Runalog
Chapitre 25 : Arc 5-Chapitre 25 — Les yeux de la cité
6005 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 11/08/2026 15:20
I.
Ce fut Runa qui ouvrit la salle, comme elle ouvrait tout.
Ils marchaient depuis le matin dans un quartier de la cité qu'ils n'avaient pas encore visité — des rues étroites entre des murs sans fenêtres, où les runes du sol s'allumaient sous ses pas avec plus de paresse qu'ailleurs, comme si cette partie d'Orðstœðr dormait plus profondément que le reste. Eyvindr les accompagnait ; depuis que Mímir lui avait confié l'enseignement de la lecture, le vieil homme suivait Runa partout, un rouleau sous le bras, et lui montrait des signes sur les murs en marchant.
— Celui-là, disait-il en désignant un linteau. Tu le reconnais ?
— Vörðr, dit Runa. Garde. Gardien.
— Bien. Et celui d'à côté, qui lui est attaché ?
Runa allait répondre quand elle s'arrêta net au milieu de la rue.
Elle tourna la tête vers la gauche, vers un mur aveugle que rien ne distinguait des autres, et elle resta là, immobile, la tête inclinée, comme un animal qui écoute.
— Il y a quelque chose derrière, dit-elle.
Sigurd s'approcha du mur et posa la main dessus. De la pierre. Froide, lisse, muette. Il ne sentait rien du tout.
— Tu es sûre ?
Pour toute réponse, Runa vint poser sa paume à côté de la sienne. Les runes s'éveillèrent sous ses doigts — d'abord une, puis dix, puis cent, courant le long du mur en filaments dorés qui dessinèrent lentement le contour d'une porte là où il n'y avait jamais eu de porte. Quelque chose céda dans la pierre avec un long soupir d'air comprimé, et le pan de mur recula, puis coulissa.
Une odeur d'eau froide et de pierre humide sortit de l'obscurité.
— Ah, dit la voix de Mímir derrière eux.
Il s'était projeté sans qu'ils l'entendent venir — il faisait cela de plus en plus souvent, apparaissant là où on parlait de lui, comme si la cité tout entière lui servait de corps. Sa forme translucide flotta jusqu'au seuil et regarda dans le noir, et sur son vieux visage passa quelque chose de complexe.
— Je me demandais si elle t'ouvrirait celle-ci, dit-il. J'espérais un peu que non.
II.
La salle était ronde, profonde, creusée sous le niveau de la rue. On y descendait par des marches concentriques, comme dans un puits sec.
Et au fond, disposés en cercle, il y avait neuf bassins de pierre.
Ils étaient bas et larges, à hauteur de genou, chacun empli d'une eau parfaitement immobile qui ne reflétait rien — pas les lampes que la présence de Runa venait d'allumer sur les parois, pas le dôme au-dessus, pas les visages penchés. Une eau noire et mate, comme neuf plaques d'ardoise.
Sigurd s'accroupit près du plus proche et approcha la main sans oser toucher.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ce sont les yeux de la cité, dit Mímir. Vous diriez : les oracles.
Kára releva la tête.
— Les oracles. Comme ceux de Niflheim ? Les femmes en robe pâle du roi ?
— Non. — Le mot claqua, plus sec que d'ordinaire. Rien à voir. Ce que font les oracles de vos rois, je l'ignore et je m'en méfie — les hommes appellent « oracle » tout ce qui prétend leur dire l'avenir, et rien de ce qui prétend dire l'avenir n'est fiable. L'avenir n'existe pas encore. On ne peut pas voir ce qui n'existe pas. — Il descendit lentement vers les bassins. Ceci est autre chose. Ceci ne montre pas ce qui sera. Cela montre ce qui est. Ailleurs. Maintenant. À l'instant même où vous regardez.
Leiv se pencha au-dessus d'un bassin, y vit son propre reflet absent, et recula d'un pas.
— On peut voir n'importe où ? Genre… chez moi ? À Muspell ?
— En théorie, oui. En pratique, non — pas comme on ouvre une fenêtre. La vue lointaine ne se dirige pas comme on dirige un cheval. Elle dérive. Elle va où la tire ce qui pèse : ce que le regardeur porte en lui, ce qui remue dans le monde, ce qui appelle. On ne choisit pas vraiment. On oriente, et on espère. — Il regarda les neuf bassins avec une tendresse triste. Nous nous en servions pour suivre les élues à travers le monde. Pour savoir où en étaient nos envoyés. Pour voir venir les orages et les armées. Ils ont été les yeux de cette cité pendant très longtemps.
— Et ils se sont éteints, dit Sigurd.
— Ils ne se sont pas éteints. Ils ont cessé d'être ouverts, ce qui n'est pas la même chose. — Mímir se tourna vers Runa. Un oracle ne fonctionne qu'avec une fille de Saga. C'est un Mot qui l'ouvre, un Mot qui le tient ouvert, et un Mot qui le referme. Depuis trois cents ans, il n'y avait plus personne dans ce monde pour dire ces Mots. Alors les yeux sont restés clos. Ils m'ont manqué plus que je ne saurais le dire. J'ai dormi trois siècles dans une maison aveugle.
Runa était descendue jusqu'au cercle des bassins. Elle regardait l'eau noire avec cette expression concentrée, un peu lointaine, qu'elle prenait quand quelque chose la reconnaissait.
— C'est Sjá, dit-elle. C'est le même Mot qu'hier.
— C'est le même Mot, confirma Mímir. Et sa voix, cette fois, était pleine de réticence. C'est exactement là que se trouve le problème.
III.
— Hier, dit Mímir, tu as dit Sjá sur une salle. Une salle de vingt pas sur dix, à trois pieds de toi. Tu t'en souviens ?
— J'ai eu la tête qui tournait, dit Runa.
— Tu as failli tomber, et tu as dû t'asseoir un quart d'heure. — Il montra les bassins. Ceci n'est pas une salle. Ceci porte le regard à des centaines de lieues, par-dessus les montagnes et les eaux. C'est le même Mot, la même loi, et une étendue sans commune mesure. Je te l'ai dit dès le premier jour : ce n'est pas le Mot qui coûte, c'est ce qu'on lui demande de couvrir.
— Combien ? demanda Sigurd.
Mímir se tourna vers lui.
— Beaucoup. Un Mot majeur, au moins. Peut-être davantage, car elle n'a aucune pratique et qu'elle ne saura pas se retenir — c'est le propre des débutants : ils ne savent pas relâcher, et ils tiennent jusqu'à ce que quelque chose lâche à leur place. — Il regarda l'enfant. Elle en aurait pour deux jours à s'en remettre. Peut-être trois.
— Alors non, dit Sigurd. C'est non.
Il n'y eut pas de contestation. Runa ne protesta pas ; Mímir inclina la tête comme si c'était la réponse qu'il espérait. Ils étaient déjà en train de remonter les marches quand la voix de Kára les arrêta.
— Est-ce qu'on peut chercher quelqu'un ?
Elle n'avait pas bougé du bord des bassins. Elle regardait l'eau noire, et elle avait posé sa paume à plat contre sa propre poitrine, ce geste qu'elle faisait sans le savoir.
Mímir se retourna lentement.
— Chercher une personne précise ?
— Oui.
— C'est ce que la vue lointaine fait de plus mal. — Il redescendit vers elle. Je te l'ai dit : elle dérive. Elle va vers ce qui pèse. On peut l'incliner — vers ce qu'on connaît, vers ce qu'on aime, vers ce qui remue — mais on ne la pointe pas comme un doigt. Chercher un être humain dans le monde entier avec cet outil, c'est chercher un caillou précis en retournant une plage. Cela s'est fait. Cela a pris des années, à des femmes qui savaient exactement ce qu'elles faisaient.
— Des années, répéta Kára.
— Et elles avaient neuf bassins allumés tous les jours, et un maître à côté d'elles. — Sa voix s'adoucit. Je ne te dis pas non pour te blesser, jeune femme. Je te dis à quoi cela ressemble, pour que tu ne fondes pas ton espoir sur une chose qui n'existe pas.
Kára hocha la tête une fois, sans quitter l'eau des yeux.
— Le roi de Niflheim m'a promis de chercher ma sœur, dit-elle. Avec ses oracles. Il m'a donné un mot de reconnaissance et il m'a dit qu'il ferait passer le message dans ses réseaux. J'ai trouvé ça formidable, sur le moment. — Elle eut un sourire qui n'en était pas un. — Et vous, hier, vous m'avez expliqué qu'ils ne prennent pas des porteurs. Qu'ils prennent des enfants qui en deviendront. Que c'est plus patient et beaucoup plus efficace.
Personne ne l'interrompit.
— Alors je sais que ça ne marchera pas, dit-elle. Je sais que c'est retourner une plage. Mais je la cherche depuis qu'ils l'ont prise, et pendant tout ce temps il n'a jamais existé nulle part au monde un endroit où chercher voulait dire autre chose que marcher au hasard en posant des questions dans des auberges. — Elle releva enfin la tête. — Et là il y en a un. Il est sous mes pieds. Et il est éteint depuis trois cents ans parce qu'il n'y avait plus personne pour l'ouvrir.
Elle regarda Runa.
— Je ne te le demande pas, dit-elle. Je te dis juste où j'en suis.
Il y eut un long silence dans la salle ronde.
— Je vais essayer, dit Runa.
— Runa —
— Attends, Sigurd. — Elle se tourna vers lui, et Sigurd vit — pas pour la première fois, mais plus nettement que jamais — l'écart qui s'était creusé entre la petite fille qu'il portait sur son dos et la personne qui se tenait devant lui. — Ce n'est pas seulement pour Mona. Écoute.
Elle compta sur ses doigts, posément, comme Eyvindr lui apprenait à décomposer une phrase.
— Le monde a tremblé deux fois à cause de moi. Mímir l'a dit : mon réveil résonne, tout le monde l'a senti, et le culte comprendra plus vite que les autres ce que ça veut dire. Il l'a dit dans cette cité, il y a trois jours, devant nous tous. — Deuxième doigt. — Et on a laissé derrière nous des gens qui savent exactement où on est allés. Eldur a sorti les textes pour moi. Le roi nous a donné une lettre et un batelier. Sigrun nous a fait des provisions en nous demandant où on montait. — Troisième doigt. — Si quelqu'un me cherche, il ne va pas chercher dans les montagnes. Il va commencer par les derniers endroits où on nous a vus.
Elle laissa retomber sa main.
— Je ne dis pas qu'il se passe quelque chose. Je dis qu'on n'en sait rien, et qu'on est le seul endroit du monde d'où on pourrait le savoir. — Elle regarda Sigurd bien en face. — Si je regarde et qu'il n'y a rien, je serai fatiguée trois jours et on aura perdu trois jours. Si je ne regarde pas et qu'il y a quelque chose…
Elle s'interrompit. Elle avait neuf ans, et elle formulait cela comme une personne qui a déjà compris que certaines choses ne se rattrapent pas.
— Combien de temps il faut pour redescendre à Vatnsfjörd ? demanda-t-elle. Si jamais il fallait.
— Trois semaines, dit Kára. Peut-être quatre.
— Alors si on attend un an que je sache le faire proprement, ça ne servira plus à rien du tout.
Personne ne trouva quoi répondre à cela.
Sigurd s'accroupit devant elle, à hauteur de son visage.
— Tu as appris trois mots en deux jours, dit-il doucement. Tu es tombée deux fois. Hier tu t'es assise par terre au milieu d'une leçon parce que tu voyais des lettres sur un mur.
— Je sais.
— Et tu vas quand même le faire.
— Oui.
Mímir laissa le silence s'installer. Puis il dit, très doucement :
— Elle a raison, Sigurd.
— Je sais qu'elle a raison. — Sigurd se releva. Il avait la gorge serrée. — Ça ne veut pas dire que j'aime ça.
IV.
Ils l'installèrent au bord du bassin central, assise sur la marche de pierre, Sigurd à sa droite et Kára à sa gauche, parce que Mímir avait prévenu qu'elle tomberait sans doute.
— Écoute-moi bien, dit le vieil érudit, et sa forme translucide était descendue si près d'elle que la lumière de son visage éclairait celui de l'enfant. Deux règles. La première : tu ne cherches pas. Tu ouvres, et tu laisses venir. Si tu forces vers un lieu précis, tu doubleras le prix et tu n'obtiendras rien de mieux. La seconde, et celle-ci est plus importante que tout le reste : tu lâches quand je te le dis. Pas quand tu auras fini de voir. Quand je te le dis. Me le promets-tu ?
— Je le promets.
— Et pour Mona ? demanda Runa. Comment je fais pour aller vers elle ?
— Tu ne vas pas vers elle. Tu penses à elle en ouvrant, et tu laisses le reste tranquille. — Mímir eut un mouvement qui, chez un vivant, aurait été un haussement d'épaules. C'est tout ce qu'une élue peut faire, et c'est tout ce que les meilleures d'entre elles ont jamais fait. On incline. On n'ordonne pas. Ce qui vient ensuite ne t'appartient pas.
Kára, accroupie de l'autre côté du bassin, dit un mot que Sigurd n'entendit pas et que Runa hocha la tête pour avoir reçu.
— Bien. — Il se recula d'un pouce. Alors dis le Mot.
Runa posa ses deux mains à plat sur l'eau noire. Sigurd la vit prendre son souffle, et il vit la lueur monter dans ses yeux — plus vive que d'habitude, dorée, comme si quelque chose derrière ses iris s'était mis à brûler.
— Sjá.
L'eau des neuf bassins se souleva.
Ce fut le mot juste, et Sigurd n'en trouva pas d'autre : les neuf surfaces se soulevèrent d'un pouce, ensemble, comme si neuf poitrines avaient inspiré en même temps. Puis elles retombèrent, et elles n'étaient plus noires.
Elles étaient claires. Elles étaient limpides. Et elles montraient le monde.
V.
Ce ne fut d'abord qu'un vertige.
Les images se succédaient trop vite pour qu'on les saisisse, glissant d'un bassin à l'autre, fragments arrachés à des lieux sans lien — une pente d'herbe rase sous un ciel bas ; le pont d'un bateau vide ; une salle où des gens mangeaient sans qu'on entende rien ; une forêt de bouleaux blancs, en hiver, quelque part.
Puis la dérive ralentit, et les images se firent plus longues.
Le lac de brume. Sigurd le reconnut au premier regard : l'eau noire, le mur blanc, une barque minuscule qui glissait dessus avec un homme aux rames. Le batelier. Il ramait tranquillement vers le sud, seul, dans son monde de coton gris.
— Il va bien, murmura Leiv. Il va bien, celui-là.
Tindreyja ensuite. L'île scintillante, la maison de pierre basse à demi enfouie dans la colline — porte close, âtre froid, les murs couverts de quarante ans d'obsession dans le noir. Eyvindr émit un petit son étranglé et détourna les yeux.
Puis la vue glissa encore, vers l'est, très loin — plus loin que tout ce qu'ils avaient vu jusque-là.
Et elle s'arrêta sur une femme.
Elle se tenait debout, seule, au bord de quelque chose — un parapet, une arête, on ne voyait pas bien. De la pierre nue autour d'elle, sèche et pâle, et une lumière dure, presque blanche, qui tombait droit et faisait des ombres courtes. Elle était grande. Elle portait un vêtement sombre, sans ornement. Elle regardait au loin, immobile, les mains le long du corps, avec l'attitude de quelqu'un qui attend depuis longtemps et qui a l'habitude d'attendre.
Sigurd se pencha en avant sans s'en rendre compte.
Il n'aurait pas su dire pourquoi. Il n'y avait rien à voir : une femme de dos, ou de trois quarts, trop loin pour qu'on distingue un visage. Rien. Et pourtant quelque chose, dans sa poitrine, s'était mis à cogner.
Et la femme tourna la tête.
Elle la tourna lentement, comme on se retourne quand on sent un regard dans son dos, et pendant une fraction de seconde elle sembla regarder exactement là où ils étaient — à travers l'eau, à travers les montagnes, à travers les centaines de lieues — et Sigurd, sans savoir pourquoi, cessa de respirer.
Puis l'image se déchira.
Elle fut arrachée d'un coup, aspirée sur le côté, et les neuf bassins basculèrent tous ensemble vers le nord-ouest, vers l'eau et la brume, vers un lieu que Sigurd connaissait — et Runa, à côté de lui, poussa un gémissement.
VI.
Vatnsfjörd, la nuit.
Ils virent d'abord les canaux, l'eau noire entre les maisons, les lanternes accrochées aux pontons. Puis la vue plongea et se resserra sur un quartier bas, près du port, où des maisons de bois se pressaient les unes contre les autres.
Une porte volait en éclats.
Ce fut cela qu'ils virent en premier — une porte qui s'ouvrait vers l'intérieur, arrachée de ses gonds, avec une violence qui n'avait rien d'humain : pas un coup d'épaule, pas un bélier. Un coup de vent. Une gifle d'air comprimé qui pulvérisa le battant et souffla les lampes de la pièce d'un seul mouvement.
Sigurd sentit Kára se raidir à côté de lui.
Des hommes entrèrent. Cinq, six, en vêtements sombres de voyage, sans bannière, sans emblème visible. Ils entrèrent vite et sans crier, avec la méthode de gens qui ont fait cela souvent.
Et le septième entra après eux, sans se presser.
Il était grand. Plus grand que tous les autres. Il avançait avec cette manière de rouler des épaules que Sigurd avait vue trois semaines plus tôt dans un cercle de sable, quand un jeune homme de Vindheim traversait l'arène en saluant la foule. Il ne portait plus de cape bleue. Il portait du sombre, comme les autres. Mais sur son épaule, cousu à même le tissu, il y avait un triangle noir.
— Bárðr, dit Kára.
Elle l'avait dit à voix basse, presque sans souffle.
— Bárðr, répéta Leiv, incrédule. Le type du tournoi ? Celui que t'as battu ? — Il regardait le bassin comme s'il pouvait y entrer. — Qu'est-ce qu'il fout avec eux ?
Personne ne répondit. Dans l'eau, l'image continuait.
Une femme sortit de la pièce du fond.
Sigurd la reconnut à ses cheveux avant même de voir son visage — noirs, très longs, dénoués pour la nuit. Eira. Elle avait un couteau à la main, un couteau de cuisine, tenu comme le tient quelqu'un qui n'a jamais frappé personne. Elle recula d'un pas en les voyant, deux pas, et puis elle cessa de reculer.
Et elle appela l'eau.
Elle le fit bien. Sigurd, qui avait vu son frère combattre dans le cercle, reconnut le geste de la famille : la main ouverte, le poignet qui tourne, la traction. L'eau du canal monta par la porte défoncée en une gerbe épaisse et se rassembla devant elle en un mur mouvant, et pendant un instant Sigurd crut — il crut vraiment, absurdement, avec tout son corps — que ça allait suffire.
Bárðr leva la main et souffla dessus.
Le vent traversa l'eau et la déchira. Il n'y eut pas de combat. La gerbe se dispersa en pluie sur les murs, les hommes en sombre franchirent la flaque, et Eira n'eut le temps que de reculer d'un pas de plus avant qu'on lui prenne les bras.
Kára se leva d'un bond.
— Ne touche pas l'eau, dit Mímir sans élever la voix. Tu ne peux rien. Ce que tu vois est arrivé. Il est trop tard depuis longtemps.
Kára resta debout. Elle ne se rassit pas.
Dans le bassin, on emmenait Eira. Elle se débattait ; elle criait quelque chose qu'aucun son ne portait jusqu'à eux. Un des hommes lui jeta un manteau sur la tête. Et au moment où ils l'emportaient vers la porte, Sigurd vit qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la rue.
VII.
Il se tenait à dix pas, adossé au mur d'en face, les bras croisés.
Il ne bougeait pas. Il n'aidait pas. Il ne participait à rien. Il regardait la porte défoncée, la pluie sur les murs, les hommes qui sortaient avec la fille, et il avait exactement l'attitude d'un homme qui attend qu'une chose ennuyeuse se termine.
Il était jeune. Vingt ans, peut-être. Un visage sans expression, des cheveux clairs coupés court. Une épée simple à la hanche, sans ornement.
Sigurd le reconnut instantanément, et le froid qui lui tomba dans le ventre fut d'une autre nature que tout ce qu'il avait ressenti jusque-là.
— Lui, dit-il.
— Qui ? demanda Leiv.
— Le silencieux. Du tournoi. — Sigurd n'arrivait pas à détacher les yeux de la silhouette immobile. — Il est sorti au deuxième tour. Il a battu son adversaire à l'épée pure en quatre coups et il est parti sans regarder personne. Il n'a jamais montré d'élément. Je l'ai regardé toute la semaine et je n'ai pas su ce qu'il était.
— Il fait rien, dit Leiv. Il est planté là, il fait rien du tout.
— Non, dit Kára. Il surveille la rue.
C'était vrai. Il ne regardait pas la maison — Sigurd s'en aperçut au moment où Kára le disait. Il regardait les deux bouts de la rue, alternativement, avec une régularité de sentinelle. Il n'était pas là pour prendre Eira. Il était là pour que personne n'empêche qu'on la prenne.
Et à l'autre bout de la rue, précisément, quelqu'un arrivait en courant.
Hrafnsson courait comme court un homme qui a entendu quelque chose de loin et qui sait déjà. Il avait son sabre à la main et rien d'autre, ni manteau ni chaussures, et il criait — on voyait sa bouche s'ouvrir sur le nom de sa sœur, encore et encore, sans qu'aucun son n'arrive jamais jusqu'aux bassins.
Le silencieux se détacha du mur et se plaça au milieu de la rue.
Ce fut bref. Sigurd, qui avait combattu et vu combattre les meilleurs jeunes du continent trois semaines plus tôt, comprit en trois échanges qu'il regardait quelque chose qu'il n'avait encore jamais vu. Hrafnsson n'était pas un mauvais combattant. Hrafnsson avait failli le battre, lui, en demi-finale. Il attaqua trois fois. La troisième, l'épée simple le désarma d'un mouvement si économe que Sigurd ne vit pas comment, et le poing gauche de l'homme le cueillit à la tempe.
Hrafnsson tomba à genoux dans la rue mouillée.
L'homme le regarda un instant. Puis il rengaina, tourna les talons, et suivit les autres sans un regard en arrière — laissant derrière lui un garçon à genoux qui frappait les pavés avec le plat de la main, la bouche ouverte sur un cri que personne n'entendrait jamais.
— Runa, dit Mímir. Lâche. Maintenant.
VIII.
Elle ne lâcha pas.
Sigurd le comprit une seconde trop tard — au tremblement qui parcourut les épaules de l'enfant, à ses mains crispées sur la pierre du bassin, à la lumière dans ses yeux qui avait cessé d'être dorée pour devenir presque blanche.
— Runa. Lâche.
— Il y en a d'autres, dit Runa.
Sa voix n'était plus tout à fait la sienne. Elle était plate, lointaine, comme si elle parlait depuis le fond d'un puits.
— Il y a une porte cassée à l'auberge. Il y a un vieil homme dans une pièce pleine de livres, ils sont trois autour de lui. Il y a—
— RUNA.
Sigurd lui saisit les poignets et les arracha de la pierre.
Les neuf bassins s'éteignirent d'un coup, tous ensemble, avec un claquement sec qui résonna sous le dôme comme un os qui casse. L'eau redevint noire. La salle redevint une salle.
Et Runa s'affaissa contre lui.
Elle ne perdit pas connaissance progressivement ; elle s'éteignit, exactement comme les bassins, entre un souffle et le suivant. Sigurd la reçut contre son épaule et sentit tout le poids de son petit corps devenir mort dans ses bras. Il y avait du sang sous son nez, une ligne fine qui descendait jusqu'à sa lèvre.
— Runa. Runa !
— Elle vit, dit Mímir, et sa voix était la plus dure que Sigurd lui eût entendue. Couche-la. Sur le côté. Ne la secoue pas.
— Elle saigne —
— Elle a tenu un Mot majeur trois fois plus longtemps qu'elle n'aurait dû, à neuf ans, sans aucune pratique, sur une chose qui lui déchirait le cœur. Elle s'en tire avec un saignement de nez et deux jours de sommeil. Couche-la et laisse-la.
Sigurd la coucha sur le côté, sur la marche de pierre, et retira sa propre cape pour la rouler sous la tête de l'enfant. Ses mains tremblaient. Kára était accroupie de l'autre côté, deux doigts sur le cou de Runa, comptant en silence ; elle croisa le regard de Sigurd et hocha la tête une fois.
Personne ne dit rien pendant un long moment.
Eyvindr, qui n'avait pas prononcé un mot depuis le début, était assis sur la dernière marche, les mains sur les genoux, et regardait fixement les bassins éteints.
— Elle a dit qu'il y avait un vieil homme dans une pièce pleine de livres, dit-il enfin.
— Oui, dit Sigurd.
— Eldur. — Le vieil ermite hocha lentement la tête. — Ils sont allés à la bibliothèque royale. Dans le palais. — Il leva les yeux. — Ils sont entrés dans le palais du roi de Niflheim et ils ont défoncé la porte d'un archiviste. Vous mesurez ce que cela veut dire ?
IX.
Runa dormit le reste du jour et toute la nuit.
Ils la portèrent — Sigurd la porta, il n'aurait laissé personne d'autre le faire — jusqu'à la cour où ils dormaient, et ils l'installèrent près de l'eau tiède, et ils se relayèrent auprès d'elle sans que personne ait besoin d'organiser les tours.
Et pendant qu'elle dormait, ils firent ce qu'ils pouvaient faire : ils parlèrent.
— Trois semaines, dit Kára. Trois semaines qu'on est partis. Ils ont dû arriver dans les jours qui ont suivi.
— Et personne pour les arrêter, dit Leiv. Enfin — le roi. Il y a une armée, dans cette ville. Il y a des gardes partout. Comment on fait pour défoncer une porte au port et une porte au palais dans la même nuit ?
— On ne le fait pas, dit Kára. Pas sans que quelqu'un ferme les yeux quelque part.
Sigurd, assis contre une colonne, la tête renversée en arrière, regardait la lueur du dôme sans la voir.
— Bárðr, dit-il.
— Oui.
— Il a perdu contre toi il y a trois semaines. Il est parti en insultant tout le monde. Et trois semaines plus tard il est à Vatnsfjörd avec un triangle cousu sur l'épaule, en train de défoncer la porte d'une fille qui ne lui a rien fait. — Il baissa la tête. — Trois semaines, Kára. Ils ne l'ont pas recruté en trois semaines. On ne prend pas un fils de Vindheim et on n'en fait pas ça en trois semaines.
Kára ne répondit pas tout de suite.
— Non, dit-elle enfin. On ne le fait pas.
— Alors il l'était déjà. Pendant le tournoi. Il était déjà des leurs quand il combattait dans le cercle, quand il faisait le beau devant la foule, quand il me demandait mon nom au puits. — Sigurd eut un rire sans joie. — Brand de Jörd. Il m'a demandé mon nom et je lui ai menti, et j'étais fier de mon petit mensonge.
— Il ne savait rien, dit Kára. S'il avait su, ils t'auraient pris là-bas.
— Il savait qu'il y avait un garçon à la foudre. Tout le monde l'a su au bout de trois jours, j'ai foudroyé un porteur d'eau devant deux mille personnes. — Il ferma les yeux. — Et maintenant ils prennent les gens qui m'ont parlé.
Ce fut Mímir qui répondit — il s'était projeté dans la cour sans qu'on l'ait appelé, et il flottait au-dessus des dalles, translucide dans la pénombre.
— Non, dit-il.
Sigurd rouvrit les yeux.
— Écoute-moi bien, garçon, parce que tu es en train de te raconter une histoire, et cette histoire est fausse, et si tu la gardes elle t'empêchera de penser correctement pendant des semaines. — Le vieil érudit descendit vers lui. Tu crois qu'ils ont pris cette fille pour la faire parler de toi. Tu te trompes. Réfléchis à ce que tu as vu. Ils ont défoncé une porte de bibliothèque, dans un palais, pour un vieil archiviste : celui-là, oui, c'est pour le faire parler — il sait où vous êtes allés, il a parlé à l'enfant, il a sorti des textes pour elle. Ils l'interrogeront. Il souffrira, et je crains le pire pour lui, et je ne vous mentirai pas là-dessus.
Il se tourna vers le nord, vers les montagnes invisibles.
— Mais la fille, ils ne l'ont pas interrogée. Ils ne lui ont pas posé une seule question. Ils sont entrés, ils l'ont maîtrisée, ils lui ont jeté un manteau sur la tête et ils l'ont emportée. On n'emporte pas un témoin. Un témoin, on l'interroge sur place et on le laisse. — Sa voix se fit plus lente. On emporte une chose dont on a besoin.
Le silence, dans la cour, devint très épais.
— Elle porte l'eau, dit Kára.
— Elle porte l'eau, dit Mímir. Et à cinq cents pas de sa maison, sur une estrade, dans une salle ouverte à tous les vents, il y a une hampe à trois pointes qui a été recueillie dans l'eau et qui répond à l'eau. Je vous ai expliqué avant-hier comment on retrouvait les verrous perdus : on promène un porteur du bon élément, et on regarde s'il pâlit.
Leiv était devenu très blanc.
— Ils savent, dit-il. Ils savent que le trident c'est un des neuf.
— Je l'ignore. Peut-être savent-ils. Peut-être soupçonnent-ils seulement, et veulent-ils vérifier — c'est même plus vraisemblable : s'ils étaient certains, ils prendraient l'objet et non la fille. — Mímir eut un geste las. Mais dans un cas comme dans l'autre, cela signifie la même chose pour vous : ils ne sont pas passés à Vatnsfjörd pour vous chercher. Ils y sont passés parce qu'il y a là-bas quelque chose qu'ils veulent, et vous n'étiez qu'une raison de plus. Cesse de croire que le monde tourne autour de toi, garçon. C'est un poids inutile, et tu en portes déjà assez.
X.
Runa se réveilla le lendemain, à la mi-journée, et sa première question fut :
— Est-ce qu'ils l'ont eue ?
Sigurd, qui n'avait pas dormi, hocha la tête.
Elle referma les yeux. Elle ne pleura pas. Elle resta longtemps immobile, et quand elle rouvrit les yeux, elle avait sur le visage une expression que Sigurd ne lui avait jamais vue et qui lui fit plus peur que le sang sous son nez la veille.
— J'ai été trop lente, dit-elle.
— Non.
— Si. — Elle se redressa sur un coude, et la fatigue la fit vaciller. — Si j'avais su le faire correctement, j'aurais regardé il y a deux semaines. J'aurais vu qu'ils descendaient. On aurait pu envoyer quelqu'un. Le batelier. N'importe qui. — Elle le regarda. — Ce n'est pas de la culpabilité, Sigurd. Je sais ce que tu vas dire et ce n'est pas ça. Je constate. Je ne savais pas faire, et parce que je ne savais pas faire, on n'a rien vu venir.
Sigurd ouvrit la bouche et la referma. Parce qu'elle avait raison, et qu'il n'y avait rien à opposer à cela qui ne fût une consolation, et qu'elle n'était pas en train de demander une consolation.
Ils discutèrent tout l'après-midi, tous les cinq, dans la cour, et la discussion revint douze fois au même mur.
Il fallait descendre. C'était entendu, personne ne le discutait : Eira était vivante, on l'avait emmenée quelque part, et tant qu'elle était vivante il existait un chemin au bout duquel on pouvait la reprendre. Eldur était aux mains de gens qui voulaient le faire parler. Hrafnsson était seul, à genoux dans une rue, avec un sabre et rien d'autre. On ne restait pas.
Trois à quatre semaines de route. Peut-être moins en forçant.
Et à chaque fois qu'ils arrivaient là, quelqu'un regardait Runa, et le mur se dressait.
— Elle a mis deux jours à apprendre trois Mots, dit enfin Mímir, parce qu'il fallait bien que quelqu'un le dise à voix haute. Un mineur, un mineur, un usuel. C'est un rythme remarquable ; à mon époque, on aurait parlé d'elle dans toute la cité. Et il reste dans cette bibliothèque de quoi occuper une élue pendant tout ce que je sais compter. La grammaire des noms vrais. Les degrés. Les mesures. Ce qu'un Mot fait quand on le pose sur un autre. Ce qu'il ne faut jamais poser sur rien. — Il regarda l'enfant endormie à moitié contre l'épaule de Sigurd. Une élue prête, en mon temps, avait étudié dix ans. Les plus douées, sept. Je n'ai jamais entendu parler de moins de cinq.
— Cinq ans, dit Leiv.
— Au mieux. Et je vous parle d'élues qui n'étaient pas attendues par le monde entier.
Sigurd regarda Runa. Il regarda le dôme laiteux au-dessus de la cour, la cité silencieuse, les tours incurvées qui ne servaient plus à personne. Il pensa à une rue mouillée à trois semaines de marche, à une porte défoncée, à un garçon à genoux sur les pavés.
— On ne peut pas rester cinq ans, dit-il.
— Non.
— Et elle ne peut pas partir maintenant. Si on la sort d'ici, elle a neuf ans, elle sait faire de la lumière et arrêter un caillou, et il y a un culte entier qui la cherche. — Il entendait sa propre voix comme celle d'un autre. — Elle serait plus en danger dehors qu'elle ne l'a jamais été.
— Oui.
— Alors il n'y a pas de solution.
Mímir ne répondit pas.
Sigurd releva la tête. Le vieil érudit s'était éloigné de quelques pas et flottait au bord de la cour, tourné vers la fontaine, et il y avait dans son immobilité quelque chose de nouveau — quelque chose qui n'était ni de la tristesse ni de l'impuissance, mais l'attitude très particulière d'un homme qui a une réponse dans la bouche et qui la garde.
— Mímir, dit Sigurd.
— Pas ce soir, dit le vieil érudit sans se retourner. Laissez-moi la nuit. Il y a une chose que je peux faire et je voudrais être certain, avant de vous la dire, que je ne suis pas simplement un vieillard qui a trop longtemps rêvé d'avoir de nouveau une élève.
Il s'effaça avant qu'on puisse lui demander autre chose.
Et Sigurd resta assis dans la cour jusqu'à la nuit, avec Runa qui dormait contre son épaule, à repasser dans sa tête les images des bassins — la porte qui vole, le vent qui déchire l'eau, l'homme immobile qui surveille la rue — et à s'arrêter, sans savoir pourquoi, sur une chose qui n'avait aucune importance : une femme debout sur de la pierre sèche, dans une lumière blanche, qui avait tourné la tête.
— C'était elle, au début, tu crois ? demanda Leiv, plus tard, en s'asseyant à côté de lui. La femme. C'était déjà Eira ?
— Sûrement, dit Sigurd.
Kára, adossée à la colonne d'en face, ne dit rien. Elle avait remarqué qu'il n'y avait pas de brume, sur cette pierre-là. Mais Eira était partie dans un manteau jeté sur la tête, et Eldur avait trois hommes autour de lui, et il y avait des choses plus urgentes à penser.
Elle laissa tomber.