Runalog

Chapitre 42 : Arc 7-Chapitre 42 — L'ombre et la foudre

6056 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/08/2026 15:31

I.

La première chose que fit Sigurd fut de regarder le ciel.

Il ne s'en rendit pas compte. Ce fut une chose de bête, un mouvement qu'il avait fait dix mille fois depuis un an sans y penser, et il l'avait déjà fait avant même de finir de se relever.

Le ciel était vide.

Un bleu dur, froid, de tout début mars, sans un nuage d'un bout à l'autre du marais. Le soleil était bas et jaune et n'avait aucune chaleur. Loin au sud, à l'horizon, il y avait une barre grise très mince qui n'était pas là la veille et qui mettrait deux jours à monter.

Rien.

Il baissa les yeux et vit qu'Ulfar l'avait regardé faire.

— Je sais, dit Ulfar. J'ai attendu quatre jours au bord du marais pour ça.

II.

Kveldulf descendit la pente sans se presser, sa vieille lame droite à la main, et s'arrêta à dix pas.

Ulfar tourna la tête vers lui, et quelque chose changea dans son immobilité — pas de la crainte : de l'appétit, exactement comme un an plus tôt dans une cour de fort.

— L'homme du fond, dit-il.

— C'est comme ça qu'ils disent.

— J'ai un dossier sur vous. — Ulfar l'examinait sans se cacher. — Il fait quatre lignes et trois d'entre elles sont fausses. On vous cherche depuis vingt-deux ans à cause de quinze hommes morts sur un plateau de bruyère, et personne dans mon organisation n'a jamais su ce que vous étiez.

— Ça m'allait bien.

— Vous m'accordez un moment ?

C'était dit poliment, presque timidement, et Sigurd comprit avec un froid désagréable qu'Ulfar était en train de demander un combat comme on demande une danse.

Kveldulf ne répondit pas tout de suite. Il regarda le jeune homme, longuement, de la tête aux pieds, et Sigurd le vit faire ce qu'il faisait toujours — lire les appuis, le poids, la manière de tenir.

— Non, dit-il.

— Vous savez ce que je suis.

— Je viens de le voir, oui.

— Alors pourquoi ?

— Deux raisons, dit Kveldulf, et je vais te les donner parce que tu es poli et que ça me coûte rien.

Il pointa le pouce par-dessus son épaule, vers Sigurd.

— La première, c'est que si je me bats à sa place, il apprend aujourd'hui qu'il y a toujours quelqu'un derrière lui. J'ai passé un an à lui enlever cette idée-là de la tête. Je ne vais pas la lui remettre en un après-midi.

— Et la deuxième ?

— La deuxième, c'est que tu vas perdre.

Il le dit sans emphase, du ton dont il annonçait un chiffre.

Ulfar cligna des yeux.

— Vous ne m'avez pas vu combattre.

— Je n'ai pas besoin de te voir combattre, dit Kveldulf. Je l'ai vu, lui, tous les jours pendant douze mois. — Il rengaina sa lame. — Je ne sais pas ce que tu vaux. Je sais très exactement ce qu'il vaut, et je sais ce qu'il faudrait être pour le battre aujourd'hui sur ce terrain-là, et tu ne l'es pas.

Il se tourna vers le garçon du village, toujours accroupi près du gobelet renversé.

— Debout, toi. On descend.

— On— quoi ?

— Il y a quarante hommes dans ton village qui dorment dans la grange à sel de ton oncle. — Kveldulf ramassa un sac sous l'auvent, sans se presser, et le passa à l'épaule. — Et tu n'as pas besoin de me montrer le chemin, j'y descends une fois par an depuis vingt et un ans. Tu m'as mis quatre jours parce que tu t'es perdu deux fois. Moi j'y serai demain soir.

Le garçon le regarda avec des yeux de poisson.

— Ils sont quarante.

— Oui, dit Kveldulf. Marche.

Il passa devant Ulfar sans le regarder, à quatre pas, et Ulfar ne bougea pas d'un cheveu.

Arrivé à la limite des joncs, il s'arrêta et se retourna à demi.

— Petit.

— Oui ?

— Ne fais rien de grand.

Et il entra dans les roseaux.

III.

Ils restèrent seuls dans la clairière.

Ulfar regarda un moment l'endroit où les deux silhouettes avaient disparu, puis il revint à Sigurd, et il eut l'air, pour la première fois, sincèrement contrarié.

— Il ne m'a même pas dit son nom.

— Il ne le dit à personne.

— Non, dit Ulfar. Ce n'est pas ça. — Il fit rouler son épaule. — Il ne m'a pas dit son nom parce qu'il s'en va régler quelque chose et qu'il ne pense déjà plus à moi. C'est la chose la plus humiliante qu'on m'ait faite en onze ans de métier.

Il défit la boucle de son manteau et le laissa tomber sur l'herbe mouillée.

— Bon, dit-il. Toi.

Il tira son épée. La même — simple, sans ornement, une arme d'homme qui travaille.

— Je te dois un avertissement, dit-il, parce que tu ne me le rendrais pas et que ce n'est pas une raison. J'ai monté.

— Vous avez monté.

— On m'a réévalué après Svartahöfn. — Il fit deux pas de côté, sur l'herbe, en cherchant machinalement l'appui. — J'étais rang A. Je suis maintenant à ce que mon organisation appelle le haut de la colonne, ce qui n'est pas un rang mais qui est la dernière marche avant S. Il y a onze personnes sur ce continent à ce niveau-là. J'en connais trois.

— Pourquoi vous me le dites ?

— Parce que je veux que tu saches contre quoi tu perds, dit Ulfar. Et parce que si tu me bats, je veux que ça compte.

Il s'arrêta.

— Il y a un an, dit-il, j'ai passé un quart d'heure avec toi dans une cour et je me suis ennuyé. Ce n'est pas une insulte, c'est un rapport : je me suis ennuyé, je l'ai dit à un homme devant toi, et c'est resté dans mon dossier. Depuis, ils t'ont monté rang A pour un mot que tu as crié dans un escalier, et tout le monde chez nous trouve ça très bien.

Il leva sa lame.

— Moi je pense que c'est de la comptabilité. Alors je suis venu voir.

IV.

Sigurd n'avait pas dit trois mots depuis le début.

Il avait tiré Smáeldingr pendant qu'Ulfar parlait, sans y penser, et il était en garde basse, et il avait passé tout ce temps à faire une chose que personne dans cette clairière n'avait remarquée.

Il regardait le sol.

Le dégel avait lâché quatre nuits plus tôt. Il l'avait entendu craquer d'un bout à l'autre du marais. Depuis, la croûte de la clairière — cette croûte sèche sur trois pouces qu'il connaissait par cœur, celle qui avait manqué le tuer en décembre — n'existait plus : il y avait dessous une nappe d'eau de fonte qui affleurait partout, et la rigole coulait à pleins bords pour la première fois depuis l'automne, et l'herbe gorgée d'eau faisait floc à chaque pas.

Les sept dalles plates étaient sous deux doigts d'eau.

Il pensa, avec un calme qui l'étonna lui-même : il a attendu quatre jours au bord du marais pour avoir un ciel vide, et il a attendu quatre jours de trop.

— Vous êtes prêt ? dit-il.

Ulfar sourit.

Et il attaqua.

V.

Le premier échange dura onze secondes et il n'y eut pas d'élément dedans.

Ulfar entra comme il était entré un an plus tôt : de trois quarts, garde basse, sans hâte, en cherchant le désarmement. Il fit trois passes et à la troisième il tenta la chose exacte qui avait fait tomber Smáeldingr dans une cour de fort — une prise sur le fort de la lame, un quart de tour du poignet, et l'arme qui part.

Elle ne partit pas.

Sigurd avait passé cent quatre-vingts matins d'affilée à se faire désarmer par un homme qui n'utilisait jamais deux fois la même solution, et sa main s'était refermée avant que sa tête ait compris. Il pivota avec la prise au lieu de résister, laissa filer, et ressortit de la distance en frappant bas.

Il toucha la cuisse d'Ulfar du plat.

Ulfar recula de deux pas et le regarda.

— Ah, dit-il.

Il était sincèrement content. Ça se voyait sur son visage, et c'était la chose la plus dérangeante de la journée.

Ils reprirent.

Le deuxième échange dura plus longtemps et Sigurd apprit ce qu'il avait besoin d'apprendre : Ulfar était meilleur que lui à la lame. Nettement. Pas de deux niveaux comme un an plus tôt, mais nettement — il lisait les appuis avant qu'ils soient posés, il ne faisait jamais un geste de trop, et il avait cette manière d'être toujours à un demi-pas de l'endroit où on frappait.

Sigurd encaissa une entaille à l'avant-bras gauche et se dégagea.

Bon. Pas à la lame.

VI.

Il ouvrit.

Ce fut la première fois de sa vie qu'il ouvrait dans un combat sans penser à sa lame, et ça lui prit deux secondes.

Deux. Il eut le temps de l'entendre dans sa tête, avec la voix d'un vieil homme assis sur une pierre : un homme qui te veut du mal parcourt quinze pas en quatre secondes.

La route partit du bas de la clairière, sous l'herbe, dans la nappe de fonte, et remonta droit vers les pieds d'Ulfar.

Ulfar bougea avant qu'elle arrive.

Il le fit sans regarder le sol — il regardait le visage de Sigurd — et il se déplaça de deux pas sur la gauche à l'instant exact où il fallait, et la route mourut derrière lui.

— Tu ouvres avec les épaules, dit-il en revenant en garde. C'est mieux qu'avant. Ce n'est pas invisible.

Sigurd rouvrit.

Il ouvrit deux fois.

La première route était large, basse, évidente : celle qu'on voit, celle qu'il avait appris à donner en pâture pendant tout l'automne. Elle partit vers la droite d'Ulfar en soulevant l'eau de l'herbe.

Et pendant qu'Ulfar la lisait, la deuxième — mince, silencieuse, sans lumière — courut sous la rigole, contourna par le nord, et remonta.

Elle le prit derrière le genou gauche.

Ulfar tomba sur un genou dans dix pouces d'eau, se releva d'un bond en trois quarts de seconde, et recula de six pas en boitant.

Il ne dit plus rien du tout.

VII.

Sigurd le regarda faire ce qu'il attendait.

Ulfar recula, encore, et pendant qu'il reculait il regarda ses pieds. Puis il regarda à sa droite, puis à sa gauche, puis derrière lui — et Sigurd le vit chercher.

Il connaissait cette recherche. Il l'avait vue une fois, dans une cour de fort, quand un homme s'était placé à six pas du bord d'une nappe d'eau parce qu'il savait exactement où elle s'arrêtait.

Ulfar chercha du sec pendant peut-être quatre secondes.

Puis il s'arrêta, et il resta debout au milieu de la clairière, et il eut un rire bref par le nez.

— Il n'y a pas un pas sec sur cette île.

— Non, dit Sigurd.

— Pas un. — Il souleva le pied ; l'eau reprit sa place dans l'empreinte. — Les pierres plates sont noyées. La terre est saturée. Il y a une rigole qui traverse et elle coule.

— Le marais a dégelé il y a quatre nuits.

— Je sais quand le marais a dégelé, dit Ulfar. J'étais dedans. — Il fit rouler son épaule. — Ce que je n'avais pas prévu, c'est que ça ferait de tout cet endroit une flaque de deux cents pas.

Il rajusta sa prise sur son épée.

— Tu as choisi le terrain, dit-il.

— Non, dit Sigurd. J'ai vécu dessus.

Il ne le dit pas pour blesser. Il le dit parce que c'était vrai et parce que ça venait de lui apparaître entièrement : il n'avait rien choisi du tout. On lui avait fait curer cette rigole en mai. On lui avait fait faire le tour de l'île tous les après-midi de juin en s'arrêtant tous les cinquante pas. On lui avait fait relever des nasses, saler du poisson, refaire un toit, replanter des piquets, et on lui avait dit ici deux mille fois en attendant qu'il réponde.

Il connaissait ce sol comme il connaissait sa propre main. Il ne l'avait pas décidé. Un vieil homme l'avait décidé pour lui onze mois plus tôt et n'avait jamais expliqué pourquoi.

— Bon, dit Ulfar.

Et la lumière s'éteignit.

VIII.

Ce fut exactement comme la première fois, et pendant une seconde et demie, Sigurd eut peur.

Le soleil de trois heures brûlait toujours au-dessus du marais. Il le savait : il l'avait dans le dos, il en sentait la chaleur ridicule sur sa nuque. Et il ne voyait plus rien du tout.

Pas du noir. Pas de l'obscurité. Un noir plat, sans grain, sans profondeur, dans lequel la clairière avait cessé d'exister — pas de tour, pas de maison, pas de roseaux, pas d'horizon. Ses propres mains disparurent quand il les leva.

Il resta au milieu de rien, avec une lame qu'il ne voyait pas.

— Voilà, dit la voix d'Ulfar, quelque part.

Elle était calme. Elle était même presque affectueuse.

— Ne le prends pas mal, dit-elle. Tu as très bien travaillé et je vais le dire dans mon rapport. Tu es beaucoup plus que ce que tu étais et je me suis trompé sur toi — je l'écrirai, mot pour mot, et ça vaudra quelque chose parce que je n'écris jamais ça.

Un déplacement. Sur la gauche. Loin.

— Mais tu as un problème qu'on ne résout pas en un an, dit Ulfar. Ton élément fait de la lumière. Le mien mange ce que la lumière transporte. Il n'y a pas de travail qui corrige ça.

Un temps.

— La dernière fois, tu as éclairé six fois pour essayer de voir. Tu t'es aveuglé six fois et tu m'as dit six fois où tu étais. — Sa voix se rapprocha. — Vas-y. Éclaire. Fais-le tout de suite, ça ira plus vite pour nous deux.

Sigurd ne bougea pas.

Il resta debout dans le noir, la lame basse, et il fit une chose très simple.

Il ferma les yeux.

IX.

Ça ne changea rien à ce qu'il voyait, ce qui était le but.

Ce que ça changea, ce fut le reste — l'effort inutile de chercher, la panique du regard qui court après quelque chose et ne trouve rien, la crispation. Tout ça s'arrêta d'un coup.

Il resta immobile et il écouta l'île.

L'eau clapotait très faiblement dans la rigole, à sa droite, à onze pas — elle avait toujours ce bruit-là quand elle coulait pleine, il l'avait entendu tous les jours du printemps dernier. Le vent venait du sud-ouest et faisait bouger les joncs de la berge nord ; il entendait la ligne des roseaux à sa gauche et il pouvait dire à peu près à quelle distance. Sous ses pieds, l'herbe faisait floc à chaque appui, et pas partout de la même manière : plus creux vers la tour, où la terre était plus profonde.

Il connaissait cet endroit.

Il n'avait pas besoin de le voir. Il n'avait jamais eu besoin de le voir — il avait passé six semaines de janvier et de février à conduire de nuit, sous la neige, dans un noir où la seule chose visible était sa propre lame, parce qu'un vieil homme avait décidé qu'un porteur de foudre qui ne sait travailler qu'à la lumière du jour est un porteur de foudre de moitié.

Et il y avait la deuxième chose, et c'était celle qui comptait.

Je n'ai pas besoin de savoir où il est.

Il ouvrit — petit, minuscule, sans force. Pas pour frapper. Pour tâter.

Un filament partit vers la gauche, mourut à six pas. Un autre vers l'avant, mourut. Un troisième descendit dans l'herbe et courut sur une dizaine de pas avant de s'éteindre.

Il recommença. Encore. Encore.

Et le noir cessa d'être vide.

Ce ne fut pas une image, et il n'aurait pas su l'expliquer à quiconque. Ce fut une carte, dessinée par ce qui mourait et ce qui tenait : la rigole comme une ligne franche, l'eau de la clairière comme une nappe continue, le fer des ruines comme une veine plus profonde à l'ouest, la terre plus creuse près de la tour, la berge où tout se perdait dans le marais.

Et au milieu de cette carte, à dix-sept pas devant lui et deux pas sur la gauche, il y avait un endroit où ses filaments mouraient en montant.

Ils ne mouraient pas à plat comme partout ailleurs. Ils remontaient de quatre ou cinq pieds avant de s'éteindre, dans une colonne étroite, verticale.

Sigurd n'avait jamais rien vu d'aussi clair de toute sa vie.

Une plaine noyée. Un homme debout dedans. La foudre ne cherche même pas : elle monte.

Il ne dit rien. Il ne sourit pas. Il continua à tâter, doucement, en gardant les yeux fermés, comme un homme qui ne trouve rien.

X.

— Tu ne dis rien, dit Ulfar.

Il était plus près.

— C'est la bonne réaction, remarque. La dernière fois tu criais. — Un déplacement. Il tournait, lentement, sur la gauche, comme on tourne autour d'une chose qu'on va prendre. — Écoute, je vais te proposer quelque chose et je le pense sérieusement. Rends-toi.

Sigurd ne bougea pas.

— Mes ordres ont changé il y a un an, dit Ulfar. C'était tue-le. Depuis, c'est ramène-le, parce que quelqu'un chez nous veut savoir où tu es allé l'été de tes dix-sept ans et ce que tu y as vu. — Il continuait de tourner. — Je ne vais pas te mentir sur ce qui t'arriverait après. Tu parlerais. Tout le monde parle. Mais tu serais vivant pendant longtemps, et un homme vivant a des occasions.

Il s'arrêta.

— Tu es à quatre pas de ma lame et tu ne le sais pas, dit-il.

C'était vrai, et c'était faux, et ce fut le moment.

Parce qu'Ulfar, en le disant, s'était planté. Il avait cessé de tourner. Il avait posé ses deux pieds pour parler — un homme qui négocie ne bouge pas, c'est dans la voix, c'est dans le corps — et il l'avait fait parce qu'il était en train de faire ce qu'il avait fait un an plus tôt dans une cour de fort : il expliquait. Il avait toujours expliqué. C'était sa manière, et elle ne lui avait jamais rien coûté, parce qu'en onze ans de métier aucun homme aveuglé dans son noir n'avait jamais rien pu faire de ce qu'il disait.

Il avait dix-sept pas et deux pas sur la gauche.

Il n'avait pas bougé depuis quatre secondes.

Sigurd ouvrit.

XI.

Il n'y eut pas de flash.

Ce fut ce qui rendit la chose impossible à voir venir : il n'éclaira rien du tout. Il ouvrit bas, dans l'eau, et il laissa la foudre faire ce qu'elle sait faire — elle courut sous l'herbe, à plat, sans lumière, en tâtonnant dans la nappe de fonte pendant un temps si court qu'aucun des deux n'aurait pu le compter, et elle traversa dix-sept pas de clairière noyée.

Et à dix-sept pas, elle trouva la seule chose de toute cette île qui montait.

Sigurd sentit la porte s'ouvrir en grand.

Ce fut la sensation exacte du premier anneau de fer, un matin de mai, quand il avait compris ce que voulait dire conduire : le circuit qui se ferme, la boucle, cette impression physique et absurde de tenir dans sa main un objet situé à seize pas de lui.

Sauf que cette fois l'objet était un homme, et qu'il tenait sa lame en garde, et qu'il parlait encore.

Sigurd poussa.

Il poussa tout. Il ne garda rien, il n'en laissa pas pour un deuxième coup, il ne mesura pas — il prit la totalité de ce qu'il y avait dans son corps et il l'envoya dans une route large de rien du tout, et parce que la route était bonne et courte et que le contact était fait, tout arriva d'un seul bloc au même endroit.

Le noir se déchira.

Il se déchira exactement comme un tissu — il y eut une seconde où le monde revint d'un coup, la clairière, la tour, l'eau, le ciel bleu et froid — et au milieu, à dix-sept pas, un homme avec les bras écartés et de la lumière blanche qui sortait de lui par la bouche et par les yeux.

Puis il tomba.

XII.

Sigurd resta debout un long moment sans faire un pas.

Ses jambes tremblaient. Il avait la vue qui blanchissait par les bords et un goût de métal dans la bouche, et il savait qu'il n'aurait pas pu recommencer avant une heure, et il se dit avec une lucidité froide que si Ulfar se relevait, c'était fini.

Ulfar ne se releva pas.

Il traversa la clairière lentement, sa lame à la main, et il s'accroupit à trois pas.

L'homme respirait.

C'était encore ce qu'il y avait de pire, et Sigurd le savait avant même de s'accroupir : il avait vu ce que ça faisait, un an et demi plus tôt, à un chasseur de primes dans une cour de village, et il savait qu'entre deux porteurs de foudre un coup pareil est un marteau et qu'entre un porteur de foudre et n'importe qui d'autre c'est autre chose.

Ulfar était sur le dos dans l'herbe noyée. Sa main droite tenait encore son épée et ne pouvait plus la lâcher — les doigts s'étaient fermés dessus et ils étaient fermés pour de bon. Il y avait une brûlure noire à la naissance du cou, une autre sur la hanche gauche, et il ne bougeait rien du tout en dessous de la poitrine.

Il ouvrit les yeux.

Il mit un moment à trouver Sigurd, et quand il l'eut trouvé, il le regarda avec une attention parfaitement claire.

— Combien de pas, dit-il.

Sa voix était basse et râpeuse, mais elle ne tremblait pas.

— Dix-sept.

— Dans le noir.

— Oui.

— Sans me voir.

— Sans vous voir.

Ulfar ferma les yeux une seconde.

— Comment ?

Il n'y avait aucune agressivité dedans. Ce n'était pas la question d'un homme qui conteste : c'était celle d'un homme qui n'a pas terminé son travail et qui veut le chiffre juste avant de rendre son rapport.

Alors Sigurd le lui donna, comme un an plus tôt un homme accroupi dans une cour lui avait donné le sien.

— Je n'avais pas besoin de vous voir, dit-il. J'avais besoin de savoir où elle voulait aller. — Il montra la clairière du menton, l'eau partout, l'herbe couchée. — Tout ce terrain est plat et noyé depuis quatre jours. Il n'y a pas une bosse dessus. Vous étiez la seule chose debout à vingt pas à la ronde.

Ulfar comprit avant la fin de la phrase. Sigurd le vit passer sur son visage.

— Je me suis fait arbre, dit-il.

— Oui.

— J'ai éteint la lumière pour que tu ne me trouves pas. — Un souffle qui aurait voulu être un rire. — Et je suis resté debout au milieu d'un champ mouillé en te faisant la conversation.

— Vous ne pouviez pas savoir.

— Si, dit Ulfar. C'est mon métier de savoir. C'est même la seule chose que je sais faire mieux que les autres. — Il tourna un peu la tête. — J'ai passé onze ans à choisir le terrain avant d'entrer, et je suis arrivé sur une île que je n'avais jamais vue, trois jours après le dégel, contre un garçon qui y vit depuis un an. Je me suis fait avoir sur le seul chapitre où je ne me fais jamais avoir.

Il se tut un instant.

— Et je l'ai fait parce que je te croyais bas, dit-il. Voilà l'erreur. Elle est entière. Elle est de moi.

XIII.

Sigurd s'assit dans l'herbe mouillée à côté de lui, parce qu'il ne tenait plus très bien debout.

— Rang A, dit Ulfar au bout d'un moment.

— Quoi ?

— Tu m'as demandé, il y a un an, ce que tu valais. Je ne t'ai pas répondu, je t'ai fait une leçon sur les écarts. — Il ferma les yeux. — Alors je réponds maintenant, parce que ça vaut quelque chose venant de moi et que ça ne vaudra plus rien dans une heure. Tu es rang A. Pas la comptabilité de mon organisation, pas le mot que tu as crié dans un escalier. Le vrai.

— Vous ne me devez pas ça.

— Je ne te dois rien du tout, dit Ulfar. C'est justement pour ça que tu peux le croire.

Il resta silencieux un moment. Sa respiration se faisait plus courte.

— Il y a autre chose, dit-il. Et celle-là je te la donne parce que je viens de perdre et qu'un homme qui a perdu n'a plus de raison de garder ses affaires.

Sigurd se rapprocha.

— La porteuse de brume est au Refuge, dit Ulfar.

Tout s'arrêta.

— Dans les hauteurs de Jörd. La maison du vieux. Elle y est arrivée à la fin de l'hiver avec le garçon au métal et une petite. — Il ouvrit les yeux et chercha Sigurd. — On l'a su il y a onze jours.

— Comment ?

— Comme on sait tout. Quelqu'un a parlé quelque part et quelqu'un d'autre l'a rapporté. — Il eut un mouvement infime de la main droite, celle qui ne lâchait plus son épée. — Ça n'a aucune importance. Ce qui en a, c'est qu'ils sont partis.

— Qui est parti ?

— Des gens comme moi, dit Ulfar. Pas quarante hommes de port. Des gens qu'on envoie quand on veut que ça marche. Je ne sais pas combien et je ne connais pas les noms, on ne me les donne pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu'ils veulent les trois. — Il articulait avec difficulté maintenant. — La brume, parce qu'elle est entrée dans une maison qui nous appartient et qu'elle en est ressortie, et ça ne se laisse pas passer. Le petit au métal, parce qu'il était avec elle. Et la gamine surtout.

— Mona.

— Je ne sais pas son nom. — Ulfar ferma les yeux. — Je sais seulement qu'on a passé quatre ans à la préparer pour quelque chose et qu'on n'abandonne pas quatre ans de travail parce qu'une fille manchote a défoncé un toit.

Sigurd était debout sans savoir comment.

— Ils sont partis quand ?

— Onze jours. Peut-être douze.

— De où ?

— Ça, je ne sais pas, dit Ulfar, et c'était visiblement vrai et ça avait l'air de l'agacer.

Sa respiration se fit plus difficile pendant quelques secondes, puis se calma.

— Voilà, dit-il. C'est tout ce que j'ai et c'est plus que je n'aurais dû.

XIV.

— Vous voulez quelque chose ? dit Sigurd.

— Comme quoi ?

— Je ne sais pas.

— Non, dit Ulfar.

Il resta un moment les yeux ouverts, à regarder le ciel bleu et vide au-dessus de la clairière.

— C'est bête, dit-il. J'ai attendu quatre jours pour ce ciel-là.

— Je sais.

— Tu sais ce que je voulais éviter, alors.

— Oui.

— Est-ce que tu peux le faire ? — Il tourna la tête, avec un intérêt professionnel qui ne l'avait pas quitté. — Le second éveil. Tu peux ?

Sigurd le regarda un long moment.

— Oui, dit-il.

— Sous un ciel comme celui-là ?

— Ça me coûterait des années pour pas grand-chose.

— Mais tu peux.

— Je peux.

Ulfar hocha la tête d'un demi-pouce.

— Alors j'ai attendu quatre jours pour rien, dit-il, et il eut l'air de trouver ça sincèrement drôle. Ça n'a même pas servi. Tu m'as tué avec une flaque.

Il ne parla plus après ça.

Il mit encore un moment, et Sigurd resta assis à côté de lui parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire, et il ne dit rien non plus.

Il n'arriva pas à décider ce qu'il ressentait. Ce n'était pas de la joie et ce n'était pas du chagrin ; c'était une chose plate et un peu écœurante, la conscience nette d'avoir tué le meilleur adversaire qu'il eût jamais eu et d'être en train de le regarder finir dans une flaque, sur une île, sans que personne au monde ne le sache jamais.

Il pensa à Eira, à une cellule de trois pas sur quatre, à un homme aux yeux pâles qui pliait un linge en quatre.

Ça ne l'aida pas autant qu'il l'aurait cru.

Quand ce fut fini, il se releva, et il resta debout un moment.

Puis il alla chercher une bêche.

XV.

Il l'enterra à l'écart, du côté de la tour, loin du saule.

Il ne mit rien dessus non plus. Il ne savait rien de cet homme — ni d'où il venait, ni s'il avait eu une mère quelque part, ni depuis combien de temps il faisait ce métier avant les onze ans qu'il avait mentionnés. Il ne savait même pas si Ulfar était son vrai nom.

Il posa son épée dessus, parce que la main ne l'avait pas lâchée et qu'il avait fallu ouvrir les doigts un par un, et que ça lui parut être la seule chose juste qu'il pouvait faire.

Puis il fit son sac, et il traversa le marais d'une traite, en marchant une partie de la nuit.

XVI.

Le village était calme quand il y arriva.

Il descendit la dernière ligne de roseaux le lendemain matin, et il vit tout de suite que quelque chose n'allait pas — pas de mouvement sur la berge, pas de barque sortie, les volets fermés en plein jour.

Puis il vit la grange à sel.

Il n'y avait plus de toit. Les murs tenaient debout, noircis sur toute leur hauteur, et le sol autour sur vingt pas était brûlé en étoile, en longues traînées irrégulières qui partaient de la bâtisse et couraient vers le fleuve.

Il n'y avait plus personne dedans. On avait déjà emporté tout ce qu'il y avait à emporter.

Le garçon du village était assis sur le muret du bac, et il ne se leva pas quand Sigurd s'approcha, et il ne dit pas bonjour. Il avait le regard de quelqu'un qui a vu une chose qu'il ne pourra pas raconter correctement.

— Il en reste combien ? demanda Sigurd.

Le garçon secoua la tête.

— Ils sont partis ?

— Non, dit le garçon.

Il ne dit rien d'autre.

Sigurd trouva Kveldulf assis dans la salle de l'auberge du bac, seul à une table, en train de manger de la soupe comme un homme qui a faim.

Il avait une entaille au front, refermée avec du fil de couturière par quelqu'un qui n'avait pas l'habitude. Il avait le bras gauche serré contre lui d'une manière qui ne trompait personne. Il avait l'air d'avoir dix ans de plus qu'à leur dernière conversation et il mangeait tranquillement.

— Assieds-toi, dit-il.

Sigurd s'assit.

— Ulfar ?

— Mort.

Kveldulf hocha la tête et continua de manger.

— Il faisait beau, dit-il au bout d'un moment.

— Oui.

— Tu n'as pas ouvert.

— Non.

Kveldulf reposa sa cuillère et le regarda.

Il ne dit rien du tout. Il le regarda simplement, pendant peut-être trois secondes, et Sigurd comprit que c'était ce qu'il aurait de mieux et que ce serait beaucoup, et il baissa les yeux sur la table.

XVII.

Ils ne parlèrent pas de la grange à sel.

Sigurd essaya deux fois. La première, Kveldulf répondit ils étaient dans un bâtiment de bois avec un toit et un plancher, et il avait plu trois jours — ce qui était une explication complète du point de vue technique et ne répondait à rien du tout. La seconde, il ne répondit pas.

Il parla d'autre chose.

— Tu pars pour Jörd, dit-il. Ne me dis pas pourquoi.

— Comment vous savez ?

— Parce que tu as traversé mon marais d'une traite et que personne ne fait ça sans raison. — Il repoussa son écuelle. — Combien tu croyais mettre ?

— Par la route ? Deux mois.

— Tu n'as pas deux mois.

— Non.

Kveldulf sortit un charbon de sa poche et se mit à dessiner sur la table.

— Il y a six chevaux au village, dit-il. Ils sont arrivés avec les quarante, ils servaient aux courriers, et personne ne viendra les réclamer. Tu en prends deux. Tu montes l'un, tu mènes l'autre, tu changes toutes les trois heures et tu ne les crèves ni l'un ni l'autre.

Il traça une ligne.

— Tu descends le fleuve par la rive ouest pendant quatre jours jusqu'à un endroit qui s'appelle Hvítárgil. Là tu quittes le fleuve et tu prends plein ouest à travers les plaines. Ce n'est pas une route et c'est exactement pour ça que tu la prends : il n'y a pas de relais, pas de péage, pas de gens qui écrivent des rapports. Il y a de l'eau tous les jours si tu sais où regarder, et tu sais où regarder.

Il traça une croix.

— Onze jours de plaine. Ensuite tu vois les hauteurs et tu ne peux plus te tromper.

Il posa le charbon.

— Dix-huit jours si tu dors quatre heures par nuit. Vingt si tu es raisonnable.

Sigurd regarda le dessin sur la table.

— Dix-huit, dit-il.

— Je m'en doutais.

XVIII.

Il partit le lendemain à l'aube.

Ce fut plus court qu'il ne l'avait imaginé et il en fut soulagé. Kveldulf l'accompagna jusqu'au bout du village, là où le chemin de la rive commençait, avec son bras serré contre lui et son entaille au front.

— Vous restez ? dit Sigurd.

— C'est mon île.

— Ils reviendront.

— Bien sûr qu'ils reviendront. — Kveldulf haussa les épaules. — Ils savent qu'elle existe maintenant, et ils savent que ce n'est pas un vieux fou dans des roseaux. Ils prendront leur temps, ils enverront mieux, et un jour ce sera quelqu'un que je ne verrai pas venir.

— Alors partez.

— Pour aller où ? — Il eut un demi-sourire. — J'ai cinquante ans passés, je connais un endroit sur cette terre et c'est celui-là. Ailleurs je serais un vieil homme dans un pays qu'il ne connaît pas, et ça, ça se tue le premier soir.

Il regarda le fleuve.

— Et puis il y a une tombe dessus, dit-il. Il n'y a personne d'autre pour la garder.

Sigurd ne trouva rien à répondre.

— Bon, dit Kveldulf.

Il tendit la main. Sigurd la prit, et l'homme lui broya les doigts d'une manière parfaitement délibérée, et le lâcha.

— Deux choses, dit-il.

— Oui ?

— La première. Tu ne me dois rien, tu ne reviens pas me remercier, et si tu m'envoies de l'argent je le brûle.

— Et la deuxième ?

Kveldulf le regarda un moment.

— Si un jour tu croises un gosse avec cette rune sur le bras, dit-il, envoie-le-moi.

Il se détourna avant que Sigurd ait le temps de répondre quoi que ce soit, et il remonta la rue du village sans se presser, et il ne se retourna pas une seule fois.

XIX.

Il monta en selle et il prit la rive ouest.

Il avait dix-huit ans et quelques mois. Il avait deux chevaux qui ne lui appartenaient pas, un sac qui pesait moins qu'un sac de vivres, une lame en rúnjárn dont il savait enfin se servir, deux étoiles blanches et une rune qui remontait quatre doigts au-dessus du coude.

Il n'avait pas de cape.

Il avait une gamine de quatorze ans quelque part dehors depuis quatre mois, dont le monde entier ignorait où elle était. Il avait une fille avec un bras dans les hauteurs de Jörd, et un garçon de quinze ans avec elle, et une enfant de dix ans dont personne ne savait rien. Il avait onze jours de retard sur des gens qu'on envoie quand on veut que ça marche.

Il avait dix-huit jours de route et il n'avait pas dix-huit jours.

Vers le milieu de la matinée, la barre grise qu'il avait vue trois jours plus tôt à l'horizon sud finit par monter sur le marais, et le vent tourna, et l'orage creva sur le fleuve derrière lui avec un fracas qui fit broncher les deux chevaux.

Il ne se retourna pas.

Il baissa la tête, remonta son col, et poussa vers l'ouest.


Laisser un commentaire ?