Runalog
Chapitre 23 : Arc 5 -Chapitre 23 — L'histoire vraie
4301 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 11/08/2026 15:18
I.
Ils dormirent longtemps — plus longtemps qu'ils ne l'avaient fait depuis des semaines.
L'eau de la cour, le calme de la cité, le sentiment d'être enfin arrivés quelque part après une si longue route : tout cela les avait fait sombrer dans un sommeil profond, réparateur. Quand Sigurd s'éveilla, la pénombre laiteuse du dôme céleste avait la qualité d'un matin. Ses côtes ne le lançaient presque plus — l'eau d'Orðstœðr avait fait son œuvre pendant la nuit. Kára, qui se réveillait toujours avant tout le monde, était déjà debout, faisant rouler son épaule guérie avec une expression de méfiance étonnée. Leiv ronflait encore. Et Runa, roulée en boule, dormait du sommeil sans rêves des enfants épuisés.
Eyvindr, lui, n'avait pas dormi. Il était toujours assis contre sa colonne, là où Sigurd l'avait laissé la veille, et il regardait la cité avec les mêmes yeux émerveillés. Mais il avait l'air en paix.
Quand tous furent réveillés, qu'ils eurent mangé le peu qui restait et bu l'eau pure de la cour, ils se regardèrent, et aucun n'eut besoin de parler. Ils savaient tous où ils devaient aller. Mímir les attendait.
Ils retournèrent vers le cœur de la cité, vers la salle de la source. Et à mesure qu'ils approchaient, les runes s'éveillaient sous les pas de Runa, plus nombreuses qu'hier — comme si la cité, à chaque passage de l'enfant, se réveillait un peu plus complètement.
II.
Dans la salle de la source, Mímir les attendait — et cette fois, il était déjà projeté.
Sa forme spectrale se tenait au-dessus du bassin, translucide et lumineuse, le doyen en robe d'Érudit, sans que Runa eût eu à prononcer le moindre mot. Sigurd comprit que, désormais pleinement réveillé, le vieil érudit pouvait se manifester par lui-même, sans l'aide de l'enfant. Sa conscience ne dormait plus.
— Vous avez dormi, dit Mímir, et il y avait une satisfaction douce dans sa voix. Bien. La cité vous a soignés. Vos corps sont prêts. Et vos esprits ? — Son regard les parcourut. Car ce que je vais vous dire va défaire beaucoup de ce que vous croyez savoir. C'est une chose difficile, d'apprendre que le monde n'est pas ce qu'on vous a enseigné. Êtes-vous prêts à l'entendre ?
Sigurd échangea un regard avec Kára. Puis il répondit, pour eux tous :
— On a traversé un continent et un lac de brume pour ça. On a affronté un gardien que personne n'avait jamais vaincu. On est prêts.
Mímir hocha sa tête translucide.
— Alors asseyez-vous. Et écoutez. Car je vais vous raconter l'histoire vraie du monde — celle que presque personne ne connaît plus, celle que j'ai gardée dans le silence de cette source pendant trois cents ans.
Ils s'assirent sur les marches de pierre qui descendaient vers le bassin. Runa au premier rang, tout près de l'eau, le pendentif à son cou. Sigurd à côté d'elle. Kára et Leiv derrière. Eyvindr, lui, resta debout, en retrait, les mains jointes — car ce qu'il allait entendre, il l'avait cherché toute sa vie, et il voulait le recevoir debout.
Et Mímir commença.
III.
— Il fut un temps, dit le vieil érudit, où les dieux n'étaient pas une légende. Où ils n'étaient pas des noms qu'on invoque sans y croire, des figures peintes sur les bannières des nations. Il fut un temps où les dieux marchaient sur le monde. Où on pouvait les voir, leur parler, les craindre et les aimer. C'était il y a très longtemps — si longtemps que même les plus vieilles chroniques des hommes n'en gardent qu'un écho déformé.
Sa voix emplissait la salle, grave, posée, comme celle d'un conteur qui a raconté la même histoire mille fois et qui en connaît chaque mot.
— Parmi ces dieux, il y avait Saga. La déesse des Mots. Du récit, de la parole, de la mémoire. C'est elle qui avait donné aux mortels le langage — non pas le langage ordinaire que vous parlez tous, mais la langue première, la langue vraie, celle où chaque mot est le nom exact d'une chose, et où nommer une chose, c'est avoir pouvoir sur elle. La langue des dieux. La langue de Saga. — Il regarda Runa. La langue que tu portes, enfant, sans que personne ne te l'ait apprise.
Runa écoutait, immobile, les yeux fixés sur le vieil érudit.
— Neuf d'entre eux régnaient sur les puissances du monde, continua Mímir. Neuf grands dieux élémentaires, chacun maître d'un domaine. Le feu, l'eau, la terre, l'air — et d'autres encore, plus rares, plus subtils. La foudre. La glace. Le métal. La brume. — Sigurd se raidit en entendant nommer les éléments rares, les leurs. Chacun des Neuf portait en lui le pouvoir de son domaine. Et tant qu'ils marchaient sur le monde, ces pouvoirs leur appartenaient, à eux seuls. Saga, elle, n'était pas des Neuf. Elle ne régnait sur aucun élément. Son domaine était d'un autre ordre — les Mots, la langue première, ce qui nomme et ce qui commande. Elle se tenait à part.
Il fit une pause. Et son visage translucide se durcit, comme à l'approche d'une chose pénible.
— Et puis vint le Voleur.
IV.
— Le Voleur, répéta Kára. Les triangles noirs en parlent. Ils disent qu'ils descendent de lui. Qu'on lui a volé ses pouvoirs et qu'ils vont les reprendre.
Mímir tourna vers elle son regard ancien, et quelque chose comme de la tristesse passa sur ses traits.
— C'est exactement ce qu'ils croient, dit-il. Et c'est exactement à l'envers de la vérité. Écoute bien, jeune femme à la brume, car ce que tu vas entendre, le culte qui a pris ta sœur ne le sait pas — ou ne veut pas le savoir.
Kára se figea. Sigurd vit son visage se tendre — Mímir avait perçu, d'un regard, ce qu'elle portait. Mona. Le culte. Il savait.
— Je lis les fardeaux des vivants, jeune femme, dit Mímir doucement, en réponse à sa stupeur muette. C'est l'un des dons de la source. Le tien porte un nom d'enfant, et une brume de chagrin tout autour.
— La version que les hommes racontent aujourd'hui, dit Mímir, celle qu'enseignent les nations, est celle-ci : il y eut une grande guerre entre les dieux. Ils se sont entretués. Et de leurs corps brisés tombèrent des fragments sur le monde — ces fragments devinrent les éléments que vous canalisez dans vos armes. Chaque nation honore un dieu tombé et se réclame de son héritage. — Il secoua la tête lentement. C'est faux. Du début à la fin. Il n'y a jamais eu de guerre entre les dieux. Les dieux ne se sont pas entretués. Aucun dieu n'est tombé au combat.
Un silence. Leiv, qui écoutait bouche bée, finit par murmurer :
— Alors… d'où viennent les éléments ? Si les dieux se sont pas battus ?
Mímir le regarda.
— D'un vol, dit-il. D'un seul. Il y eut un homme — un seul homme, un mortel — qui convoita les pouvoirs des dieux. Pas pour une grande cause. Pas pour sauver le monde ou venger un tort. Par cupidité pure. Par la simple faim de posséder ce qui ne lui appartenait pas. — Sa voix se fit plus dure. Et d'une manière que même moi je ne comprends pas entièrement — une manière qui tenait de la ruse, de la trahison, et d'un savoir interdit — il vola les pouvoirs des neuf dieux. Tous les neuf. Il les arracha à leurs maîtres légitimes et les prit en lui.
Sigurd sentit un froid le gagner.
— Un seul homme, dit-il. Qui a volé le pouvoir de neuf dieux.
— Un seul, confirma Mímir. Et ce fut sa perte autant que sa victoire. Car le pouvoir de neuf dieux est trop vaste pour qu'un seul mortel le contienne. Il le vola, mais il ne put pas le garder. Les pouvoirs débordèrent de lui, se répandirent sur le monde comme l'eau d'une coupe trop pleine. Et c'est ainsi — non par une guerre, non par des corps de dieux brisés, mais par le débordement d'un vol — que les éléments se sont répandus sur le monde. C'est ainsi que vous, les mortels, vous êtes retrouvés capables de les manier. Vous canalisez, dans vos lames, les pouvoirs volés à des dieux par un homme cupide. Et vous ne le savez pas. Aucune nation ne le sait. Elles honorent des dieux tombés à la guerre qui ne sont jamais tombés, et qui ne sont jamais allés à la guerre.
V.
Personne ne parla pendant un long moment. Le poids de ce qui venait d'être dit pesait sur la salle.
Ce fut Sigurd qui rompit le silence. Il pensait à sa foudre, à la rune Sowilō sur son bras, à tout ce qu'il avait cru comprendre du monde.
— Ma foudre, dit-il lentement. Ce que je porte. C'est… le pouvoir volé à un dieu ?
— Une part infime de celui-ci, dit Mímir avec douceur. Le pouvoir d'un dieu, dispersé sur des siècles, sur d'innombrables porteurs. Tu n'en portes qu'une étincelle — au sens propre. Mais oui. Ta foudre, la brume de ton amie, le métal du garçon, l'eau, le feu, la terre que canalisent les nations — tout cela fut, à l'origine, le pouvoir des dieux. Volé. Répandu. Recueilli sans le savoir par les mortels.
— Et le Voleur, demanda Kára. Qu'est-il devenu ?
Le visage de Mímir se fit grave.
— Il dort, dit-il. Affaibli par son propre crime — car contenir, même un instant, le pouvoir de neuf dieux, cela brise un mortel — il fut vaincu. Pas tué : on ne tue pas facilement quelqu'un qui a porté en lui la puissance de neuf dieux. Mais scellé. Endormi. Par les rares qui savaient la vérité et qui comprirent le danger. On le scella dans un sommeil sans fin, dans un lieu caché, et on dressa des gardes pour que ce sommeil ne soit jamais troublé. — Il marqua une pause. Et là, il dort encore. Depuis des âges. Il dort, et il attend. Car un être qui a goûté au pouvoir de neuf dieux ne renonce jamais vraiment. Il attend son heure. Il attend qu'on le réveille.
— Qui voudrait le réveiller ? demanda Leiv, la voix mal assurée.
— Personne qui sache ce qu'il fait, dit Mímir. Mais beaucoup, qui ne le savent pas. Le culte que vous appelez les triangles — les Lokavarðir — croient descendre du dieu trickster et vouloir reprendre un héritage volé. Ils se trompent du tout au tout. Ils ne descendent d'aucun dieu. Et en cherchant à reprendre ce qu'ils croient leur, ils travaillent, sans le savoir, dans le sens exact du réveil du Voleur. Ils sont ses serviteurs, et ils l'ignorent. Voilà la grande ironie, et la grande tragédie, de votre époque.
Sigurd pensa à Garm, à Jörmungandr, aux Neuf. À ces êtres puissants et intelligents qui poursuivaient un but en croyant le comprendre, et qui servaient en réalité une chose endormie qu'ils n'imaginaient pas. Il frissonna.
VI.
— Mais je ne vous ai pas encore dit le plus important, reprit Mímir. Et c'est pour cela que vous êtes venus.
Il se tourna vers Runa. Toute son attention, de nouveau, se concentra sur l'enfant.
— Quand les dieux marchaient sur le monde, Saga, la déesse des Mots, avait des servantes parmi les mortelles. Des femmes à qui elle confiait une part de sa langue — la langue vraie, la langue où nommer c'est commander. On les appelait les filles de Saga. Les Dœtr Sögu. Elles n'étaient pas des déesses. Elles étaient mortelles. Mais elles portaient en elles le don de Saga : elles pouvaient parler la langue première, et par elle, agir sur le monde. Quand le vol eut lieu, les dieux ne moururent pas — mais ils ne purent pas davantage demeurer. Vidés de leurs pouvoirs, les Neuf furent scellés à leur tour, emportés hors du monde des mortels dans un sommeil dont nul ne les a vus revenir. Ils sont quelque part, encore — scellés, hors d'atteinte, dépouillés. Et Saga — Saga que le vol n'avait pas touchée, mais qui ne pouvait rester seule dans un monde déserté par les siens — disparut avec eux. Nul ne sait si le même sceau la prit, ou si elle choisit de suivre les siens. Mais avant de quitter le monde, elle laissa son don dans le sang des mortelles. Pour qu'il ne se perde pas. Pour qu'il continue.
Runa écoutait, les yeux grands ouverts, sans bouger.
— Depuis ce jour, continua Mímir, de temps en temps, rarement, une enfant naît qui porte le don de Saga. Une fille de Saga. Elle peut lire la langue première sans qu'on la lui apprenne. Elle peut, avec l'étude et le courage, la prononcer, et par elle agir sur le monde. C'est un don immense. Et terriblement rare. À mon époque, il en naissait une par génération, parfois moins. Les Érudits — nous, les gardiens de cette cité — nous les cherchions, nous les recueillions, nous les formions. Orðstœðr était leur maison. La Cité des Mots. Le lieu où une fille de Saga venait apprendre ce qu'elle était et ce qu'elle pouvait faire. — Sa voix se voila. Et puis les filles de Saga se firent plus rares. Et plus rares encore. La dernière que j'aie connue est morte il y a trois cents ans. Après elle, plus aucune ne vint. La cité se vida. Les Érudits s'éteignirent. Et moi — moi qui étais le plus vieux, le doyen, le gardien de la source — je restai seul. Je me scellai auprès de ma source, dans l'attente. Dans l'espoir qu'un jour, peut-être, une nouvelle fille de Saga naîtrait, et viendrait. Et je dormis. Trois cents ans.
Il regarda Runa, et sa voix, sur les mots suivants, se chargea d'une émotion qui fit frissonner Sigurd.
— Et tu es venue. Toi. Une fille de Saga, après trois siècles de silence. Voilà ce que tu es, Runa. Voilà la réponse à la question que tu portes depuis ta naissance. Tu n'es pas une enfant ordinaire avec un don étrange. Tu es la première fille de Saga depuis trois cents ans. La langue de la déesse des Mots court dans ton sang. Et cette cité — cette cité tout entière — t'attendait.
VII.
Runa resta longtemps silencieuse. Sigurd la regardait, et il voyait sur son petit visage une succession d'émotions — le soulagement de comprendre enfin, l'émerveillement, et quelque chose de plus lourd, la conscience naissante de l'ampleur de ce qu'on venait de lui dire.
— Mon pendentif, dit-elle enfin, en le sortant de sous sa chemise. Vous savez ce que c'est ?
Mímir s'approcha, flottant au-dessus de l'eau, et il regarda le médaillon dans la paume de l'enfant — les deux faces gravées, celles qui s'étaient emboîtées au tombeau.
— C'est une marque, dit-il. Une marque des filles de Saga. Chaque élue, à mon époque, en portait une — un objet lié à Saga, qui reconnaissait son sang et répondait à sa présence. Le tien est ancien. Très ancien. Plus ancien que moi, peut-être. Il a dormi avec sa moitié séparée — une part à ton cou, une part scellée dans la pierre d'un ancien sanctuaire des Érudits, loin à l'ouest — le tombeau où tu l'as trouvée — jusqu'à ce que tu les réunisses. Et alors il a reconnu en toi ce que tu es, et il s'est complété. — Il leva les yeux vers elle. Mais qui te l'a donné, enfant ? Qui l'a passé à ton cou quand tu étais petite ? Cela, je ne le sais pas. Je sais ce que tu es. Je ne sais pas d'où tu viens. Ton sang est celui de Saga — mais ta vie, ton histoire, tes parents, le chemin par lequel tu es arrivée jusqu'ici — cela m'est caché. Cela fait partie des choses que même moi je ne peux pas te dire.
Runa referma sa main sur le pendentif. Sigurd vit, dans ses yeux, qu'elle avait espéré une réponse à cette question-là aussi — d'où elle venait, qui étaient ses parents — et qu'elle ne l'aurait pas. Pas ici. Pas de Mímir. Il posa une main sur son épaule.
— Ça viendra, lui dit-il doucement. Un jour. On trouvera.
Runa hocha le menton, sans rien dire.
VIII.
Mais Mímir n'avait pas fini. Et le ton de sa voix, quand il reprit, changea — devint plus grave, plus pesant, comme à l'approche d'une chose qu'il aurait préféré ne pas avoir à dire.
— Il reste une chose, dit-il. La plus importante. Et la plus lourde. Car ta venue, enfant, n'est pas seulement une merveille. Elle est aussi un présage.
Le silence se fit total dans la salle.
— Les filles de Saga, dit Mímir, ont toujours été liées à un autre, par une vieille parole que les Érudits gardaient et que je suis sans doute le dernier à connaître. Une prophétie. Écoutez-la. Car elle vous concerne tous, maintenant.
Et le vieil érudit, de sa voix grave et ancienne, prononça les mots :
— Quand la langue muette s'éveillera, Saga rouvrira ses lèvres closes. Et celui qui dort sous le serment du monde tournera la tête.
Les mots résonnèrent dans la salle, et Sigurd sentit un froid lui descendre dans le dos sans qu'il sût pourquoi.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il.
Mímir le regarda gravement.
— « La langue muette qui s'éveille » — c'est la langue de Saga, qui se tait quand il n'y a pas d'élue, et qui se réveille quand une fille de Saga naît et grandit. « Saga rouvre ses lèvres closes » — la déesse parle de nouveau, à travers son élue. Cela, c'est toi, Runa. Ton éveil. Ta venue. — Sa voix se fit plus sombre. Mais écoutez la suite. « Celui qui dort sous le serment du monde tournera la tête. » Celui qui dort sous le serment du monde — scellé par le serment de ceux qui le gardent — c'est le Voleur. Et quand une fille de Saga s'éveille, il « tourne la tête ». Il se réveille. Ou il commence à se réveiller. Le réveil d'une fille de Saga annonce le retour du Voleur.
IX.
La phrase tomba dans la salle comme une pierre dans l'eau.
Runa était devenue très pâle. Sigurd la vit serrer son pendentif contre elle, et il vit dans ses yeux une frayeur d'enfant qui dépassait tout ce qu'elle avait montré jusque-là.
— Vous voulez dire, dit-elle d'une petite voix, que… que parce que je suis née… parce que je me suis réveillée… ce Voleur va revenir ? Que c'est ma faute ?
— Non. — Mímir le dit avec une fermeté soudaine, une douceur farouche. Non, enfant. Écoute-moi bien, car c'est important, et je ne veux pas que tu portes ce poids-là, qui n'est pas le tien. Le réveil du Voleur n'est pas ta faute. Tu n'as rien fait de mal. Tu es née ce que tu es, sans le choisir, comme on naît grand ou petit, brun ou blond. Le seul coupable, dans toute cette histoire, c'est le Voleur lui-même — l'homme qui, par cupidité, a volé le pouvoir des dieux et brisé l'ordre du monde. La faute première est la sienne. Elle l'a toujours été. Pas la tienne. — Sa voix s'adoucit encore. La prophétie ne dit pas que tu réveilles le Voleur. Elle dit que ton éveil et le sien sont liés, comme deux choses qui adviennent dans le même temps. Tu n'es pas la cause de son retour. Tu es le signe qu'il approche. Ce n'est pas la même chose. Le signe n'est pas coupable de ce qu'il annonce.
Sigurd sentit Runa se détendre un peu contre lui — les mots de Mímir avaient apaisé la frayeur la plus immédiate. Mais lui-même n'était pas tout à fait rassuré. Il y avait, dans cette prophétie, quelque chose qui le mettait mal à l'aise sans qu'il pût dire quoi.
— Alors qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il. Si le réveil de Runa annonce le retour de ce… de cette chose. Qu'est-ce qu'on est censés faire ?
Mímir le regarda. Et pour la première fois, le vieil érudit sembla hésiter — non par ignorance, mais comme quelqu'un qui choisit avec soin ce qu'il dit et ce qu'il tait.
— Il y a un rôle pour une fille de Saga, dit-il lentement. Dans ce qui vient. Un rôle que les élues d'autrefois connaissaient, et pour lequel les Érudits les formaient. Mais c'est un savoir long à transmettre, et lourd à porter, et l'enfant n'est pas prête à l'entendre tout entier. Pas encore. Pas en un jour. — Il leva une main translucide. Pour l'instant, sachez ceci : Runa n'est pas condamnée, et le monde non plus. Le réveil du Voleur n'est pas pour demain — ces choses se comptent en années, parfois en décennies. Il y a du temps. Et il y a un chemin. Mais ce chemin passe par l'apprentissage. Runa doit apprendre ce qu'elle est, et ce qu'elle peut faire. Car une fille de Saga ignorante de son pouvoir n'est qu'une enfant avec un don qu'elle ne maîtrise pas. Et une fille de Saga qui maîtrise sa langue — cela, c'est autre chose. Cela peut peser dans la balance du monde.
X.
Ils restèrent longtemps dans la salle de la source, après cela, à laisser retomber le poids de tout ce qui avait été dit.
Personne ne parlait beaucoup. Chacun digérait, à sa manière, l'effondrement de ce qu'il croyait savoir. Leiv, d'habitude si bavard, était silencieux, le regard perdu — lui qui avait grandi dans un village de Muspell honorant un dieu du feu tombé à la guerre, il venait d'apprendre que ce dieu n'était jamais tombé, qu'il n'y avait jamais eu de guerre, que tout ce qu'on lui avait raconté était faux. Kára, elle, fixait l'eau de la source, et Sigurd devinait qu'elle pensait à Mona — au culte qui avait pris sa sœur, et qui servait sans le savoir une chose endormie et terrible.
— Tout le monde se trompe, dit Leiv enfin, à voix basse. Toutes les nations. Tous les gens. Ils prient des dieux qui sont pas morts comme ils croient. Ils se font la guerre pour des éléments qui viennent pas d'où ils pensent. Ils… — Il secoua la tête. — Bah. Tout est faux. Tout ce qu'on nous a appris est faux.
— Pas tout, dit Mímir doucement. Les nations se trompent sur l'origine des choses. Mais le courage est réel. L'amitié est réelle. Ce que vous quatre avez fait pour mener cette enfant jusqu'ici — cela est réel, et cela vaut plus que toutes les mythologies. Les hommes peuvent se tromper sur l'histoire du monde et avoir raison sur la manière de le traverser. Ne désespère pas, jeune porteur de métal. La vérité que je vous ai donnée est lourde. Mais elle est une arme, pas un poison. Savoir ce qui est vrai, c'est pouvoir agir juste. Ceux qui se trompent sont aveugles. Vous, désormais, vous voyez.
Sigurd réfléchissait à autre chose. Il pensait à la rumeur, aux deux fois où la voix de Mímir avait fait trembler le monde — Mál er at vakna, puis Dóttir Sögu. Des milliers de gens, partout sur le continent, avaient entendu ces voix sans comprendre. Et il réalisa que, quelque part, à cet instant même, le monde entier se posait des questions.
— Votre voix, dit-il à Mímir. Deux fois, elle a tremblé le monde. Tout le monde l'a entendue. Les nations, le culte, les gens ordinaires. Ils ne savent pas ce que c'est. Mais ils ont entendu. — Il regarda le vieil érudit. — Le monde sait que quelque chose se passe. Même s'il ne sait pas quoi. Partout, en ce moment, des gens se demandent ce qu'étaient ces voix. Ce qu'elles annonçaient.
— Oui, dit Mímir gravement. Et c'est inévitable. Une fille de Saga ne peut pas s'éveiller dans le silence. Son éveil résonne. Le monde le sent, même sans le comprendre. Les sages le craignent. Les puissants le convoitent. Et le culte — le culte, lui, va comprendre plus vite que les autres ce que cela signifie, car il cherche depuis longtemps les signes du réveil de celui qu'il croit son ancêtre. — Son regard se fit perçant. C'est pourquoi cette enfant est en danger, désormais, plus qu'aucun de vous ne l'a été. Le garçon à la foudre était traqué pour un élément rare. Mais une fille de Saga — la première depuis trois siècles, dont l'éveil annonce le retour du Voleur — c'est une autre affaire. Si le culte comprend ce qu'elle est, il remuera ciel et terre pour la prendre. Car entre leurs mains, elle ne serait pas une gardienne contre le Voleur. Elle serait une clé pour le réveiller plus vite.
Sigurd se figea. Et sans qu'il sût encore pourquoi, ces derniers mots — une clé pour le réveiller — résonnèrent en lui longtemps après que Mímir les eut prononcés, comme un avertissement dont il ne mesurait pas encore toute la portée.