Runalog

Chapitre 35 : Arc7-Chapitre 35 — L'homme du fond

4702 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 26/08/2026 15:28


I.

Il partit vers l'est le lendemain matin, et il mit trois jours à s'apercevoir qu'il n'avait parlé à personne.

Ce n'était pas de la tristesse. C'était plus bête que ça, et plus dérangeant : il ne savait plus comment on occupait une journée. Depuis Brynnadalr, il y avait toujours eu quelqu'un. Une gamine de cinq ans sur son dos, puis de six, puis de neuf, qui demandait pourquoi douze fois par jour. Une fille de dix-huit ans qui décidait des tours de garde et qui disait on dort ici avant qu'il ait fini de se poser la question. Un garçon de quatorze ans qui n'arrêtait jamais de parler et qu'on écoutait à moitié.

Maintenant il marchait, et le soir venait, et il n'y avait rien à faire du soir.

Il prit l'habitude de s'entraîner à la nuit tombée, seul, jusqu'à ne plus pouvoir tenir la garde. C'était moins une discipline qu'une façon d'user les heures.

Le pays changea autour de lui. Il quitta la côte de Niflheim au bout d'une semaine et remonta vers l'intérieur, à travers des terres basses qu'aucune nation ne revendiquait vraiment — trop pauvres pour valoir une frontière. L'hiver finissait. Il y avait de la neige fondue dans les ornières et de la boue partout, et des vols d'oies qui remontaient très haut, très loin au-dessus de lui, en direction du nord.

Il les regardait passer et il essayait de ne pas penser à ce qu'il y avait au bout de leur route.

Il fit vingt-six jours.

II.

Le dernier bac n'était pas un bac. C'était un vieux qui avait une barque, et le fleuve à cet endroit était assez étroit pour qu'on le traverse en trente coups de rame.

Sigurd paya. Le vieux ne dit rien pendant la traversée. Quand ils touchèrent l'autre rive, Sigurd resta assis.

— Je cherche quelqu'un dans les marais de Kelduvatn.

Le vieux le regarda alors pour la première fois.

— Personne vit dans les marais.

— On m'a dit de demander l'homme du fond.

Le silence qui suivit fut d'une qualité que Sigurd connaissait bien maintenant : il l'avait entendu dans un village de la côte, six mois plus tôt, quand un voisin lui avait dit qu'il ne fallait pas rester devant une porte.

— Descends de ma barque, dit le vieux.

Le village de la rive comptait une trentaine de feux. On lui vendit à manger, on lui loua une paillasse, on répondit poliment à toutes ses questions sauf une.

Ce fut une femme, finalement, qui lui parla — la femme qui tenait la maison où il dormait, un soir, en débarrassant sa table.

— Vous allez le chercher quand même, dit-elle.

— Oui.

— Vous n'êtes pas le premier. — Elle empila les écuelles. — Il en vient un tous les deux ou trois ans. Des jeunes, en général. Ils arrivent, ils posent la question, ils s'énervent parce qu'on ne répond pas, et ils partent dans le marais.

— Et après ?

— Après ils reviennent. — Elle haussa les épaules. — Au bout de quatre jours, de six, de neuf. Ils sont sales et ils ne veulent plus parler, et ils repartent chez eux. Il y en a un qui n'est pas revenu, il y a longtemps, mais celui-là c'est le marais qui l'a eu, pas lui.

— Vous l'avez déjà vu ?

— Deux fois en vingt ans. Il descend à la fin de l'automne acheter du sel et du fil, il paie comptant, il ne dit pas plus de six mots et il repart. — Elle s'arrêta, l'écuelle en main. — La deuxième fois, mon fils avait sept ans et il lui a couru dans les jambes en jouant. L'homme s'est écarté d'un pas et il a mis ses deux mains derrière son dos. Comme ça. Tout de suite. Sans réfléchir.

Elle emporta la pile.

— Un homme qui met ses mains derrière son dos quand un enfant s'approche, dit-elle, ce n'est pas un homme qu'on va chercher.

III.

Les marais de Kelduvatn mirent quatre jours à le laisser passer.

Ce n'était pas un lac et ce n'étaient pas des terres : c'était l'endroit où les deux n'avaient jamais réussi à se départager. De l'eau brune jusqu'aux genoux sur des lieues, des îlots de tourbe qui portaient un homme ou qui ne le portaient pas, des rideaux de roseaux plus hauts que lui où l'on avançait à l'aveugle en écartant des tiges avec les avant-bras. Des vols de canards qui partaient d'un coup et vous arrêtaient le cœur. Et de la brume au ras de l'eau tous les matins.

Il se trompa deux fois. La deuxième fois lui coûta une journée entière et faillit lui coûter davantage : il posa le pied sur une plaque de tourbe qui avait l'air aussi solide que les quarante autres, et il s'enfonça jusqu'à la poitrine en trois secondes.

Il s'en sortit à plat ventre, en se traînant sur les coudes, et il resta un long moment couché dans l'eau froide à regarder le ciel.

Vous allez le chercher quand même.

Il repartit.

Le quatrième jour, en fin d'après-midi, les roseaux s'ouvrirent et il vit l'île.

IV.

Elle faisait peut-être trois cents pas de long. Elle était plus haute que tout ce qu'il avait traversé — de la vraie terre, avec des arbres dessus, des saules énormes et deux ou trois bouleaux morts — et au milieu il y avait des ruines.

Sigurd n'avait aucune idée de ce que ça avait été. Un fort, un monastère, une maison de maître très ancienne. Il en restait un pan de mur haut de deux étages, une tour ronde éventrée sur le côté, et un ensemble de bâtiments bas dont un seul avait encore un toit — un toit neuf, en tourbe et en roseau, refait par quelqu'un qui savait le faire.

Il y avait un potager. Des lignes de pêche tendues entre deux piquets. Un tas de bois couvert.

Et un homme assis sur une pierre, devant la maison au toit neuf, qui réparait un filet.

Sigurd sortit de l'eau et remonta la pente. Il était couvert de boue jusqu'aux hanches, il n'avait pas mangé chaud depuis quatre jours, et il avait vingt-six jours de route dans les jambes.

L'homme ne leva pas la tête.

Il devait avoir la quarantaine. Il était sec — pas maigre : sec, comme du bois qui a passé trop de saisons dehors. Cheveux gris coupés court à la main. Le visage anguleux, mal rasé, sans expression.

Il avait les manches relevées jusqu'au-dessus du coude, et Sigurd vit ses avant-bras.

Ils étaient couverts de cicatrices.

Pas des cicatrices de lame. Des marques rondes, blanches, en étoile, de la taille d'une pièce, sept ou huit sur chaque bras, avec des lignes fines qui en partaient et couraient sous la peau comme des racines. Certaines étaient anciennes et grises. Deux ou trois étaient beaucoup plus récentes.

Sigurd ne sut pas ce que c'était.

Il s'arrêta à cinq pas.

— Vous êtes Kveldulf.

L'homme continua à passer son aiguille de bois dans les mailles.

— Non, dit-il.

V.

— Ornir m'envoie.

Cette fois, l'aiguille s'arrêta.

Kveldulf leva la tête, et Sigurd vit ses yeux pour la première fois — gris pâle, très clairs, avec quelque chose de brûlé au fond, une fatigue qui n'avait rien à voir avec le sommeil.

— Répète.

— Ornir. Du Refuge, dans les hauteurs de Jörd. Il m'a—

Kveldulf se leva.

Il le fit sans hâte, en posant son filet sur la pierre, et ce fut pire que s'il avait bondi. Il vint jusqu'à trois pas de Sigurd et le regarda de haut en bas, la boue, l'épée, le sac, le visage.

— Il t'envoie, dit-il.

— Il m'a laissé une lettre. Elle dit—

— Je me fous de ce qu'elle dit.

Sigurd se tut.

— Ce vieux salaud, dit Kveldulf.

Il le dit sans élever la voix, ce qui était bien plus violent, et il se retourna et fit trois pas vers la maison, et revint.

— Vingt-deux ans, dit-il. Vingt-deux ans que je n'ai reçu ni un mot, ni un message, ni une question de sa part. Vingt-deux ans qu'il sait exactement où je suis, parce que c'est lui qui m'a dit d'y aller. Et le jour où il a besoin d'un service, il ne vient pas le demander lui-même : il envoie un gamin.

— Il n'a pas pu venir.

— Il n'a jamais pu venir. Il n'a jamais pu rien faire du tout, il a passé sa vie à envoyer les autres et à regarder ce qui leur arrivait. — Kveldulf reprit son filet. — Dis-lui qu'il aille se faire pendre. Tu as le temps de repasser les roseaux avant la nuit si tu pars maintenant.

— Il est mort.

Kveldulf s'immobilisa.

Sigurd s'était entendu le dire et l'avait regretté immédiatement — c'était sorti mal, sec, comme on jette une pierre.

— Il y a un peu plus d'un an, dit-il plus bas. Le Refuge a été attaqué. Il est mort en couvrant la sortie des plus jeunes.

Il attendit.

Kveldulf regarda son filet pendant à peu près cinq secondes.

— Bon, dit-il.

Et il se rassit sur sa pierre et recommença à passer son aiguille dans les mailles.

Sigurd resta debout devant lui, incapable de bouger.

— C'est tout ?

— Qu'est-ce que tu veux que ce soit d'autre ? — Kveldulf ne leva pas les yeux. — Il avait soixante-dix ans et il vivait dans une maison pleine d'enfants recherchés. Ça devait finir comme ça et il le savait mieux que toi. — Il tira sur une maille. — Je ne l'ai pas vu depuis vingt-deux ans, petit. Tu veux que je pleure sur commande ?

VI.

— Apprenez-moi, dit Sigurd.

— Non.

— Vous ne savez même pas ce que je—

— Non.

Kveldulf posa son aiguille et se pinça l'arête du nez, comme un homme qui a une conversation pour la centième fois.

— Bon, dit-il. On va faire vite, parce que tu as l'air d'un garçon poli et que je préfère te dire les choses une fois proprement plutôt que de te chasser avec un bâton dans trois jours.

Il leva un doigt.

— Un : je n'enseigne plus. Ce n'est pas une pose et ce n'est pas de la mauvaise humeur. J'ai arrêté il y a onze ans, pour une raison qui ne te regarde pas, et je n'ai pas changé d'avis une seule fois depuis.

Deuxième doigt.

— Deux : ce que je saurais t'apprendre te tuera. Pas pourrait. Te tuera, avec une probabilité que je ne saurais pas chiffrer mais qui est beaucoup plus haute que ce que tu imagines. Ce n'est pas une technique de plus. Ce n'est pas mieux projeter.

Troisième doigt.

— Et trois, qui est la vraie raison : tu es venu ici parce qu'un vieil homme t'a écrit un mot avant de mourir, et tu crois donc que tu as une destination. Tu n'en as pas. Tu as juste peur d'être tout seul avec une décision.

Il reprit son filet.

— Le marais se traverse mieux le matin, dit-il. Pars à l'aube, tu seras au fleuve dans quatre jours.

Sigurd ne bougea pas.

— Je ne pars pas, dit-il.

— Je sais, dit Kveldulf sans lever la tête. Vous ne partez jamais tout de suite. Installe-toi où tu veux, ne touche pas au potager, et ne me parle pas.

VII.

Le lendemain matin, Sigurd l'attaqua.

Il y avait pensé toute la nuit, allongé dans les ruines de la tour éventrée, et il avait fini par se dire que c'était la seule chose qu'il avait à offrir. Il ne savait pas parler, il n'avait pas d'argent, et le seul nom qu'il possédait ne valait rien ici.

Mais il savait se battre.

Il attendit que Kveldulf sorte, au petit jour, et il descendit vers lui avec Smáeldingr.

— Défendez-vous.

Kveldulf le regarda, et pendant une seconde Sigurd crut voir passer quelque chose comme de la lassitude amusée.

— Non.

Sigurd attaqua.

Il fit exactement ce qu'il fallait faire : pas de projection d'entrée, une ouverture propre au corps, correcte, celle qu'Ornir lui avait fait répéter mille fois dans une cour de montagne.

Kveldulf le mit à terre en un mouvement.

Sigurd ne comprit même pas lequel. Il y eut un déplacement, un contact au poignet, quelque chose au genou, et il se retrouva le visage dans l'herbe mouillée avec le bras tordu dans le dos et le poids d'un homme entre les omoplates.

— Tu bloques l'épaule gauche, dit Kveldulf.

Puis il le lâcha, se releva, et alla relever ses lignes de pêche.

VIII.

Ça dura six jours.

Sigurd l'attaqua chaque matin et perdit chaque matin, et chaque fois d'une manière différente, ce qui était le plus humiliant : Kveldulf ne répétait jamais deux fois la même solution. Le deuxième jour, il le désarma. Le troisième, il ne fit rien du tout — il recula, encore, encore, sortit du terrain plat, et laissa Sigurd s'épuiser dans la boue de la berge jusqu'à ce qu'il tombe tout seul. Le quatrième jour, Sigurd projeta, et Kveldulf n'était plus là où l'arc arriva.

Le cinquième, Sigurd projeta trois fois. Kveldulf le regarda faire, immobile, à sept pas — juste en dehors de sa portée, exactement, et pas d'un pouce de plus — et attendit qu'il n'ait plus rien.

Le sixième, Sigurd tomba avant même d'avoir touché quoi que ce soit, parce qu'il n'avait presque pas mangé depuis quatre jours et qu'il n'avait pas dormi.

Le reste du temps, Kveldulf l'ignorait.

C'était ça, le pire, et Sigurd finit par comprendre que c'était volontaire : l'homme ne le chassait pas, ne l'insultait pas, ne se fâchait pas. Il vivait. Il relevait ses lignes, il sarclait son potager, il réparait son toit, il faisait cuire du poisson deux fois par jour et en posait une part sur une pierre plate à mi-chemin sans jamais dire que c'était pour Sigurd. Il ne lui adressa pas la parole une seule fois entre le premier jour et le septième.

Un homme qu'on affronte, on peut le convaincre. Un homme qui vous regarde comme on regarde la pluie ne vous laisse aucune prise.

Le sixième soir, assis dans les ruines, Sigurd sortit la lettre d'Ornir de sa chemise et la relut à la lumière du feu.

Il te dira non. Il te le dira plusieurs fois et il sera sérieux. Reste.

— Facile à écrire, dit Sigurd à voix haute.

Il n'y avait personne pour répondre. Dehors, sur le marais, le vent tourna au sud dans la nuit et l'air devint lourd.

IX.

L'orage se leva le septième jour, en fin de matinée, et Sigurd le sentit venir avant de le voir.

Ça lui arrivait depuis l'enfance et il n'en avait jamais parlé à personne : bien avant les premiers nuages, il y avait dans sa poitrine une corde qui se tendait. Enfant, à Brynnadalr, il ouvrait les volets et regardait la montagne se couvrir, et quand l'éclair tombait là-haut, quelque chose en lui répondait, comme une note qu'on pince sur un instrument accordé au même ton. Il avait cru longtemps que tout le monde ressentait ça.

Ce jour-là, sur cette île, la corde se tendit à midi et ne se relâcha plus.

Les nuages montèrent du sud en une heure — pas des nuages de pluie ordinaires, une chose noire et basse, à ventre plat, qui avala le marais jusqu'à l'horizon. La lumière devint jaune. Les oiseaux partirent tous en même temps. Et la première rafale coucha les roseaux sur trois cents pas d'un seul mouvement.

Kveldulf sortit sur le seuil, regarda le ciel, et rentra chercher quelque chose.

Sigurd descendit vers lui.

— Aujourd'hui.

— Rentre-toi quelque part, dit Kveldulf sans le regarder. Pas sous les saules. Dans la tour.

— Aujourd'hui, répéta Sigurd.

Kveldulf soupira.

— Petit—

Sigurd attaqua.

X.

Ce fut le pire des sept.

La pluie arriva pendant qu'ils commençaient — pas une averse : un mur d'eau qui tomba d'un coup et transforma le terrain plat en boue liquide en moins d'une minute. Sigurd glissa deux fois. La deuxième fois, Kveldulf le laissa se relever, ce qu'il n'avait pas fait les jours précédents, et cette pitié-là acheva de le mettre en morceaux.

Il attaqua encore. Il projeta — l'arc partit en travers, mangé par la pluie, à quatre pas de sa cible.

Il attaqua encore.

Il avait sept jours dans le corps, vingt-six jours de route avant ça, quatre jours de marais, et derrière tout ça un an dont il n'avait rien fait. Il avait une gamine de quatorze ans derrière un mur de pierre à quatre semaines de marche et un compte qu'il refusait de finir. Il avait onze minutes dans une cour pavée. Il avait un corps qui ne pesait rien dans ses bras sur une chaussée sous six pouces d'eau.

Et il avait, en face de lui, un homme qui ne voulait même pas se donner la peine de le détester.

BATTEZ-VOUS !

Il hurla ça dans la pluie, et il ne sut jamais si Kveldulf l'avait entendu, et à cet instant précis quelque chose céda en lui.

Ce ne fut pas une décision. Il n'appela rien, il ne visa rien, il ne leva même pas sa lame. Il y eut juste, quelque part sous ses côtes, la corde tendue depuis midi qui se rompit — et au lieu de sentir la foudre sortir de lui comme il l'avait toujours sentie, il sentit l'inverse.

Il sentit le ciel.

Il le sentit avec une netteté épouvantable, pendant peut-être un quart de seconde : la masse noire au-dessus de l'île, la charge accumulée dedans, énorme, patiente, et le chemin — le chemin qui descendait, tout droit, du ventre du nuage jusqu'au sol, et qui passait par lui.

Il tira.

XI.

L'éclair ne partit pas de sa lame.

Il tomba.

Il tomba du ciel sur l'île de Kelduvatn en une colonne blanche qui fit disparaître le monde, et le bruit ne vint pas après : le bruit fut dedans, dans les os, dans les dents, dans la poitrine. Le grand saule de la berge nord explosa en projetant des éclats à trente pas. La boue se souleva en anneau. Il y eut une odeur atroce d'air brûlé.

Et il ne toucha pas Kveldulf.

Il tomba à quatre pas de lui, sans le frôler — au point exact où Sigurd se tenait une demi-seconde plus tôt et d'où il n'avait pas bougé.

Sigurd ne sentit rien du tout.

Il eut le temps de voir la lumière l'envelopper et de penser, avec une clarté absurde, ah, c'est comme ça — et ensuite il n'y eut plus rien.

XII.

Kveldulf resta debout dans la pluie pendant un long moment.

Le garçon était par terre, sur le dos, dans dix pouces d'eau boueuse, les bras écartés. Il fumait. Sa manche droite avait brûlé du poignet à l'épaule et l'étoffe collait à la peau, et sur tout l'avant-bras la rune était visible, blanche, incandescente, et elle ne s'éteignait pas.

Elle ne s'éteignait pas.

Kveldulf s'accroupit et posa deux doigts dans le cou du garçon. Il y avait un pouls. Rapide, désordonné, mais il y avait un pouls.

Il resta accroupi, la pluie ruisselant sur sa nuque, et regarda le bras.

La rune s'était étendue.

Elle n'était plus cantonnée à la face interne de l'avant-bras, là où elle s'était inscrite dix-huit mois plus tôt dans un village qui brûlait. Elle avait poussé — vers le haut, en remontant par la saignée du coude, en ramifications fines qui suivaient exactement le trajet des veines, et elle s'arrêtait quatre doigts au-dessus de l'articulation, et là elle brillait encore.

Kveldulf, sans réfléchir, retroussa sa propre manche et posa son avant-bras à côté de celui du garçon.

Les mêmes racines. Le même trajet. Vieilles de vingt ans et blanches comme des cordes, sur son bras à lui, et rouges et brûlantes sur celui du gamin.

— Non, dit-il.

Il se releva et fit trois pas dans la boue, et revint.

— Non, non, non. Impossible.

Il regarda le saule éclaté sur la berge nord, et le cratère, et la position du corps par rapport au cratère, et il refit le calcul trois fois parce qu'il n'y avait qu'une conclusion et qu'elle n'était pas possible.

Un porteur qui projette envoie sa foudre vers quelque chose. Elle part du bas et va vers le haut ou vers l'avant. Elle sort de lui.

Celle-là était descendue.

— Il ne l'a pas envoyée, dit Kveldulf tout haut, à un marais vide, dans un orage. Il l'a appelée.

Il resta immobile encore une seconde.

— À dix-sept ans. Sans maître. Par colère. — Sa voix se cassa d'incrédulité. — C'était le—

Il ne finit pas.

Il jura, se pencha, et chargea le garçon sur son épaule.

XIII.

Sigurd se réveilla à l'intérieur, sur une paillasse, sous une couverture qui sentait la fumée.

Il faisait nuit. Il y avait un feu bas. Il mit un long moment à comprendre où il était, et un plus long moment encore à s'apercevoir qu'il n'arrivait pas à bouger la main droite.

— Elle reviendra, dit une voix.

Kveldulf était assis de l'autre côté du feu, dans l'ombre.

— Dans deux ou trois jours. Peut-être une semaine. Tu auras des fourmillements pendant un mois et tu laisseras tomber des choses sans t'en apercevoir. — Un temps. — Ne t'inquiète pas de ça. Ça, c'est la partie qui guérit.

Sigurd essaya de s'asseoir et n'y parvint pas.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

Kveldulf ne répondit pas tout de suite.

— Qu'est-ce que tu te rappelles ?

— La pluie. — Sigurd chercha. — Je vous ai crié dessus. Et après, je... — Il s'arrêta, parce que le mot qui lui venait était idiot. — J'ai senti le nuage.

— Tu as senti le nuage.

— Oui.

— Décris.

Sigurd ferma les yeux.

— Il y avait un chemin, dit-il. Du haut jusqu'en bas. Il était déjà là, il n'attendait qu'une raison. Et je... — Il chercha encore. — Je ne l'ai pas fait venir. Je lui ai donné une raison.

Le silence dura si longtemps que Sigurd rouvrit les yeux.

Kveldulf le regardait fixement.

— Ça t'était déjà arrivé ? dit-il enfin.

— Non.

— Réfléchis. Pas comme ça, pas en grand. Est-ce que la foudre te répond ? Depuis toujours ?

Sigurd sentit quelque chose se retourner dans son ventre.

— Quand j'étais petit, dit-il lentement. À Brynnadalr. Il y avait des orages sur la montagne presque tous les étés. J'ouvrais les volets pour regarder et... — Il eut du mal à le dire à voix haute pour la première fois de sa vie. — Quand l'éclair tombait là-haut, j'avais quelque chose dans la poitrine qui répondait. Comme une corde qu'on pince. Et une fois ou deux, dans le tonnerre, j'ai cru entendre une voix.

Kveldulf se leva.

Il alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, regarda dehors dans le noir un moment, et la referma.

— Tu as bien failli mourir aujourd'hui, dit-il sans se retourner. Tu comprends ça ?

— Je crois.

— Non, tu ne comprends pas, parce que tu penses que tu as pris un mauvais coup. — Il revint vers le feu. — Tu n'as pas pris un coup. Tu as fait passer une chose énorme par un chemin, et ce chemin c'était toi. Le saule a explosé parce qu'il a reçu ce qui restait après toi.

Il s'accroupit et remit une bûche.

— Voilà ce que tu es, petit. Tu es un conducteur qui ne sait pas qu'il en est un. Tu te promènes depuis dix-sept ans avec ça dans le corps, et tous les gens que tu as croisés t'ont appris à pousser au lieu de t'apprendre à conduire, parce qu'aucun d'eux n'avait la moindre idée de ce qu'il avait sous les yeux.

Il se releva.

— Et un jour ou l'autre, dans deux mois ou dans deux ans, tu seras en colère sous un orage. Et cette fois-là il n'y aura personne pour te ramasser.

XIV.

Sigurd ne dit rien.

Il regardait le plafond bas, les poutres, les bottes de roseau, et il pensait à un homme qui met ses mains derrière son dos quand un enfant lui court dans les jambes.

— Vous m'apprenez, dit-il.

— Je vais t'apprendre à ne pas te tuer, dit Kveldulf. C'est autre chose et tu vas très vite être déçu.

— D'accord.

— Ne dis pas d'accord si vite. — Kveldulf se rassit. — On va poser les règles maintenant, pendant que tu ne peux pas te lever, comme ça tu ne pourras pas partir en claquant la porte.

Il compta sur ses doigts, et il n'y mit aucune solennité.

— Un. Tu ne me demandes jamais rien. Je te dis quoi faire, tu le fais, tu ne me demandes ni pourquoi ni combien de temps. Le jour où je juge que tu peux savoir pourquoi, je te le dirai.

— D'accord.

— Deux. Tu ne me mens pas sur ton état. Jamais. Pas même sur une fatigue, pas même sur une main qui tremble. Si tu me mens sur ton corps une seule fois, tu repars le lendemain matin. Ce n'est pas une menace, c'est une nécessité technique et tu comprendras plus tard pourquoi.

— D'accord.

— Trois. Tu ne quittes pas cette île.

Sigurd hocha la tête.

— Quatre. Tu n'envoies pas de message et tu n'en reçois pas. Personne ne sait que tu es ici, et personne ne l'apprendra. Si quelqu'un vient te chercher, ce sera pour te tuer, et je ne me battrai pas pour toi.

— D'accord.

— Cinq. — Kveldulf le regarda. — Un an.

Sigurd hocha la tête.

— D'accord.

— Un an pleins. — Kveldulf tendit la main vers le feu. — De ce soir à ce soir dans un an. Pas dix mois. Pas jusqu'à ce que je me débrouille. Un an, et si tu pars avant, tu pars pour de bon et je ne te reprends pas, même dans dix ans, même en rampant.

— D'accord, dit Sigurd.

— Tu as dit oui à cinq choses en une minute, dit Kveldulf.

— Vous m'avez demandé de ne pas discuter.

Kveldulf le regarda encore un moment. Puis il eut, pour la première fois depuis huit jours, quelque chose qui ressemblait de très loin à une expression.

— Dors, dit-il.

XV.

Sigurd resta éveillé longtemps après que le feu fut retombé.

Il ne pouvait pas dormir : son bras droit lui envoyait des décharges désordonnées jusque dans la mâchoire, et de l'autre côté de la pièce, Kveldulf ne dormait pas non plus — Sigurd entendait sa respiration, régulière et fausse.

Alors il fit ce qu'il faisait tous les soirs depuis Vatnsfjörd.

Il compta.

Il avait quitté Vatnsfjörd il y avait vingt-six jours de route, plus quatre jours de fleuve et de village, plus huit jours ici. Trente-huit. Et quand il était parti, il restait neuf mois et onze jours.

Neuf mois et onze jours, moins trente-huit.

Ça faisait huit mois et trois jours.

Il s'arrêta là.

Il savait exactement ce qu'il fallait faire ensuite. Il fallait prendre ce chiffre et le comparer à un autre, et il connaissait l'autre chiffre parce qu'il venait de dire d'accord trois fois de suite. Il n'y avait pas de calcul à faire. C'était de l'arithmétique d'enfant de six ans. N'importe qui pouvait le faire de tête en une seconde et demie.

Sigurd le fit pas.

Il resta allongé dans le noir, dans une maison de roseau au milieu d'un marais, avec un bras qui ne lui appartenait plus, et il regarda les poutres, et il se dit qu'il verrait ça demain.

Dehors, l'orage était passé plus loin vers le nord, et on l'entendait encore, très bas, très loin, comme quelqu'un qui parle dans une autre pièce.



Laisser un commentaire ?