VIRELLIA - Livre 1
Chapitre 16 : Le vent dans les cloches
1200 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 16/04/2026 21:55
Dans la cour intérieure du temple, le calme est apparent, trop apparent. Une douceur étrange flotte dans l’air, comme un après-midi sans histoire, mais sous la pierre, quelque chose respire trop fort. Les orbes suspendues vacillent, et les chants des novices s’étiolent au loin, engloutis par la brume d’encens.
Puis, il arrive... Frère Injel. La Cinquantaine approximative, barbe hérissée, robe de moine froissée comme un drap en fuite. Il traverse l’esplanade à grandes enjambées, une cloche de méditation coincée sous le bras, le visage rouge d’indignation. Sa voix fend le silence comme un coup de tonnerre mal placé :
— IL EST TROP TARD POUR LE THÉ !
Ses sandales claquent sur la pierre, il désigne un novice terrifié :
— Le corbeau n’a PAS FAIT LA RÉVÉRENCE !
Un silence, perplexe. Puis il disparaît dans le couloir suivant, traînant derrière lui un parfum de camphre et de panique mystique.
Quelques novices échangent des regards vides. Un seul ose murmurer :
— … Quel corbeau ?
Personne ne répond. Depuis le promontoire en surplomb, Ilharan observe la scène, assis en tailleur sur le banc de pierre. Il ne bouge pas, il ne cligne même pas. Un chat du temple est couché à côté de lui, la queue battant lentement. Ilharan tend la main, caresse le pelage sans le regarder.
— Trop tard pour le thé, dit-il à mi-voix. Catastrophique en effet. Le monde chancelle.
Le chat ronronne en guise d’approbation. Des bruits de pas pressés résonnent. Talyor monte les marches deux à deux, le front froncé, un biscuit à la main.
— Dis-moi que t’as vu Injel passer.
— Oui. Il a déclaré la guerre à une cloche.
Ilharan marque une pause.
— Je pense que la cloche a perdu.
Talyor grogne un rire, puis s’appuie contre le pilier en croquant dans son biscuit.
— Tu fais quoi ici ? Tu dors debout ?
— Je regarde l’équilibre se fêler répond Ilharan avec un sourire paisible.
Talyor fronce les sourcils.
— Toujours tes phrases de poète dépressif, toi.
Ilharan ouvre un œil.
— Non. D’observateur lucide. C’est pire.
— Tu l’as senti, hein ? Dit Talyor avec un pointe d’inquiétude dans la voix.
— Depuis ce matin, murmure Ilharan.
Seyla apparaît au bas des marches, capuche rabattue, l’air contrarié. Le vent soulève les mèches brunes et argent qui encadrent son visage.
— C’est moi ou l’air colle à la peau aujourd’hui ?
— C’est pas toi, répond Talyor. C’est le temple. Il transpire.
— Charmant, murmure-t-elle.
Un léger grondement passe sous la pierre. Un frisson. Les trois disciples se figent. Un novice passe en courant, deux autres le suivent, chargés de tablettes gravées. Une prêtresse s’immobilise au centre de la cour et lève lentement la tête vers le ciel, ses lèvres murmurent un nom. Les oiseaux, d’un coup, s’élèvent tous à la fois, leurs ailes battent en désordre, trop vite, trop bas. Puis vient le son, pas celui du vent : ce sont les cloches. Elles résonnent ensemble, mais sans accord. Un vacarme de ferraille, de prières et de peur. Les novices se figent, certains tombent à genoux, d’autres plaquent leurs mains sur leurs oreilles.
— Ah, là c’est pas normal, dit Talyor en se redressant.
Seyla redresse la tête, les épaules raides.
— C’est pas un appel. C’est… autre chose.
Ilharan, debout maintenant, regarde vers la galerie du nord. Une silhouette blanche et mauve s’y détache, lente et solennelle.
L’Oracle Seraphis. Elle s’arrête, elle fixe la cour, le vent s’immobilise. Seyla frissonne.
— Pourquoi elle nous regarde ? Je déteste quand elle fait ça. On dirait qu’elle lit les pensées avant qu’on les ait.
L’Oracle lève la main, toutes les cloches s’éteignent. Un silence brutal retentit. Sa voix traverse le temple, claire, impérieuse, presque belle :
— Un second sceau vient de se fissurer.
Le monde, un instant, cesse de respirer, même les encensoirs s’immobilisent. Ilharan ferme les yeux. Le chat à ses pieds se lève, trottine vers l’intérieur du temple, comme s’il avait compris avant eux.
— Tu le savais, hein ? souffle Seyla à Ilharan.
— Je l’ai senti.
Il la regarde enfin.
— Ce n’est pas encore ouvert, mais c’est en train de s’éveiller.
Talyor hoche la tête, nerveux.
— Et maintenant, quoi ? On attend un miracle ? Une réunion ? Une lettre d’excuses ?
— Non, dit Ilharan calmement. On se prépare.
Les cloches reprennent, mais plus lentement. Un battement sourd, presque vivant. Ce n’est plus un message, c’est une menace.
Puis, la foule s’écarte d’elle-même. Trois silhouettes apparaissent sous l’arche du flanc Est. Lynara Velsen, Kaelis Thenara et Vaelran Solhen. L’air change autour d’eux, même la brume semble retenir son souffle.
En tête, Lynara, drapée dans les flammes bleues et froides de l’Académie d’Éthéa, elle avance avec la précision d’une lame. Sa petite taille n’enlève rien à la puissance de son pas. Chaque geste dit : ne m’approche pas, je te brûle.
À sa gauche, Kaelis, robe blanche d’Aegis, lumière pâle, gestes calmes. Elle ne marche pas : elle glisse. Autour d’elle, la brume se disperse, comme si la paix elle-même refusait de la quitter.
Enfin, un peu en retrait : Vaelran, cape noire, pomme à la main, ombres à ses pieds, sourire absent, regard trop clair. La désinvolture habituelle est là, mais aujourd’hui, elle sonne faux.
Seyla murmure :
— Ils sont trois… et tout semble plus lourd.
Talyor grommelle :
— Je préférais quand on n’était surveillés que par des moines hystériques.
Vaelran passe près d’eux, ralenti un instant avec un éclat d’ironie dans les yeux.
— Même les oiseaux ont arrêté de chanter, murmure-t-il à Ilharan.
Il hausse un sourcil.
— On est officiellement dans la merde.
Kaelis incline légèrement la tête, c'est salut muet. Lynara, elle, ne s’arrête pas, mais sa voix fend l’air, nette, tranchante, irrévocable :
— Disciplinez vos souffles. Affûtez vos esprits. Le monde ne vous attendra pas.
Puis elle disparaît dans l’aile nord, là où se trouvent les anciens cercles du Reliquaire, suivie des deux autres. Les bruits reprennent aussitôt : Pas précipités, messagers à bout de souffle, murmures qui courent d’un couloir à l’autre. Le temple entier se remet à vibrer.
Seyla se tourne vers Ilharan.
— Tu sais ce qu’ils vont faire, là, tous les trois ? Tu crois qu’ils vont nous expliquer, au moins ?
Ilharan observe la brume s’épaissir au-dessus du cloître. Son regard se perd un instant.
— Non.
Il tourne lentement la tête vers elle.
— Ils vont choisir s’il faut nous dire la vérité. Ou seulement… nous envoyer au front.
Et dans le lointain, les cloches reprennent une dernière fois, entes et inégales, comme le battement d’un cœur malade.
La suite samedi entre 19h30 et 21h...