VIRELLIA - Livre 1
Images floues. Des éclats de mémoire qui coupent comme du verre...
Seyla a six ans. Pas plus. C'est l'âge où l'on est trop jeune pour comprendre la mécanique du monde, mais déjà assez vieille pour en imprimer l'horreur de façon indélébile. Le soleil tape sur la toile usée de la roulotte, faisant naître une odeur de poussière chaude et de cuir vieux. Les sabots claquent en rythme sur le chemin de terre. Sa mère chante doucement, une mélodie nomade, sans paroles, juste un murmure de gorge. Une main sur les rênes, l’autre tenant celle de Seyla. Une main calleuse, rassurante, celle d'une vendeuse de talismans, d'une femme qui savait lire le vent. Une survivante, jusqu’à ce jour.
Le cri ne vient pas de la route. Il ne vient pas des buissons. Il vient de l’air lui-même. Un déchirement vibratoire qui tord les oiseaux en plein vol, courbe les branches et pétrifie le silence. Puis, l’ombre surgit, une présence brisée, sans forme claire, une aberration chromatique dans le paysage, trop rapide, trop réelle.
Les chevaux se cabrent, hennissant de terreur pure. La roulotte vrille, le bois craque. Sa mère hurle... un son qu'elle n'a jamais oublié. Elle l’attrape par la taille, la jette avec une violence désespérée vers l’arrière, sous les bâches protectrices. Elle la protège, c'est son dernier geste. L’instant d’après, le monde bascule. Elle tombe, pas Seyla, sa mère.
Elle s’effondre, fauchée par quelque chose qu’on ne voit qu’après l’impact : une lame de vide, un Fléau mineur, mais assez affamé pour faucher une vie en un battement de cil. Seyla reste figée, pas de larmes, pas encore. Juste ce blanc, ce froid sidéral qui s'installe dans sa poitrine. Le bruit des sabots en fuite s'éloigne. Le corps sur le chemin ne bouge plus. Alors, l'instinct prend le dessus, elle court. Elle fuit à travers la forêt, les ronces griffent sa peau, le sang trace des lignes sombres sur ses bras d'enfant. Personne ne l’appelle, personne ne la suit.
Sauf… quelque chose. Une silhouette qui ne l’attaque pas, qui ne la touche pas, mais qui l’imite. Dans la lumière crue des sous-bois, un reflet court à ses côtés, bondissant d'un tronc à l'autre. Même taille, même souffle saccadé, pas un double parfait, mais un écho visuel, une distorsion de la lumière. C’est là que ça commence, pas seulement la survie, pas seulement la rage : La distorsion, ses ombres, ses reflets. Ce jour-là, ses démons sont nés avec elle, nés du sang de sa mère et du vide de la forêt. Et personne ne viendra la chercher, pas avant que le mal ne soit fait.
Seyla se réveille en sursaut, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. L’aube n’est qu’un soupir pâle, une traînée de gris derrière les rideaux opaques du dortoir. La chambre est baignée d’une clarté diffuse, presque bleue, qui rend les objets irréels. Seyla se redresse lentement. Elle ne sait pas si elle a vraiment dormi ou si elle a simplement dérivé entre deux cauchemars. Un de ces sommeils étranges, en suspension, où l'on se sent plus fatiguée au réveil qu'au coucher.
L’alcôve est silencieuse, mais l'air y est dense. Nilwen est déjà réveillée. Elle est assise à même le sol, le dos d'une rectitude absolue, les jambes croisées. Sa silhouette fine se découpe en contre-jour, une ombre déliée sur le mur de pierre. Elle médite, comme elle le fait chaque matin, immobile, les yeux mi-clos. Son masque fendu repose devant elle, posé sur un linge blanc avec une précaution de rituel. C'est un objet sacré pour elle, un vieil artefact de famille, ou peut-être un sceau.
Seyla l’observe un instant sans un bruit. Elle sait que Nilwen a perçu son réveil, la plus jeune a une perception de l'espace qui dépasse de loin la vue. Mais Nilwen ne bouge pas, elle est ailleurs, plongée dans une strate de réalité que Seyla préfère ne pas explorer. Le silence dans la pièce n’est pas vide ; il résonne d'une tension sourde, d'un son trop bas pour être capté par l'oreille humaine, comme le bourdonnement d'un essaim invisible.
Seyla fronce légèrement les sourcils, une pointe d'inquiétude traversant son habituelle rudesse. Elle secoue la tête pour chasser les brumes du cauchemar. Elle choisit de ne pas poser de questions, pas cette fois. Elle attrape ses affaires, enfile sa veste d'entraînement, coiffe ses cheveux à la va-vite sans se regarder dans le miroir. Avant de franchir le rideau, elle s’arrête. Elle jette un dernier regard vers Nilwen, cette petite sœur d'ombre qu'elle s'est juré de protéger.
— Je reviens plus tard.
Pas de réponse vocale. Mais les doigts de Nilwen, posés sur ses genoux, frémissent à peine. Un accord discret, un signe de vie.
Seyla s'éclipse, refermant le rideau derrière elle pour laisser Nilwen à sa solitude mystique.
Dans l’alcôve, le masque semble avoir tourné imperceptiblement de quelques degrés sur son linge. Juste assez pour ne plus pointer vers le centre de la pièce… mais vers la sortie...
La suite dimanche entre 19h30 et 21h30...