La Prophétie du Roi Déchu tome 3: L'Épée du Souverain

Chapitre 5 : Le savoir c'est le pouvoir

4829 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/05/2026 18:46

Chapitre 5: Le savoir c’est le pouvoir




L’aube se leva, le son d’une clochette l’extirpa de son sommeil. Un serviteur fixait l’elfe noir, au garde à vous, alors que le guerrier sombre se releva. Les souvenirs de son accueil glacial étaient encore frais. Les habitants firent la moue à sa vue, ils furent déconcertés quand ils apprirent qu’il était l’un de leur “sauveur”. Même le beau discours de Zuanlanor ne convainc pas totalement la population de leur sécurité, mais il devait faire avec. Il reçut des vêtements élégants, bien qu' un peu petits pour sa carrure. Il était maintenant habitué à être ridicule dans les habits qu’on lui offrait. Lorsque le guerrier sombre rejoignit la salle à manger, le souverain elfe était entouré de ses fidèles, assis sur une chaise plus imposante que les autres. Son statut imposait le respect. Le buffet était déjà servi. Le valet tira une chaise pour montrer à Warda où s’asseoir. L’invité se posa sur le dossier qui se mit à grincer: clairement le mobilier n’était pas conçu pour un être aussi massif. Bien qu’il eut toujours l’impression d’être grand, face à tous ces elfes il eut le sentiment d’être gigantesque. Tous le regardèrent avec un mélange de méfiance et de fascination. Il regarda gêné les autres convives et hésita, avant de finalement prendre à main nue un morceau de tarte. Un noble se racla la gorge, rapidement Warda comprit qu’il avait commit une erreur. 

_ Excusez-le, dit Zuanlanor sur le ton de la plaisanterie. Il n’a pas été instruit à la cour des grands. Il y a une pelle pour se servir, ainsi que des pinces. 

_ Ah… Je ne savais pas.

Il s’essuya les doigts sur une serviette, se sentant épié comme un enfant turbulent. Il vit autour de son assiette trois couteaux, trois fourchettes, deux cuillères et deux coupes. L’une était remplie de vin, l’autre d’un mélange de jus de fruits pressés. Il prit une cuillère et commença à la plonger dans sa part. 

_ Hmm hmm… Zuanlanor interrompit Warda momentanément. Cette cuillère sert aux crèmes. Prenez celle la plus en haut. 

_ Celle-là ? C’est une cui…four… Une Fourchère ? 

Quelques rires étouffés éclatèrent, le chevalier sombre se sentit ridicule. Il avait la sensation d’être une bête de foire. 

_ C’est une cuillère, répondit le roi elfe. Ne vous inquiétez pas, nous vous instruirons aussi sur la manière de manger. Généralement nous commençons par les salades, accompagnés de poitrines fumées. Le petit déjeuner est le plus important repas de la journée. 

Warda hésita à déguster sa tarte, il n’avait pas ces habitudes. Il avait presque oublié le goût de la nourriture civilisée. Lui, encore il y a deux ans, entamait la journée par un gueuleton d’asticots. Tout de fois, il mangea son plat, malgré les messes basses. Le goût de la pâtisserie était surprenant, les fraises étaient fraîches. Mais la tarte aux myrtilles d’Hélène restait supérieure dans ses souvenirs. Il savoura son plat avec plaisir et s’essuya la bouche avec une serviette fine. Encore une fois, des rires à peine voilés éclatèrent. Zuanlanor rappela à l’ordre en tapotant de sa cuillère contre un verre.

_ Bien que ses coutumes soient… étranges… il n’en reste pas moins un héros de Natal. Sans lui, notre royaume entier aurait été ravagé. Bien… Chevalier Warda, cette serviette n’a pas pour vocation de nettoyer la bouche, mais les mains. Prenez l’autre à cet effet. 


Warda s’excusa et obéit immédiatement, il comprit alors que son instruction ne passerait pas que par l’apprentissage de la magie, il allait intégrer pleinement la culture des hauts elfes s’il voulait acquérir leur savoir. Malgré ses nombreuses erreurs, Zuanlanor ne s’énerva jamais et le corrigea dans un calme olympien. Le souverain lui-même mangeait avec un éventail devant le visage. 


À la fin du repas, le fils de l’Ombre fut accompagné dans les bibliothèques royales en compagnie du souverain. Sous le regard curieux des scribes, le roi lui-même instruisit le chevalier de Taläsna aux différentes disciplines que voici: la langue des elfes, l’écriture, l’histoire, la géographie, les arts et la calligraphie. Warda comprit bien vite que son maître ne se contenta pas de seulement faire de lui un mage: il devait s’imprégner entièrement de toute leur culture. Il allait devenir un érudit au bout de son apprentissage, mais celui-ci s’avéra long et difficile. L’écriture en soit était une épreuve, lui qui n’avait jamais fait dans la finesse devait tenir une plume délicate en dosant l’encre avec précision. Ses mains étaient énormes en comparaison de son maître, ses doigts tremblaient et couverts de cicatrices. Il était loin de ce qu’on pouvait dire d’un être “raffiné”. Les jours passèrent, il n’était pas habitué à ce que tout lui soit fourni: nourriture, eau, lit lavé, habits propres sur mesures, hypocras aussi. Warda avait toujours vécu dans la nature, il avait appris à se débrouiller seul. Tout ce faste et cette abondance le laissa pantois: il avait l’impression de se ramollir. Il pouvait entendre l’appel de la forêt, le besoin de plonger au milieu des arbres. Un instinct de liberté totale. Mais…


… Il se rappela de l’Ombre. Le seigneur noir. Il avait vaincu un dieu d’un seul coup, il était bien trop fort. Peut-être avait-il refusé son offre un peu vite, mais il ne pouvait se résoudre à suivre un faux père. Zuanlanor ne lui enseigna pas encore les bases de la magie, tous les jours Warda lui demanda quand allaient-ils s’y mettre.

_ Bientôt, les bases ne sont pas encore acquises. 

_ Galaran s’en moque ! S’offusqua une fois l’elfe noir. Quand il se sera emparé de la Dyaladuil ultime, plus rien ne pourra l’arrêter ! 

_ Et crois-tu en être déjà capable à l’heure actuelle ? 

Le regard du roi se durcit, lui qui n’avait pas l’habitude de dévoiler ses émotions. Il ne leva pas le ton pour autant. Depuis deux semaines Warda apprenait l’écriture des glyphes. Il fallait bien le dire… Il ne brillait pas particulièrement dans ce domaine. Il avait tendance à faire des ratures. 

_ Le temps est un privilège de notre race, déclara Zuanlanor. Met ce temps à contribution, la précipitation ne t'amènera qu’à l’échec. 

_ Je suis adulte depuis longtemps, dit Warda. J’ignore combien de temps il me reste à vivre.

Ceci fit esquisser un sourire au noble. Il demanda alors sur un ton amusé:

_ Quel âge as-tu ? Chevalier Warda ?

L’elfe noir se mit à compter sur les doigts. Il avait perdu le compte des printemps, mais il savait que cela faisait beaucoup. Il finit par dire:

_ Entre quarante et cinquante ans, à vue de nez.

_ Il y a un terme pour les elfes de ton âge. Un Dyazzil. Tu es loin d’être encore adulte, d'ailleurs n’as tu pas remarqué quelque chose ?

Warda se regarda lui-même, incertains de là où voulait en venir Zuanlanor. Il hésita et dit:

_ Ces vêtements sont trop petits.

_ Exactement, tu n’as pas encore fini ta croissance. Nous les haut elfes et elfes sylvains finissons la nôtre aux environs de quatre-vingts ans, puis nous nous affinons. Dans ton cas, les elfes noirs peuvent encore grandir et s’étoffer tout le long de leur vie. Tu as de la chance que ton armure te vas encore, ce ne sera plus le cas d’ici une paire d’années. Et tu as un cadeau héréditaire incroyable: l’immortalité. Peu importe les années, tant que tu ne reçois pas de blessure mortelle ou que tu sois infecté d’une maladie grave, en théorie tu pourras vivre des siècles. 

_ Des siècles ? Ça fait combien d’années un siècle ?

D’un ton profond et grave, le roi répondit:

_ Cent années. Pour toi, les hivers ne seront que de passage, j’en ai vu passé plus de sept cents. L’Ombre lui doit en avoir vécu plus de dix-mille selon les légendes.


Cette révélation laissa bouche bée Warda. Il ne sut comment réagir, à la fois il se sentait rassuré d’avoir une longévité énorme, mais d’un autre, son propre père biologique avait dû accumuler une puissance formidable d’avoir vécu si longtemps. Comment pouvait-il espérer le vaincre ? Même en étant formé et entrainé pendant des siècles, jamais il ne pourrait atteindre ne serait-ce que sa cheville. Ces nombres lui donnèrent le vertige, cela lui rappela les histoires de Carnassus qui avait connu la Guerre des Flammes. Le souverain elfe gloussa et finit par le rassurer:

_ Certes, celui qu’on nomma autrefois Raldir doit posséder une puissance monstrueuse, mais tu possèdes le même potentiel. Ne désespère pas, peut être d’ici trois siècle tu seras capable de prouesses similaires. 

_ Trois siècles ? Je… Je n’ai pas ce temps devant moi. 

Zuanlanor souleva un sourcil, visiblement intrigué.

_ Que sais-tu ?

_ Mon frère, Galaran, il est sur les Îles Mortes, il a l’intention de vaincre l’Ombre. S’il venait à récupérer son épée…

_ … Tout serait perdu… Cela est fort fâcheux, combien de temps selon toi avant qu’il ne mette ses plans à exécution ? 

Warda calcula, cette tâche lui était encore difficile, il ne se montrait pas très porté sur les mathématiques. Il lui manquait encore beaucoup d’éléments pour en tirer des conclusions hâtives.

_ J’espère avoir au moins deux ans, peut être moins, peut être plus. Galaran n’est pas encore aussi fort que Raldir, mais il reste bien supérieur à moi. 

Zuanlanor réfléchit, il se posa sur une chaise en se délectant d’un hypocras de bon cru. Il secoua le liquide dans le verre, l’admirant de son éclat pourpre. 

_ En ce laps de temps je ne peux espérer te rendre aussi fort que le roi noir, mais peut-être tu seras à la hauteur de ce Galaran. Avec un peu d’aide, tu pourrais tirer ton épingle du jeu. Tu possèdes un avantage sur lui: tu es Marqué. Non pas par un, mais par deux dieux. Tu dois posséder des facultés similaires à Dranoss. Mettons-les à profit, je lui envoie une lettre sur le champ, il doit aussi te former. 

_ Dranoss n’est pas chargé de reconstruire la capitale ? Demanda Warda. Il est déjà très pris.

_ Il y a des priorités plus importantes que d’autres. Rebâtir une capitale est important, empêcher la fin du monde l’est autrement plus. Tu dois devenir plus fort, plus fort que chacun de nous. J’écrirais à Dranoss, va en cours de calligraphie, nous nous reverrons plus tard. 


Après trois heures d'écriture, Warda partit effectuer des exercices quotidiens. On lui avait bâti un parcours du combattant redoutable, même le plus puissant chevalier d’Ilurina ne serait pas parvenu à l’accomplir. Entre chaque étape il y avait trois kilomètres de courses, chaque étape était composée d’épreuves physiques: grimper le long d’une corde haute de treize mètres, le tout avec des poids de plus en plus lourds chaque jours, l’épreuve suivante était de traverser un lac de quatre kilomètres, celle d’après consistait à sauter sur des rondins roulant sans tomber, très difficile. L’une des plus dure: traverser par-dessus à bassin d’eau en s’attrapant à des barreaux métalliques, le tout sur trente mètres de long. La suivante: monter trois monticules de bouts de plus en plus hauts, une véritable épreuve d’endurance et de détermination, car la moindre faute et à la moindre faiblesse on pouvait tout dévaler et devoir tout recommencer. Puis enfin, la pire des pires: grimper une pente glissante avec seulement une barre de métal en s’attrapant sur les deux côtés du mur à l’aide de cales. Si pour un humain ordinaire cette épreuve était loin d’être anecdotique, pour un elfe noir bien plus lourd et massif c’était encore plus dur. En effet, plus Warda développait ses muscles, plus l’exercice devenait intense. Il y parvenait, mais il ne pouvait pas continuer au-delà. Pour se donner de la difficulté, il lui arrivait de rajouter des poids sur la barre, généralement entre quarante et cinquante kilos. Au fil des jours, sa carrure se fit monstrueuse, il était devenu absolument massif. Les curieux venaient l’observer, accomplissant ses exploits à la plus grande sidération du commun des mortels. 


Bien évidemment, il y avait de l’exercice à l’épée. Avec Algazalm, il affronta des maîtres d’armes exceptionnels. Ainsi, il apprit les différentes techniques les plus sophistiquées en un temps record. Il cessa alors de n’être qu’une brute au combat: il était devenu un escrimeur hors pairs. Rapidement, il vainquit ses professeurs gravissant les échelons. Tous furent sidérés de voir un pareil combattant. Le temps passa, mais toujours rien sur la magie. Dorénavant, Warda maîtrisait la langue elfique, l’écriture, les mathématiques, et la philosophie. À sa plus grande surprise, il vit Dranoss venir à Ilurina. 

_ Qui donc se charge de la reconstruction de Guiogne ? Demanda Warda. 

_ Ne t’inquiète pas, elle est entre de bonnes mains. J’ai également demandé à Garak de m’accompagner, j’ai besoin de l’instruire aussi à son rôle de roi des orques. Vous serez tous les deux mes élèves. 

Garak se dévoila en sortant du carrosse, et lorsque les deux guerriers s’empoignèrent, l’orque sentit une légère douleur et retira sa main vigoureusement.

_ Tu es… plus fort ? N’es-ce pas ?

Dorénavant, Warda lui arrivait au menton, il avait clairement encore grandit. En terme de carrure, il n’avait plus rien à envier à son compère. Timidement, Warda se frotta le cuir chevelu.

_ Je crois… avoir un peu exagéré sur les exercices physiques. 

Ceci provoqua un éclat de rire général. Les deux apprentis étudièrent alors, sous le regard attentif de Zuanlanor et Dranoss.


Dans la hutte de Lilinaäl, Galro dormait bien. Le printemps était revenu, l’odeur de pollen doux frotta ses narines, les rayons de soleils percèrent les trous de la porte en bois. Le calme, la quiétude, puis…

_ Ouuuuiiiiiin !

Les brailles de l’enfant retentirent. Nardel marmonna à moitié endormi:

_ Galro, c’est ton tour. 

L’ancien Prophète grogna, mais l’insistance de Roland finit par le persuader de se lever. Il marcha lentement vers le bébé, une corne remplie de lait à la main. Il se pencha vers son nourrisson et le prit aux bras. Il le berça longuement et lui donna la tété. Le gazouillis et le regard amoureux de son fils lui réchauffa le cœur. Il sentit une once de joie, malgré l’épuisement. L’elfe rentra, un panier rempli de baies. 

_ Déjà debout princesse ? se moqua Lilinaäl.

Galro ne répondit que par un grognement. Pour se faire pardonner, la femme lui offrit une fraise sauvage.

_ Le printemps est revenu, dégustez.

Hésitant, le vieux chevalier saisit le fruit. Lorsqu’il le mit en bouche, il en ressentit toute la saveur sauvage. Bien que petite, la fraise était puissante et sucrée. Ceci fit esquisser un sourire à Galro. Mais sa bonne humeur partit vite.

_ Tu sais ce que cela veut dire ? 

L’elfe déposa le panier, un peu dépitée. Elle ne voulut pas montrer sa peine, mais on pouvait deviner sa peur de la solitude. 

_ Vous ne me manquerez pas, ne vous inquiétez pas.

_ Ça alors ? Une elfe qui ment ? Tu deviens humaine alors ?

Ceci fit grimacer Lilinaäl. Mais finalement elle encaissa la plaisanterie et ajouta:

_ C’est vrai, vous allez me manquer, un petit peu. Mais est-ce que cela change quoique ce soit ? 

Galro resta silencieux, les yeux rivés sur son fils. Lilinaäl finit par reprendre la parole face au mutisme:

_ Bien. Je vous souhaite bonne chance à tous les trois. 

Elle commença à se relever, mais Galro l’interrompit, d’une voix hésitante:

_ Merci encore… Pour tout. Sans toi, nous n’aurions jamais pu aller aussi loin. 

L’elfe resta muette, mais resta immobile, comme affectée par ces paroles. Elle reprit le stockage de ses cueillettes. Nardel finit par se réveiller, les cheveux en bataille. Lui qui avait l’habitude de la coupe au bol les avait laissés pousser, il avait tendance à boucler. Il ressemblait davantage à un homme dorénavant, il était devenu rustique. Cela en contradiction des robes dont il avait pris l’habitude de les porter à force. 

_ Quel est le programme du jour Galro ? demanda-t-il en s’étirant. 

_ Nous partons.

_ Nous part… Pardon ? Nous faisons quoi ?! 

Le chevalier tourna ses yeux dans ceux de Nardel, il avait l’air dur. Il répondit, lentement, articulant chacune de ses paroles.

_ Nous partons. Prépare les affaires. 

Nardel se posa une main sur le thorax, aussi surpris que désemparé. Il tenta de prononcer des paroles, mais il ne put que répondre après plusieurs tentatives:

_ Mais… Pourquoi ? Nous sommes bien ici. N’est-ce pas ce tu voulais depuis le début Messire ? Vivre en famille, loin des conflits, avec ton enfant. 

Galro resta silencieux, et se releva, berçant Roland. Il sourit, son expression inspirait la sérénité. Mais il inspira profondément et ferma les yeux. 

_ C’est ce que je veux, plus que tout. Mais… Ilada me manque. Je veux la retrouver.

_ Mais… elle est avec Galaran maintenant. 

_ Je le sais. Je dois devenir plus fort, et toi aussi. Tu es paladin dorénavant Nardel, tu as oublié ? 

Nardel détourna les yeux, il se sentit acculé. Il finit par déglutir et répondit timidement:

_ Tes désirs sont des ordres, Prophète. Je prépare les affaires. 

L’écuyer se mit à rassembler les équipements de voyage. Alors que Galro était affairé à nourrir son fils, Lilinaäl prit à part Nardel. Elle lui tendit une bourse.

_ Un cadeau, de la Neihlith. Ne l’utilise qu’en ultime recours, si l’un de vous est aux portes de la mort, faites mâcher cette racine. 

Nardel tenta de refuser, mais ne lui laissant pas le choix, Lilinaäl lui referma ses mains dessus et le serra dans ses bras. Elle lui murmura à l’oreille:

_ Vous êtes les plus belles choses qui me sont arrivées depuis longtemps. Soyez prudents, promettez-le moi !

_ Ou… Oui. Je veillerais sur lui.

_ Prend soin de toi aussi. J’ai vu ta valeur durant cet hiver, tu vaut bien plus que d’être un simple serviteur. 

Les deux amis s’enlacèrent avant de se séparer. Reprenant la route de l’est, les deux compagnons quittèrent le domaine de Lilinaäl. La forêt fleurie était splendide, sous les rayons du matin nos amis reprirent leur aventure. Lilinaäl se sentit profondément seule, une petite fée, sa création, se posa sur son épaule. 

_ Ils sont partis, petit golem. Heureusement, il me reste toi.


  Après quarante kilomètres de course à pied, Warda commença à sentir poindre une once de fatigue. Garak, Brentark et Dourgen étaient épuisés. 

_ Comment fais-tu pour courir si vite sur de si longues distances ? Demanda Dourgen en s’appuyant sur un arbre. 

_ Je vous attendais. 

Les orques grognèrent un coup, alors ils reprirent l’entrainement, toujours distancés par Warda en plein élan. De son balcon, Zuanlanor observa la scène. 

_ Il progresse bien, dit-il en sirotant sa boisson. 

_ C’est bien, ajouta le dragon. Suffisant, je ne crois pas. Il a commencé à exercer la magie ? 

_ Non, il lui manque encore des cours théoriques. Il apprend vite, mais il ne faut pas brûler les étapes. 


Un carrosse au loin apparut, escorté par des chevaliers sylvains. Taläsna venait rendre visite. Le roi fit souffler dans un Trommas, ce qui attira l’attention du jeune elfe noir. Lorsque le guerrier sombre arriva au niveau de son professeur, il aperçut Taläsna sur son fauteuil, poussé par Elandir. Le prince regarda Warda d’un air hautain, malgré la stature imposante de son rival. Lindilla accourut dans les bras de l’elfe noir qui la souleva dans les airs. 

_ Je suis tellement ravi de vous revoir, déclara Warda. 

Ceci fit esquisser un sourire au roi sylvain, il leva la main pour saluer ses amis de bataille. Il avait délaissé sa longue natte pour des cheveux libres et finement peignés en arrière. Bien qu’affaibli, Taläsna imposait toujours l’autorité de par sa présence. 

_ Je vois que tu te rétablis bien, dit-il en pointant de sa canne la jambe de magilith du fils de l’Ombre. 

Tournant son regard vers sa prothèse magique, Warda rit un peu en décrétant qu’il ne sentait quasiment plus sa lourdeur. Taläsna ne prononça aucune parole, mais Elandir lui amena une botte en métal. Quand Taläsna tendit vers Warda, celui-ci la saisit et comprit le cadeau. 

_ Je… Je ne sais pas quoi dire. C’est…

_ Ne dis rien. Nous avons une dette envers toi, fils de l’Ombre. Tu as sacrifié ta jambe pour la Guiogne, il est normal de te rendre une botte. Ce sera plus élégant. 

Warda l’enfila, puis il sentit une impulsion électrique. Le cuir et le métal se déformèrent pour épouser parfaitement la forme de son pied magique. 

_ Qu’est-ce que … ?

_ Enchantement. Ça peut paraître bête, mais vu que les elfes noirs grandissent toute leur vie, tu as besoin d’équipement adapté à tes besoins. Tu as commencé ton apprentissage de la magie ?

L’elfe noir se tourna vers Zuanlanor en haussant des épaules, le roi haut elfe soupira.

_ Pas encore, il y avait beaucoup d’autres points à travailler avant. Mais ses lacunes sont enfin comblées, nous allons pouvoir nous affairer à la tâche. 

_ Hmmm… 

L’inquiétude grandissante de Taläsna fut palpable. Dranoss s’approcha et le rassura d’une voix, certes lourde, mais étonnamment calme:

_ Écartez vos soucis, Warda apprend vite. À vrai dire, il apprend même extrêmement vite, c’est étonnant. Il vient de loin, il y a quelques années, pas si lointaines, il vivait encore comme un sauvage. 

Taläsna sembla sourire, mais il voilait son incertitude. Lindilla s’abaissa pour être au niveau des yeux de son aîné et lui dit, affichant toutes ses dents:

_ Il est le plus fort, il va le devenir. Fais lui confiance. 


Après de longs cours théoriques, un dîner fut servi autour d’une grande table nappée. Taläsna fut à la droite de Zuanlanor, Elandir à sa gauche. À côté de son frère, Lindilla fut assise, tandis que les trois orques posèrent leur honorables postérieurs en face. Dranoss reçut une table et un tabouret adapté à sa taille colossale, Warda arriva en dernier. À la plus grande surprise générale, il était incroyablement élégant: une chemise ajustée près du corps, ornée de broderies soyeuses, des cheveux lisses coiffés en arrière, un pantalon serré en cuir ouvragé et des bottes noires. Il n’avait plus rien d’un souillon barbare, sa musculature combinée au raffinement de sa tenue fit chavirer plus d’une femme à la tablée. Elandir se sentit momentanément en péril face à ce nouvel alpha. Ne comprenant pas la réaction générale, Warda sourit et demanda:

_ Vous n’avez pas commencé ? Désolé du retard.

_ Vient ! Ordonna Garak. Il y a une place juste à côté de moi. 

Comme par le plus grand des hasards, Warda se retrouva en face de Lindilla. 


Un valet arriva et annonça l’arrivée du plat froid, une assiette garnie de salade et de baie fut donnée à chaque convive. Lindilla lança un regard complice vers Warda qui le remarqua. Il lui renvoya l’expression de joie. Ceci n’échappa pas à la vigilance d’Elandir, qui malgré la distance ne manquait pas une miette. Taläsna observa attentivement, l’elfe noir ne semblait plus se tromper dans les manières nobles. Il en fut ravi, Zuanlanor ne mentait pas, Warda apprenait vite. Des musiciens venus de Sintraë se mirent à jouer, le rythme tribal et élégant contrastait avec le ton du repas. Parmi le groupe, Warda reconnut Ikimito. 

_ Ikimito ? Je te pensais mort !

Ikimito ria, il se moqua à son tour:

_ Désolé de vous décevoir, chevalier Warda. Je suis une vraie sangsue accrochée à la vie.

_ Épate-nous encore ce soir ! Donne-nous tout ce que tu as !

Amusé, le samouraï fit signe à ses pairs et ils donnèrent un rythme puissant, sauvage, énergique. Au cours d’un banquet bruyant, sonnant au rythme des verres entrechoqués, les convives s’enivrèrent. Quand l’alcool fit perdre le contrôle, les invités se mirent à danser, s’abandonnant aux pulsions les plus primitives. Warda et Lindilla se jetèrent l’un sur l’autre, partageant un moment intense, où la brutalité et la sensualité s’entremêlaient. Sentant le malaise de son fils, Zuanlanor l’invita à sortir sur le balcon, prétextant avoir besoin d’air. 


Quand ils furent à l’écart, malgré le boucan à l’intérieur, les deux elfes étaient en mesure de s’entendre sans être entendus. 

_ Alors ? Demanda Elandir. Quelles sont les nouvelles de nos recherches ?

_ Pas très bonnes hélas. Nilleth a été enlevé. 

_ Quand ?! Qui ?

Zuanlanor regarda l’extérieur, il vit la mer. Une île lointaine les narguait. 

_ Il y a trois jours, par un adversaire beaucoup trop fort. Mais ne t’inquiète pas, nous avons toujours ses notes, tout espoir n’est pas perdu. Taläsna n’en sait toujours rien ?

_ Pas à ce que je sache, répondit le prince. J’ai corrompu tous ses gardes et serviteurs, j'attendrai le signal pour frapper. 

_ Bien. Il est capital de choisir le juste moment. Ils doivent nous faire entièrement confiance, le royaume est encore trop affaibli. De plus… l’elfe noir pause un problème majeur.

_ Galaran ? 

_ Non… Warda, ou plutôt Arock. D’une manière ou d’une autre, l’Ombre peut savoir quand il est en danger. Si nous attaquons maintenant, elle interviendra et nous réduira à néant. Tu as vu de quoi elle est capable. 

Elandir déglutit, ne serait-ce que s’imaginer ce dieu vivant déchaîner son courroux contre Ilurina le pétrifia. Il se tourna vers son père, il demanda:

_ Et si Warda devient trop fort ? Comment l’arrêterons-nous ?

_ Nous ne l’arrêterons pas. L’Ombre s’en chargera elle-même. Raldir veut être tué de la main de son fils, chose qui n’arrivera jamais. Nous n’avons qu’à laisser faire, je vais entraîner Warda suffisamment pour qu’il gagne confiance en lui. Puis… Arrivera ce qui arrivera. 

Sur ces paroles, un sourire malsain se dessina sur les lèvres du prince. Le père et le fils trinquèrent à la destruction de Warda. 


Le lendemain, après une gueule de bois carabinée, Warda se réveilla dans sa chambre, seul, heureusement songea-t-il. Il s’habilla et rejoignit la bibliothèque. Carnet en main et plume affûtée, il s’assit et attendit son professeur. Zuanlanor vint à lui à l’heure prévue, et d’un geste referma le calepin. 

_ Nous ne faisons pas cours aujourd’hui ? Demanda Warda inquiet.

_ Pas de cours théorique aujourd’hui.

Warda se leva, mais le roi du domaine lui fit signe de se rasseoir. 

_ Mais vous avez dit “pas de cours théorique”.

_ Effectivement, aujourd’hui nous passons à la pratique.



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