait pas changé depuis Steinsmiðr, sinon qu'il avait maintenant une cicatrice pâle qui lui traversait le dos de la main droite — une brûlure de gel qui n'avait jamais complètement guéri et dont il ne parlait jamais.

— Il est mort, confirma le Pâle.

— Dans le marais.

— Dans le marais, ou en en sortant.

Garm réfléchit un moment.

— Alors il y avait quelque chose dans ce marais.

— Il y avait deux choses dans ce marais, dit le Pâle. Un homme que nous cherchons depuis vingt-deux ans sans savoir ce qu'il était, et un garçon de dix-huit ans que nous avons coté rang A pour un mot qu'il a crié dans un escalier.

Il tira une fiche du registre et la posa devant lui.

— Ulfar est parti seul en refusant quarante hommes, dit-il, parce qu'il trouvait que ce rang A n'était pas légitime.

Il prit une plume.

— Il avait tort, dit-il.

Et il corrigea la fiche, sans émotion particulière, comme on rectifie une adresse.

— Passons, dit la voix grave.

Elle venait du fond de la salle, de l'endroit où il n'y avait pas de siège, et les deux autres se turent aussitôt.

— Endveröld, dit-elle.

Le Pâle rangea sa plume.

— C'est fait, dit-il. La colonne est rentrée il y a neuf jours. Ils ont mis quatre mois à y arriver et ils ont perdu la moitié des hommes en route, sur des choses qui n'avaient rien à voir avec nous — le froid, la faim, une rivière.

— Et le temple ?

— Il y avait onze prêtres. Le plus jeune avait soixante ans. — Le Pâle eut un geste vague. — Ils ont demandé aux nôtres ce qu'ils venaient chercher et pourquoi, et ils ont écouté la réponse jusqu'au bout avant de se battre. Ça a duré deux jours.

— Deux jours ?

— Deux jours, dit le Pâle. Pour onze vieillards. Je ne l'explique pas et je ne vais pas essayer.

Il posa la main sur un coffre de bois qui était sur la table depuis le début et dont ni l'un ni l'autre n'avait parlé.

— C'est dedans, dit-il. C'est le deuxième.

Il y eut un silence dans la salle, et ce silence eut une qualité que Garm ne lui avait jamais entendue en quinze ans.

— Deux, dit la voix grave.

— Deux.

— En quatre cents ans, on n'en a jamais eu deux.

— Non.

Un temps.

— Alors maintenant on peut regarder, dit la voix grave. C'est ce que je voulais. Avec un seul objet, on n'a qu'un objet ; on tourne autour, on le pèse, on ne comprend rien. Avec deux, on a une distance entre les deux et on peut commencer à voir la forme de la chose.

Un mouvement, quelque part dans le noir.

— Accélérez tout, dit la voix. Tout. Les sept autres, en même temps, sans attendre que l'un soit fini pour commencer le suivant. Je me fiche de ce que ça coûte et je me fiche de qui l'apprend.

— Les nations vont s'en apercevoir, dit le Pâle.

— Elles s'en apercevront de toute façon. Autant que ce soit trop tard.

Ils réglèrent des choses pendant une heure encore.

Ce fut Garm qui posa la dernière question, en se levant, presque distraitement, en remettant son manteau.

— Et Jörd ?

Le Pâle leva les yeux du registre.

— Jörd ?

— La maison dans les hauteurs. La brume et le sujet deux cent onze. — Garm ajusta sa boucle. — Sindri et Haki sont partis il y a combien, six semaines ?

Le Pâle tourna deux pages, remonta une colonne du doigt, et s'arrêta.

— Il n'y a pas encore de rapport, dit-il.



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