Runalog
Chapitre 39 : Arc 7-Chapitre 39 — L'élève
5410 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 26/08/2026 15:30
Première partie — Le Refuge
I.
Le vieux ne pouvait rien lui apprendre, et ils le surent tous les deux très tôt.
Kveldulf était arrivé au Refuge à dix ans, dans une charrette, avec un homme qui l'avait laissé dans la cour et qui n'était jamais revenu. Il ne se souvenait pas de son village. Il se souvenait d'une nuit d'orage et de gens qui criaient, et de sa mère qui l'avait poussé sous une table, et il avait passé quarante ans à ne pas savoir si c'était un souvenir ou une chose qu'il avait fabriquée après.
Il avait la rune sur l'avant-bras droit quand il était arrivé. On ne lui avait jamais expliqué comment elle était venue.
Ornir avait cinquante ans à l'époque et il était déjà vieux. Il apprit à Kveldulf tout ce qu'il savait apprendre : la garde, les appuis, la distance, la façon de tenir une lame pendant six heures sans se ruiner l'épaule, la façon de ne pas mourir bêtement contre un homme avec un couteau. Il le fit bien. Il le fit pendant sept ans.
Et à dix-sept ans, Kveldulf toucha le mur.
Il pouvait charger sa lame. Il l'avait toujours pu, ça lui était venu tout seul. Il pouvait la charger mieux que quiconque au Refuge, et quand il frappait avec, ça traversait le cuir bouilli et ça faisait tomber des hommes de vingt-cinq ans.
Et il ne pouvait rien faire d'autre.
— Fais-la sortir, disait Ornir.
— J'essaie.
— Essaie mieux.
C'était tout ce que le vieux avait. Ce n'était pas de la paresse et ce n'était pas de la bêtise — c'était qu'il n'avait pas cet élément et qu'il ne l'aurait jamais, et qu'un homme qui n'a pas la foudre dans le bras ne peut pas dire à un autre par quel bout la prendre. Ornir avait la terre. La terre est docile. La terre attend.
Ils y passèrent trois ans.
Trois ans à sortir dans la cour au petit matin, un vieil homme et un garçon, à faire jaillir des étincelles qui mouraient à quatre pas et qui coûtaient à Kveldulf tout ce qu'il avait dans le corps. Trois ans à recommencer, à corriger la position, la respiration, l'intention, la concentration — à tout corriger sauf la seule chose qui n'allait pas, parce qu'aucun des deux n'imaginait qu'elle pût ne pas aller.
Le dernier matin, Ornir posa sa main sur l'épaule du garçon et dit :
— Je ne sais pas. Je suis désolé.
Et il rentra.
Kveldulf resta seul dans la cour, et il avait vingt ans, et pour la première fois de sa vie il pensa qu'il allait devoir chercher tout seul.
II.
Il chercha pendant huit mois et il ne trouva rien du tout.
Il essaya la force. Il essaya la finesse. Il essaya de projeter en courant, en tombant, en criant, en retenant son souffle. Il essaya sous la pluie, dans la neige, dans l'eau jusqu'aux genoux. Il perdit six kilos et Birgit se mit à lui garder du pain.
Puis il y eut un orage sur la vallée, un soir de juillet, et il monta le regarder.
Il faisait ça souvent. C'était sa manière à lui de s'en vouloir : il montait sur la crête au-dessus du Refuge et il regardait la seule chose au monde qui savait faire ce qu'il n'arrivait pas à faire, et il en revenait plus mauvais qu'il n'était parti.
Ce soir-là, un éclair tomba sur le versant d'en face, à peut-être six cents pas.
Il le vit entièrement, parce qu'il était en face et qu'il faisait nuit noire, et il resta figé pendant les trois secondes qui suivirent.
Il n'était pas allé droit.
C'était une chose que Kveldulf avait vue mille fois sans jamais la regarder. Cet éclair-là n'avait pas fait une ligne du nuage à la terre : il avait commencé quelque part au milieu du ciel, il était descendu en biais, il s'était divisé en trois, deux des trois s'étaient éteintes, la troisième avait continué, elle avait viré, elle avait hésité au-dessus des sapins — et ensuite toute la lumière du monde était montée d'un coup par le chemin qu'elle venait de faire.
Kveldulf redescendit la crête en courant.
Il lui fallut encore trois semaines pour comprendre ce qu'il avait vu, et deux mois pour arriver à le refaire, et le premier essai réussi eut lieu par un matin gris sans intérêt, dans une cour vide, sur un râtelier d'armes en fer distant de vingt pas. Le râtelier s'effondra.
Il resta debout dans la cour avec sa lame à la main, seul, et il ne l'avait dit à personne, et il n'était même pas fatigué.
III.
Il mit un an à le nommer, et il y mit beaucoup de soin, parce qu'il avait vingt ans et qu'il était très content de lui.
La foudre n'aime pas les trajets courts.
Il la sortit un soir de printemps, à table, devant tout le monde, avec la fausse négligence d'un jeune homme qui a répété sa phrase dans sa tête pendant quatre jours. Halfdan ne comprit pas. Bragi le forgeron lui demanda si ça voulait dire qu'il fallait des lames plus longues. Birgit lui dit de manger.
Ornir ne dit rien du tout sur le moment.
Il vint le trouver le lendemain, dans la remise, avec un bout de papier et un charbon.
— Redis-la.
Kveldulf la redit.
Le vieux l'écrivit, lentement, en formant ses lettres comme quelqu'un qui n'écrit pas souvent. Puis il souffla sur le charbon et plia le papier en quatre.
— Je ne comprends pas ce que ça veut dire, dit-il.
— Je sais.
— Je ne le comprendrai jamais. Je n'ai pas ton élément et à mon âge on ne change plus de sang. — Il mit le papier dans sa veste. — Mais c'est vrai, hein ?
— C'est vrai.
— Bon.
Ornir tapota sa poche.
— Alors je la garde, dit-il. Je n'en ai pas l'usage. Quelqu'un l'aura.
Kveldulf trouva ça pompeux et un peu ridicule, et il l'oublia dans la semaine, et il ne se rappela cette conversation qu'un jour très lointain, dans un marais, en entendant un garçon de dix-sept ans la lui réciter mot pour mot.
IV.
Les petits arrivèrent par morceaux, sur des années, et personne n'était censé remarquer qu'ils étaient à part.
Álvaldr fut le premier. Il avait quatre ans, il ne parlait presque pas, et il rangeait ses affaires — un enfant de quatre ans qui pliait ses vêtements le soir, ce qui avait fait rire tout le monde pendant un mois et avait ensuite mis tout le monde vaguement mal à l'aise. Kveldulf en avait quatorze. Il le portait sur ses épaules pour lui montrer les toits.
Puis il y eut la fille qui ne parlait pas. Elle s'appelait Vigdis, elle avait six ans, et elle avait passé son premier hiver assise dans l'embrasure de la porte de la cuisine à regarder dehors. Elle ne pleurait pas. Kveldulf lui apporta un tabouret parce qu'elle avait froid par terre, et elle le regarda comme si elle attendait qu'il demande quelque chose en échange, et elle mit deux ans à cesser de le regarder comme ça.
Puis la fille qui parlait trop, dont il oublierait le nom.
Puis Skoll.
Skoll volait. Il volait tout, sans besoin et sans plaisir apparent, avec une compétence qui n'était pas de son âge : de la nourriture, des lacets, une lime, une pièce dans une poche fermée, un couteau à Bragi. Il ne se faisait presque jamais prendre. Quand ça arrivait, il ne pleurait pas et ne s'excusait pas — il regardait celui qui l'avait attrapé avec une attention polie, comme un homme qui vérifie où il s'est trompé.
Un jour il prit quelque chose à Kveldulf. Ce n'était rien : une lanière de cuir.
Kveldulf avait vingt-deux ans, il était fatigué, il était en colère depuis le matin pour une raison qui n'avait rien à voir, et il lui cassa le poignet.
Il le fit d'un geste, presque sans y penser, et il entendit le bruit avant de comprendre ce qu'il venait de faire.
Le gamin avait dix ans. Il ne cria pas. Il regarda son propre poignet, puis Kveldulf, et sur son visage il n'y eut ni haine, ni peur, ni reproche — il y eut la même attention polie que d'habitude, et Kveldulf comprit avec horreur qu'il était simplement en train de noter l'information.
Bragi lui remit le poignet le soir même. Ornir passa une heure avec Kveldulf dans la remise et fut plus dur qu'il ne l'avait jamais été.
Skoll ne vola plus jamais rien à Kveldulf.
Il continua à voler tout le monde, mieux, et on ne le prit plus.
V.
Le Vakning, il le trouva à vingt-quatre ans, et il le trouva de la pire manière possible : par hasard, en étant en colère, sous un orage.
Il n'en parla à personne.
Il ne saurait jamais expliquer pourquoi. Peut-être parce que la première fois avait été si facile qu'il ne l'avait pas prise au sérieux. Peut-être parce qu'il avait senti, dans la seconde où c'était arrivé, qu'il venait de toucher une chose qui ne pardonnerait pas et qu'un homme qui parle d'une telle chose finit toujours par se la faire demander.
Peut-être, surtout, parce qu'il n'y avait personne à qui en parler. Ornir n'aurait pas compris. Ornir n'avait jamais compris la première moitié.
Il le travailla seul, deux ans, une ou deux fois par saison, en cachette, sur la crête, la nuit.
Il apprit trois choses.
La première, c'est que ça ne fait pas mal. Absolument pas. Il n'y a pas de douleur, pas d'avertissement, pas de gêne — il y a une sensation de largeur, de portes ouvertes en enfilade, et c'est presque agréable, et c'est même très exactement le mot : agréable.
La deuxième, c'est que ça laisse une marque. Une étoile blanche à l'entrée, une à la sortie, avec des racines fines qui suivent les veines. Elles ne partent pas. Il en compta deux, puis quatre, puis six.
La troisième, il mit plus longtemps à la formuler, et il la formula un matin en se rasant, en regardant ses propres bras dans une bassine d'eau.
Il y a quelque chose là-dedans qui s'use, et je ne le sens pas s'user.
Il arrêta pendant quatre ans.
Deuxième partie — Ce qu'il a fait
VI.
Il avait vingt-sept ans quand Ornir l'envoya chercher trois enfants dans l'est.
C'était une chose qu'on faisait, au Refuge. Quelqu'un envoyait un mot par des chemins qu'on ne discutait pas ; il y avait des enfants quelque part, on savait où, et il fallait aller les prendre avant les autres. Ornir n'y allait plus depuis dix ans. Il envoyait Halfdan, ou Egil, ou Kveldulf.
Ils étaient trois, cette fois. Sept ans, neuf ans, onze ans. Deux frères et une fille qui n'était pas leur sœur.
Kveldulf les récupéra sans incident, dans une grange, un soir, et il repartit avec eux le lendemain à l'aube par la route du nord.
Ils les rattrapèrent le quatrième jour, en fin d'après-midi, sur un plateau de bruyère où il n'y avait strictement rien — pas un arbre, pas un mur, pas un pli de terrain à moins d'une lieue.
Ils étaient quinze.
Kveldulf n'avait pas peur des hommes ; à cet âge-là il en battait quatre ou cinq sans trop y penser. Il en compta quinze et il sut, en les comptant, exactement comment ça finirait : il en coucherait six, peut-être sept, et ensuite un le prendrait par-derrière, et ensuite ils prendraient les enfants.
Il fit reculer les trois petits contre lui et il regarda le ciel.
Il y avait un orage sur le plateau depuis midi. Il n'avait pas éclaté. Il était bas, noir, gonflé, et il traînait au-dessus de la bruyère depuis des heures sans se décider.
Et Kveldulf sentit, comme il l'avait toujours senti, la corde tendue sous ses côtes.
Il dit aux enfants de fermer les yeux.
Il ne se souvint jamais de la durée. Il pensait, quand il y repensait, que ça avait pris entre trois et cinq secondes.
Il ouvrit en lui, en grand, et il appela, et le ciel descendit.
Il descendit trois fois, en trois endroits différents, sur un plateau où il n'y avait rien de plus haut qu'un homme debout — et les quinze étaient debout.
Quand ce fut fini, il resta seul au milieu de la bruyère qui brûlait par plaques, avec deux marques neuves sur les bras et trois enfants accroupis derrière lui qui n'avaient pas fermé les yeux du tout.
VII.
Il les ramena au Refuge en onze jours.
Ils parlèrent tout le long. Il ne pouvait pas leur en vouloir — c'étaient des gamins de sept, neuf et onze ans qui venaient de voir un homme faire tomber le ciel trois fois pour eux, et ils avaient été terrorisés pendant quatre jours et ils étaient vivants, et ils avaient besoin de le raconter à quelqu'un toutes les deux heures. Il les écouta. Il corrigea deux ou trois détails et il abandonna.
Ils le racontèrent au Refuge. Ils le racontèrent aux autres enfants le premier soir. Ils le racontèrent pendant des années.
Et ils grandirent, et certains partirent, et ils le racontèrent ailleurs.
Kveldulf, sur le moment, n'y pensa pas. C'est la partie qu'il ne se pardonna jamais tout à fait : il n'y pensa pas pendant quatre ans.
Ce fut Ornir qui lui apporta la chose, un matin, sans commentaire.
C'était une lettre, venue par les chemins qu'on ne discutait pas, et elle disait qu'on posait des questions dans l'est. Pas sur le Refuge. Pas sur des enfants. On posait des questions sur un événement vieux de quatre ans, sur un plateau de bruyère, où quinze hommes armés étaient morts sous un orage sans qu'on retrouve une seule blessure d'arme sur eux.
Et on demandait le nom de celui qui escortait les enfants.
Kveldulf lut la lettre deux fois et la rendit.
— Ils vont remonter, dit Ornir.
— Oui.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas. Un an. Cinq. — Kveldulf regardait par la fenêtre la cour où des gosses s'entraînaient au bâton. — Ils remonteront jusqu'à un homme, et l'homme est ici, et ici il y a trente enfants que personne ne doit trouver.
Ornir ne dit rien.
Il ne dit pas pars. Kveldulf le savait déjà, et il sut aussi, à cet instant, que le vieux ne le dirait jamais, et que si on en parlait à voix haute pendant trois jours de suite ils finiraient par trouver une raison de rester.
VIII.
Il partit onze jours plus tard, la nuit, sans réveiller personne.
Il laissa un papier sur la table de la cuisine, sous une écuelle retournée, avec trois lignes dessus.
Je pars. Ce n'est pas contre vous. Ne me cherchez pas.
Il avait passé quatre soirs à écrire d'autres versions et il les avait toutes brûlées, parce que dans chacune il expliquait, et qu'expliquer voulait dire écrire noir sur blanc, dans une maison pleine d'enfants, qu'il les avait mis en danger.
Il ne pouvait pas l'écrire. Il ne pouvait pas non plus rester pour le dire.
Alors il laissa trois lignes qui ne voulaient rien dire, et il descendit la vallée avant l'aube, et il pensa qu'Ornir comprendrait.
Il eut tort.
Il eut tort pendant vingt-deux ans, et il ne l'apprit jamais — il ne sut jamais que le vieux avait gardé le papier, ni qu'il l'avait relu, ni qu'il en était arrivé avec le temps à la seule lecture qu'un homme puisse en faire quand personne ne vient jamais lui en donner une autre : que le meilleur élève qu'il eût jamais formé était parti une nuit sans un mot d'explication, et qu'il n'avait pas jugé utile de dire au revoir.
Ils s'attendirent tous les deux pendant vingt-deux ans, chacun de son côté, chacun persuadé que l'autre savait où il était.
IX.
Il choisit le marais parce qu'il n'y avait rien à y prendre.
Il mit trois ans à trouver l'endroit : il fallait de l'eau, il fallait un seul accès, il fallait un pays assez pauvre pour que personne ne le traverse et assez laid pour que personne ne s'y installe. Kelduvatn était tout cela. Les ruines sur l'île avaient un toit à refaire et des murs debout.
Il y arriva à trente ans et il y resta.
Les premières années furent mauvaises, puis elles cessèrent de l'être, et il n'aurait pas su dire à quel moment. Il apprit à pêcher correctement. Il fit un potager. Il descendit au village une fois l'an, à l'automne, acheter du sel et du fil, et il apprit à ne pas répondre aux questions.
Il travailla la conduction tous les jours, seul, sans autre raison que de la travailler. Il passa des saisons entières sur des choses inutiles : conduire sur du sable, sur de la mousse, sur de la rosée, sur du poisson salé. Il posa sept dalles plates dans sa clairière une année où il s'ennuyait. Il descendit son temps de recherche à trois secondes, puis à deux et demie.
Il ne s'ennuya pas autant qu'il l'avait craint.
Il ne rouvrit pas le Vakning.
Onze ans passèrent.
Troisième partie — Hjalti
X.
Le garçon sortit des roseaux un soir de juin, couvert de boue jusqu'à la poitrine, et il avait dix-neuf ans.
Kveldulf était en train de réparer un filet devant la maison. Il leva la tête, vit une silhouette remonter la pente, et sa main s'arrêta au milieu d'une maille.
— Vous êtes l'homme du fond ? dit le garçon.
Il ne s'appelait pas encore Hjalti dans la tête de Kveldulf ; il était pour l'instant un problème et rien d'autre, et Kveldulf calculait déjà comment le faire redescendre avant la nuit.
Puis le garçon rajusta son sac, et sa manche remonta, et il y avait sur son avant-bras droit une rune que Kveldulf n'avait pas vue sur un autre corps que le sien depuis vingt-neuf ans.
Il posa son filet.
— Assieds-toi, dit-il. Tu vas d'abord manger.
Il s'appelait Hjalti. Il venait du sud-est, d'une famille de charrons, et il avait passé les deux années précédentes à courir : sa rune s'était ouverte à dix-sept ans devant témoins, la rumeur était partie dans la semaine, et il avait quitté sa maison à la fin du même mois avec la bénédiction terrifiée de son père.
Il avait entendu parler de l'homme du fond dans une auberge, par un vieux qui avait entendu ça d'un autre.
Il était bavard. C'était la première chose que Kveldulf remarqua, et il remarqua aussi, dans l'heure, que ça ne l'agaçait pas.
Il avait un rire trop fort. Il riait de ses propres histoires avant la fin. Il posait des questions sur tout — sur les nasses, sur les runes du linteau, sur la manière dont on refaisait un toit de tourbe — et il écoutait vraiment les réponses, ce qui est rare chez les gens qui parlent beaucoup.
Kveldulf dit non le premier soir.
Il le dit correctement, sans dureté, en expliquant ses raisons, et Hjalti hocha la tête, dit qu'il comprenait, et alla dormir dans la tour.
Le lendemain matin il était en train de curer la rigole.
— Je n'ai pas dit oui, dit Kveldulf.
— Vous n'avez pas dit de ne pas curer la rigole, dit Hjalti.
Kveldulf tint deux jours.
Il n'en fut jamais fier et il n'en eut jamais honte non plus. Il avait trente-huit ans, il vivait seul depuis onze ans, et il y avait dans sa clairière un garçon qui portait la même rune que lui et qui riait trop fort en réparant une rigole.
Le troisième matin, il sortit avec sa lame et dit :
— Aujourd'hui tu ne travailles pas la rigole.
XI.
Il fut bon.
Kveldulf ne s'y attendait pas à ce point-là. Il avait imaginé des mois pour la première route, comme lui-même en avait mis des années — et Hjalti la trouva en dix-neuf jours.
Il apprenait comme quelqu'un qui n'a jamais appris qu'à faire des roues : en démontant. Il voulait savoir pourquoi avant de savoir comment, il posait quatre questions là où il en fallait une, et il n'acceptait pas une seule règle sans avoir essayé de la casser d'abord. C'était épuisant. C'était aussi, Kveldulf s'en aperçut au bout d'un mois, la manière dont on apprend le mieux.
Ils travaillèrent trois ans.
Ce furent, il le sut plus tard, les trois meilleures années de sa vie d'adulte. Il enseignait mal — il n'avait jamais rien enseigné, il expliquait trop, il perdait patience sur les mauvaises choses — et il s'améliora, et il finit par y prendre un plaisir dont il n'aurait parlé à personne. Il se surprenait à préparer les exercices du lendemain le soir, dans la cendre du foyer, quand le garçon dormait.
Hjalti monta les trois niveaux en trois ans, ce qui aurait fait rire n'importe quelle école du continent si quelqu'un le leur avait raconté.
Et à la fin de la troisième année, il posa la question.
— Il y a autre chose, dit-il un soir. Vos bras.
Kveldulf ne répondit pas tout de suite.
Il aurait pu dire non. Il l'a repensé pendant onze ans, et il a toujours abouti au même endroit : il aurait pu dire non, et il aurait été cru, et le garçon aurait fini par oublier.
Mais il avait quarante et un ans et il enseignait depuis trois ans, et il y avait en face de lui quelqu'un qui portait sa rune et qui avait tout appris de ce qu'il savait, et il n'y avait plus rien d'autre à donner.
Il releva ses manches.
XII.
Il posa des règles et elles étaient bonnes.
Il y pensa longtemps par la suite, et c'est la chose qui le rendit le plus fou : les règles étaient bonnes. Il les avait écrites dans sa tête pendant des semaines avant d'en dire un mot. Il en avait fait quatre, et si un homme lui avait demandé aujourd'hui de les refaire, il aurait refait exactement les mêmes.
Un. Jamais seul. Jamais en son absence, sous aucun prétexte.
Deux. Jamais deux jours de suite.
Trois. On compte à voix haute, et c'est Kveldulf qui compte.
Quatre. À huit, on ferme.
Huit était un chiffre énorme. Kveldulf lui-même n'était jamais monté au-delà de cinq. Il avait choisi huit exprès, très au-dessus de ce qu'il croyait le garçon capable d'atteindre en deux ou trois ans, pour que le chiffre ne soit jamais une cible mais toujours un plafond lointain.
Ils commencèrent à un.
Un fut atteint en trois semaines et faillit coûter au garçon la sensibilité de la main gauche. Deux prit deux mois. Trois, quatre mois de plus.
Et là, quelque chose se débloqua — Kveldulf ne comprit jamais quoi, ni pourquoi ça n'avait pas marché chez lui — et en cinq mois Hjalti passa de trois à six.
Il ne se plaignait jamais. C'était le problème et Kveldulf le savait, et il le lui répéta une fois par semaine pendant deux ans.
— Tu ne sens rien.
— Non.
— C'est ça qui doit te faire peur. Pas la douleur. L'absence de douleur.
— Je sais, disait Hjalti. Vous me l'avez dit.
— Redis-le-moi.
— Ça ne fait pas mal, donc ça ne prévient pas. — Il levait les yeux au ciel. — Vous voulez que je le brode sur un coussin ?
Il atteignit sept l'été de la cinquième année.
Il atteignit huit en septembre, et ce jour-là Kveldulf lui offrit du vin qu'il avait fait monter du village exprès, et ils burent tous les deux devant la maison en regardant le marais, et le garçon lui demanda ce qu'il y avait au-delà de huit.
— Rien, dit Kveldulf.
— Il y a forcément quelque chose au-delà de huit.
— Il n'y a rien au-delà de huit parce qu'on ferme à huit, dit Kveldulf. Voilà ce qu'il y a au-delà de huit.
Hjalti rit et changea de sujet.
XIII.
C'était un jeudi d'octobre et il pleuvait un peu.
Rien ne le distingua des cent autres séances. Ils descendirent à la berge nord après le repas, comme toujours ; Kveldulf s'assit sur la pierre plate, comme toujours ; Hjalti se plaça sous le grand saule, à trois pas de l'eau, parce que c'était l'endroit qu'il préférait et qu'il l'avait choisi depuis le début.
— Prêt ?
— Prêt.
Il ouvrit.
— Un, dit Kveldulf. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept.
Il regardait les mains du garçon, comme toujours. Elles étaient ouvertes, tranquilles, les doigts un peu écartés.
— Huit.
Ferme.
Il ne ferma pas.
Il ne se passa rien du tout, ce qui fut exactement le problème. Il n'y eut ni convulsion, ni cri, ni chute. Hjalti resta debout sous le saule avec ses mains ouvertes et son visage ordinaire, et il ne ferma pas.
— Hjalti. Ferme.
— Neuf, dit le garçon.
Il souriait.
— Ferme ! Tout de suite !
— Neuf, répéta Hjalti, et sa voix était parfaitement normale, un peu amusée. Ça va. C'est confortable.
Kveldulf se leva.
Ce qu'il fit ensuite, il l'a refait dans sa tête pendant onze ans, toutes les nuits pendant les premiers mois, puis moins souvent, puis quelques fois par an, et il n'a jamais réussi à en sortir. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire et qu'il le savait déjà à ce moment-là.
On ne peut pas fermer le Vakning de quelqu'un d'autre. On ne peut pas l'interrompre, ni le couper, ni le trancher : ce n'est pas une route qu'on brise, c'est un homme qui est devenu la route, et la seule main qui peut refermer cette porte est celle de celui qui l'a ouverte.
Il pouvait crier. Il cria.
Il pouvait le frapper — il ne le fit pas, et il n'a jamais su si c'était une erreur.
Alors il fit la seule chose qu'il savait faire, celle qu'il faisait depuis cinq ans, la seule qui les reliait encore l'un à l'autre à cet instant.
Il compta.
— Dix, dit-il.
— Onze. Douze.
Il comptait d'une voix qui tenait à peu près, en marchant vers le garçon, en lui parlant entre les chiffres, en lui disant ferme, mon garçon, ferme maintenant, et Hjalti souriait sous le saule et ne fermait pas.
— Treize. Quatorze.
À quinze, il ferma.
Il ferma tout seul, doucement, sans rien de brutal, et il baissa les bras et souffla un grand coup comme un homme qui vient de porter quelque chose de lourd.
Puis il éclata de rire.
XIV.
— Quinze, dit-il. Quinze.
Kveldulf l'attrapa par le col.
— Regarde-moi.
— Ça va.
— Regarde-moi !
Hjalti le regarda. Ses pupilles étaient normales. Sa peau était normale. Son pouls, quand Kveldulf lui prit le poignet, était un peu rapide et parfaitement régulier.
Il n'y avait pas une marque.
C'est la chose que Kveldulf n'arriva jamais à faire comprendre à personne — il n'y avait pas une marque. Pas d'étoile blanche, pas de racines, pas de brûlure, rien à l'entrée et rien à la sortie. Il retourna ses deux bras, il ouvrit ses deux mains, il souleva sa chemise. Rien.
Il comprit beaucoup plus tard pourquoi, et ce fut la pire de toutes les choses qu'il comprit : les marques viennent quand la chose sort mal, en forçant, par un endroit qui n'était pas prévu pour elle. Hjalti n'avait pas forcé. Hjalti était devenu, pendant quinze secondes, une route si bonne et si complètement ouverte que rien n'avait eu à forcer nulle part.
— Vous voyez, dit le garçon. Il n'y a rien.
— Tu as désobéi.
— Oui.
— Tu as désobéi à la seule règle qui compte, dit Kveldulf, et sa voix se cassa au milieu, ce qui ne lui était pas arrivé depuis vingt ans.
Hjalti cessa de sourire.
— Je suis désolé, dit-il. Vraiment. — Il baissa les yeux. — C'est venu à huit. J'ai senti qu'il y avait encore de la place. Beaucoup de place. Ce n'était pas de l'orgueil, je vous jure — c'était juste évident. Comme quand on porte un seau et qu'on se rend compte qu'il est à moitié vide.
— Jure-moi.
— Je vous jure.
— Jure-moi que tu ne le refais jamais.
— Je ne le referai jamais, dit Hjalti. Je vous le jure sur ce que vous voulez.
Il le disait sincèrement. Kveldulf l'a su sur le moment et n'en a jamais douté depuis : le garçon était sincère.
Ils remontèrent à la maison. Ils mangèrent du poisson et des raves. Ils se disputèrent encore une demi-heure et le garçon encaissa tout sans se défendre, et vers la fin il fit une plaisanterie sur le fait que Kveldulf comptait comme un homme qui égrène un chapelet, et Kveldulf, contre sa volonté, rit.
Hjalti alla se coucher le premier. Il dit bonsoir depuis la porte de la tour, comme tous les soirs depuis cinq ans.
— Demain on ne travaille pas, dit Kveldulf.
— D'accord.
— Ni après-demain.
— D'accord, dit Hjalti. Bonne nuit.
XV.
Kveldulf le trouva au matin.
Il était couché sur le côté, la main sous la joue, et il avait l'air de dormir. Il avait exactement l'air de dormir. Kveldulf lui parla depuis la porte, deux fois, avant de comprendre à la lumière que la couverture ne bougeait pas.
Il n'y avait pas une marque sur lui.
Il n'y en eut jamais. Il chercha pendant une heure, sur tout le corps, méthodiquement, comme un imbécile, parce qu'il fallait bien qu'il y eût quelque chose quelque part et qu'un homme de vingt-quatre ans en bonne santé ne s'arrête pas dans son sommeil sans raison.
Il n'y avait rien à trouver. Il n'y avait rien eu à voir la veille non plus, et rien à sentir pour le garçon, et c'était toute l'affaire, et il lui avait dit lui-même cent fois : ça ne fait pas mal, donc ça ne prévient pas.
Il avait tout dit. Il avait posé les bonnes règles, il avait choisi le bon chiffre, il avait répété le bon avertissement une fois par semaine pendant deux ans. Et il avait quand même appris à un garçon de dix-neuf ans qu'une porte existait, et lui avait montré où elle était, et lui avait appris à l'ouvrir.
Sans lui, Hjalti n'aurait jamais su. Il aurait vécu quarante ans de plus avec trois niveaux et une belle carrière, et il serait mort dans un lit en ayant eu des enfants, et il n'aurait jamais entendu le mot.
Je le lui ai appris. Personne d'autre.
Il resta assis par terre à côté de la paillasse pendant très longtemps.
XVI.
Il l'enterra le lendemain, sur la berge nord, au pied du grand saule.
Il choisit cet endroit parce que c'était celui que le garçon préférait, et parce qu'il s'y tenait pour travailler depuis cinq ans, et parce qu'on y voyait tout le marais jusqu'aux roseaux du sud.
Il creusa toute la journée. La terre était bonne à cet endroit.
Il ne mit rien dessus. Pas de pierre dressée, pas d'inscription, pas de nom : il n'y avait personne au monde pour lire un nom sur cette île, et le père du garçon vivait à trois cents lieues et ne saurait jamais où son fils était mort.
Il rassembla quelques pierres autour du pied de l'arbre pour que la terre ne parte pas aux pluies, et ce fut tout.
Il n'y avait pas besoin de plus. Il y avait un saule.
Il resta debout devant jusqu'à la nuit, et le lendemain matin il descendit relever les nasses, parce qu'il fallait bien relever les nasses.
Il n'enseigna plus jamais.
Pendant onze ans, il refusa tous ceux qui vinrent — il en vint six, un tous les deux ou trois ans, et il les fit redescendre dans les roseaux sans une once d'hésitation, et il n'en garda pas un seul nom.