Runalog
Chapitre 32 : Arc 6 -Chapitre 32 — L'assaut
5347 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 13/08/2026 14:17
I.
Ils descendirent vers la baie deux heures avant la marée basse, et l'attente fut la pire partie.
Ils étaient tapis derrière la dernière ligne de rochers, à deux cents pas du début de la chaussée, et il fallait attendre que l'eau se retire assez. Sigurd regardait les galets sortir de la mer un par un, lentement, comme quelque chose qui remonte à la surface, et il avait le temps de penser, ce qui n'était pas souhaitable.
Kára vérifiait ses dagues pour la quatrième fois. Elle les rentrait, les ressortait, les rentrait.
Leiv avait enroulé ses chaînes autour de son avant-bras gauche — le raide, celui qui ne pliait pas complètement depuis l'accident de forge quand il avait dix ans — et il les déroulait, les réenroulait, les redéroulait.
Hrafnsson ne bougeait pas du tout. Il regardait la tour.
— Il n'est pas là, dit Sigurd.
Personne n'eut besoin de demander de qui il parlait.
— Deux jours, dit Kára. Deux jours à quatre paires d'yeux et on ne l'a pas vu une fois.
— Alors il n'est pas là.
— Ou il ne sort pas.
Sigurd n'avait pas de réponse à ça, et personne d'autre non plus.
— Si on le voit, on part, dit-il finalement. C'est ce qu'a dit Álvaldr.
— Álvaldr a dit autre chose aussi, dit Kára.
Vous partez quand même, et l'un d'entre vous reste.
Ils n'en parlèrent pas davantage.
L'eau descendit. Les galets noirs sortirent, brillants, en une bande sinueuse de trois cents pas qui reliait la terre au rocher. Kára leva la main.
— Maintenant.
II.
La chaussée fut longue.
Ils la firent pliés en deux, en file, en marchant sur les algues plutôt que sur les galets parce que les algues ne roulaient pas sous le pied. La mer clapotait de chaque côté à trois pas. Il n'y avait pas de lune ; c'était le seul cadeau de la nuit.
Sigurd passa tout le trajet à attendre le cri d'un guetteur.
Il ne vint pas. Ils atteignirent le pied du rocher, se collèrent contre la pierre humide, et restèrent là une minute à écouter. Au-dessus d'eux, sur le mur, une ronde passa — deux hommes, un pas régulier, une conversation à voix basse dont ils ne comprirent pas un mot.
La poterne était dans le mur ouest, au bout d'une rampe taillée. Une porte de bois épais dans un cadre de pierre, avec un heurtoir et pas de serrure visible : ce genre de porte ne se ferme que de l'intérieur.
Leiv se glissa devant. Il posa ses deux paumes à plat sur le battant, à hauteur des ferrures, et ferma les yeux.
Sigurd le regarda faire. Il y eut un grincement infime, un raclement, puis un déclic très doux à l'intérieur du bois — et la porte s'ouvrit d'un demi-pouce.
Leiv rouvrit les yeux, l'air presque déçu.
— Elle était même pas barrée, souffla-t-il. Y avait juste le loquet.
— Ils ne s'attendent à personne, dit Kára.
Ils entrèrent.
III.
Ils eurent quarante pas de silence.
Quarante pas dans un passage voûté entre le mur d'enceinte et le premier bâtiment, avec de la lumière au bout et une odeur de fumée et de goudron. Kára devant, Sigurd deux pas derrière, Hrafnsson ensuite, Leiv qui refermait déjà la poterne dans leur dos.
Puis un homme sortit d'une porte latérale avec un seau à la main.
Il n'était pas de garde. Il ne portait même pas d'arme. Il sortait vider un seau, à quatre heures du matin, parce qu'il fallait bien que quelqu'un le fasse — et il se retrouva nez à nez avec quatre personnes armées dans un passage où il n'y avait personne une seconde plus tôt.
Il eut le réflexe le plus stupide et le plus humain qui soit : il hurla.
Kára le mit à terre avant qu'il ait fini, mais il avait fini.
Une cloche se mit à sonner dans la cour.
— Allez ! cria Kára.
IV.
La cour de Svartahöfn faisait quarante pas sur trente, pavée, avec une citerne au milieu et la tour au fond à droite.
Ils y débouchèrent en courant et Sigurd sut, en trois secondes, que quelque chose n'allait pas.
Les hommes sortaient des deux bâtiments. Ils sortaient vite, mais ils ne sortaient pas en désordre — ils sortaient en s'ordonnant, chacun allant à une place, et en dix secondes il y eut une ligne en travers de la cour, entre eux et la tour. Huit hommes. Boucliers courts, lances, deux avec des haches.
Ce n'était pas ça, le problème.
Le problème, ce fut ce que Sigurd vit quand le premier d'entre eux abaissa sa lance.
Le fer de la lance était rouge.
Pas rougi au feu : rouge de l'intérieur, avec une lueur qui montait et descendait le long du fer au rythme de la respiration de l'homme. Sur son avant-bras nu, sous la manche relevée, il y avait une rune.
— Porteurs, dit Hrafnsson.
— Combien ? dit Sigurd.
— Sur les huit... — Hrafnsson balaya la ligne du regard. — Quatre. Cinq.
Sigurd sentit son estomac se retourner.
Quatre jours plus tôt, dans le vallon, ils avaient affronté dix-neuf hommes ramassés dans les ports, et Sigurd en avait mis quatre à terre avant qu'un seul le touche. Il était entré dans cette cour avec ce chiffre dans la tête sans même s'en rendre compte. Il avait fait le calcul en descendant la lande : huit, dix, quinze, on passe.
Il n'avait pas fait le bon calcul.
— C'est du niveau un, dit Hrafnsson très vite. Regarde : le fer est chargé mais rien n'en sort. Ils infusent par contact, c'est tout. Ils ne projettent pas.
— Ça suffit largement, dit Sigurd.
Parce que ça suffisait. Un homme ordinaire avec une lance, on le désarme. Un homme avec une lance dont le fer brûle à travers le cuir, dont la hampe ne casse pas, et dont l'arme peut rencontrer la foudre au lieu de la conduire — ce n'est plus le même métier.
— On n'a pas le temps, dit-il.
Et il chargea.
V.
Ce fut l'erreur, et il le sut au troisième pas.
Il chargea parce que la tour était à trente pas, parce que la chaussée serait sous l'eau dans deux heures et demie, et parce qu'une partie de lui — la partie qui avait vaincu Hrafnsson devant deux mille personnes, la partie qui avait couché quatre hommes en quatre secondes dans un vallon — croyait sincèrement qu'il allait traverser cette ligne comme on traverse un rideau.
Hrafnsson chargea avec lui, pour la même raison, ou pour une pire.
La ligne ne s'ouvrit pas.
Elle se referma. Les huit se resserrèrent, boucliers joints, et les deux ailes vinrent en avant — une manœuvre simple, apprise, exécutée par des gens qui l'avaient exécutée cent fois. Sigurd frappa le premier bouclier et l'arc partit de Smáeldingr et s'écrasa dessus sans le traverser : le bois était doublé de cuir bouilli et l'homme derrière tenait un manche de bois, et la foudre ne trouva pas de chemin.
Une lance rouge lui passa contre les côtes et lui laissa une brûlure de la longueur d'une main à travers le cuir.
Il recula. Il dut reculer.
— Séparés ! cria Kára derrière lui.
Elle avait raison, et c'était déjà fait : la ligne les avait coupés, Sigurd et Hrafnsson d'un côté, Kára et Leiv de l'autre, et deux hommes descendaient déjà de la muraille avec des arcs.
— Prends la droite ! hurla Sigurd à Hrafnsson.
Et il cessa de penser au temps, parce qu'il n'avait plus le choix.
VI.
C'est à ce moment-là que Bárðr sortit de la tour.
Kára le vit venir avant tout le monde, parce qu'elle regardait la tour depuis le début — elle regardait la tour parce que c'était là qu'était le travail, et parce qu'elle avait décidé quatre jours plus tôt qu'elle serait celle qui protégerait le chemin de Sigurd jusqu'à cette porte.
Il descendit les trois marches du perron sans se presser. Il avait une longue épée à une main, de facture vindheimoise, et il ne l'avait pas encore tirée.
Il traversa la moitié de la cour au milieu du chaos comme si le chaos ne le concernait pas.
Puis il leva le bras.
Il n'y eut pas de geste ample, pas de rotation d'épaule, pas de cri. Il leva le bras à hauteur d'épaule, paume ouverte, comme quelqu'un qui s'apprête à repousser une porte — et l'air de la cour se mit en mouvement.
Kára le sentit dans le dos avant de comprendre : une pression, une paroi qui avance. Le souffle passa entre elle et Sigurd, souleva la poussière des pavés en un rouleau bas, jeta un des hommes au bouclier contre le mur de la citerne, et lui coupa la cour en deux comme un trait de craie.
Quand ça retomba, Sigurd était de l'autre côté, à quinze pas, avec quatre hommes sur le dos.
Et Bárðr était devant elle.
— Bonsoir, dit-il.
VII.
Kára ne perdit pas de temps à répondre.
Elle avait mis six semaines à préparer cette conversation dans sa tête et elle sut, en le voyant sourire, qu'aucune des choses qu'elle avait préparées ne servait à rien. Alors elle fit ce qu'elle faisait toujours — et elle le fit avec confiance, parce qu'elle avait déjà fait exactement ça, contre exactement lui, devant deux mille personnes.
La brume sortit d'elle en une seconde — elle avait appris à l'ouvrir vite, c'était la première chose qu'Ornir lui avait fait travailler — et emplit le quart de la cour d'un gris épais qui avala les torches, les murs et les cris.
Six semaines plus tôt, dans un cercle de sable, il avait soufflé dessus trois fois et c'est lui qui s'était épuisé. C'était une des rares choses que Kára savait avec certitude sur le monde : le vent ne prend pas la brume. La brume est de l'eau en suspension. Elle est lourde. Elle revient.
Trois pas à gauche. Un temps. Deux pas en avant. La dague basse, sous la garde.
Il n'y eut ni rafale, ni bourrasque, ni appel.
Bárðr abaissa la main une fois, sans regarder, comme on repose un objet sur une table — et toute la brume de la cour partit.
Pas dispersée. Pas chassée. Partie : soulevée d'un seul bloc, en une nappe entière, par-dessus le mur d'enceinte, en trois secondes, jusqu'au dernier lambeau — comme on retire une nappe d'une table sans faire tomber les verres.
Kára se retrouva à découvert au milieu des pavés, dague levée, à quatre pas de lui.
Il n'avait même pas tourné la tête.
— Ce n'est pas la même chose, dit-il, presque gentiment. Dans le cercle, je poussais l'air. Là, je n'ai pas poussé l'air.
Elle recula d'un pas et rouvrit sa brume.
Il la reprit. Plus vite que la première fois.
Elle la rouvrit plus petite, plus dense, collée à elle comme un manteau, parce que c'était la seule chose qui restait à essayer — et il la lui enleva du corps, proprement, sans un geste, et cette fois il avança.
La troisième fois, elle ne la rouvrit pas.
Parce qu'elle venait de comprendre, et que comprendre lui fit plus mal que tout ce qui suivrait. Ce n'était pas qu'il était devenu plus fort qu'au tournoi. C'était que ce qu'il faisait maintenant n'était pas une version plus forte de ce qu'il faisait avant. Souffler sur de la brume, ça se combat : elle l'avait prouvé devant une ville entière. Prendre l'air d'une cour et le déplacer parce qu'on l'a décidé, ça ne se combat pas. Il n'y a rien à opposer. Il n'y a pas de prise.
Elle pouvait la refaire cent fois. Il l'enlèverait cent fois, et il se fatiguerait moins qu'elle.
Elle sortit sa deuxième dague.
— Voilà, dit Bárðr, et il tira enfin son épée. — Maintenant on va pouvoir travailler.
VIII.
Il était bon.
Elle l'avait toujours su, mais elle ne l'avait su qu'à moitié : au tournoi, elle avait battu quelqu'un de bon. Là, elle affrontait quelqu'un d'autre.
Il tenait la distance. C'était ça, la première chose, et c'était insoluble. Une longue épée à une main contre deux dagues, à découvert, sans brume : la seule réponse est d'entrer, et pour entrer il faut passer un temps où l'on est à portée et pas lui. Elle passa ce temps quatre fois. Trois fois il la repoussa de la lame. La quatrième, il ne se servit pas de la lame du tout : il eut un mouvement du poignet libre et le mur d'air la cueillit en pleine poitrine et la renvoya à six pas, sur les pavés, le souffle coupé.
Elle se releva.
— Tu sais ce qui m'a rongé, à Vatnsfjörd ? dit-il en marchant vers elle. Ce n'est pas d'avoir perdu.
Elle cracha du sang et remonta sa garde.
— C'est d'avoir dû faire la tête de celui qui a perdu. — Il fit tourner son épée. — Deux mille personnes, une gamine de dix-huit ans qui me met à terre, et moi qui dois sortir de ce cercle en insultant l'arbitre parce que c'est ce qu'un mauvais perdant fait. J'ai eu droit à ça pendant trois jours dans toutes les auberges de la ville.
— Tu t'es retenu, dit Kára.
— Bien sûr que je me suis retenu.
Il attaqua. Elle para la première, esquiva la deuxième, et la troisième n'était pas une lame : le déplacement d'air lui prit les jambes et elle tomba sur le flanc.
— On ne montre pas ce qu'on a dans un tournoi, dit Bárðr. On regarde ce que les autres ont. C'est le seul intérêt d'un tournoi.
Kára roula, se releva, et sentit le sang couler dans son dos.
Et elle prit sa décision.
IX.
Elle rengaina ses dagues.
Bárðr s'arrêta, sincèrement surpris — c'était la première fois depuis le début qu'il faisait quelque chose de sincère.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Kára passa la main droite par-dessus son épaule.
La lame du dos était une lame courte de cavalier, dans un fourreau ouvragé qu'elle avait acheté d'occasion à Muspell il y avait deux ans, avec l'argent d'un travail dont elle ne parlait à personne. Elle était en rúnjárn.
Elle l'avait gardée au fourreau pendant tout le tournoi de Vatnsfjörd. Tous ses combats, y compris la demi-finale contre lui : deux dagues, rien d'autre. Elle ne l'avait tirée qu'une seule fois, à la toute fin, en finale, contre Sigurd.
Elle la tira.
— Ah, dit Bárðr. Celle-là.
— Tu l'as vue.
— Depuis les gradins, comme tout le monde. — Il fit tourner son épée. — La brume rappelée d'un coup et enroulée autour de la lame, qui buvait la lumière. C'était très joli. Le gamin à la foudre n'a rien compris de ce qui lui tombait dessus.
— Non, dit Kára.
Et elle sut, en le disant, que sa réponse était à moitié un mensonge.
Parce que ce qui avait mis Sigurd à genoux ce soir-là, ce n'était pas la lame. C'était la brume — rappelée d'un seul coup de toute la surface du cercle, contractée autour de son bras, assez dense pour avaler la lumière qu'il jetait pour la trouver. La lame n'avait été que ce qu'il y avait au bout.
Et cette chose-là, dans cette cour, était morte avant d'avoir commencé. Il n'y avait pas de brume à rappeler. Il n'y en aurait pas.
Elle allait devoir se servir de cette lame comme d'une lame.
Ce qui suivit ne ressembla pas au reste.
Elle cessa d'essayer de disparaître, de contourner, de gagner du temps. Elle cessa complètement de se battre en tueuse et se mit à se battre en soldat : de face, dans l'axe, avec une lame qui pouvait rencontrer la sienne. La lame courte était plus lourde que ses dagues et elle avait moins de portée que l'épée vindheimoise, et Kára compensa la différence de la seule manière possible, qui était de ne plus jamais reculer.
Elle prit un coup au bras gauche pour placer le premier.
Il fut bon. Le rúnjárn entra dans l'épaule droite de Bárðr sur trois pouces et il jura pour la première fois de la nuit.
Le mur d'air la renvoya en arrière, mais elle revint tout de suite, et il jura encore.
Et pendant quatre échanges, dans une cour où on hurlait de partout, il n'y eut plus qu'un homme de vingt ans et une fille de dix-huit qui se battaient vraiment — sans distance, sans élément, sans ruse, à la vitesse et à l'obstination, comme deux personnes qui ont chacune décidé que l'autre ne verrait pas le matin.
Il était plus fort. Il était plus grand, plus long, mieux formé, et il avait le vent.
Elle avait décidé de mourir là s'il le fallait, et c'est une chose qui compte plus qu'on ne croit.
X.
De l'autre côté de la cour, Leiv tenait la poterne.
Ça n'avait pas commencé comme il l'avait imaginé.
Il l'avait refermée et bloquée en trente secondes — il avait fait glisser les deux ferrures du battant dans la pierre du cadre, il les avait fait entrer dans la pierre, il avait senti le métal mordre, et il avait été très content de lui pendant environ une minute et demie.
Puis les hommes d'en bas étaient montés.
Ils étaient sept. Ils avaient trouvé la poterne bloquée, ils avaient tapé dessus, et ensuite ils avaient fait le tour par la rampe extérieure et ils étaient arrivés dans le passage voûté par l'autre bout.
Depuis, Leiv se battait dans un couloir de quatre pas de large.
C'était la seule chose qui le maintenait en vie : ils ne pouvaient venir qu'à deux de front. Il avait ses chaînes, et les chaînes dans un couloir étaient une bonne idée — il les faisait claquer contre les murs, contre les casques, et deux hommes étaient déjà à terre.
Le troisième lui avait ouvert l'avant-bras gauche du coude au poignet.
Il ne l'avait pas senti tout de suite. Il l'avait senti après, quand sa main avait cessé de bien tenir la chaîne, et quand il avait regardé et vu que sa manche était noire et lourde. Le bras raide, en plus. Évidemment le bras raide.
Il changea de main. Ça marchait moins bien.
Et à un moment — il ne sut jamais combien de temps après le début — il se retrouva reculé de six pas, le dos presque contre la poterne bloquée, avec cinq hommes devant lui et du sang plein la manche.
Et il pensa à partir.
Ce ne fut pas de la lâcheté. Ce fut une idée nette, propre, presque raisonnable, qui arriva tout entière en une seconde : les ferrures sont à moi, je peux les faire ressortir de la pierre en trois secondes, j'ouvre, je sors, la chaussée est encore découverte, je cours. Personne ne saura jamais. Je dirai que j'ai été débordé. Ils me croiront, parce que c'est vrai.
Il avait quatorze ans, il avait un bras qui ne marchait plus, et personne ne pouvait le lui reprocher.
Il pensa à Runa.
Il n'y put rien ; ça vint tout seul, avec une netteté idiote. Une gamine de neuf ans debout dans un passage de pierre, en train de pleurer, avec une cape verte qui traînait par terre de deux pieds, et qui refusait de fermer les yeux. Une gamine de neuf ans qui avait dit oui à cinq ans tout seuls dans une ville vide. Cinq ans. Lui, on lui demandait un quart d'heure.
Il pensa à l'oiseau de métal raté qu'il lui avait fourré dans la main parce qu'il n'avait pas trouvé les mots, et à ce qu'elle avait dit quand il s'était excusé qu'il soit moche.
Non.
Leiv essuya sa manche sur son visage, ce qui ne servit qu'à l'ensanglanter, et remit la chaîne dans sa mauvaise main.
— Bah, dit-il tout haut, dans un couloir, à cinq hommes qui venaient le tuer.
Et il avança d'un pas au lieu de reculer.
XI.
Sigurd et Hrafnsson mirent onze minutes à traverser trente pas.
Sigurd ne le sut pas sur le moment. Il le sut après, en recomptant, et il ne s'en remit pas.
Ce ne fut pas glorieux. Ce fut long, laid, méthodique et épuisant. La ligne s'était rompue quand Bárðr avait balayé la cour, mais les huit hommes étaient toujours là, et ils faisaient exactement ce qu'il fallait faire : ils ne cherchaient pas à les tuer, ils cherchaient à les tenir. Deux devant, un sur le flanc, un qui vient et qui repart. Ils tournaient. Ils se relayaient. Deux archers, sur le mur, obligeaient Sigurd à ne jamais rester deux secondes au même endroit.
Il apprit dans cette cour ce qu'aucun entraînement ne lui avait appris : qu'un porteur de niveau un est presque impossible à tuer vite quand il est discipliné et qu'il est cinq.
Le fer rouge de la lance ne conduisait pas la foudre : il la rencontrait. Deux fois, Sigurd envoya un arc sur une lance et l'arc s'y écrasa dans une gerbe d'étincelles sans passer, et les deux fois il sentit le retour lui remonter dans le poignet.
Il finit par comprendre qu'il fallait viser les jambes et les mains, et pas le corps.
Il en mit un à terre. Puis un autre. Hrafnsson, à sa droite, se battait bien — mieux que dans le vallon, méthodiquement, en économisant — et il en coucha deux, dont un avec une gerbe d'eau tirée de la citerne qui gela à moitié sur le pavé et fit tomber un troisième.
Onze minutes.
À la neuvième, Sigurd se rendit compte qu'il n'entendait plus Kára.
À la dixième, il vit du coin de l'œil quelque chose tomber près du perron de la tour — une masse sombre, lourde, qui ne se releva pas.
À la onzième, le dernier homme debout devant lui recula de trois pas, regarda ses camarades par terre, et s'enfuit vers le bâtiment est.
Sigurd resta une seconde sans bouger, la poitrine en feu, le sang battant dans les oreilles.
Puis il se tourna vers la tour.
XII.
Bárðr était à genoux.
Kára se tenait devant lui, à deux pas, la lame courte basse. Elle saignait du bras gauche, du dos, de la tempe. Elle tenait à peine debout et elle tenait debout quand même.
Il avait lâché son épée. Il avait une main serrée sur son flanc droit et le sang passait entre ses doigts par pulsations, et il le regardait avec une expression d'incrédulité polie, comme un homme à qui on vient d'annoncer une chose administrative absurde.
— Attends, dit-il.
— Non.
— Attends. — Il leva l'autre main. — J'ai quelque chose.
— Tu n'as rien.
— Une petite porteuse de brume, dit Bárðr.
Kára s'arrêta.
Elle sut immédiatement que c'était exactement ce qu'il voulait, et elle s'arrêta quand même, et elle allait le payer, et elle le savait aussi.
— Voilà, dit-il, et il sourit avec du sang sur les dents. — Voilà, tu vois. Tout le monde a quelque chose.
— Parle.
— On ne les garde pas dans un endroit comme celui-ci. — Il respirait mal. — Celui-ci c'est un dépôt. Les enfants, ils vont ailleurs. Au sud de Vindheim, dans les collines au-dessus de Fljótsdalr. Il y a une maison. On l'appelle l'Étable.
— Tu mens.
— Pourquoi je mentirais ? Je suis en train de mourir et j'aimerais assez que ça n'arrive pas.
— Tu mens parce que tu ne l'as jamais vue et que tu inventes un nom de vallée.
Bárðr toussa. Il en sortit du sang.
— Elle a une dent de travers, dit-il.
Kára ne bougea plus du tout.
— Devant. En haut, à gauche. Elle est poussée en biais et elle chevauche la voisine. — Il leva les yeux vers elle. — Et elle met sa main devant sa bouche quand elle rit, parce qu'elle sait que c'est moche. C'est une gamine qui rit beaucoup. C'est même assez pénible.
Et Kára, pendant deux secondes entières, cessa d'être dans cette cour.
Parce que sa sœur avait six ans quand on l'avait prise, et qu'à six ans on a encore ses dents de lait, et que Kára n'avait jamais vu — ne pouvait pas avoir vu, n'aurait jamais pu inventer — la dent qui avait poussé de travers après.
Il avait vu Mona. Il l'avait vue rire.
Bárðr lui ouvrit le ventre.
XIII.
Il avait ramassé une dague — la sienne à elle, tombée trois échanges plus tôt — et il la lui planta bas dans le flanc gauche, en travers, en se jetant en avant depuis les genoux avec tout ce qu'il lui restait.
Kára ne cria pas. Elle fit un bruit qu'elle n'avait jamais fait.
Elle recula de deux pas, la main plaquée sur le côté, et le monde bascula d'un quart de tour et revint.
Bárðr était retombé sur les genoux. Il n'avait plus la force de se relever et il le savait, et il n'avait plus la force de rire non plus, mais il essaya.
— Vas-y, dit-il. Va la chercher.
Kára respira. Ça lui coûta.
— Va la chercher, répéta-t-il. Traverse le continent. Trouve l'Étable. — Il souriait, gris. — Elle avait six ans. Elle en a dix. Ils les prennent à cet âge-là exprès, tu sais pourquoi ? Parce que dans quatre ans il ne reste rien. Rien du tout. Elle ne sait plus d'où elle vient, elle ne sait plus comment tu t'appelles, et si tu entres dans cette maison en criant son nom elle va se retourner et te regarder comme on regarde une inconnue qui fait du bruit.
Il reprit son souffle.
— Tu vas faire tout ça, dit-il, pour aller te faire dire par une gamine de dix ans qu'elle n'a pas de sœur.
Kára le regarda un long moment.
Puis elle dit, d'une voix parfaitement plate :
— Je sais.
Et elle réfléchit, réellement, pendant peut-être trois secondes.
Elle pensa qu'il était désarmé, à genoux, en train de se vider, et qu'un homme dans cet état n'est plus un adversaire. Elle pensa qu'on pouvait le laisser là. Elle pensa ensuite, très clairement, que si elle le laissait là, il y avait une chance sur trois qu'on le recouse, et qu'un homme qui vend l'emplacement d'une enfant pour gagner un quart d'heure de vie le revendrait le lendemain matin à ceux qui la gardent — pour se faire pardonner, pour se refaire une place, ou simplement pour qu'on l'y attende.
Elle pensa qu'elle venait d'apprendre l'endroit où était sa sœur, et que la seule personne au monde à savoir qu'elle le savait était en train de la regarder.
— C'est dommage, dit-elle. Tu m'as donné une raison de te tuer en essayant de m'en donner une de ne pas le faire.
Elle le fit proprement.
Puis elle s'assit sur les pavés, parce que ses jambes ne la portaient plus, et elle regarda ses propres mains devenir rouges en essayant de tenir son flanc fermé.
XIV.
Sigurd était à mi-course vers la tour quand le cri partit.
Il venait d'en haut. Il traversa la cour, les cris, le fracas, la nuit, et il fut d'une clarté insupportable parce que c'était une voix de femme et qu'elle disait un nom.
— HRAFN !
Hrafnsson s'arrêta net à trois pas de Sigurd.
Sigurd le vit devenir blanc.
— HRAFN, JE SUIS LÀ !
Ce n'était pas un appel au secours. C'était pire : c'était quelqu'un qui avait entendu son frère hurler son nom quelque part dans un bâtiment, il y a une minute, au milieu d'une bataille, et qui essayait de lui indiquer où elle était.
— EIRA ! hurla Hrafnsson.
Il partit.
Il partit comme Sigurd n'avait jamais vu personne partir, et Sigurd partit derrière lui, et il n'y eut plus rien du tout dans la tête de Sigurd sauf trente pas de pavés et une porte basse.
— EIRA !
Ils atteignirent la porte de la tour ensemble. Hrafnsson l'ouvrit d'un coup d'épaule.
Un escalier tournant. Du noir. Une odeur de pierre humide.
— Elle est en haut, dit Hrafnsson. Elle est en haut, elle est en haut—
Sigurd se retourna vers la cour.
Il vit un garçon de quatorze ans arriver en courant depuis le passage voûté, une chaîne traînant derrière lui, le bras gauche noir jusqu'aux doigts, et derrière lui quatre ou cinq hommes.
Leurs regards se croisèrent une demi-seconde.
— Montez ! cria Leiv.
— Leiv—
— MONTEZ !
Il arriva à la porte à la même seconde qu'eux, se glissa dans l'ouverture, les poussa tous les deux vers l'escalier avec son épaule valide, et se retourna dans l'embrasure.
— Elle s'ouvre vers l'extérieur, dit-il très vite, presque joyeux. C'est génial. C'est le meilleur truc du monde, une porte qui s'ouvre vers l'extérieur.
Il posa la paume sur le montant de fer.
— Je la tiens.
— Combien de temps ?
— Le temps qu'il faudra, dit Leiv. Allez-y.
XV.
Ils montèrent.
Sigurd monta ces marches et il les remonterait tout le reste de sa vie, plusieurs fois par an, dans son sommeil.
L'escalier faisait deux tours et demi. Il y avait trois portes. La première était ouverte sur une pièce vide avec des sacs de grain. La deuxième était fermée et Hrafnsson la défonça et il n'y avait rien dedans que des seaux et une échelle.
En dessous d'eux, la porte de la tour encaissa un premier coup, et la voix de Leiv monta dans la cage d'escalier, très haute, en train d'insulter quelqu'un.
Ils arrivèrent à la troisième.
Elle était en haut du dernier tour, épaisse, avec un verrou extérieur et un judas fermé, et le silence derrière était complet.
Hrafnsson tira le verrou.
XVI.
En bas, dans la cour, Kára entendit tout.
Elle avait réussi à se traîner de deux pas et à s'adosser à la margelle de la citerne, ce qui lui avait pris un temps qu'elle ne mesurait plus. Elle tenait son flanc gauche à deux mains et le sang passait quand même, régulièrement, à chaque battement, et elle savait exactement ce que ça voulait dire parce qu'elle avait vu des gens dans cet état.
Elle avait entendu le cri d'Eira. Elle avait entendu Hrafnsson répondre.
Elle avait entendu Leiv hurler montez, et le premier coup contre la porte de la tour.
Elle regarda la tour, à vingt pas.
Vingt pas. Elle en avait fait deux et il lui restait tout son sang à l'intérieur au début de ces deux-là.
Elle essaya quand même. Elle bascula sur le côté, mit une main à terre, et son bras plia comme s'il n'y avait rien dedans, et elle se retrouva la joue contre les pavés froids en train de regarder le ciel de côté.
Elle resta comme ça.
Au-dessus d'elle, très loin, il y avait la fenêtre en haut de la tour, la seule de tout l'édifice, un rectangle noir dans la pierre noire.
Lève-toi.
Elle ne se leva pas.
— Sigurd, dit-elle.
Elle l'avait dit à voix basse, pour personne, comme on continue une conversation.
Et là-haut, à travers vingt pas de nuit et vingt brasses de pierre, un verrou glissa dans son logement avec un bruit qu'elle n'entendit pas.