VIRELLIA - Livre 1
Un silence épais, presque poisseux, s’écrase sur la ruelle après la disparition de Vaelran. Ce n’est pas le silence strident des Fléaux, ni le vide mélancolique de Nilwen. C’est le silence de la négation. Il est lourd, matériel, comme une onde muette qui s’incruste dans les pores de la pierre. Même les incendies à proximité semblent hésiter à crépiter, leurs flammes figées dans une stase anormale. L’air se contracte, refusant d’admettre le vide béant que Vaelran a laissé derrière lui : là où se trouvait une rue, des habitations, de la vie, il n’y a plus rien, pas de décombres, juste une absence.
Seyla sent cette absence sous sa peau comme une cicatrice invisible, un creux qui palpite au centre de sa poitrine. Talyor tremble de tout son long. Il a une main ancrée au sol, l’autre crispée sur son brassard gravitationnel dont les glyphes clignotent faiblement, comme épuisés par ce qu’ils viennent de percevoir.
— Ça… c’était quoi ? souffle-t-il, la voix brisée par l'incompréhension.
Ilharan, parfaitement immobile, les yeux mi-clos derrière ses lunettes, répond d'un ton monocorde, presque clinique :
— Une démonstration pédagogique de haut vol, version traumatisme irréversible. On ne nous apprend pas à effacer la réalité au premier cycle, Talyor.
Seyla détourne brutalement le regard du vide. Son cœur bat trop fort, un tambour de guerre dans une cage de fer. Au loin, les flammes rugissent de plus belle, avalant des pans entiers de ciel. Le palais royal n'est plus qu'un squelette incandescent, ses tours vomissant une lumière rouge sang sur la vallée. Des cris éclatent encore, se brisent contre les murs, puis se perdent.
Le massacre continue, comme si le monde n’avait pas remarqué qu’une partie de lui-même venait de disparaître. Mais elle, elle l’a vu, eux trois l'ont vu. Elle resserre sa poigne sur ses dagues.
— On avance.
Talyor relève brusquement la tête, les yeux écarquillés :
— Attends ! Tu veux juste… ignorer ça ? Faire comme si rien ne s’était… effacé ?
— Exactement, tranche Seyla sèchement. Parce que si on s’arrête pour y réfléchir, on ne fera plus jamais un pas. La ville brûle, Talyor.
Ilharan esquisse un sourire doux, presque imperceptible :
— La négation est une stratégie de survie tout à fait respectable. On appelle ça le refoulement élégant, c’est la seule chose qui nous sépare de la folie pure pour l'instant.
Talyor grince des dents, son sabre d'opaline vibrant de frustration.
— Mais il a dit qu’on n’en parlerait pas ! Même entre nous ! Vous réalisez à quel point c’est…
— Talyor !
La voix de Seyla claque comme un coup de fouet. Il se tait aussitôt, étouffant sa protestation. Un fracas déchire la rue en contrebas : une symphonie macabre de verre brisé et de chair broyée. Un groupe de Fléaux déboule d’une artère adjacente. Leurs silhouettes torsadées ruissellent d’ombres visqueuses, leurs mâchoires multiples claquant dans un cri qui sature l’air d’un métal acide. L’odeur de cendre et de viande brûlée remonte d’un coup, écœurante, viscérale. La seconde faille est proche, Seyla laisse ses ombres s’élargir, se multiplier sur les murs comme des prédateurs impatients. Le métal sombre de ses dagues pulse à l’unisson de son sang.
— On reparlera de Vaelran si on survit à cette nuit.
Talyor se redresse en jurant entre ses dents. Ses lames d’air reprennent forme autour de ses bras, fines, frémissantes, déformant la lumière en ondulations paresseuses. Ilharan soupire, ajuste une dernière fois sa cape et tend son bâton devant lui, prêt à ancrer la réalité.
— J’espérais digérer mon traumatisme avant de mourir une deuxième fois. Mais soit…
Les créatures se jettent sur eux, mais alors que l'impact semble inévitable, une onde de choc, cette fois douce, claire et pure, se déploie depuis le Temple de Kael'mar. Ce n'est pas un grondement, c'est une marée lente. Une lumière cristaline, paisible, qui semble rappeler à l’air qu’il peut être respiré sans brûler les poumons. La lumière avance comme un souvenir ancien, effleurant les pierres calcinées, les visages hagards et les ombres rampantes.
Les Fléaux se figent, soudain désaccordés, comme si la fréquence du monde venait de changer. Certains se dissipent instantanément dans un soupir de vapeur, d’autres reculent vers les ténèbres des ruelles, hurlant d'une douleur muette. La brume noire qui étouffait Elarion vacille, s’effiloche, et retombe en une pluie d’encre inoffensive. Ilharan reconnaît immédiatement la signature spirituelle d'Aegis.
— … Kaelis Thenara
Depuis les hauteurs du Temple, le pouvoir de la Mentore a traversé toute la vallée. Une lumière céleste jaillit dans le ciel, traçant lentement un sceau immense de purification au-dessus de la deuxième faille. La brèche rouge se débat, pulse violemment comme une plaie refusant de cicatriser, puis elle se referme dans un craquement sec de verre. Pas effacée, pas niée ; fermée, purifiée. La différence avec le pouvoir dévastateur de Vaelran est palpable : là où il y avait le néant, il y a maintenant une paix imposée.
Talyor, tombé à genoux, souffle d'incrédulité :
— Elle… elle a fermé la faille depuis là-haut. Sans bouger ?!
Ilharan incline doucement la tête, admiratif :
— Deux méthodes, deux philosophies. Vaelran nie l’existence du problème en supprimant la zone. Kaelis restaure l’équilibre en soignant la plaie. L'un est un effacement, l'autre est une couture.
Seyla garde les yeux fixés sur le ciel qui commence à changer de teinte. Son poing se desserre enfin sur ses dagues. L’aube se lève enfin, elle est pâle, grise, indifférente, sur une vallée à genoux. Elarion fume encore sous un voile de brume matinale. Les toits éventrés exhalent des panaches noirs qui montent vers les cimes. Les pavés luisent, marqués par le sang séché, et les cendres froides.
Les halles ne sont plus qu’un squelette calciné dont les poutres calcinées pointent vers le ciel comme des doigts accusateurs. Le silence qui règne maintenant est vivant, tendu, un silence de survivants qui respirent par spasmes. Des silhouettes errent déjà dans les décombres : des citoyens en loques, des prêtres psalmodiant des prières de deuil, des gardes qui alignent des corps morts avec une régularité macabre.
Depuis les hauteurs du Temple, les rescapés contemplent la ville marquée à jamais. Deux failles ont tenté de dévorer Elarion, deux mentors y ont répondu de deux manières opposées, et chaque réponse a laissé une cicatrice différente : l’absence noire et terrifiante d’une rue effacée par Vaelran, et la marque lumineuse d’un sceau purificateur gravé dans le ciel par Kaelis. Seyla reste immobile, les yeux brûlants de fatigue et de rage contenue. Nilwen manque toujours à l'appel. Ilharan, à ses côtés, contemple l’horizon rougi par le soleil levant et dit simplement :
— Voilà… une aurore qui n’a rien de neuf. Elle ne fait que mettre en lumière ce qui est brisé.
Talyor referme sa cape en silence, ses yeux bleus perdus dans le vide de la ruelle effacée. L’aube poursuit son ascension, éclairant froidement une ville en cendres, où le sang des hommes s'est mêlé à l'encre des ombres.
La suite vendredi entre 19h30 et 21h30...