Le Cadran de Nostredame
Ce chapitre est un chapitre test, j'aimerais recueillir quelques avis et impressions sur un projet de roman jeunesse.
La diégèse se déroule à Lutèce, calque de Paris au XIXème. C'est une réécriture des évènements de la Commune de Paris dans un univers steampunk.
Le cadran de Nostredame est l'édifice le plus important de la cité, seule outil de technologie horlogère existant, vieux de trois siècle.
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Lisse, coloré, plus clair que gris, c’est beau pour un ciel d’onze heures. Elise en lâche sa manivelle et recule, fantomatique, absorbée par les reflets blanchâtres qu’elle ne peut apprécier que si, d’une main, elle maintient fort son casque à l’arrière du crâne, et que de l’autre, elle dégage ses yeux de ses boucles rousses. Il est onze heures, trente-sept minutes, cinquante et une secondes, cinquante-deux, cinquante-trois… Elise n’entend plus les cliquetis, les cliquetas, ni les cliquetons, elle est transcendée par ces tâches de lumière qui gisent d’entre les cannelures rutilantes des rouages de cuivre. Elle recule, sans se soucier de derrière, ni de l’affreux cliquetard répétitif qui retentit à son poste. Elle recule, et puis percute, poussée en avant par l’énorme patte de Piotr.
— Tu vas où comme ça, canaille ?
— Hein ? Oh, Piotr, tu vois le ciel ?
— Si je le vois ? Je vois surtout que tu as encore enlevé tes loupes.
Piotr essuie le visage d’Elise avec sa paume cornée, ramasse ses loupes, et les-lui enfile avec ennui par-dessus le casque. La rouquine peste entre ses quenottes, mais ajuste quand même les verres sur ses pommettes, et les desserres grâce à la petite molette. L’odeur de transpiration dont Piotr l’a maculée lui brule les sinus, dilatés par la vapeur. Avec ses loupes vissées sur la tête, le gris vif et lumineux du ciel s’est floué derrière un ornement de cuivre éblouissant. Ces lunettes-loupes font partie intégrante de la tenue réglementaire d’une seconde, elles sont indispensables au bon déroulé de ses tâches. Branches sanglées en cuir de veau, renfort en ébonite jaune, verres en cristal fumé, elles sont à la pointe des progrès industriels. Cinq niveaux de grossissement, ainsi qu’un sixième cran qui réfléchit l’éclat du cuivre pour se repérer même à travers d’épais amas de vapeur. Rembourrée au niveau des oreilles par des couffins en laine cardée, très isolants, qui protègent la seconde à chaque passage fracassant de la trotteuse. Elise les détestes, les trouve laides, inconfortables et inutiles, elle qui connaît chaque cliqueture par cœur, et la précédente, et la suivante, leur continuité mécanique, presque musicale, qui vibre chaque jour au plus profond de la rondeur de ses coudes jusqu’au bout de ses phalanges pointues. Les siennes n’ont pas été changés depuis deux ans, quatre mois, dix-neuf jours, huit heures, vingt-sept minutes, sept secondes, huit, neuf, dix… elles s’abîment, la laine isolante ne fait que rendre les différents sons moins perceptibles à l’oreille, mais plus profonds, plus palpables dans le reste du corps. Au passage de la trotteuse, elle l’a sent se balancer dans son dos, les vrombissements du moteur à vapeur gargouillent dans son ventre, les cris de métal s’agrippent tout du long de sa nuque, les craquèlements du bois s’accrochent à ses chevilles, et Piotr a beau hurler tant qu’il veut, lui qui ne manque pas de coffre, Elise n’entend rien.
— Onze secondes, canaille, réveille-toi bon sang !
Onze secondes, Elise n’a toujours pas renfilé ses gants en cuir huilé, ceux tout troués. Douze secondes, ils sont enfilés à la va-vite. Treize secondes, Elise tient la manivelle du bout des doigts et continue de se bagarrer avec ses gants, essayant de les faire glisser avec les genoux. Quatorze secondes, au diable. La trotteuse se sépare des rouages du treizième module, et bascule en direction du quatorzième. L’urgence impose, Elise tourne la mondeuse de ses loupes vers la gauche pour passer de la focale réflective au deuxième niveau de zoom, la vapeur est basse. Elle pousse avec hargne sur la manivelle, les crampons cruciformes en titane de ses bottines griffent le bois, la pression la fait glisser, presque décoller du sol, elle puise sa force au creux de ses reins, et cherche désespérément l’équilibre à la pointe de ses pieds. Si par malheur la seconde n’est pas passée au moment exacte ou les damasquinures d’or « quatorze » se joignent, celle en relief sur le rotor de la trotteuse, et la creuse sur le module d’Elise, qui à leur collision provoquent le cliquetis le plus pur qui doit être, alors l’oscillateur ne recevra pas l’impulsion nécessaire pour réguler la cadence, les secondes suivantes devront décaler l’impact de leur chiffre de quelque millimètres, idem pour les minutes, les heures, et ce jusqu’à ce que Midi sonne, poursuivi d’un temps mort égal au temps perdu. C’est pourquoi elle se plie en quatre pour pousser sa manivelle, dégager un espace assez large, et embrasser avec un maximum de fluidité le passage de la trotteuse. Celle-ci arrive à grand pas, cette grande tige boisée, usée et garnie de laiton, que le peuple ne peut pas voir, eux qui jubilent à chaque mouvement de sa jumelle, celle qui de l’autre côté leur sert de métronome, forgée en or, habillée de nacre, décorée de Lapis-Lazuli. Elle se tient au-dessus du module d’Elise comme une épée de Damoclès. En quatre ans de carrière, après six ans de préparation, voilà qu’Elise, où « 14s » de son matricule, a causé la mort de huit secondes du temps qui passe, un chiffre honteux, qui aurait pu encore augmenter sans l’intervention prohibée de Piotr.
— Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas en service, Piotr, tu vas t’attirer des enn…
— Ferme-la, tu veux.
Adossé à l’épaule de son alter, Elise reprend sa manivelle en main et l’abat d’un coup sec pour que le rotor de son module tende le quatorze au moment propice ou celui de la trotteuse tend le sien. Un cliquetillion retentit, probe et virtuose, la trotteuse continue son chemin.
— Tu ne prends tes quartiers que dans vingt-et-une minute, et quarante-six secondes, quarante-sept, quarante-huit, poursuit Elise, essoufflée.
— Je m’en fiche. Tu veux qu’ils me disent quoi, les corbeaux ? Ils sont combien, d’ailleurs ? Tu les vois souvent, toi ? Remercie-moi, et prends un morceau de pain.
Pyotr, où « 14s » de son matricule, est reparti s’assoir au pied de la porte de la nacelle du module quatorze. C’est un colosse d’un mètre quatre-vingt-dix aux bras aussi larges que des rondis de bois. Il a le visage gonflé, rougeâtre et humide, les joues maculées de poils gris qui garnissent deux rouflaquettes éparses, liées à une touffe hirsute de cheveux poivre et sel. Ses gros yeux ronds de hibou sont gris-verts, perçants, innocents, curieux. Il tend un morceau de pain sec à Elise.
— Garde le ton pain, gourmand. T’en as pour douze heures de boulot, je n’ai pas envie d’entendre ton estomac hurler misère au moment du relais.
— Tu viendras plus tôt, Elise ?
— Si je viendrais plus tôt ? Non, toujours pas. Tes risques, tes problèmes ! Oui je les vois, les corbeaux. Pas souvent, certes, mais assez pour ne pas vouloir avoir affaire à eux.
— On n’a jamais le temps de discuter, les autres sont si ennuyants, je te jure… les heures de réfectoire sont un calvaire, je mange seul, si encore je pouvais m’empiffrer je dirais pas ! Mais ça fait combien de temps qu’on n’a pas vu de la viande ? Des biscuits ?
— Onze jours, onze heures, cinquante-sept minutes, et trente-trois secondes pour la viande. Trois jours, onze heures, cinquante-quatre minutes, et six secondes pour les biscuits, enfin pour ma part, toi ça devrait être environ onze jours, vingt-trois heures…
— Assez ! Ça fait longtemps, bien trop longtemps ! Les minutes aussi se plaignent du manque de viande, même eux ! Alors qu’ils ont encore des biscuits, ces salauds, ils ont un putain de garde-manger, et le luxe d’organiser leurs provisions comme bon leur semble ! Ils peuvent glander cinquante-neuf minutes par heure, qu’est-ce qu’ils trouvent de productif à faire pendant ce temps-là ? Huiler ? Poncer ? Calibrer ? Limer ? Dépoussiérer ? Pressuriser ? Damasser ?
— Roupiller !
— Ah ! Bien vu, canaille, roupiller ! Les minutes sont des roupilleuses !
Piotr s’est levé. Il hurle les bras tendus au-dessus-de sa tête pour que sa voix porte au plus haut, mais son cri se perd dans le vacarme mécanique de l’Horloge. Il inspire, sourit, et se rassoit, Elise se moque de lui d’un petit rire discret, prête cette fois-ci au retour de la trotteuse.
— T’es sur que t’en veux pas de ce pain ? J’en veux plus, vraiment.
— Non merci, je vais manger dans vingt minutes, et cinquante-six secondes, cinquante-cinq, cinquante-quatre…
— Un bol de soupe aux coco paimpol, et cinquante grammes de pain, c’est pas ça qui va te rassasier pour douze heures !
— Arrête de te faire du soucis pour moi, benêt. On a pas le même estomac je te rappelle. Avec un peu de chance ils nous distribueront quelques biscuits, qui sait.
— Je parierai pas dessus…
— Moi je parierai que, bientôt, on reverra du bleu là-haut, ne serait-ce qu’un faisceau, une tâche, ou rien qu’une teinte sur l’anthracite.
— On s’en fou de là-haut, nous on est en bas, et en bas, on a plus de viande.
— Hm, à moi aussi ça me manque, la viande, et le bleu aussi, un petit peu.
La trotteuse a fait son tour, et revient. Cette fois, Elise est concentrée, ses gants recouvrent ses poignets, ses loupes sont vissées entre la pommette l’arcade, réglées sur le bon cran, les chaînes ont été rehuilées quand Piotr s’égosillait dans le vide, elles ondulent sur les roulements en carbone du module, sa position est stable, sa prise sur la manivelle est ferme. La manœuvre s’exécute avec harmonie mais, déçue, Elise n’entend qu’un cliquetis timide, bon élève, une note coupable de n’être que juste, chétive en comparaison de celle qui se démarquait dans la hâte. Ce n’est pas grave, c’est comme ça qu’elles doivent toute sonner, c’est comme ça qu’elles sonnent toutes, d’habitude. Prendre le risque de devoir dépêcher une salve de pigeons aux quatre coins du pays pour ressentir à nouveau le frisson d’un pur cliquetillion serait dangereux, mais surtout égoïste. Elise le sait, elle ne recommencera pas, même si en regardant là-haut, ses verres fumés devenaient cérulés. Expirant un bon coup, d’un mauvais réflexe, elle desserre à nouveau ses loupes et enlève son casque, libérant une touffe grasse d’annelures rousses. Piotr, qui fini de manger sa miche de pain petit crocs par petits crocs, observe Elise avec autant de curiosité qu’à leur première rencontre, depuis longtemps oubliée. Elle ne paye pas de mine, à peine plus haute que le levier dressé du module, le dos vouté comme la roche d’une cascade qui coule le long de ses épaules de singe. Depuis quand il n’a pas vu sa tignasse volumineuse qui lui entoure le visage comme un voile de laine ambrée, embrassant la forme de ses joues charnues, tachetées de poussière brune qui traverse son petit nez camus. Si le colosse emprunte la nacelle 14 plus tôt chaque jour, à ses risques et périls, c’est pour se ressourcer quelques minutes auprès de son homonyme, se ressourcer de son énergie printanière, déceler l’image archaïque de sa beauté féline, dissimulée un peu plus chaque jour par plusieurs couches de crasse. Heureusement, quand elle pose ses loupes sur le haut de sa tête, elle lui dévoile toute l’honnêteté de ses yeux châtaigne, qu’aucune saleté ne peut décourager.
— Plus que dix-neuf tours ! Comme j’ai faim.
— Comme tu es sotte, oui. Je t’ai dis de prendre un morceau de pain, même dans ce vacarme j’entends ton ventre gronder.
— Tu m’embêtes, Piotr.
Transpirante et à bout de souffle, Elise pousse pour la dernière fois de la journée sa manivelle, un dernier cliquetounet humble retentit. Les nacelles des treize modules qui précèdent le sien se sont déjà enclenchés, les roulements se font dans un rythme millimétré. Piotr, qui a la fâcheuse manie de venir trop en avance, s’est endormi sur le parquet. Il a cinquante-huit secondes, cinquante-sept, cinquante-six… pour reprendre ses esprits, et se mettre au travail. Elise lui lance le fond de sa gourde au visage, il émerge péniblement.
— Fichtre ! Combien de temps ?
— Cinquante et une secondes, cinquante, quarante-neuf…
— Tu aurais pu me réveiller avant, canaille ! Je dois enfiler mon casque, mes loupes, mon baudrier, mes crampons, huiler…
— Contente-toi de te faire beau pour mademoiselle trotteuse, j’ai huilé les chaînes pour les prochaines quarante minutes, minimum.
— Tu es un ange tombé du ciel que tu n’as jamais vu, Elise, réponds Pyotr en lui baisant le front.
La jeune seconde s’amuse de voir son aîné, d’ordinaire si strict avec le protocole, sautiller comme une puce pour enfiler son baudrier. Bienveillant de nature, il a tendance à vouloir couver Elise plus que de besoin, alors que c’est souvent lui, qui a besoin d’un coup de main. L’horloge tourne, mais Piotr ne trouve pas ses loupes. Elise les voit, juste là, devant eux, accrochées au levier de la nacelle, mais elle se tait, savourant ces rares instants où ses abdominaux brûlent d’un feu de joie. Discrètement, elle retire les loupes du levier, qu’elle actionne.
— Elise ! Tu as vu mes loupes ? Où diables les ai-je mises, ces horreurs…
— Alors tu conçois, que ce sont des horreurs ?
— Je ne conçois rien qui donne raison à la canaille !
— Tu ne conçois jamais rien qui ne te donne pas raison tout court, avoue-le et je te donne tes loupes.
— Je n’ai rien à t’avouer, corback !
— Il ne te reste plus que vingt-neuf secondes, vingt-huit, vingt-sept…
— Seul astre exact, le temps. Gaïa, m’entends-tu ? Je suis le gardien de ta mémoire, acteur de ta comédie, soldat de ton horizon. De l’apex au cœur, à chaque cycle…
— C’est bon, t’as gagné !
Elise jette ses loupes à Piotr, qui les attrapes gaiement.
— Rien de mieux qu’une bonne prière pour te faire capituler, canaille.
— C’est pas du jeu ! J’en ai pour une heure à écouter la vieille déblatérer ces conneries, alors je veux pas que ce soit les derniers mots que j’entends de toi.
— Tu ferais mieux de t’échapper tout court, plus que huit secondes avant que la nacelle ne sonne, dégage.
— Sept secondes, six, cinq…
Cette petite embarcation caduque peut transporter trois Elise à la fois, un seul Piotr. Sa cabine est en bois aux renforts de plomb jointées au chanvre, résistante à la vapeur et aux vibrations provoquées par les moteurs de l’Horloge. Elle est suspendue à un câble en acier par une suspente et une pince débrayable en étain cuivré. Ce câble est entraîné par un moteur à vapeur couplé à un réducteur de vitesse pour contrôler la cadence, il est dirigé par des poulies motrices et de renvoi à travers la station de transmission et les modules, ce qui est censé assurer la stabilité de chaque traversée. Il n’en est rien. Aucune main d’œuvre n’entretient jamais ce système, la nacelle se bloque régulièrement dans le vide à plus de sept-cents pieds de haut, parfois pendant plusieurs heures avant qu’un technicien ne soit mobilisé. Elle bouge, elle tangue, elle se remue comme si elle voulait se voir de dos, comme un chien qui veut se mordre la queue. Elise lui a trouvé un surnom.
— Encore un voyage en tombe-mobile, en espérant être encore en vie dans onze heures, cinquante-neuf-minutes, quarante-huit-secondes, quarante-sept, quarante-six…
Piotr ne perçoit qu’à peine la voix fluette d’Elise quand il tourne la manivelle du module pour la première fois de son service, sonne alors un cliqueton.
— Pas mal, bon timing pour un somnambule sans lunettes ! Encore sept-cent-vingt tours, courage, l’ami !
— Je ne t’entends pas, canaille, mais si toi tu m’entends, j’espère que tu auras de la viande, et des biscuits, surtout des biscuits, ceux avec des pistaches sur le dessus, tes préférés !
Le géant à hurlé en se penchant sur la rambarde du module pour que sa voix porte. Elise hausse les épaule et pointe ses oreilles avec ses doigts pour mimer de n’avoir rien entendu, mais elle a cru entendre le mot « pistache », alors elle sourit, il ne lui veut que du bien.
A mi-chemin, comme souvent, Elise vomie le peu d’eau qu’elle a dans les tripes par-dessus bord, secouée par les cahots de la nacelle. Chaque vertige l’a traverse de l’estomac jusqu’au crâne, chaque montée acide lui calcine la gorge et lui disloque la mâchoire, chaque millilitre évacué dans la douleur l’a fait pleurer à chaude larmes. Elle s’assoit et enlace ses jambes pour les ramener vers sa poitrine, y enfoncer sa tête, se reclure en son propre sein, et chanter.
Quand nous chanterons le temps des cerises
Elle n’a jamais vu de cerise.
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête.
ni de rossignol, ni un merle,
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur.
ni de folie, ni d’amour,
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur.
et ne connaît pas la suite de la chanson.
Elle l’a entendu un jour, elle ne saurait dire quand, chanté au loin par un groupe de personnes. Ils devaient être nombreux, motivés par un sentiment fort, la haine où la joie, un autre qu’elle ne connaît pas, encore plus fort peut-être. Tellement fort que de son module, malgré les cliquetis, les cliquetas, et les cliquetons, elle en avait senti les vibrations, compris l’air et retenu les paroles. Transportée par celles-ci, la rouquine en avait gardé la trotteuse bloquée à son poste deux longues secondes. Faire perdre deux secondes au cycle du temps est une faute grave, une insulte impardonnable à Gaïa, un crime contre l’humanité sans précédent dans l’histoire de l’Horloge. Son châtiment avait été à la hauteur de la faute : vingt-deux heures de travaux d’intérêts généraux sur ses temps de retrait. Elle avait passée ces vingt-deux heures à chanter cette drôle de chanson à haute voix pour être sûre de ne jamais l’oublier. Elle ne s’était pas arrêté la moindre seconde, rendant fou de rages les corbeaux qui la fouettait pour lui faire clore son bec, en vain. Chaque cicatrice qui macule son dos bossu a marqué en elle une pulsation de la chansonnette.
La nacelle vient enfin percuter le parvis de la station de transmission, à six-cent trente mètres des modules de travail. Les modules de l’Horloge donnent sur douze parvis différents, un pour chaque heure. Celui d’Elise est situé au nord-est de l’Horloge, à deux heure. Encore patraque et remuée, sa vision est trouble, elle respire lentement, cherche l’équilibre en s’inventant des racines végétales au lieu des jambes, unifiées à une terre fertile au lieu du ponton de bois.
— Allez, ma grande, j’ai la dalle.
— Je ne m’y ferai jamais à cette tombe-mobile, je ne sais pas comment tu fais, Gentiane.
— Arrête de m’appeler comme ça, y’a que toi que ton matricule dérange, 14.
— Gentiane, c’est quand même plus beau que 11, y’a que toi que ça dérange, d’être appelé par un joli nom, 11.
Gentiane surpasse Elise d’une tête, a l’expression morne, la bouche pincée et la mâchoire carrée. Les deux collègues portent la même tenue, mais l’une est plus mise en valeur que l’autre. La salopette de Gentiane en toile de jute lui tombe en dessous de la poitrine, et en épouse parfaitement la forme. Si le travail a rendu Elise bossue, il a rendu Gentiane élancée, taillée en v, avec de saillants trapèzes qui relient ses larges épaules à une nuque solide. Elle a le teint blafard, la face presque aussi blanche que ses cheveux, qu’elle dits blonds, mais qui sont blancs, coiffés d’une grosse tresse dénouée qui tombe par devant.
— 11, 14, Gentiane, Elise, des sornettes. Aucun de ces noms n’est le nôtre, que ça sorte de ton livre d’images où de l’entrailles de cet édifice pourri, c’est pareil.
— Tu m’ennuies.
— Piotr est venu ?
— Oui.
— Il t’a dit si…
— Ni viande, ni biscuits, désolé.
— Ah.
Elles quittent le cœur par la grande porte en forme de flèche, et rejoignent la suture par l’un des douze interminables escaliers en colimaçon, qui se rejoignent à l’entrée du long couloir. Au bout de celui-ci, habituellement, deux corbeaux contrôlent le nombre de secondes qui rentrent. Aujourd’hui il n’y en a pas, impossible de contrôler si les soixante secondes sont bien là. Elles arrivent dans la spirule, la zone technique, ultime étape entre la suture et le cœur. C’est ici qu’elles déposent leur matériel et leurs tenues réglementaires dans leurs casiers. Fatiguée, le crane vrombissant, Elise se déshabille, et souffle enfin. A sa droite, 15 la regarde avec un sourire narquois.
— Toi, tu as vomi.
— Oui, comme hier, et avant-hier, et… laisse-moi réfléchir, est-ce que j’ai déjà fait une seule traversée sans vomir ? Attends, et puis tant qu’on y est, est-ce qu’une seule fois, tu t’es abstenu de me renifler le train ?
— Non, et je continuerai tant que tu pueras la mort.
— Vous en avez pas marre de vous chamailler tous les deux ? Vous êtes pas assez fatigués ?
— Mêle-toi de ton cul, 11, lui répond sèchement 15.
— On se chamaille pas, c’est lui qui m’embête.