Entre les vies
Chapitre 6 : Retrouvailles sous menace
2898 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 04/05/2026 13:42
Retrouvailles sous menace
Bogoslav courait jusqu’à perdre l’haleine. Ses pieds frappaient le pavé mouillé. Parfois, il glissait en manquant de tomber, mais il se rattrapait, toujours rapidement. La pluie tombait dru. Elle lui fouettait le visage, et les gouttes d’averse se mêlaient à ses larmes. Sa vision se brouilla peu à peu, il ne distinguait plus rien à quelques mètres devant lui. Ses jambes brûlaient, chaque foulée lui coûtait un effort. Trempé jusqu’à la moelle, quelques mèches rebelles se collaient à son front. Il s’arrêta net, à bout de forces. Autour de lui, des maisons de pierres sommeillaient sous la pluie. Les arbres immenses semblaient le saluer silencieusement. Les branches tendues au ciel ployaient sous de violentes rafales. Le manteau, se gorgeant d’eau, devenait de plus en plus lourd sur ses épaules. Le trentenaire le retira prestement et le laissa tomber au sol sans y prêter attention. Il avança lentement pour s’écraser contre l’arbre le plus proche qui se dressait fier et altier vers le ciel. L’écorce rugueuse lui gratta le dos, mais il ne s’en souciait guère. Il était trop préoccupé en son âme par sa situation actuelle et la bague familiale dont les diamants scintillaient dans la noirceur ambiante. Son regard tomba sur sa main.
— Tout… à cause d’elle, de cette bague familiale ? soupira-t-il.
Sa voix se perdit dans la pluie. Il se tut et demeura caché derrière l’arbre, partiellement protégé par les branches. Les nuages noirs laissèrent éclater leur fureur dans la lumière des éclairs et le roulement du tonnerre. Bogoslav écouta la pluie pour ne pas se concentrer sur son cœur affolé, qui battait fortement dans sa cage thoracique, comme s’il pouvait rompre à tout moment. Assis au sol avec les herbes qui lui chatouillaient les jambes partiellement découvertes par son pantalon retroussé, le jeune homme respira avidement l’air frais du pétrichor qui l'apaisait. Enfin la tempête se calma, devenant un fin ruissellement.
Pensif, Bogoslav scruta l’horizon : noirceur inquiétante et silence oppressant. Aucun bruit ou mouvement douteux. Le jeune homme avança vers la route pavée, semblable à une ombre découpée dans les ténèbres qui marchait d’un pas rythmé, comme un militaire s’apprêtant à affronter un ennemi avec détermination.
« Je dois pouvoir revenir chez moi ! » pensa-t-il. « Qui est Mercedes d’Albe ? »
Il accéléra le pas suivant l’appel de son cœur qui s’emballait dans sa poitrine. Il continua sa marche dans un silence de plus en plus épais et suffoquant. Soudain, des images fantomatiques défilèrent devant ses yeux, l’empêchant de percevoir son environnement. Il vit ses enfants courant dans le parc avec insouciance, franchissant le seuil de la maison, son ex-épouse en discussion avec l'homme en noir dans le salon. Son fils et sa fille partant dormir, un claquement de porte, un cri inhumain et aigu — plus puissant que ne l'aurait été le coup d'une hache sur le bois. Puis une porte teintée de nuances écarlates apparut.
Le trentenaire se figea, glacé. Essayant de chasser ces funestes images, il passa sa main devant ses yeux.
— Mes anges ! Non !
La réalité reprit ses droits. Les couleurs de la vision cédèrent la place à la noirceur de la nuit. Bogoslav courait malgré la douleur dans ses jambes.
— L’enquête… Attendre ! Certainement pas ici ! murmura-t-il. Trop dangereux ! Il me guette ! Il commencera par fouiller cette ville.
Il se tut et continua sa course effrénée.
— Je le sèmerai aisément… Sans compter sur eux... Mais où ? Comment ?
Ces derniers mots moururent sur ses lèvres. Il scruta l’horizon. Son cœur se serra dans sa poitrine. Il s’arrêta, une lourdeur envahissait ses jambes. Il eut une pensée désespérée, presque une prière :
« Si seulement je pouvais être oiseau ! »
Soudain, un frisson le secoua de la tête aux pieds. Ses os bougèrent, son corps se courba. Le craquement de ses os parvint à ses oreilles. Ses bras s’ornèrent de plumes jaunes. Ses jambes devinrent plus fines et ses pieds se terminèrent par des serres. Sa vue devint plus aiguisée qu’auparavant et sa voix se transforma en un faible gazouillement. La bague tomba de la plume au bout de son aile. Le bijou ne toucha pas le sol. Il se métamorphosa en un simple anneau qui s’ajusta sur sa patte droite. Il battit des ailes et s’éleva pour se percher sur l’arbre. Il s’endormit au son de la pluie bercé par une douce mélodie pour les enfants. À peine ferma-t-il les yeux qu’un cauchemar le visita.
Il était dans une calèche, scrutant l’extérieur à travers l’entrebâillement des rideaux des portières. Le pas des chevaux et le crissement régulier des roues étaient les seuls sons qui résonnaient dans la rue. Aucun habitant n’était à l’horizon. Mais le calme n’était pas dans son âme. Une paire d’yeux noirs le fixaient avec insistance de partout et de nulle part. Peu importait où Bogoslav tournait la tête, il percevait une forme sombre dans le champ limitrophe de sa vision. La silhouette s’évanouissait et se dissipait chaque instant.
Il leva sa main ornée de bagues pour tirer les rideaux bleus. L’élégance de ses doigts et la manucure le laissèrent perplexe. Une voix masculine à ses côtés affirma :
— Vous n’avez pas de raison de vous inquiéter. Les enfants sont sous la surveillance de la gouvernante et de leur institutrice.
— Non, tel n’était pas le sujet de mon souci, je le sais bien… Mais je ne parviens pas à le formuler…
L’homme retira d’un geste son veston sombre, dévoilant une chemise claire brodée or et argent. Il effleura le bras de Bogoslav qui se cala un peu plus contre le siège et attacha les rideaux avec une cordelette.
— Il faut laisser la lumière éclairer votre beau visage.
Bogoslav tressaillit. Des formes diaphanes et vaporeuses, images confuses, passèrent devant ses yeux : un homme en noir brandissant une arme à feu, un siège teinté d’écarlate, un sentiment de légèreté et une colère flamboyante. Bogoslav fixait un homme de noir vêtu dans une rue silencieuse, absolumment indifférent à tout le chaos qui l’entourait. Celui-ci lui adressa un sourire à glacer le sang dans les veines.
Bogoslav croisa des yeux aussi sombres que l’obsidienne, qui l'observaient froidement. Il demeura prostré longtemps avant de tirer les rideaux.
Haletant, Bogoslav ouvrit les yeux et gonfla son plumage ; il le secoua de la pluie. Le cœur battant la chamade, il scruta attentivement le contrebas, la tête penchée. Une forme mouvante qui semblait se fondre dans la noirceur, armée de jumelles, était au pied de l’arbre. Le canari songea qu’il était préférable de quitter maintenant son promontoire. Il s’envola dans un silence lourd en essayant de ne pas trahir sa présence. Il vola, battant des ailes avec détermination.
***
Le canari traversa maintes villes et prairies à la lueur de l’aube. Le vent glissait sur ses plumes. Un sentiment de liberté l’enivrait, malgré la fatigue et l’inquiétude qui rongeaient son âme. Lorsque le soleil trôna au sommet du ciel comme un roi, le psychothérapeute survolait un parc de la ville où il avait travaillé comme serveur. Il fit une halte sur un chêne centenaire. La vision terrifiante lui revint en mémoire.
— Mes enfants ! s’écria-t-il, le sang battant fort dans les tempes. Marie D’Angelo peut attendre encore un peu !
Puis, il continua, inlassablement, son vol jusqu’à la demeure où vivait sa famille.
***
Bogoslav atterrit sur une branche d’un chêne qui poussait près de son ancien domicile. Il scruta attentivement le sol où un petit chemin en pierres courait parmi les fleurs multicolores jusqu’à la façade de brique de la maison attira son attention. La porte en fer s’ouvrit lentement. Ivan, suivi par Anastasia, sortit de la maison. Figé, leur père, perché sur une branche, les observait. Ivan leva les yeux sur l’arbre et murmura :
— Nastia, l’oiseau…
La fillette tourna la tête vers la branche.
— Oui, et alors ? C’est juste un oiseau.
Le canari se posa à leurs pieds, penchant la tête, comme s’il hésitait à avancer. Ni trop proche, ni trop loin d’eux. Les enfants reculèrent.
— Il est bizarre ton oiseau, ajouta Anastasia à voix basse. Serait-il blessé ?
Bogoslav voulut parler. Mais aucun mot ne sortit de son bec. Tout au plus un cri aigu. Une ombre glissa derrière les enfants. Elle appartenait à l’homme en noir. Leur père devint immobile, enfonçant ses pattes dans la terre humide de rosée.
— Il a un regard humain, se confia le gamin à sa sœur.
Anastasia fronça des sourcils. Le canari recula en rencontrant le regard ténébreux de l’homme en noir. Ce dernier ordonna calmement, trop calmement même :
— Monsieur et Mademoiselle Bogatyrev, le soleil est trop fort, rentrez dans la maison !
Il darda sur Bogoslav un regard rempli de reconnaissance. L’homme-oiseau recula, la respiration devenant lourde.
— Oui, mais sous l’arbre, l’ombre est là ! s’exclama Ivan. Je veux rester encore un peu à l’extérieur, un point c’est tout !
Un sourire posé s’esquissa sur le visage de l’homme en noir, mais n’atteignit pas ses yeux.
— Et nourrir le canari, c’est important, Monsieur Cherno-Bocanegra, ajouta Anastasia avec sérieux.
L’interpellé soupira et son regard glissa sur le canari. La manière qu’il le scruta semblait le mettre à nu.
— Les apparences sont trompeuses, murmura-t-il en plantant ses yeux dans ceux de Bogoslav. Surtout lorsqu’on tient tant à sa famille…
— Pourquoi ? demanda dans un souffle Anastasia.
Cherno-Bocanegra fit un pas vers le canari qui recula.
— Un retour vers sa famille, c’est prévisible…
Il leva une main au ciel pour continuer d’un ton plus sévère.
— Mais certains ne devraient jamais revenir.
L’homme en noir tourna les talons et répéta doucement :
— Je vous attends à l’intérieur.
Il s’éclipsa dans la demeure. Les enfants demeurèrent aussi immobiles que des statues, se questionnant du regard. L’homme-oiseau trembla de tous ses membres. Les yeux noisette agrandis de crainte, Anastasia s’approcha à petits pas du canari pour lui donner quelques miettes de pain. Elle s’arrêta net dans son geste devant ce qui se passait sous ses yeux. Le haut du corps de l’oiseau craqua. Les enfants sursautèrent et firent un pas en arrière, observant ce qui arrivait à la créature ailée. Ses os s’allongaient. Les plumes des ailes se dépouillèrent d’un seul coup. Les ailes se métamorphosèrent en bras et en mains. Le dos s’étira, la peau pâle remplaça le duvet jaune. L’acuité visuelle diminua et le bec redevint bouche. Bogoslav agita ses bras recouverts d’une fine chemise blanche avec étonnement. Mais le bas de son corps demeurait celui de l’animal : un être mi-homme, mi-oiseau. Son sang battit plus puissamment dans les tempes. Puis, la fille murmura, tétanisée :
— Qui êtes-vous ?
Ivan recula et demanda :
— C’est quoi ça ?
Ces mots flottèrent avec hésitation dans l’espace, comme si les prononcer pouvait briser la réalité. Leur père releva la tête, s’approcha d’eux et tomba à leurs pieds. Les enfants reculèrent, se tenant par la main.
— Vanya… Nastia… les interpella-t-il doucement, bien que sa voix fût rauque.
Il se redressa.
— … C’est moi !
— Papa ? demanda sa fille en secouant la tête.
Une lueur de tristesse brilla dans le regard de Bogoslav. Des larmes discrètes perlèrent dans les coins de ses yeux clairs. Il confirma :
— Oui, oui !
Les enfants s’observèrent. La fille souffla :
— Non… Impossible…
Bogoslav essaya de se rapprocher d’eux, mais ils reculèrent.
— Attendez un peu !
Il leva les mains dans les airs, pour leur signifier ses intentions pacifiques. Le garçon et la fille s’immobilisèrent en fixant l’homme-oiseau. Puis, d’un geste de la main, Bogoslav désigna sa fille.
— Nastia, dès que tu as appris à compter, tu t’arrêtais toujours devant ce chêne pour compter le nombre de grosses branches qu’il a ! Et tu continues à le faire…
L’interpellée rougit et un faible sourire se dessina sur son visage.
— Vanya, tu caches des bonbons dans ta chambre, bien que maman te l’ait interdit ! le gronda-t-il gentiment.
Le garçon baissa la tête.
— Papa, vivant ? bredouilla Ivan.
Un sourire radieux illumina son visage, le père s’approcha de ses enfants qui reculèrent néanmoins. Puis, après une brève hésitation, ils firent quelques pas vers lui. Ils se jetèrent dans ses bras. Il les serra contre son cœur, bien que ses mains tremblaient malgré lui. Il resta ainsi pendant un instant. L’odeur des vêtements frais de la robe et du chandail lui effleurait les narines. Il passa ses bras sur leurs épaules, vérifiant qu’ils étaient bien réels. Il ressentit que sa chemise était trempée de larmes enfantines. Le trio se détacha une fois les effusions de pleurs apaisées.
— Papa, vivant ? répéta Ivan en reniflant.
Gardant ses mains sur leur épaule d’un geste ferme, trop fort même, il confirma :
— Oui, je suis là… Vous devez me croire…
Ses yeux clairs se levèrent vers la maison. La forme humaine en noir le scrutait derrière les rideaux.
— …mais personne ne doit le savoir !
— Toi, un oiseau ? Comment ? continua le gamin. J’ai entendu ça dans les contes seulement !
— Je ne le sais pas moi-même…
Et cette réponse les alarma plus que tout.
— Je vous raconterai un jour toutes mes aventures ! Mais, qui est cet homme ?
— Celui en noir ? trembla la fille, les yeux remplis de crainte rivés sur son père.
Bogoslav approuva imperceptiblement.
Un silence lourd s’installa entre eux. Bogoslav observa attentivement ses enfants, gravant dans sa mémoire leur moindre trait. Cet instant semblait durer une éternité.
— Cet homme, répondit l’aînée en jetant un coup d’œil autour d’elle. C’est Amédée… Le mari de maman…
« L’homme en noir avait raison ! » frémit Bogoslav à cette pensée.
Soudain, le moment des retrouvailles fut interrompu par une ombre gigantesque d’un aigle qui recouvrit le sol. La voix de Jaroslav résonna dans la tête du père de famille :
— Je veille sur toi et tes enfants !
Bogoslav ferma les yeux.
— Jara… murmura-t-il en sentant la bague devenir de plus en plus brûlante.
Ivan et Anastasia lancèrent un regard étonné à leur père.
— C’est qui Jara ? demandèrent-ils à l’unisson.
Ignorant la question, d’un geste de la main droite, leur père détacha la bague de sa patte. Elle était devenue incandescente.
— Fermez les yeux !
Le bijou s'éleva dans les airs, scintillant de mille feux. Les enfants hésitaient entre continuer leur marche pour se rendre dans le parc ou rentrer à la maison.
— Papa ? demanda le garçon.
— Fermez les yeux, maintenant ! répéta Bogoslav.
Avant qu’ils n’esquissent le moindre mouvement, la lumière jaillit. Ils obéirent malgré eux. En rouvrant les yeux, le monde changea. Leurs yeux s'agrandirent d’effroi. Anastasia vacilla, ouvrit la bouche pour questionner son père, mais seul un gazouillement en sortit. Elle était un oiseau ! Tout comme son frère, Ivan, qui agita frénétiquement ses ailes comme des bras, se dandina sur ses jambes très minces. Les enfants se tournèrent vers leur père, à la recherche d’un soutien. Reprenant forme animale, Bogoslav ordonna à ses enfants dans un gazouillement, néanmoins d’une façon devenue compréhensible pour eux :
— Venez avec moi ! Suivez-moi !
— Et maman ? demanda Anastasia en se tournant vers la maison.
Les yeux de leur père s’arrêtèrent sur la fenêtre où une forme noire les observait.
— Il faut nous mettre en sécurité. Vite !
Ses pattes et sa voix tremblaient. Ivan fit quelques pas maladroits pour revenir à la maison. Anastasia sautilla à droite et à gauche et constata amèrement :
— On n’a pas le choix. Maman ne nous verra pas… Comment ?
— Nastia, je sais que c’est étrange, mais ne te fais pas de souci pour maman…
La vision de la porte teintée de rouge lui revint en mémoire.
— Vite ! Vite !
Le trio quitta la demeure à tire-d’aile.
Derrière les rideaux, Amédée murmura :
— Un canari, une hirondelle et un phénix…
Après un bref silence, il conclut :
— Trois oiseaux, ce sera rapide !