Runalog
Chapitre 17 : Arc 4 -Chapitre 17- le lac de brume
4387 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 24/07/2026 13:54
I.
La barque glissait sur une eau si lisse qu'on aurait dit du métal en fusion refroidi.
Cela faisait une demi-journée qu'ils avaient quitté Vatnsfjörd, et déjà le monde derrière eux avait disparu. La ville, les canaux, les berges où les alliés du tournoi avaient agité la main — tout s'était dissous dans la brume au bout de la première heure. Il ne restait que l'eau grise, le ciel gris, et la brume entre les deux, si dense qu'on ne distinguait pas où finissait l'une et où commençait l'autre.
Le batelier menait sa barque sans hésiter.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, taillé en bois sec, le visage buriné par des années de vent et d'humidité, les mains larges et calleuses serrées sur sa longue perche et sur la barre. Il parlait peu — il n'avait pas prononcé dix mots depuis le départ. Mais il menait la barque avec une assurance qui n'avait pas besoin de mots : là où Sigurd ne voyait qu'une étendue d'eau identique dans toutes les directions, le batelier semblait lire des repères invisibles, corrigeait sa route d'un coup de barre, contournait des zones où l'eau changeait imperceptiblement de couleur.
Sigurd, assis à l'avant, finit par lui demander :
— Comment vous vous repérez ? On ne voit rien.
Le batelier ne répondit pas tout de suite. Il corrigea sa route, jeta un œil à une zone de brume plus dense sur la gauche, l'évita.
— On ne se repère pas avec les yeux, sur ce lac, dit-il enfin. Les yeux mentent ici. On se repère avec autre chose. L'habitude. L'oreille. La peau. — Il tapota la coque de sa perche. — Et le bateau sait des choses que je ne sais pas. Il a fait ce trajet plus souvent que moi.
Sigurd ne sut pas s'il plaisantait. Le batelier n'avait pas l'air de plaisanter.
— Vous le faites souvent, ce trajet ?
— Vers le nord ? Rarement. Presque personne ne va au nord du grand lac. Il n'y a rien là-bas, qu'on dise. — Le batelier le regarda brièvement, et il y avait dans son œil quelque chose d'indéchiffrable. — Mais le roi me l'a demandé. Et quand on me demande certaines choses, je les fais.
II.
Kára, assise au milieu de la barque, observait le batelier depuis le départ avec son œil de patrouille.
Elle ne lui faisait pas confiance — elle ne faisait jamais confiance facilement — mais elle ne le sentait pas hostile non plus. Juste opaque. Un homme qui en savait plus qu'il n'en disait. Au bout d'un moment, elle prit la parole, de sa voix directe :
— Le roi vous a dit qui on était ?
Le batelier secoua la tête.
— Le roi ne m'a rien dit, sauf de vous mener à Tindreyja, chez le vieux. Il ne m'a pas dit vos noms ni d'où vous venez. — Il marqua une pause, donna un coup de perche. — Mais je n'ai pas besoin qu'on me dise tout pour deviner une partie.
— Deviner quoi.
Le batelier les regarda l'un après l'autre — Sigurd, Kára, Leiv, et la petite à la coiffe qui lisait à l'arrière. Son regard s'attarda sur chacun, mesuré.
— Vous êtes jeunes, dit-il. Vous portez des armes en rúnjárn — du beau travail, du travail de mine libre. Vous vous tenez comme des gens qui ont appris à se battre dans un endroit calme avant d'apprendre à survivre sur les routes. Et vous avez tous les quatre ce regard — celui des gens qui ont perdu quelque chose tôt et qui ont été recueillis. — Il fit une pause. — Je dirais que vous venez du Refuge.
Un silence tomba dans la barque.
Sigurd se raidit. Leiv leva la tête, surpris. Kára posa instinctivement la main près d'une de ses dagues — pas pour menacer, par réflexe.
— Comment vous connaissez le Refuge, demanda Sigurd, la voix prudente.
Le batelier ne parut pas troublé par leur réaction. Il continua de mener sa barque, le regard sur la brume.
— J'en ai entendu parler, dit-il simplement. C'est tout. On entend parler de beaucoup de choses, quand on passe sa vie sur l'eau à transporter des gens qui parlent. Un endroit dans les montagnes, loin, où l'on recueille les enfants que le monde voudrait voir morts. Où on les cache. Où on les forme. — Il haussa les épaules. — Ce n'est qu'une rumeur, parmi d'autres. Mais vous, je vous regarde, et je me dis : voilà des gens qui pourraient venir d'un endroit comme ça.
— Qui vous en a parlé, insista Kára.
Le batelier eut un mince sourire, le premier depuis le départ.
— Personne en particulier. Et tout le monde. — Il les regarda. — Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas un homme qui vend ce qu'il devine. Si je l'étais, je n'aurais pas vécu si vieux sur ces eaux. J'entends, je devine, et je me tais. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir de moi.
Et il n'en dit pas plus. Quoi que Kára et Sigurd tentassent ensuite — et ils tentèrent —, le batelier resta évasif. Il ne dit pas comment il connaissait le Refuge, ni d'où il tenait ses informations, ni pourquoi un simple batelier en savait autant sur des choses cachées. Il répétait seulement qu'il avait « entendu parler », et il laissait le doute planer.
Sigurd, à l'avant, repensa à la vieille femme de la ferme, au marchand bienveillant, au vieux pêcheur de l'entrée de Niflheim. À tous ces gens qui voyaient sans dénoncer, qui aidaient sans s'expliquer. Il se demanda si ce batelier était de la même eau qu'eux. Si quelque chose, quelque part, reliait tous ces gens discrets qui semblaient toujours apparaître au bon moment sur le chemin de Sigurd. Il n'avait pas de preuve. Juste une intuition. Mais l'intuition était de plus en plus forte.
Il ne dit rien. Il garda la question pour lui, comme le batelier gardait ses réponses.
III.
La brume s'épaissit à mesure qu'ils avançaient vers le nord.
Au début de l'après-midi, elle était devenue si dense que Sigurd ne voyait plus l'arrière de la barque depuis l'avant. Le batelier dut ralentir. L'eau, elle aussi, avait changé — plus sombre, plus lourde, presque huileuse, avec par endroits des reflets qui n'avaient pas de source visible, comme si quelque chose luisait sous la surface.
Et c'est là que Runa, qui n'avait presque rien dit depuis le départ, releva la tête de son livre.
Sigurd le remarqua parce qu'il la surveillait toujours du coin de l'œil. Elle avait posé ses pages — celles qu'Eldur lui avait recopiées — et elle regardait l'eau, le front plissé, l'air de quelqu'un qui écoute un son trop ténu pour les autres.
— Qu'est-ce qu'il y a, demanda-t-il à voix basse.
Runa ne répondit pas tout de suite. Elle continua de fixer l'eau.
— Il y a des choses, dit-elle enfin. Dans l'eau. Et dans la brume.
Sigurd se tendit.
— Quel genre de choses ?
— Je ne sais pas. Pas des poissons. Pas des animaux. — Elle hésita, cherchant ses mots. — Des choses qui… qui ont des mots. Comme la borne. Comme la stèle. Comme le trident. Quand on s'approche d'elles, je sens des mots, des runes, mais en morceaux, en bouts. Comme si tout le lac était écrit dans une langue que je commence à lire sans le vouloir.
Kára et Leiv s'étaient tournés vers elle. Le batelier, à la barre, avait légèrement incliné la tête — il écoutait.
— Tu vois quelque chose, demanda Kára.
— Pas avec les yeux. — Runa secoua la tête, et Sigurd reconnut l'écho de ce que le batelier avait dit lui-même une heure plus tôt : les yeux mentent ici. — Avec autre chose. C'est comme… tu sais quand tu entres dans une pièce et que tu sens qu'il y a quelqu'un, même sans le voir ? C'est ça. Mais partout. Tout le lac est plein de présences. Et plus on va vers le nord, plus il y en a.
Le batelier parla alors, sans se retourner :
— La petite a raison, dit-il. Ces eaux ne sont pas des eaux ordinaires. Les gens du pays ne viennent pas au nord parce qu'ils ont peur — pas de bandits, pas de bêtes ordinaires. Peur de ça. De ce qu'on sent sans le voir. On dit que le nord du lac est habité par des choses anciennes. Des gardiens, peut-être. Ou des restes de gardiens. — Il donna un coup de barre. — Moi je ne les ai jamais vues. Mais je les ai senties, comme votre petite. Et j'ai appris à ne pas les déranger. C'est pour ça que je contourne certaines zones. Là où l'eau brille, on ne passe pas.
Sigurd regarda l'eau sombre aux reflets sans source. Il ne sentait rien, lui — pas comme Runa. Mais il crut percevoir, l'espace d'un instant, quelque chose au bord de sa conscience : une impression d'être observé, depuis les profondeurs ou depuis la brume, par quelque chose de patient et d'immense.
Il resserra la main sur la garde de Smáeldingr. Le geste était inutile — on ne combat pas une brume — mais il le rassura.
IV.
Vers la fin de l'après-midi, ils virent la première créature.
Ce ne fut pas la grande chose que Sigurd redoutait à demi. Ce fut quelque chose de plus petit, de plus étrange, qui surgit à tribord à une vingtaine de pas.
Au début, Sigurd crut à un remous — un mouvement de l'eau, un poisson peut-être. Puis la forme se précisa, et il comprit que ce n'était pas un poisson. C'était une silhouette pâle, à demi transparente, longue comme un bras, qui ondulait juste sous la surface — un corps fait d'eau plus dense que l'eau, marqué de fines lignes lumineuses qui couraient le long de ses flancs comme des runes tracées en lumière. Elle avait quelque chose d'un poisson, quelque chose d'un serpent, et quelque chose qui n'appartenait à aucun animal — une intention dans sa manière de bouger, une conscience.
Elle accompagna la barque un moment, glissant à tribord, sans s'approcher davantage. Puis une deuxième apparut à bâbord. Puis une troisième. Bientôt il y en eut une demi-douzaine, qui escortaient la barque en silence, leurs lignes lumineuses pulsant doucement sous l'eau sombre.
Leiv, qui n'aimait pas l'eau profonde, s'était reculé vers le centre de la barque, les mains crispées sur le bord.
— C'est quoi, ces trucs, murmura-t-il.
— Ne bouge pas, dit le batelier calmement. Ne les touche pas. Ne leur fais pas peur. Elles ne nous veulent pas de mal si on ne les dérange pas. Elles sont curieuses, c'est tout. Elles regardent qui passe.
— Elles regardent ? répéta Leiv, pas rassuré.
— Tout regarde, sur ce lac.
Runa, elle, s'était penchée par-dessus le bord — Sigurd la retint d'une main à l'épaule, par précaution, mais elle ne cherchait pas à toucher les créatures. Elle les regardait avec une fascination totale, sans la moindre peur.
— Elles sont belles, dit-elle doucement. Et elles ont des mots, elles aussi. Sur leurs côtés. Regarde, Sigurd — les lignes lumineuses. Ce sont des runes. Des vraies. Très vieilles.
— Tu les lis ?
Runa plissa les yeux, suivit du regard les lignes qui couraient sur le flanc de la créature la plus proche.
— Pas vraiment. C'est trop ancien, et ça bouge. Mais je reconnais… je reconnais que c'est de la même famille que ce qu'il y a sur mon pendentif. La même langue. — Elle leva les yeux vers Sigurd, et il y avait dans son regard quelque chose de neuf, une intensité qu'il ne lui avait jamais vue. — Sigurd. Tout ça — le lac, les créatures, les mots — tout ça est lié à ce que je suis. Je le sens. Plus on avance, plus je le sens. C'est comme si j'avais lu toute ma vie dans le noir, et que là, quelqu'un commençait à allumer des lumières une par une.
Sigurd la regarda. Il ne comprenait pas ce qu'elle vivait — il ne sentait rien des présences, ne lisait rien des runes. Mais il voyait l'effet sur elle : Runa s'éveillait, doucement, à mesure qu'ils approchaient du nord. Et il ne savait pas si c'était une bénédiction ou un danger.
Les créatures lumineuses escortèrent la barque encore un moment. Puis, comme à un signal que personne n'entendit, elles plongèrent toutes ensemble vers les profondeurs et disparurent, laissant l'eau sombre et lisse derrière elles.
V.
Le soir tomba — ou plutôt, la brume grise s'assombrit lentement vers le gris-bleu, puis vers le noir, sans qu'on vît jamais le soleil se coucher.
Le batelier alluma un fanal à l'avant de la barque, qui projeta un halo jaune dans la brume sans rien éclairer au-delà de quelques pas. Il annonça qu'ils ne pouvaient pas naviguer de nuit sur ces eaux — trop dangereux, même pour lui — et qu'ils accosteraient sur un îlot qu'il connaissait pour y passer la nuit.
L'îlot était à peine plus qu'un rocher émergé, couvert d'une herbe rase et de quelques arbres tordus par le vent. Mais il y avait un abri — une cabane de pierre basse, sans porte, visiblement construite il y a longtemps et entretenue sommairement, qui servait de refuge aux rares voyageurs du lac. Le batelier expliqua qu'il y avait plusieurs de ces abris disséminés sur les îlots du grand lac, et que celui qui les entretenait n'était jamais visible mais faisait toujours son travail — le toit tenait, le foyer était propre, il y avait du bois sec empilé dans un coin.
— Qui les entretient ? demanda Sigurd, repensant encore au réseau d'aidants invisibles.
Le batelier le regarda, et eut de nouveau ce mince sourire indéchiffrable.
— Des amis, dit-il. C'est tout ce que je dirai. Des amis du lac. On ne les voit pas. Mais ils veillent.
Sigurd n'insista pas. Mais il rangea encore cette pièce avec les autres, dans le coin de son esprit où s'accumulaient les indices d'une chose qu'il ne comprenait pas encore — un réseau de gens discrets, d'abris entretenus par des mains invisibles, de bateliers qui en savaient trop. Quelqu'un, quelque part, tissait une toile de protection autour des chemins que Sigurd empruntait. Il ne savait pas qui. Mais la toile était réelle.
Ils firent un feu dans le foyer de la cabane. Sigrun leur avait préparé des vivres — du pain, du poisson fumé, du fromage dur — et ils mangèrent en silence, fatigués par la journée, bercés par le clapotis de l'eau contre le rocher.
Sigurd, après le repas, sortit de la cabane et descendit jusqu'au bord de l'eau. Il tira Smáeldingr.
Dans le noir, à l'écart, il s'entraîna à la projection.
Il avait pris l'habitude de le faire chaque soir où il le pouvait. Et depuis le tournoi — depuis qu'il avait osé pousser sa foudre au maximum contre Hrafnsson, depuis qu'il avait projeté une étincelle en plein combat contre Kára — quelque chose s'était débloqué en lui. Pas une maîtrise. Mais une confiance. Il savait maintenant que la porte existait, qu'il l'avait franchie une fois, qu'il pouvait la franchir encore.
Il infusa. Il concentra sa foudre à la pointe. Il poussa.
Une étincelle jaillit — plus franche que celles d'avant, qui parcourut presque deux longueurs de bras dans le noir avant de s'éteindre. Il recommença. Une autre étincelle. Puis une qui rata. Puis deux qui réussirent.
Il était encore loin de pouvoir compter dessus dans un combat sérieux. Mais il progressait. Lentement, soir après soir, la foudre lui obéissait un peu mieux.
Il ne vit pas Runa qui l'avait suivi et qui le regardait depuis le seuil de la cabane. Elle ne dit rien. Elle le regarda s'entraîner dans le noir, les petites étincelles bleues qui jaillissaient et mouraient au bord de l'eau noire, et elle eut un petit sourire — fière de lui, à sa manière silencieuse. Puis elle rentra se coucher avant qu'il ne la remarque.
VI.
Le deuxième jour de navigation fut plus étrange que le premier.
La brume ne se leva pas une seule fois. L'eau devint de plus en plus sombre, de plus en plus lourde. Les créatures lumineuses réapparurent par moments — parfois une, parfois plusieurs — escortant la barque sur de courtes distances avant de replonger. Runa les saluait presque comme des connaissances maintenant ; elle avait cessé d'avoir peur, et passait des heures penchée vers l'eau à essayer de lire les runes sur leurs flancs.
Et sa perception continuait de croître.
Vers le milieu de la journée, elle annonça soudain, sans qu'on lui demandât rien :
— Il y a quelque chose de grand, plus loin. Au nord. Plus grand que les petites.
Le batelier, à la barre, se figea une fraction de seconde.
— Où, demanda-t-il.
Runa pointa du doigt droit devant, vers le nord, dans la brume.
— Là. Loin encore. Mais c'est… — elle chercha ses mots — c'est immense. Et ça dort, je crois. Ou ça attend. Les petites créatures, elles sont curieuses, elles regardent. Celle-là, elle garde. Elle est là pour empêcher quelque chose. Ou pour protéger quelque chose.
Le batelier resta silencieux un long moment. Puis il dit, d'une voix plus basse qu'à l'ordinaire :
— Le gardien.
— Vous le connaissez ? demanda Sigurd.
— J'en ai entendu parler. Comme du reste. — Le batelier scruta la brume au nord, mal à l'aise pour la première fois du voyage. — On dit qu'il y a, dans les eaux les plus au nord du lac, près de l'endroit où le vieux de Tindreyja a son île, une créature ancienne. Bien plus ancienne et bien plus grande que les petites. On dit que c'est elle qui empêche quiconque d'aller plus loin que Tindreyja. Que personne n'a jamais passé les eaux qu'elle garde. — Il regarda Sigurd. — Je vous mène à Tindreyja, comme le roi l'a demandé. Mais je ne vais pas plus loin que Tindreyja. Personne ne va plus loin. Ce qui est au-delà, ce qui est gardé — ce n'est pas pour les bateliers.
Sigurd échangea un regard avec Kára. Tous deux comprirent la même chose : ce que le batelier décrivait — un gardien ancien qui empêchait d'aller plus loin que l'île de l'ermite — c'était sans doute exactement l'obstacle qui se dressait entre eux et la cité. Si Orðstœðr était au-delà des eaux gardées, alors il faudrait, d'une manière ou d'une autre, passer le gardien.
Runa, elle, continuait de fixer le nord. Et son visage n'exprimait pas la peur qu'on aurait attendue. Il exprimait autre chose — une sorte de reconnaissance grave.
— Elle ne nous fera pas de mal pour rien, dit Runa doucement. Je le sens. Elle n'est pas méchante. Elle fait son travail. Elle garde. — Elle se tourna vers Sigurd. — Mais elle ne nous laissera pas passer juste parce qu'on le demande. Il faudra lui montrer quelque chose. Lui prouver quelque chose. Je ne sais pas encore quoi.
VII.
Ils accostèrent à Tindreyja au crépuscule du deuxième jour.
L'île émergea de la brume d'un coup, comme si elle s'était cachée jusqu'au dernier moment. Elle était plus grande que l'îlot où ils avaient dormi — une vraie île, avec des collines basses, des pins sombres, des rochers noirs battus par l'eau. Et elle portait bien son nom : Tindreyja, l'île scintillante. Car sur ses pentes, dans la lumière déclinante, des veines de quelque chose brillaient dans la roche — du mica, peut-être, ou autre chose, qui captait le peu de lumière et le renvoyait en mille points scintillants à travers la brume. L'île semblait constellée d'étoiles tombées.
Au sommet de la colline principale, une lumière brûlait. Une seule. Une fenêtre éclairée dans ce qui devait être une habitation.
— Le vieux, dit le batelier en pointant la lumière du menton. Il est là. Il est toujours là. Il ne quitte jamais l'île.
Il mena la barque vers une petite crique abritée où un ponton de bois vermoulu s'avançait dans l'eau. Il accosta, amarra, et se tourna vers les quatre.
— Voilà. Tindreyja. Je vous ai menés où le roi m'a demandé de vous mener. — Il les regarda l'un après l'autre. — Le vieux n'aime pas les visiteurs. Il va probablement vous recevoir mal. Soyez patients avec lui. Il est… abîmé. Mais il sait des choses que personne d'autre ne sait. Si vous cherchez ce que je crois que vous cherchez — et je ne vous demande pas de me le confirmer — c'est à lui qu'il faut le demander.
— Vous ne restez pas ? demanda Sigurd.
— Je vous attends jusqu'à demain midi, dit le batelier. Dans la crique. Si vous voulez repartir vers Vatnsfjörd, je vous ramène. Si vous restez — et je crois que vous resterez — alors nos chemins se séparent ici, et je rentre seul. — Il eut son mince sourire une dernière fois. — Le roi a payé pour l'aller. Pas pour vous attendre éternellement.
Ils débarquèrent. Le batelier les regarda monter le sentier qui serpentait vers la lumière au sommet de la colline. Puis il s'assit dans sa barque, ralluma sa pipe, et attendit, comme un homme qui avait l'habitude d'attendre.
VIII.
Le sentier montait à travers les pins et les rochers scintillants.
Il faisait presque nuit maintenant, et la brume jouait avec les points de lumière de la roche, créant des illusions — Sigurd crut plusieurs fois voir bouger quelque chose au coin de l'œil, et à chaque fois ce n'était qu'un reflet, un scintillement, un jeu de la brume. L'île tout entière avait quelque chose d'irréel, comme un lieu à demi rêvé.
Runa montait à côté de lui, et plus ils approchaient du sommet, plus elle était silencieuse — non d'épuisement, mais de concentration. Elle percevait quelque chose d'intense ici, Sigurd le voyait à son visage. Au milieu de la montée, elle s'arrêta net, la main sur la poitrine, là où pendait le pendentif sous sa chemise.
— Ça réagit, dit-elle.
— Quoi ?
— Mon pendentif. Il est… chaud. Il vibre. Doucement. — Elle le sortit de sous sa chemise. Dans la pénombre, Sigurd vit les deux faces gravées — celles qui s'étaient fixées au tombeau — et il lui sembla, l'espace d'un instant, qu'elles luisaient très faiblement, d'une lueur intérieure pâle. Mais c'était peut-être le scintillement de l'île qui s'y reflétait. Il n'aurait pas su dire.
— Depuis quand il fait ça ?
— Depuis qu'on a accosté. Ça monte à mesure qu'on grimpe. Comme s'il y avait, quelque part en haut, ou au-delà, quelque chose qui l'appelle. — Runa releva les yeux vers la lumière au sommet. — Sigurd. Il y a quelque chose d'important ici. Plus important que le vieux. Le vieux n'est qu'une porte. Ce qu'il y a derrière — ce qu'il garde, ce vers quoi il nous mènera — c'est ça qui m'appelle.
Sigurd posa la main sur son épaule. Il ne savait pas quoi dire. Il sentait, comme elle, qu'ils approchaient de quelque chose — pas avec ses sens à lui, mais à travers elle, à travers le changement qui s'opérait en elle depuis qu'ils avaient quitté Vatnsfjörd. La petite fille qu'il portait sur son dos un an plus tôt en fuyant un village en flammes était en train de devenir quelqu'un d'autre. Quelque chose d'autre. Et il ne pouvait que marcher à côté d'elle, et veiller, et espérer comprendre à temps.
Ils reprirent la montée. Derrière eux, Kára et Leiv suivaient — Kára silencieuse et attentive, Leiv pour une fois sans blague, impressionné malgré lui par l'étrangeté du lieu.
Au sommet, le sentier déboucha sur un replat où se tenait une maison de pierre basse, ancienne, à demi enfouie dans la colline, dont l'unique fenêtre éclairée projetait un rectangle de lumière jaune sur les rochers scintillants. De la fumée montait d'une cheminée. Et devant la porte, posés en désordre, il y avait des objets étranges — des pierres gravées, des morceaux de bois couverts de signes, des bols remplis d'eau disposés selon un motif que Sigurd ne comprit pas.
Sigurd s'avança vers la porte. Il leva la main pour frapper.
Mais avant qu'il ne touche le bois, une voix rauque, méfiante, vieille, monta de l'intérieur :
— Je sais que vous êtes là. Je vous ai sentis monter depuis l'eau. — Un silence. Puis : — Vous êtes quatre. Trois qui ne sont rien — pardonnez ma franchise — et une qui est… — La voix s'interrompit, comme troublée. Puis elle reprit, plus dure : — Repartez. Je ne reçois personne. Le vieux de Tindreyja ne reçoit personne. Redescendez à votre barque et rentrez d'où vous venez.
Sigurd et Kára échangèrent un regard. Puis Sigurd, la main toujours levée, répondit calmement à travers la porte :
— On a une lettre du roi Ragnvald de Niflheim. Et on ne cherche pas à vous déranger longtemps. On cherche seulement un endroit. Un endroit ancien, dans le pays de l'eau. Une cité.
Il y eut, à l'intérieur, un silence total.
Long.
Puis un bruit de pas lents, traînants. Le loquet qui se soulevait. Et la porte qui s'ouvrait en grinçant sur un vieil homme maigre, voûté, aux cheveux blancs en désordre et aux yeux fiévreux, qui les regarda l'un après l'autre — et dont le regard, en se posant sur Runa, s'arrêta net et s'écarquilla, comme s'il voyait un fantôme.
— Qu'est-ce que vous venez de dire, murmura-t-il.
— On cherche une cité, répéta Sigurd. Une cité ancienne. On nous a dit que vous étiez le seul qui pourrait savoir.
Le vieil homme ne le regardait pas. Il regardait Runa. Et sur son visage abîmé passaient, l'une après l'autre, toutes les émotions du monde — l'incrédulité, l'espoir, la peur, et quelque chose qui ressemblait à de la douleur.
— Entrez, dit-il enfin, d'une voix changée. Entrez, vite. Avant que les eaux n'entendent ce qu'on va dire