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Chapitre 40 : Le chant du poisson | 2026

1410 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/05/2026 09:23

Joljun ne savait pas ce qu’il avait bu la veille, mais ça devait être sacrément fort. Étendu sur la berge d’un étang miteux, entièrement nu, il peinait à reprendre contact avec son environnement. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer ? Il se sentait… étrange.


Il s’assit dans les hautes herbes, peinant à se remémorer le début de sa journée. Et puis, à force d’efforts, tout lui revint par bribes. Mornepierre l’avait déclaré hérétique. Des paladins d’une église dont il se contrefoutait s’étaient mis à sa recherche. Paniqué, il s’était enfoncé dans la jungle de Qerod, dans l’espoir de trouver refuge chez les elfes.


La suite lui parut nettement plus floue. Il avait débarqué dans une espèce de campement plein de réfugiés, comme lui. Avec le durcissement de l’inquisition, ils étaient de plus en plus nombreux. Une jeune femme lui avait proposé une gnôle, et il se l’était enfilée d’un coup. Ensuite, elle l’avait entraîné dans les bois. Joljun s’attendait à ce qu’ils s’amusent dans les buissons, mais…


Oh putain.


Il se souvenait maintenant.


D’un seul coup, la jolie fille avait perdu tous ses cheveux. Sa peau était devenue comme translucide, et elle s’était jetée à sa gorge. Effrayé, Joljun avait tracé dans les bois sans demander son reste, les fesses à l’air. Elle l’avait suivie, mais lui, il ne voulait rien avoir à faire avec cette chose, peu importe ce que c’était.


Et puis, d’un coup, il y avait eu cette voix. Non, ce chant. Dans sa tête. Elle était entrée dans sa tête ! Il n’arrivait plus à penser à rien, et le temps qu’il comprenne qu’il s’était arrêté de bouger, qu’il ne le pouvait plus, en vérité, c’était trop tard. Elle l’avait mis à terre et elle l’avait traîné sur la berge de cet étang de mort.


La garce, elle avait d’autres copines, qui se sont traînées hors de l’eau comme des sangsues. Il avait essayé de hurler, mais rien n’était sorti de sa bouche. Il était juste là, couché sur le dos, le regard tourné vers ces abominations, entre femmes, fantômes, serpents et poissons.


Et puis il y en avait eu une autre, bien plus grosse que les autres. Celle-là, elle était couverte d’écailles blanches de la tête au bout de sa queue de poisson qu’elle traînait lourdement derrière elle. Elle lui avait attrapé le bras, et avait planté deux crocs de serpent dedans. Ça faisait un mal de chien, tout comme l’espèce de venin qu’elle forçait dans ses veines. Après ça, tout était devenu noir.


Et voilà qu’il se réveillait là, à poil. Son corps était couvert de griffures, de morsures, et… Et il y avait quelque chose d’étrange qui bougeait sous sa peau, là, juste dans son ventre. Joljun posa une main sur son estomac, étrangement distendu, et appuya légèrement. De l’intérieur, quelque chose repoussa sa main.


Oh, c’était pas bon ça. Pas bon du tout.


L’homme se redressa, surpris par le poids mystérieux qui avait poussé les frontières de son propre corps. Il n’était pas censé porter la vie. Il n’était pas équipé des organes pour le faire.


Paniqué, il se retourna pour rebrousser chemin, mais là, dans les arbres, les créatures d’albâtre le dévisageaient, un sourire narquois aux lèvres. Maintenant qu’il les voyait de plein jour, elles n’étaient que ça, en vérité. Leur visage était vierge de tout autre attribut : ni nez, ni yeux, ni oreilles. Seulement ce visage vide, presque translucide, et cette bouche démesurée où transparaissaient des crocs similaires à ceux qui avaient planté ce qui se trouvait dans son ventre à n’en point douter.


Il fit un pas en avant. À l’unisson, les créatures poussèrent un sifflement menaçant, l’avertissant de ne pas aller plus loin. Légèrement inquiet, l’homme retomba sur son séant. Et maintenant, quoi ? Était-il condamné à rester planté là, dans l’attente, interminable, que la chose dans son corps arrive à maturité ?


Ce fut ce qu’il fit. Pendant près de trois jours, les créatures l’observèrent en silence. Elles descendaient rarement de leurs arbres, simplement pour plonger dans l’étang quelques minutes, à tour de rôle. De l’immense créature dont il était certain qu’elle les dominait, les commandait, aucune trace. Cependant, il voyait parfois des bulles étranges à la surface de l’eau, comme si quelque chose logeait là-dessous, sans qu’il ne puisse vraiment le voir.


La chose dans son ventre continua de grossir, jusqu’à devenir insupportable. Le troisième jour, allongé sur le dos et terrassé par la faim et la soif, il ne pouvait plus bouger. Comme les animaux qui se cachent pour mourir, il sentait sa fin proche. Si ce qu’il avait dans son corps ne le tuait pas, la faim ou la soif le ferait. Ironique, n’est-ce pas, alors qu’un étang se trouvait à portée de main ? Il avait tenté de boire l’eau le premier jour. Elle était infecte, imbuvable, épaisse. Seules les créatures semblaient y retirer les nutriments nécessaires à leur survie.


Alors qu’il se tenait là, léthargique, les bulles à la surface de l’étang se firent proéminentes. L’immense créature aux écailles de poisson émergea de la surface. Comme la première fois qu’il l’avait vu, elle traîna sa longue queue sur la berge. Elle huma l’air longuement, avant de baisser la tête vers lui. La bouche, immense, huma l’air, puis lui.


Joljun cessa de respirer quand les écailles froides firent contact avec la peau de son ventre. Une langue râpeuse et humide traça lentement son chemin de ses côtes à son visage. L’haleine, putride, sentait le poisson pourri et le cadavre. Il retint un haut-le-cœur, terrifié de finir dévoré par les crocs immenses devant lui.


La créature s’ébroua, puis produisit un grognement guttural. Les autres créatures dans les arbres y répondirent de petits piaillements excités qui ne lui indiquèrent rien de bon. Son intuition se confirma quand une main crochue aux doigts palmés se referma sur sa jambe. La créature le souleva du sol comme s’il ne pesait rien. La tête à l’envers, son corps se balança dans le vide quelques instants. Il se débattit mollement, trop épuisé pour lutter.


Puis elle le jeta dans l’eau. Joljun poussa un cri de surprise, avant que son corps tout entier ne s’enfonce dans l’eau gluante et épaisse. Il battit des mains et des bras, mais le poids dans son corps continua de le faire couler. Il paniqua.


Autour de lui, plusieurs créatures plongèrent dans l’eau à toute vitesse. La vision trouble, il ne pouvait voir que des formes blanches passer à côté de lui, de plus en plus proche. Soudain, l’une d’elle le frôla, et planta ses crocs dans sa cuisse. Il hurla par réflexe, laissant entrer l’eau dans sa gorge.


Incapable de respirer, il sentit son cœur battre dans ses oreilles, à mesure que la lumière de la surface s’éloignait lentement. Elle finit par être recouverte intégralement quand la forme titanesque du monstre à écailles recouvrit tout. La bête plongea, puis s’arrêta devant lui. Elle flotta lentement pour se retourner, puis, d’un grand coup de griffes, lui ouvrit le ventre d’une frappe chirurgicale.


L’eau, immédiatement, vira au cramoisi. Quelque chose poussa de l’intérieur, avant de s’échapper de son corps pour rejoindre l’autre bête. Elle ressemblait à la grosse créature, couverte d’écailles, en petit format.


Rendues folles par le sang, les ouvrières de la reine se jetèrent sur lui. Pendant un instant, il comprit ce que pouvaient ressentir les proies dévorées par leurs prédateurs. Pendant un moment seulement.


Bientôt, seule sa tête, détachée du reste du corps et à moitié dévorée, remonta à la surface.


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