VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 37 : Le nom qui murmure en silence

1441 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/05/2026 21:52

Le cloître de l’aile Ouest — Nuit


Le cloître de l’aile Ouest est plongé dans une pénombre bleutée, à peine troublée par les lanternes de bronze suspendues aux arches ogivales. Leur flamme oscille nerveusement, projetant des ombres arachnéennes qui grimpent le long des piliers de pierre. L’air y est mordu par un froid nocturne, portant l’odeur de la poussière ancienne et du jasmin qui agonise dans les jardins intérieurs.


Vaelran est assis sur la margelle d'une fontaine sèche. Sa cape noire est entrouverte, ses cheveux argentés retombent sur son front, masquant en partie ses yeux. Il semble habité par une immobilité de statue, mais c’est la fixité d’un prédateur qui contemple son propre vertige. Il ne bouge pas, mais ses doigts tapotent nerveusement le rebord de pierre.


— Tu laisses toujours le silence te parler aussi longtemps ? demande une voix.


La voix est calme, posée. Kaelis est là, à l’angle d’un pilier. Peau mate, cheveux d'ébène à demi tirés en arrière, drapée dans une robe claire qui semble absorber la pénombre. Elle ne bouge pas, on dirait qu'elle fait partie de l'architecture. Vaelran ne se retourne pas, il esquisse un sourire, un de ces rictus qui n'atteignent jamais ses yeux.


— Il est moins cruel que certaines conversations, Kaelis. Le silence ne pose pas de questions indiscrètes.


Elle incline légèrement la tête, un mouvement fluide et gracieux, puis avance de quelques pas. Ses yeux sombres, scrutent la nuque du mentor.


— Je t’as vu pendant l’épreuve, ce matin.


— Tu veux dire : « je t’ai vu faire le pitre pour ne rien dire pendant que ma disciple tordait la réalité comme un tissu trop tendu » ? C'est mon rôle, après tout.


— Je veux dire : je t’ai vu… écouter.


Vaelran se fige, le sarcasme meurt dans sa gorge, ses doigts, longs et fins, glissent sur la pierre froide de la margelle, s'y agrippant comme s'il craignait que le sol ne se dérobe.


— Et j’ai vu ton regard changer, ajoute-t-elle.


Vaelran ferme brièvement les yeux. Quand il les rouvre, l'éclat vert émeraude de ses iris semble plus sombre, chargé d'une électricité orageuse.


— On n’écoute pas vraiment les ombres, Kaelis. On se contente de deviner où elles tombent… et de prier pour qu'elles ne nous recouvrent pas tout à fait.


Kaelis s’approche encore, s’arrêtant à cette distance précise qui marque le respect dû aux pairs et la méfiance due aux secrets.


— Depuis que vous êtes revenus du sceau fissuré… tu n’es plus aligné, Vaelran. Ta fréquence a dévié.


Il rit doucement, un son sec et sans joie.


— « Aligné » ? C’est un mot de géométrie sacrée que tu réserves à tes rituels, pas à un type comme moi.


— Faux, répond Kaelis avec une douceur implacable. Je l’utilise pour les êtres que je sais capables de tenir debout face à l’abîme sans y sauter.


Il pivote enfin sur la margelle pour l'affronter. Ses cheveux argentés captent un reflet de lanterne. Son sourire se fend, révélant une fatigue que son insolence habituelle ne parvient plus à masquer.


— Et tu penses que je ne tiens plus ? Que je vacille ?


Kaelis ne répond pas tout de suite. Elle le regarde comme si elle lisait le parchemin de son âme à travers ses vêtements.


— Je pense que tu tiens… trop bien. Tu t'accroches avec une force qui finit par briser ce que tu tentes de protéger.


Un silence se pose entre eux. Dense, vibrant d'un passé dont personne ne parle.


— Il y a des noms que tu ne veux pas dire, Vaelran, souffle-t-elle, sa voix tombant d'un cran. Même quand tu les entends hurler dans ta tête à chaque fois que tu fermes les yeux.


Les pupilles de Vaelran se rétractent. Il détourne le regard vers les arches du cloître.


— Tu penses à quoi, exactement ? À une ancienne légende pour effrayer les novices ?


— Je pense à celui qui rôdait autrefois dans les marges de ton histoire. Celui dont tu as raturé le nom dans tous les livres. Celui qui t’a appris que le silence est parfois la forme la plus absolue de la terreur.


Vaelran se lève. C'est un mouvement lent, calculé, la verticalité d’un homme qui décide de reprendre possession de sa propre ombre. Il dépasse Kaelis de deux têtes, son charisme irradiant une menace latente sous le vernis de la politesse.


— Tu n’as aucune preuve, Kaelis. Juste des pressentiments de sage d’Aegis.


— Je n’ai pas besoin de preuve, murmure-t-elle, faisant un pas vers lui. Ses yeux sombres fixent les siens sans ciller. J’ai senti quelque chose… là-bas, dans la zone du sceau. Quelque chose d’ancien, de poisseux, et toi… il te connaît. Il a cherché ta trace.


Vaelran réduit la distance. Ses bottes effleurent les dalles sans le moindre bruit de cuir.


— Et si j’avais raison de me taire ? Et si prononcer son nom revenait à lui tracer un chemin vers moi… vers nous ?


— Alors nous devons apprendre à fermer les portes autrement, Vaelran. Pas en laissant tes disciples les franchir à ta place pendant que tu te caches derrière des répliques de théâtre.


Il s’arrête net. La vérité de Kaelis le frappe plus fort qu'un sortilège de purification.


— Je ne voulais pas les envoyer là-bas, lâche-t-il, la voix soudain rauque. Tu le sais. J’ai voté contre au Conseil. J'ai tout fait pour ralentir le processus.


— Et pourtant, tu as préparé Seyla, Talyor et Ilharan comme si tu savais, au fond de tes os, qu’ils finiraient par y aller. Tu ne les as pas entraînés pour une mission, tu les as forgés pour une guerre.


— Je prépare toujours à l’orage, Kaelis. Même quand le ciel est d'un bleu insultant.


Kaelis incline la tête, ses longs cheveux noirs glissant sur son épaule.


— Je te crois, mais je crois aussi que tu as vu son visage dans les reflets de la forêt.


Un battement de cœur s'étire. Puis elle ajoute, d'un ton presque tendre :


— Ce n’est pas seulement le sceau, n’est-ce pas ? Ce n'est pas la politique du Temple. C’est ce qui se glisse entre tes rêves, ce qui te suit comme un chien fidèle quand tu essaies de dormir.


Vaelran reste immobile, les poings serrés dans les plis de sa cape. Son ombre, projetée par la lanterne derrière lui, semble tressaillir, s'étirer plus que de raison.


— Tu es la seule à sentir ça, Kaelis. Tu imagines des spectres là où il n'y a que de la fatigue.


— Non, souffle-t-elle en posant une main sur sa poitrine, là où le glyphe de la triade pulse d'une lueur dorée sous sa robe blanche. Je suis juste la seule qui ait encore le courage de t’en parler.


Vaelran ferme les yeux. Le masque se fissure. Il n'est plus le mentor invincible, il n'est plus l'ombre insaisissable. Il n'est qu'un homme traqué par son propre héritage.


— Il est peut-être déjà revenu, admet-il enfin, si bas que le vent manque de l'emporter.


Kaelis ne cille pas. Son visage reste de marbre.


— Alors prépare-toi, Vaelran Solhen. Parce que s’il est vraiment de retour… ce n’est pas le silence de Nilwen qui sera notre plus grand problème. Ce sera le tien.


Elle se détourne, ses voiles blancs balayant le sol avec un sifflement de soie. Elle s’apprête à disparaître sous une arche, puis s’arrête un dernier instant, sa peau mate brillant une dernière fois dans la lumière.


— Tu es encore du bon côté de la ligne. Pour l'instant. Mais n’oublie pas… on ne revient jamais indemne de l'endroit où tu l'as laissé.


Elle s'évapore dans les ténèbres du cloître. Vaelran reste seul face à la fontaine morte. Il lève ses yeux verts vers les arches de pierre. Le ciel étoilé est d'une clarté cruelle, mais son regard perçoit la fissure qui s'agrandit dans la trame du monde. Un nom siffle dans sa mémoire, un nom qu'il a juré d'étouffer.


Mais dans le silence acide du cloître, une voix qu'il est le seul à entendre semble murmurer, moqueuse :

« Toi aussi tu te fissures, cher disciple… »



La suite samedi entre 19h30 et 21h....

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