Runalog
Chapitre 44 : Arc 8-Chapitre 44 — Dix-huit jours
3520 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 19/10/2026 14:58
I.
Il n'avait jamais monté à cheval plus de trois jours de suite dans sa vie.
C'était une chose qu'il n'avait pas pensé à mentionner à Kveldulf, et il s'en aperçut à la fin du premier après-midi, quand il descendit de selle et que ses jambes refusèrent de le porter. Il resta debout à côté du bai, une main sur la sangle, à attendre que ses cuisses redeviennent des cuisses.
Il avait marché partout pendant deux ans. On marche mieux quand on n'a rien.
Il apprit en trois jours, mal, en payant chaque erreur avec son corps. La méthode de Kveldulf était simple et il s'y tint : monter l'un, mener l'autre, changer toutes les trois heures, ne pas les crever. Descendre dans les côtes. Marcher à côté d'eux une heure par jour pour ses propres jambes. Regarder les pieds tous les soirs, les quatre, un par un, avant de manger.
Il ne leur donna pas de noms.
Il se dit que c'était parce qu'il allait les laisser quelque part, et il savait très bien que ce n'était pas ça.
II.
Le fleuve prit quatre jours et il les passa à compter.
C'était devenu une habitude d'une saleté remarquable : il ne pouvait plus regarder un paysage sans faire une soustraction. Onze jours, avait dit Ulfar. Onze jours depuis que le culte avait su, et Ulfar avait dit ça un après-midi de mars sur une île, et il avait fallu trois jours de plus pour enterrer un homme, traverser un marais et trouver deux chevaux.
Quatorze jours d'avance. Plus dix-huit de route.
Trente-deux.
Il refit ce calcul une centaine de fois pendant ces quatre jours, en cherchant l'erreur, et il n'y avait pas d'erreur. Il essaya de le rendre supportable en changeant l'inconnue : ces gens-là étaient partis de quelque part, et il ignorait complètement d'où. Du sud de Vindheim, où était l'Étable ? De Muspell ? De la capitale de Jörd, à trois jours du Refuge ?
S'ils venaient de loin, il avait peut-être une chance.
S'ils venaient de près, tout était fini depuis trois semaines et il traversait un continent pour arriver dans une maison vide.
Il n'y avait aucun moyen de savoir. C'était ça, le pire, et ce fut ce qu'il apprit du fleuve : on peut passer quatre jours entiers à calculer une chose qu'on ne peut pas calculer, et recommencer le lendemain.
Alors il changea d'exercice, et il se mit à penser à Kára.
Ça marchait mieux, parce qu'il y avait de quoi construire.
Elle a mis Bárðr à terre dans un cercle de sable à dix-huit ans. Elle l'a tué à dix-neuf, dans une cour, avec un flanc ouvert, contre un homme qui était monté d'un niveau entier sans le dire à personne.
Elle est entrée dans une maison pleine de gens du culte par un toit de fournil et elle en est ressortie avec sa sœur.
Elle s'est battue quatre minutes contre quelque chose dont elle n'a même pas pu identifier l'élément, et elle a tenu une minute de plus après qu'on lui a arraché un bras, et elle a fait sortir deux personnes.
Il n'y a personne au monde qui ferait ça. Il n'y a pas trois personnes.
Et derrière chaque phrase, la même chose revenait se poser, calmement, comme une main sur l'épaule :
Tu ne sais pas ce qu'elle peut faire aujourd'hui.
Il ne l'avait pas vue depuis quatorze mois. Il ne l'avait pas vue se battre depuis Svartahöfn. Il n'avait aucune idée de ce que devient une combattante à deux lames quand on lui en retire une définitivement — s'il reste quelque chose, s'il reste tout, s'il reste rien.
Il décida, quelque part au troisième jour, qu'il reste tout.
Ce n'était pas un raisonnement. Il le savait très bien. Mais il avait dix-huit jours à traverser et il n'y avait que deux façons de les traverser, et l'autre consistait à imaginer une cour et une femme avec un bras.
III.
À Hvítárgil, il quitta le fleuve et prit plein ouest, et pendant onze jours il ne vit à peu près personne.
Les plaines de l'est de Jörd sont un pays que rien ne réclame. De l'herbe rase jusqu'à l'horizon dans les quatre directions, des ondulations si longues qu'on ne les sent pas monter, des ruisseaux qu'on ne voit qu'en tombant dedans. Pas de haies, pas de bornes, pas de route. Il croisa deux troupeaux en onze jours et un homme à cheval qui leva la main sans s'arrêter.
C'était exactement pour cela que Kveldulf l'y avait envoyé : il n'y a pas de relais, pas de péage, pas de gens qui écrivent des rapports.
Il fit ses journées à l'estime, en réglant sa direction sur le soleil du matin, et il s'aperçut au bout de trois jours qu'il ne s'était pas trompé d'un demi-point — et qu'il devait ça, comme tout le reste, à un été passé à faire le tour d'une île en s'arrêtant tous les cinquante pas.
Le soir, il travaillait.
Il n'y avait aucune raison de le faire. Il n'y avait personne à mille pas, il était fatigué, il avait mal partout, et il aurait pu manger et dormir. Il travaillait quand même, une heure, tous les soirs, parce que c'était devenu la forme de ses journées et qu'une journée sans ça ne se terminait pas.
Et il découvrit que les plaines étaient bonnes.
La rosée tombait vers le milieu de la soirée, en nappe, sur des lieues — la plus belle route qu'il eût jamais vue, plate, continue, sans un obstacle. Il descendit à une seconde et demie deux soirs de suite. Il envoya des arcs à quarante pas dans l'herbe mouillée, pour rien, sur un piquet planté exprès, seul au milieu d'un pays vide sous un ciel énorme.
Il pensa, un de ces soirs-là, que si quelqu'un le voyait de loin il aurait l'air complètement fou.
Puis il pensa qu'il y avait un an, sur une berge de marais, un vieil homme avait fait exactement ça tous les jours pendant vingt-deux ans sans que personne au monde ne le sache, et il n'en pensa plus rien du tout.
IV.
Il y avait des villages, quand même, tous les deux ou trois jours, parce qu'il fallait bien acheter de l'avoine.
Il y entrait tard, il achetait, il repartait au matin. Il dormait dans les granges. Et il écoutait.
Ce qu'il entendit, en onze jours, le mit mal à l'aise d'une manière qu'il n'avait pas prévue.
Ce fut dans le quatrième village, un endroit de trente feux dont il n'apprit jamais le nom, dans une salle basse qui servait d'auberge sans en être une.
— Ils l'ont remonté, dit un homme.
Il parlait à trois autres, autour d'une table, et Sigurd mangeait seul dans le coin.
— Remonté de combien ?
— Du double. Il paraît que c'est écrit sur les avis de Jörd et de Vindheim, en toutes lettres. Le double. — L'homme fit un bruit avec sa bouche. — De quoi acheter une ferme avec la terre autour. Pour un gamin.
— Ce n'est plus un gamin.
— Il paraît qu'il en a vingt-cinq.
— Moi j'ai entendu vingt.
— En tout cas c'est lui qui a fait le fort, dans le sud. Celui sur la côte. — L'homme baissa la voix, ce qui ne servait à rien puisqu'il parlait plus fort qu'avant. — Ils étaient soixante dedans. Soixante, et il en est ressorti tout seul en marchant.
Sigurd regarda son écuelle.
Ils étaient dix-neuf dans ce fort, il en avait couché cinq ou six, on lui avait porté ses trois amis et un corps, et il avait mis onze minutes à traverser une cour de trente pas.
— Et il y a l'histoire du nord, dit un autre. Cet hiver.
— Quelle histoire du nord ?
— Six hommes retrouvés morts au bord d'un lac. Pas une marque sur eux. On dit que c'est lui.
Un silence.
— Ça peut pas être lui, dit le premier. On dit qu'il fait de la foudre. La foudre, ça laisse des marques.
— On dit beaucoup de choses.
Sigurd finit son pain, se leva, paya, et sortit.
Personne ne le regarda.
C'était la partie qu'il n'avait pas prévue et qu'il mit deux jours à digérer : personne ne le regardait jamais. Il était passé dans neuf villages et pas un homme n'avait levé les yeux, parce que l'avis qui circulait sur lui depuis un an et demi disait dix-sept ans, cape verte, voyage avec une petite fille de neuf ans, et qu'il était entré dans toutes ces salles à dix-huit ans passés, sec, les cheveux dans le cou, sans cape, seul.
Ils cherchaient quelqu'un qui n'existait plus. Ils l'avaient cherché toute l'année pendant qu'il curait une rigole.
Il aurait dû trouver ça rassurant. Il trouva ça, très exactement, glaçant — parce que ça voulait dire qu'un jour quelqu'un mettrait la description à jour.
Et il y avait l'autre chose, qui revenait dans tous les villages sans exception.
— Il en est passé quatre chez nous en février, dit une femme qui lui vendait de l'avoine, sans qu'il ait rien demandé. Des tuniques noires. Polis comme des greffiers. Ils ont payé le grain trois fois le prix et ils ont posé des questions sur les familles du haut.
— Quelles questions ?
— Combien d'enfants. Quel âge. — Elle serra le sac. — On a répondu, parce qu'on répond, et depuis on ne dort pas bien.
Ailleurs, c'était un homme qui les avait vus passer sur la route sans s'arrêter, en file, huit d'affilée. Ailleurs encore, un vieux qui montra à Sigurd, dans la poussière de la place, une forme qu'il avait vue cousue sur une épaule, et qui la dessina de travers — mais c'était un triangle.
Dans un village, on ne lui parla pas du tout. On lui vendit ce qu'il demandait, on lui indiqua la grange, et deux hommes le suivirent des yeux jusqu'à la sortie.
Il y a un an et demi, à Vatnsfjörd, une ville entière ignorait jusqu'à l'existence de ces gens-là.
Maintenant il y avait des paysans qui savaient dessiner leur signe.
V.
Il chercha Runa dans tous ces villages, et il mit neuf jours à comprendre ce qu'il faisait.
Il ne posait pas la question franchement — il avait appris cette leçon-là dans le sang, sur une côte, il y a un an. Il ne demandait rien à personne. Il regardait, simplement : les places, les puits, les charrettes, les groupes de gosses. Une fille seule. Une fille qui voyagerait seule et qui n'aurait pas l'air d'être d'ici.
Le neuvième jour, dans un hameau au bord d'un ruisseau, il en vit une.
Elle était assise sur la margelle d'un abreuvoir avec un ballot à côté d'elle, seule, et Sigurd s'arrêta net au milieu de la rue et son cœur partit dans tous les sens.
Elle avait onze ans, elle était brune, elle attendait sa mère qui sortit de la maison d'à côté deux secondes plus tard.
Il resta planté là un moment.
Et c'est en repartant, ce soir-là, dans l'herbe, qu'il fit la chose qu'il n'avait pas faite depuis quatorze mois : il essaya de se la représenter.
Il y arriva tout de suite. Parfaitement. Une gamine de neuf ans, petite pour son âge, les cheveux emmêlés qu'il coiffait mal, la cape verte qui traînait de deux pieds derrière elle, la main plaquée sur une vitre de pierre.
Alors il essaya de vieillir l'image de cinq ans.
Et il n'y avait rien.
Rien du tout. Pas une version floue, pas une approximation : le vide. Il ne savait pas si elle avait grandi, comment, de combien. Il ne savait pas si elle avait toujours le visage rond, si elle s'était mise à ressembler à quelqu'un, comment elle marchait, comment elle se tenait, ce qu'elle faisait de ses mains.
Il avait passé quatorze mois à porter une image dans sa poitrine et il venait de s'apercevoir qu'elle était périmée depuis le premier jour.
Je ne la reconnaîtrais pas.
Il descendit de cheval et s'assit dans l'herbe et resta là un long moment.
Si elle passait devant moi dans une rue, je ne la reconnaîtrais pas. Je chercherais une gamine de neuf ans dans les jambes des gens et elle passerait à trois pas de moi et je regarderais ailleurs.
Il repartit une heure plus tard.
Il se dit, pour tenir, qu'elle le reconnaîtrait, elle. Qu'il n'avait pas changé à ce point-là.
Il ne s'était pas vu dans un miroir depuis un an.
VI.
Le bai se mit à boiter le quinzième jour.
Il n'avait rien fait de travers. Il avait alterné les montures toutes les trois heures depuis le premier matin, il était descendu dans toutes les côtes, il avait regardé les quatre pieds tous les soirs sans en sauter un seul, il ne les avait jamais poussés au galop plus de vingt minutes.
Ça n'avait servi à rien. Le bai posa mal un antérieur dans un trou de blaireau au milieu d'un pré parfaitement plat, à midi, et le soir il ne portait plus.
Sigurd resta une demi-heure accroupi à côté de lui à tâter le boulet, à espérer que ce fût une chose de deux jours, en sachant très bien que non.
Il le laissa le lendemain dans une ferme, avec presque tout ce qui lui restait d'argent et des instructions qu'on écouta poliment.
— Il est à vous s'il guérit, dit-il.
— Vous ne repasserez pas ?
— Non.
La femme regarda le cheval, puis Sigurd, puis la direction dans laquelle il partait, qui n'était pas une direction où l'on va.
— Il y a quoi, là-bas ?
— Des gens, dit Sigurd.
Il perdit une demi-journée et tout le confort de la fin du voyage. Un homme avec deux chevaux avance sans y penser ; un homme avec un seul cheval passe son temps à marcher à côté.
VII.
Il arriva à la ferme du seizième jour vers midi, et il n'avait pas prévu de s'arrêter.
Ce fut le fermier qui l'arrêta — un homme d'une cinquantaine d'années, méfiant comme tout le monde dans ce pays, qui lui demanda où il allait avant de lui demander ce qu'il voulait.
— Vers les hautes vallées.
L'homme le regarda différemment.
— Vous êtes le deuxième cette semaine, dit-il.
Sigurd descendit de cheval.
— Racontez-moi.
Ils étaient six. Ils étaient passés quatre jours plus tôt, en fin d'après-midi. Ils avaient demandé à faire boire les chevaux et à acheter du pain et du lard.
— Ils ont payé, dit le fermier. Le bon prix. Ils n'ont pas discuté et ils n'ont pas essayé de payer plus, ce que font les gens qui veulent qu'on les aime bien.
— Ils étaient comment ?
— Corrects.
— Habillés comment ?
— Comme vous. Comme n'importe qui. — Le fermier haussa les épaules. — Des vêtements de route ordinaires. Rien de particulier.
Bien sûr, pensa Sigurd. On ne traverse pas un royaume avec un triangle cousu sur l'épaule.
— Ils ont parlé ?
— Presque pas.
— Ils vous ont demandé la route ?
— Une fois, dit le fermier. Un seul d'entre eux, une seule fois. Il m'a demandé par où on montait aux hautes vallées.
— Et il a répété la question ?
L'homme cligna des yeux.
— Comment ça ?
— Est-ce qu'il vous l'a redemandée d'une autre manière ? Est-ce qu'il a vérifié en repartant ? Est-ce qu'un autre est venu vous poser la même question un peu plus tard ?
— Non. — Le fermier réfléchit. — Non, rien de tout ça. Il a demandé, j'ai répondu, il a hoché la tête et il est allé remplir sa gourde.
Sigurd sentit le froid arriver.
Les gens qui demandent leur chemin le redemandent toujours. Ils vérifient, ils reformulent, ils font répéter le nom du village, ils demandent combien de temps. C'est humain et ça n'a rien à voir avec la mémoire : c'est qu'on a peur de se tromper.
Un homme qui pose une question une seule fois et qui n'y revient pas, c'est un homme qui connaissait déjà la réponse et qui voulait savoir ce que vous alliez dire.
— Autre chose, dit le fermier.
— Oui ?
— Ils ne sont pas descendus de cheval. Pas un seul, pas une seconde, même pour boire. Ils ont fait boire les bêtes sans mettre pied à terre. — Il eut un mouvement de menton vers l'abreuvoir. — Ça m'a paru bizarre. Chez nous on descend.
Sigurd regarda l'abreuvoir un moment.
— Ils allaient vite ?
— Ils allaient normalement. C'est la troisième chose qui m'a paru bizarre, maintenant que j'y pense. — Le fermier se gratta la joue. — Des gens qui traversent ce pays vont tous quelque part, et ça se voit. Eux ils avaient l'air de faire un trajet qu'ils avaient déjà fait.
VIII.
Il ne dormit pas cette nuit-là et ce fut, pour une fois, entièrement volontaire.
Quatre jours d'avance. Deux jours de route pour lui, peut-être un et demi. Ce qui voulait dire que six hommes étaient devant les portes de cette maison depuis deux jours et demi et qu'il ne pouvait rien y faire.
Il fit le calcul du cheval trois fois.
Il pouvait pousser. Il pouvait le pousser cette nuit, demain, demain soir, et gagner une demi-journée — et arriver avec une bête finie qui ne servirait plus à rien, ou à pied sur les quinze derniers milles, ce qui reviendrait au même.
Il entendit très clairement, comme s'il était à trois pas, une voix qui disait ne fais rien de grand.
Alors il fit ce qu'il y avait de plus ennuyeux au monde.
Il partit à minuit et il marcha au pas toute la nuit, à côté du cheval la moitié du temps, dans une plaine plate sous une demi-lune, en suivant le nord magnétique à la sensation parce qu'il n'avait rien d'autre. Il ne galopa pas une seule fois. Il ne perdit pas son chemin. Il gagna quatre heures sur ce qu'il aurait fait en dormant, et le cheval était frais au matin.
Ce n'était pas glorieux. Ça ne ressemblait à rien. C'était exactement ce qu'on lui avait appris.
IX.
Il vit les hauteurs de Jörd le dix-huitième jour, au matin.
Elles se levèrent d'un coup au bout de la plaine, bleues et hautes, comme elles se levaient dans son souvenir, et il ne put pas s'empêcher de sentir quelque chose bouger dans sa poitrine. Il avait quinze ans la première fois qu'il les avait vues. Il était derrière un homme qui s'appelait Halvard et qui allait mourir six semaines plus tard.
Il monta toute la matinée. La vallée s'ouvrit. Il reconnut la forme de la crête sud, puis le pli où passait la route basse, puis le repli qui masquait la dernière montée.
Et à six milles, il vit la fumée.
Il l'aurait vue de toute façon. Ce qui compta, c'est qu'il sut en trois secondes.
Le Refuge avait deux cheminées. Une à la cuisine, qui tirait mal et qui fumait gris et bas ; une à la forge, qui montait droit et clair quand Bragi travaillait. Il avait vécu dix-huit mois sous ces deux fumées-là. Il les avait regardées tous les matins de sa vie depuis la cour, en attendant qu'Ornir sorte et l'engueule.
Deux colonnes. Deux, et toujours au même endroit, et il pouvait dire lequel des deux bâtiments était lequel les yeux fermés.
Ce qui montait de la vallée n'était pas une colonne.
C'était large. C'était bas, ça s'étalait au lieu de monter, ça bavait vers l'est en suivant le vent, et c'était noir par en dessous et gris sale au-dessus, et ça ne venait ni de la cuisine ni de la forge : ça venait de trop à gauche, du côté de la grange et des communs.
Ce n'est pas la même fumée. Une cheminée brûle du bois sec et fait un trait. Un bâtiment brûle tout ce qu'il y a dedans et fait ça.
Sigurd arrêta son cheval au milieu du chemin.
Il resta immobile une seconde et demie, et pendant cette seconde et demie il ne pensa strictement rien.
Puis il descendit.
Il défit son sac et le laissa tomber dans l'herbe. Il garda l'outre et rien d'autre. Il vérifia la sangle, releva les étriers d'un cran, tâta les quatre pieds l'un après l'autre, vite et bien, sans en sauter un seul.
Six milles. Un cheval qui a fait dix-huit jours tient un galop franc sur quatre milles et il n'y a rien après.
Il remonta en selle et il partit au trot.
Il compta les milles. Il tint le trot pendant deux, puis deux encore, en écoutant le souffle sous lui, et à la fin du quatrième mille — pas avant, pas d'un pas avant — il lâcha tout.