Runalog

Chapitre 37 : Arc 7-Chapitre 37 — Les saisons

6282 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/08/2026 15:29

Été — vingt-troisième jour

— Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix. Onze.

L'anneau claqua.

— Onze, dit Kveldulf.

— Je sais.

— Recommence.

Il comptait à voix haute. C'était son unique commentaire depuis quatre jours, et Sigurd avait fini par comprendre qu'il n'y en aurait pas d'autre : plus d'explication, plus de démonstration, plus rien. Seulement un homme assis sur une pierre qui comptait à voix haute pendant que Sigurd cherchait sa route, et qui s'arrêtait de compter quand elle était trouvée.

Onze. Douze. Neuf. Quatorze — celle-là, il l'entendit rire, un seul souffle par le nez.

Le pire était le rythme de sa voix. Il ne pressait pas. Il ne ralentissait pas non plus. Il comptait exactement à la vitesse à laquelle un homme compte quand il n'a rien à faire, et cette régularité tranquille était plus insupportable que n'importe quel reproche.

— Pourquoi vous comptez ?

— Règle un.

— Ce n'est pas une question sur vous. C'est une question sur l'exercice.

Kveldulf le regarda un moment.

— Bon, dit-il. Pour une fois. — Il montra la clairière du menton. — Un homme qui te veut du mal parcourt quinze pas en quatre secondes. Un homme entraîné, en trois. Tu es à onze.

— Donc il me tue.

— Il te tue neuf fois, dit Kveldulf. Et il lui reste du temps pour souffler.

Il se rassit.

— Recommence.

Été — le tour de l'île

Il commença à lui faire faire le tour de l'île.

Ils partaient après le repas et ils marchaient, et tous les cinquante pas Kveldulf s'arrêtait et disait : ici. Et Sigurd devait dire où irait la foudre si elle tombait là.

Les premiers jours furent grotesques. Sigurd regardait un carré de terre battue, une souche, un bout de berge, et il n'avait rien à dire du tout. Il disait dans le sol. Kveldulf attendait. Sigurd disait je ne sais pas.

— Ce n'est pas une devinette, finit par dire Kveldulf. Il n'y a pas de bonne réponse cachée que je connaîtrais et pas toi. Il y a un endroit et il y a des routes dedans, et soit tu les vois, soit tu ne les vois pas encore.

Alors Sigurd se mit à regarder.

Il découvrit que le sol de la clairière n'était pas un sol : c'était une croûte sèche sur trois pouces, et en dessous de la tourbe gorgée d'eau qui affleurait le long d'une ligne à peine visible où l'herbe était plus verte. Il découvrit que la vieille rigole qu'il avait curée au printemps était la meilleure route de toute l'île, et qu'elle passait à quatre pas de la porte de la maison. Il découvrit que le mur sud de la tour rendait sa chaleur jusqu'au milieu de la nuit et repoussait tout ce qui passait devant, et que le mur nord ne faisait rien de tel.

Il découvrit qu'il y avait du fer partout dans ces ruines — des scellements, des gonds arrachés, des tiges dans la maçonnerie — et que ce fer dessinait dans la pierre un réseau qu'on ne voyait pas et qui, à trois endroits, courait sur plus de vingt pas d'un seul tenant.

Il découvrit que le marais changeait quatre fois par jour.

Le matin, la brume dormait au ras de l'eau et l'air au-dessus était mort. Vers midi, tout se mélangeait et il n'y avait plus rien d'exploitable nulle part. En fin d'après-midi, la terre chaude et l'eau froide fabriquaient des couloirs entre les îlots — les meilleurs de la journée, les plus longs, les plus stables. Et la nuit, tout se refermait.

Un soir de la fin juillet, ils revenaient par la berge nord et Kveldulf dit ici, et Sigurd répondit avant même de s'être arrêté de marcher :

— Elle contourne par la gauche à cause du rocher qui garde la chaleur, elle prend la ligne de joncs sur douze pas, elle saute à la souche, et de la souche elle a le choix entre la rigole et l'eau. Elle prendra l'eau. La rigole a séché depuis trois jours.

Kveldulf ne dit rien.

Ils rentrèrent. Le lendemain, Sigurd ne fit plus jamais le tour de l'île.

Été — les trois niveaux

— Hrafnsson m'a expliqué les trois niveaux, dit Sigurd un soir. Un porteur d'eau de Vatnsfjörd. Il a fait huit ans d'école royale.

— Je sais ce que sont les trois niveaux.

— Il a dit : au premier, on infuse dans la lame et ça agit là où la lame touche. Au deuxième, on projette. Au troisième, on commande à distance — on désigne, et ça se fait. — Sigurd le regarda. — Vous allez me dire que c'est faux.

— Non, dit Kveldulf. C'est très exactement vrai. C'est même la meilleure description qu'on ait jamais faite de la chose, et je ne saurais pas la refaire mieux. — Il repoussa son écuelle. — Les trois niveaux sont réels. Tout le monde les monte dans cet ordre depuis trois cents ans et personne n'en a jamais trouvé un quatrième. Ce que les écoles ne savent pas, ce n'est pas ce que sont les niveaux. C'est ce qui les sépare.

— Et c'est quoi ?

— Où commence la route.

Il prit une brindille et traça trois traits dans la cendre.

— Premier niveau. La route commence à ta lame et elle finit là où ta lame touche. C'est tout. C'est le niveau des gens qui n'ont jamais eu à chercher, parce que la lame est une route toute faite et que le contact rend la question sans objet. — Il tapota le premier trait. — Toi, tu as ça depuis tes quinze ans et tu l'as très bien.

— Et le deuxième ?

— La route commence à ta lame et elle finit ailleurs. Elle sort. Il faut donc qu'il y en ait une, et il faut la trouver. — Kveldulf haussa les épaules. — Voilà toute la difficulté du deuxième niveau, et voilà pourquoi les trois quarts des porteurs du continent y meurent de vieillesse. Ils ne cherchent pas de route. Ils poussent dans le vide, ils obtiennent quatre pas, et ils appellent ça leur limite personnelle.

Il traça le troisième trait.

— Et le troisième, dit-il, c'est le même que le deuxième, sauf que la route ne commence plus à ta lame.

Sigurd releva la tête.

— Comment ça ?

— Tu ouvres une route dont les deux bouts sont ailleurs que sur toi. Voilà tout. Ce que ton porteur d'eau appelle commander à distance n'est pas un commandement : c'est un homme qui connaît assez bien le terrain pour bâtir une route où il ne se tient pas. — Kveldulf jeta la brindille dans le feu. — Il n'y a aucune magie là-dedans et il n'y a aucune force supplémentaire. Il y a de la connaissance. C'est pour ça que ça met dix ans : pas parce que c'est dur à faire, parce que c'est long à savoir.

Sigurd regarda les trois traits dans la cendre pendant un long moment.

— Alors le troisième niveau, ce n'est pas devenir plus fort.

— Non, dit Kveldulf. Tu n'auras pas un pouce de puissance de plus qu'aujourd'hui. Tu sauras juste où sont les choses.

Fin d'été — l'orage

L'orage monta du sud un après-midi de la fin août, et Sigurd le sentit venir deux heures à l'avance, comme toujours.

Kveldulf était parti relever des nasses à l'autre bout de l'île.

Sigurd descendit à la berge nord avec Smáeldingr, et il ne se mentit pas : il savait exactement ce qu'il allait essayer, et il savait qu'il ne l'avait pas demandé.

Il y pensait depuis quatre mois.

Il avait fait ça une fois, dans cette clairière, sans le vouloir et sans rien y comprendre — et depuis, il avait appris ce qu'était une route. Il avait passé l'été à en trouver dans de la tourbe et dans du brouillard. Et au-dessus de sa tête, dans ce ventre noir qui montait sur le marais, il y avait la plus grande route qui existe au monde, et il savait maintenant qu'elle était là, et personne au monde n'était mieux placé que lui pour aller la chercher.

Il attendit que ça devienne mauvais. Le vent tomba d'un coup, ce qui était le signe. La corde sous ses côtes se tendit.

Il leva sa lame à deux mains et il ouvrit.

Et il la trouva tout de suite.

Ce fut la chose terrible : il la trouva immédiatement, sans effort, comme on trouve une porte grande ouverte. Il sentit la charge au-dessus de lui, énorme, patiente, penchée sur l'île — et il sentit le chemin qui descendait, tout droit, du ventre du nuage jusqu'au sol.

Il passait par lui.

Il n'y avait pas d'autre version. Il n'y avait pas de variante, pas de contournement, pas de route qui allât du nuage à un arbre en le laissant de côté : la seule route qui existait entre ce ciel et cette terre traversait un garçon de dix-sept ans debout sur une berge avec une barre de métal levée au-dessus de la tête.

Ce n'est pas grave, pensa-t-il. Je conduis. C'est mon métier maintenant.

Il tira.

Ce qui descendit ne fut pas ce qu'il avait appelé.

Il l'avait su à l'instant même — il y eut une fraction de seconde, entre l'appel et l'arrivée, où il comprit avec une clarté parfaite qu'il venait d'ouvrir une porte sur quelque chose dont il n'avait aucune idée de la taille. Ce n'était pas un arc de foudre. Ce n'était pas quinze pas de tourbe humide et une once de sa propre chaleur. C'était une masse.

Et cette masse chercha à passer par un corps qui faisait une brasse de large.

Il n'y eut pas de douleur pendant environ une seconde. Il y eut une sensation de largeur — la sensation d'être ouvert d'un bout à l'autre, comme si quelqu'un avait tiré une porte à l'intérieur de lui et que tout le vent du monde entrait — et pendant cette seconde-là, Sigurd sut avec certitude qu'il pouvait le faire, qu'il était en train de le faire, que ça marchait.

Puis quelque chose céda.

L'avant-bras droit, à l'endroit de la rune. La foudre était entrée là et elle avait suivi le chemin qu'elle suit toujours — le plus facile, le plus court, celui qui longe les veines — et elle avait descendu son bras, traversé sa poitrine, et cherché la sortie.

Elle sortit par la paume gauche.

Il revint à lui sur le ventre, dans l'herbe brûlée, avec de la pluie sur la nuque.

Il ne pouvait rien bouger du tout. Il pouvait respirer et il pouvait voir un brin d'herbe à trois pouces de son œil, et c'était tout, et il resta comme ça un temps qu'il ne mesura pas.

Puis il y eut des pas qui couraient.

Fin d'été — le mot

Kveldulf ne cria pas.

Ce fut la chose que Sigurd retint le plus, plus tard : il n'y eut ni cri, ni juron, ni sermon. Le vieil homme le retourna, vérifia son pouls, regarda son bras droit, retourna sa main gauche paume vers le ciel, et resta immobile en la regardant.

Il y avait, au creux de la paume, une marque blanche en étoile, grande comme une pièce, avec des lignes fines qui en partaient et couraient sous la peau vers le poignet.

Il y en avait une autre, plus large, sur la face interne de l'avant-bras droit, à l'endroit exact où était la rune.

Kveldulf le porta jusqu'à la maison et le soigna en silence pendant une heure. Il fit chauffer de l'eau, il coupa la manche brûlée, il nettoya, il posa un onguent qui sentait la résine, il banda. Il travailla vite et bien, sans un mot.

Ce fut seulement quand il eut fini, en s'essuyant les mains, qu'il posa une question.

— Est-ce que c'était confortable ?

Sigurd, à moitié conscient, ne comprit pas.

— Quoi ?

— La seconde d'avant. Quand ça t'a traversé et avant que ça brûle. — La voix de Kveldulf était très posée. — Est-ce que c'était confortable ?

Sigurd chercha le mot juste, et le mot juste était celui-là, et il n'y en avait pas d'autre.

— Oui.

Kveldulf s'assit sur le banc.

Il resta là un long moment, les mains sur les genoux, à regarder le feu, et Sigurd le regarda faire du fond de son abrutissement et vit quelque chose qu'il n'avait jamais vu sur ce visage.

Il avait peur.

— Ça a un nom, dit Kveldulf.

C'était plus tard dans la nuit. Sigurd n'avait pas dormi ; il avait le bras droit en feu et la main gauche qu'il ne sentait plus.

— Les Érudits appelaient ça le Vakning. Le second éveil. — Kveldulf remuait les braises. — La rune que tu portes sur le bras, c'est le premier. Elle s'ouvre toute seule, un jour, quand tu as peur ou quand tu es en colère, et à partir de ce jour-là tu peux tenir ton élément. Ça, tout le monde l'a. C'est pour ça qu'on t'appelle un porteur.

— Et le second ?

— Le second, tu ne le portes plus. Tu le deviens.

Il posa le tisonnier.

— Il y a une limite à ce qu'un homme peut faire passer par une lame, dit-il. Elle est basse et tu l'as touchée cet été. Au-delà, il n'y a qu'une seule voie, et ce n'est pas une voie plus large : c'est une autre voie. Tu cesses de te servir de ton corps pour tenir la chose, et tu commences à t'en servir comme d'une route.

Sigurd regarda le bandage sur son avant-bras.

— C'est ce que j'ai fait.

— C'est ce que tu as essayé, dit Kveldulf. Tu as ouvert une route en toi et tu as invité quelque chose d'énorme à passer dedans, sans savoir ce qui allait venir, sans savoir par où ça sortirait, sans savoir combien de temps tu pouvais tenir. Tu as eu de la chance sur les trois. — Il se tourna enfin. — La chance que tu as eue, mets-la de côté et n'y compte plus jamais.

— Vous le faites, dit Sigurd.

Silence.

— Vous avez huit marques sur chaque bras. Je les ai comptées le premier jour, avant même de savoir votre nom. Je ne savais pas ce que c'était. — Il leva sa main bandée. — Maintenant je sais.

Kveldulf rabattit ses manches — un geste machinal, presque pudique, et il s'en aperçut à mi-chemin et le finit quand même.

— Écoute-moi bien, dit-il, parce que je vais te dire quatre choses et que tu ne me les feras pas répéter.

Il compta.

— Un. Le Vakning n'est pas un quatrième niveau. Ce n'est pas la suite. Un homme peut monter les trois niveaux toute sa vie sans jamais l'approcher, et il aura eu une belle carrière et il sera mort dans son lit.

— Deux. Il n'est pas le même pour deux personnes. Il n'a même pas de forme commune : ce que fait un porteur de feu quand il s'éveille une seconde fois n'a aucun rapport avec ce que fait un porteur d'eau, et je serais bien incapable de te dire lequel des deux est le pire. Chaque rune a le sien. Tu n'apprendras jamais ça de personne d'autre qu'un porteur de foudre, et il n'y en a pas beaucoup, et la plupart sont morts en le cherchant.

— Trois. Le tien te tuera si tu le cherches cette année. Pas pourrait. Te tuera.

Il s'arrêta.

— Et quatre ?

— Quatre, dit Kveldulf. Tu viens de le toucher à dix-sept ans, par un après-midi d'orage, tout seul, sans que personne t'ait rien montré.

Il se leva et alla se coucher.

— Dors, dit-il depuis le fond de la pièce. Demain tu ne fais rien du tout et après-demain tu recommences à compter.

Automne — le village

Il descendit au village à la fin de l'automne, comme tous les ans.

Il partit un matin gris avec un sac vide et un peu d'argent, dit quatre jours et rien d'autre, et Sigurd resta seul sur l'île pour la première fois depuis sept mois. Il travailla. Il releva les lignes, il sala le poisson, il fit sécher ce qu'il fallait, et le soir il s'assit devant la maison et regarda le marais s'éteindre, et il trouva ça beaucoup plus long qu'il ne s'y attendait.

Kveldulf revint le cinquième jour, à la nuit, trempé, avec un sac plein.

Il posa tout par terre devant le feu et déballa.

Du sel. Deux sacs de sel là où il en achetait un. Du fil, de la poix, une lime neuve, des hameçons. De l'huile pour la lampe.

Puis une couverture de laine épaisse, encore pliée, qui n'avait jamais servi.

Puis une paire de bottes.

Sigurd les regarda. C'étaient de bonnes bottes de marais, montantes, graissées, du travail sérieux — et elles étaient beaucoup trop grandes pour Kveldulf, qui avait le pied étroit.

— Les tiennes prennent l'eau depuis juillet, dit Kveldulf sans le regarder. Tu ne me l'as pas dit. C'est le corps. C'est la règle deux. Tu as de la chance que je regarde par terre en marchant.

Il poussa la couverture du pied vers la paillasse de Sigurd.

— Et il fait moins vingt ici en février, dit-il. Tu n'y survivrais pas avec ta guenille.

Puis il alla se sécher, et il n'en fut plus jamais question.

Sigurd resta un moment devant les bottes.

Il ne pensa pas une seule seconde à ce que ça pouvait vouloir dire, dans un village de trente feux au bord d'un fleuve, qu'un ermite qui vivait seul depuis vingt ans et qui n'achetait jamais que du sel et du fil eût acheté cet automne-là deux sacs, une couverture d'homme et des bottes qui n'étaient pas à sa taille.

Automne — la cendre

Il le surprit un soir.

Il était sorti pisser et il rentra plus vite que d'habitude à cause du froid, sans bruit parce qu'il était pieds nus, et Kveldulf était accroupi devant le foyer éteint, de dos.

Il dessinait dans la cendre froide avec une brindille.

Sigurd vit le dessin pendant peut-être deux secondes avant que l'autre l'entende. C'était l'île — la clairière, la tour, la ligne de la berge, tracée de mémoire et parfaitement juste — avec des points et des traits qui la parcouraient, et deux croix, et une flèche.

C'était l'exercice du lendemain.

Kveldulf tourna la tête, le vit, et effaça tout d'un revers de main.

— Tu marches comme un chat, dit-il. C'est agaçant.

Il se releva et s'essuya la paume sur sa cuisse.

— Couche-toi.

Sigurd alla se coucher.

Il resta longtemps éveillé, à regarder les poutres, avec dans la poitrine une chaleur idiote qu'il n'aurait pas pu expliquer à qui que ce soit.

Automne — la première question

Kveldulf ne lui avait jamais rien demandé.

Sigurd s'en aperçut ce soir-là, brutalement, et il compta : sept mois. Sept mois qu'il vivait dans une pièce de quatre pas sur six avec un homme qui ne lui avait pas posé une seule question sur lui. Pas d'où il venait. Pas ce qu'il fuyait. Pas ce qu'il avait fait de ses dix-sept ans, ni pourquoi un gamin traverse deux royaumes pour venir se faire humilier dans un marais.

C'était la règle un dans l'autre sens, et Sigurd comprit d'un coup qu'elle avait toujours fonctionné dans les deux sens, et que c'était pour ça qu'il n'avait jamais eu à mentir sur rien.

Et ce soir-là, Kveldulf demanda quelque chose.

— Il y avait qui, chez le vieux ?

Sigurd releva la tête.

— Chez Ornir ?

— Quand tu y étais. Il y avait combien de gosses ?

— Une trentaine. Ça bougeait. — Sigurd chercha. — Halfdan, Egil, ils étaient les plus vieux, ils nous entraînaient. Bragi le forgeron. Birgit à la cuisine.

Kveldulf s'arrêta net.

— Birgit est encore là ?

— Elle y était il y a deux ans.

— Elle doit avoir quatre-vingts ans.

— Elle chantait tous les matins, dit Sigurd. Une chanson sur une fille des montagnes qui descend chercher son frère. Tout le monde la détestait.

Et Kveldulf rit.

Ce fut bref, un peu rouillé, et ce fut le premier rire que Sigurd entendit sortir de cet homme en sept mois.

Elle est descendue de la montagne, la fille aux mains noires, dit Kveldulf. — Il secoua la tête. — Quarante ans. Elle chantait déjà ça quand j'avais ton âge, et déjà on la détestait, et je peux encore te la faire jusqu'au bout si tu me pousses.

Il remit une bûche.

— Elle avait une théorie, dit-il. Elle disait qu'un gosse qui a peur ne mange pas, et qu'un gosse qui chante n'a pas peur, et que donc si elle chantait assez mal pour qu'on veuille la couvrir, on chanterait, et on mangerait. — Il haussa les épaules. — Ça a l'air idiot. Ça marchait.

Sigurd n'osait plus bouger, de peur que ça s'arrête.

— Vous êtes parti quand ?

— Il y a vingt-deux ans.

— Il y avait qui, à ce moment-là ?

Kveldulf regarda le feu.

— Des petits, dit-il. Cinq petits que le vieux avait ramassés dans cinq endroits différents et qu'il gardait à part sans jamais l'avouer. Ils dormaient dans la même chambre et ils mangeaient à la même table que tout le monde, et personne n'était censé remarquer qu'ils faisaient trois heures de plus par jour que les autres.

— Vous les avez connus.

— Je les ai portés sur mes épaules, dit Kveldulf. Le plus vieux avait dix-neuf ans quand je suis parti. Un grand gamin sérieux qui posait des questions insupportables et qui rangeait ses affaires. Il y avait une fille qui ne parlait pas, une autre qui parlait trop, un garçon qui volait tout ce qui traînait — celui-là, je lui ai cassé le poignet une fois pour lui apprendre, et j'ai eu tort — et un cinquième dont je ne me souviens plus du visage, ce qui est une chose désagréable à s'entendre dire.

Sigurd sentit son cœur cogner.

— Le plus vieux, dit-il. Le sérieux. Il s'appelait comment ?

— Álvaldr.

— Il est vivant.

Kveldulf ne bougea pas.

— Je l'ai vu il y a huit mois, dit Sigurd. Il m'a sorti d'un vallon avec dix-neuf hommes dedans. Il déplace des enfants dans le nord depuis quinze ans, tout seul, et il en a sorti cent onze des mains du culte. Il porte une arme dont je n'ai jamais vu le pareil. — Il hésita. — Et il connaît Vigdis. Elle aussi elle est vivante, il y a un an elle a tenu tête à un des Neuf devant moi.

Le silence, dans la pièce, s'étira très longtemps.

— Álvaldr, répéta Kveldulf.

— Oui.

— Le petit qui rangeait ses affaires.

— Oui.

Kveldulf hocha la tête lentement, plusieurs fois, en regardant le feu, et il ne dit rien pendant si longtemps que Sigurd crut que c'était fini.

— Bon, dit-il enfin.

Et puis, beaucoup plus bas, comme pour lui-même :

— Le vieux salaud. Il en a quand même sorti quelque chose.

Il se leva pour aller se coucher, et à mi-chemin il s'arrêta.

— Je ne suis pas parti pour rien, dit-il, sans se retourner. Puisque tu ne le demanderas pas, je te le dis une fois et on n'en parlera plus. On me cherchait. Il y a vingt-deux ans, quelqu'un a fini par comprendre ce que j'étais capable de faire, et à partir de ce moment-là rester chez Ornir voulait dire les amener chez Ornir. Alors je suis parti dans un marais.

Il reprit sa marche.

— Ça a marché, dit-il. Pendant onze ans, ça a très bien marché.

Sigurd ouvrit la bouche.

— Règle un, dit Kveldulf.

Fin d'automne — le sparring

Il gela pour la première fois dans la nuit du dix-neuvième jour, et au matin Kveldulf sortit avec sa vieille lame droite.

— Aujourd'hui tu me touches.

Sigurd, qui achevait de saler du poisson, se redressa.

— Pardon ?

— Une fois. Une seule. Pas au corps, pas à la lame : avec ta foudre. — Kveldulf descendit dans la clairière. — Le jour où tu y arrives, on passe à autre chose. Tant que tu n'y arrives pas, on recommence tous les matins.

— Et si je vous touche pour de bon ?

— Tu ne me tueras pas, dit Kveldulf. Ni moi toi. C'est la seule chose commode dans notre affaire : entre deux porteurs de foudre, un coup n'est pas une blessure, c'est un marteau. Ça traverse, ça sonne, ça brûle un peu, et on se relève. — Il fit rouler son épaule. — Tu vas beaucoup te relever.

Le premier matin dura onze minutes.

Sigurd attaqua à la lame, correctement, en infusant — le premier niveau, le sien depuis toujours. Smáeldingr bleuit, la trace de Sowilō s'alluma le long du fil, et il chercha le contact.

Kveldulf le lui donna.

Ce fut une erreur de le croire généreux. Leurs deux lames se rencontrèrent, chargées toutes les deux, et Sigurd sentit passer dans ses bras quelque chose qu'il n'avait jamais senti dans un combat : les deux charges se touchèrent au fil et se disputèrent la place, et celle qui recula fut la sienne. La secousse lui remonta jusqu'à l'épaule. Sa main s'ouvrit toute seule. Smáeldingr partit dans l'herbe gelée.

— Premier niveau, dit Kveldulf. Tu l'as très bien. Moi je l'ai depuis vingt-cinq ans. Ramasse.

Il le désarma quatre fois de suite de la même manière, sans jamais faire un pas de plus qu'il n'était nécessaire.

À la cinquième, Sigurd cessa d'aller au contact.

Le sixième matin, il essaya le sol.

L'herbe était couverte de givre fondu, gorgée d'eau sous une croûte fine, et c'était la meilleure route de toute la clairière — Sigurd le savait parce qu'il avait passé l'été à faire le tour de cette île. Il recula de dix pas, ouvrit, et laissa chercher.

Trois secondes. Il descendait, il descendait vraiment : trois secondes et la route était trouvée, une belle ligne basse qui courait sous l'herbe et remontait droit vers les pieds de Kveldulf.

Il tira.

Kveldulf monta sur une pierre.

Ce fut tout. Il ne l'esquiva pas, il ne la coupa pas : il fit un pas de côté et monta sur une dalle plate posée dans l'herbe, et la route mourut à un pouce de ses semelles.

Sigurd resta con.

Puis il regarda la clairière, et il vit ce qu'il avait sous les yeux depuis huit mois.

Il y avait sept dalles plates dans cette clairière. Sept. Il les avait toujours vues et il n'y avait jamais pensé — c'étaient des pierres, il y en a partout dans des ruines, on marche dessus quand il pleut. Elles étaient posées de manière à ce qu'un homme pût aller de la maison à la berge, de la berge à la tour, de la tour au potager, sans jamais faire plus de deux pas hors d'une pierre sèche.

— Vous avez préparé le terrain, dit-il.

— Il y a onze ans, dit Kveldulf.

— C'est de la triche.

— C'est le métier. — Il descendit de sa dalle. — Un homme qui choisit son terrain a gagné avant de tirer sa lame. Tu ne peux pas toujours le choisir. Quand tu peux, tu le fais, et quand tu ne peux pas, tu regardes très vite ce que l'autre a choisi et tu te demandes pourquoi.

Le neuvième matin, Kveldulf lui rendit sa propre route.

Sigurd avait trouvé un chemin par le tas de bois — humide, tassé, une bonne route de vingt pas qui aboutissait au flanc gauche de son maître. Il tira. Kveldulf tourna simplement le poignet.

Et la chose revint.

Elle revint par où elle était venue, exactement, en un centième du temps qu'il avait fallu pour la construire, et elle prit Sigurd à la cuisse gauche et le jeta par terre.

Il resta assis dans l'herbe gelée, la jambe morte, à comprendre.

— Une route a deux bouts, dit Kveldulf au-dessus de lui. Tu passes ta vie à en construire pour aller chez les autres. Souviens-toi qu'une fois construite, elle ne t'appartient plus. Elle appartient à celui des deux qui se réveille le premier.

Il fallut jusqu'à la fin de l'automne.

Il apprit dans cet ordre : à ne plus jamais bâtir une route qu'il ne pourrait pas fermer ; à travailler dans l'air plutôt que dans le sol, parce que l'air on ne peut pas monter dessus ; à se déplacer non pas vers l'ennemi mais vers l'endroit d'où partait la meilleure route ; et à mentir — à ouvrir une route bien visible d'un côté pour occuper l'attention pendant qu'il en cherchait une autre.

Cette dernière, Kveldulf la lui prit trois fois de suite, puis cessa de la lui prendre, ce qui voulait dire qu'elle était devenue correcte.

Il descendit à quatre secondes. Puis à trois et demie.

Et le vingt-septième matin, il gagna.

Il pleuvait ce jour-là, une pluie fine et froide, et il n'y avait plus une seule dalle sèche dans la clairière — Kveldulf s'était donc placé au milieu, sur l'herbe, comme tout le monde, et il attendait.

Sigurd ouvrit sur le sol pour la forme. Kveldulf coupa. Sigurd ouvrit dans l'air à mi-hauteur, plus sérieusement ; Kveldulf se déplaça d'un pas et la route se défit toute seule.

Ils firent ça quatre fois. Et à la quatrième, pendant que Kveldulf regardait la route qui montait vers lui depuis la gauche, Sigurd fit autre chose.

Il ouvrit une seconde route. Minuscule. Une chose de rien du tout, un filament qu'il laissa partir vers l'arrière, derrière son propre épaule, dans une direction où il n'y avait rien à atteindre — parce que ce n'était pas une route pour frapper. C'était une route pour aller chercher quelque chose.

Elle mit longtemps. Elle tâtonna à travers la pluie sur trente pas, mourut deux fois, repartit.

Et elle toucha le premier poteau des séchoirs à poisson.

Il y en avait trois rangées, derrière la maison, sur le côté nord de la clairière. Des perches de bois plantées en terre et, tendues entre elles, des lignes de chanvre sur lesquelles Sigurd accrochait le poisson salé tous les matins depuis huit mois. Elles étaient trempées de pluie. Elles étaient imbibées de saumure depuis des années. Elles couraient sur vingt-deux pas d'un seul tenant, à hauteur d'épaule, et la dernière passait à quatre pas derrière le dos de Kveldulf.

Sigurd n'avait pas eu besoin de les regarder. Il aurait pu les dessiner les yeux fermés. Il les avait montées, retendues, réparées deux fois cet été.

Kveldulf, lui, ne les voyait plus depuis onze ans.

La route s'ouvrit sur toute la longueur des lignes en une fraction de seconde — le sel, l'eau, le chanvre, un chemin parfait — et de la dernière ligne à l'épaule de son maître il n'y avait plus que quatre pas d'air mouillé, ce qui n'est rien du tout.

Sigurd ferma la première route et bascula tout dans la seconde.

Il y eut un claquement sec derrière Kveldulf, et un point de lumière blanche sur les lignes, et le vieil homme fit un demi-pas de côté avec un grognement, une main sur l'épaule droite.

Le poisson tomba des trois rangées à la fois, en une averse d'une centaine de morues, sur toute la longueur des séchoirs.

Sigurd resta debout dans la pluie, la lame basse, le souffle court.

Kveldulf roula lentement son épaule. Il regarda son bras, puis le sol jonché de poisson, puis les lignes qui fumaient doucement dans la pluie.

Il ne dit rien.

Il rengaina sa lame, traversa la clairière, et rentra dans la maison.

Sigurd ramassa le poisson pendant deux heures.

Le lendemain matin, Kveldulf le réveilla une heure avant l'aube, dans le noir, et les exercices devinrent beaucoup plus durs.

Premières gelées — onze jours

Il s'aperçut à la fin novembre qu'il avait cessé de compter.

Ce ne fut pas une décision. Il s'en rendit compte un soir, en se couchant, en réalisant qu'il n'avait pas fait le calcul depuis — il chercha — depuis l'orage. Depuis trois mois.

Il ne l'avait pas fait parce qu'il n'en avait plus besoin. Les saisons avaient compté à sa place. Il avait vu l'été finir, les pluies venir, les oies repasser vers le sud, le marais geler la nuit puis geler le jour ; et son corps savait où on en était sans qu'il eût à ouvrir les yeux.

Il le fit quand même, dans le noir, une dernière fois, très proprement.

Huit mois et trois jours depuis la nuit où il avait dit d'accord cinq fois de suite.

Il en avait fait sept et vingt-deux jours.

Onze jours.

Il resta immobile sur sa paillasse.

Il s'était attendu à ressentir quelque chose de violent. Il s'y était préparé sans se l'avouer, tout l'automne — il avait imaginé que ce moment arriverait comme un coup, qu'il se lèverait au milieu de la nuit, qu'il ferait son sac, que ça se déciderait tout seul.

Il ne se passa rien du tout.

Il était couché sous une couverture neuve, dans une maison de roseau, avec des bottes à sa taille au pied de la paillasse et une brûlure blanche au creux de la main gauche. Dans onze jours, à quatre semaines de marche et un mois de lac d'ici, une pierre se rouvrirait dans une falaise.

Et il serait là. Il serait exactement là, à cet endroit, à faire ce qu'il faisait.

De l'autre côté de la pièce, Kveldulf ne dormait pas non plus. Sigurd entendait sa respiration, régulière et fausse, comme la première nuit.

— Petit, dit la voix dans le noir.

C'était la première fois qu'il lui parlait après l'extinction du feu.

— Oui ?

Un silence.

— Rien, dit Kveldulf. Dors.

Épilogue

La pièce n'avait pas de fenêtre et l'homme qui parlait ne s'était pas assis.

— Kelduvatn, dit-il. Les marais, à l'est du fleuve. Il y a un ermite dessus depuis une vingtaine d'années. Il descend une fois l'an, à l'automne, il achète du sel et du fil, il repart. Les gens du bord l'appellent l'homme du fond et ne savent rien d'autre.

— Et ?

— Cette année il a acheté deux sacs de sel, une couverture de laine et une paire de bottes d'homme qui n'étaient pas à sa taille.

Un des quatre assis dans l'ombre remua.

— C'est tout ce que vous avez ?

— Non. Au printemps dernier, un jeune homme est passé au bac. Vingt ans, peut-être moins, seul, avec une épée et une cape brune. Il a demandé au passeur où trouver l'homme du fond, et le passeur l'a fait descendre de sa barque. Il est entré dans le marais quatre jours plus tard et personne ne l'a vu ressortir.

Silence.

— Description ?

— Mauvaise. Cheveux clairs, taille moyenne. Le passeur ne se souvient de rien d'utile. — L'homme marqua un temps. — Sauf qu'il n'a pas discuté le prix et qu'il est resté assis dans la barque après avoir touché terre.

— Ce n'est rien du tout.

— C'est un jeune homme seul avec une épée qui a traversé la moitié du continent pour aller chercher quelqu'un dans un marais, dit l'homme aux yeux pâles, et qui y est encore huit mois plus tard. Je vous accorde que ce n'est rien du tout. J'ai passé onze ans à travailler avec moins que ça.

Il posa une main sur le dossier d'un siège vide.

— Le garçon à la foudre a été reclassé rang A au printemps, dit-il. Pas pour ce qu'il vaut au combat — pour ce qu'il sait. Il connaît le mot verrou*, il connaît le nombre neuf, et il a été quelque part l'été dernier où personne n'a jamais été. Je veux quarante hommes autour de ce marais.*

— Quarante hommes pour un rang A ?

— Quarante hommes pour un rang A entraîné pendant un an par quelqu'un dont nous ignorons tout, dit-il. C'est la partie qui m'occupe. Personne ne va vivre vingt ans dans un marais s'il n'a rien à cacher, et personne ne prend un élève à cet âge-là s'il n'a rien à transmettre.

Une voix parla depuis le fond de la salle, où il n'y avait pas de siège.

— Non.

Tout le monde se tourna.

Ulfar était adossé au mur, les bras croisés, et il n'avait rien dit depuis le début.

— Pas quarante hommes, dit-il. Moi.

— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.

— Vous avez demandé quarante hommes pour un rang A. — Ulfar se décolla du mur. — Il n'est pas rang A. Je me suis battu contre lui pendant un quart d'heure il y a un an, dans une cour, et il ne m'a touché qu'une fois, du plat, à l'oreille. Vous l'avez classé A parce qu'il a crié un mot dans un escalier. Ce n'est pas un rang, c'est une comptabilité.

— Un an, dit l'homme aux yeux pâles.

— Un an ne fait pas d'un B un A. Il faut trois ans et un maître.

— Il a peut-être un maître.

— Alors j'aimerais beaucoup le rencontrer, dit Ulfar.

Il alla jusqu'à la porte.

— Et il y a l'autre raison, dit-il sans se retourner. On m'a donné un ordre il y a un an et je ne l'ai pas exécuté. On m'a interrompu. Ça ne m'était jamais arrivé.

Il ouvrit la porte.

— Envoyez vos quarante hommes autour du marais si ça vous rassure, dit-il. Qu'ils tiennent les bords. Personne n'entre avec moi.



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