Nouvelles d'ici et d'ailleurs

Chapitre 37 : Agresseurs | 2026

1243 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/05/2026 13:26

Lettre ouverte aux adultes qui ne font rien.


Lettre pour tous ceux qui ferment les yeux.


Lettre pour le gouvernement.


Lettre.


Il y a quelques années, j’ai effectué un service civique dans un collège privé. Avec mes collègues, on s’est tout de suite retrouvés au contact très proche des élèves, puisque nous étions le maillon entre le professeur et le pion, celui qui nécessite une petite distance, parce qu’on restait des adultes, mais plus permissif, vu que notre rôle était principalement d’animer des sessions de jeux pendant les heures de permanence.


Un jour, il y a cette petite fille de sixième qui se réfugie dans la salle, en pleurs. Elle m’annonce avoir échappé à un groupe de filles qui l’embête depuis des mois. Et juste avec cette phrase, me voilà replongée dix ans en arrière, prisonnière d’une spirale de violence silencieuse où il ne faut surtout pas trop dire, sous peine que ça devienne pire. Une spirale qui détruit tout sur son passage et dont les conséquences restent toujours visibles, plus de dix ans après.


Alors, cette petite, je l’ai fait asseoir, et je lui ai dit de me raconter. Elle tremblait, elle ne voulait pas que ça lui retombe dessus. Alors, à mon tour, je lui ai raconté ce qui avait commencé comme des piques gentillettes, des « mais ce sont des enfants, ils s’amusent », des « si elle était plus sociale aussi… » et des « bah, faut pas te laisser faire, t’es plus un bébé ! ». Je lui ai parlé de ce sentiment de honte, de ce sentiment d’impuissance et de cette impression que, quoi qu’on dise, c’est nous qui sommes en faute. Parce qu’en France, en 2026, ce sont encore les victimes qu’on pointe du doigt bien plus que les bourreaux.


Le harcèlement scolaire n’a pas de cause précise, c’est une idée reçue. Ce n’est pas parce qu’un enfant est trop ci ou pas assez ça qu’il se fait harceler. Ce n’est pas parce qu’un enfant a une enfance malheureuse ou qu’il a tendance à être leader d’un groupe qu’il devient un harceleur. Mes harceleurs, ils ont eu une enfance parfaitement normale. Ils avaient de bonnes notes à l’école. Ils étaient appréciés des professeurs. Ils n’avaient pas de problèmes particuliers, ils n’avaient rien à prouver, ils n’étaient pas jaloux. Non. Ils s’ennuyaient. Et plutôt que de taper dans un ballon comme tous les enfants de leur classe, ils ont décidé de s’attaquer à cette gamine silencieuse qui lisait un livre sur un banc, pour la simple raison qu’elle était là au mauvais moment.


Il faut arrêter de trouver des excuses aux harceleurs. Dès qu’une affaire explose dans les médias, immédiatement, on cherche à comprendre ce qui s’est mal passé dans le groupe harceleur pour qu’une simple affaire de « moqueries enfantines » passe soudainement à une affaire d’agression, voire de suicide ou de meurtre. « On n’a rien vu », « Elle était tellement silencieuse cette fille » mais jamais « C’est de notre faute, on a fermé les yeux ».


Pourtant, les affaires de harcèlement sont rarement invisibles. Elles se passent plus souvent en plein jour. Ce sont des lancers de crayons dans la classe, des bousculades dans le couloir, des enfants qui retardent l’heure de partir ou qui essaient de rester dans des lieux bondés pour décourager leurs harceleurs, des insultes, beaucoup d’insultes. La scène des gamines qui enferment les filles et leur poussent la tête dans les toilettes des séries américaines, c’est une minorité. Plus souvent, ce sont des regroupements, des bagarres dans la cour où les deux parties terminent chez le directeur et où seule la victime est condamnée à se taire et ne pas faire plus de vagues. Ce n’est pas un rapport égalitaire. C’est un rapport de dominance, dans lequel les adultes ont pleinement un rôle.


Dans mon cas, c’est moi qui ai été punie pour avoir cassé le nez de mon harceleur. Jamais, nulle part, il n’a été mentionné les mois qu’il a passés à me suivre, me bousculer, me crier dessus, me stalker, renverser mon assiette à la cantine, m’insulter dans les couloirs. Jamais, nulle part, il n’a été mentionné qu’il a tenté de m’embrasser de force. Jamais, nulle part, il n’a été noté que ma légitime défense était due à une agression sexuelle.


« Agression », c’est un mot que l’on n’aime pas de la bouche d’un enfant. Pourtant, au regard de la loi, le harcèlement est composé d’agressions récurrentes, d’atteintes à la vie quotidienne, qu’elles soient mentales, verbales, numériques, physiques ou sexuelles.


Un harceleur est un agresseur.


Et je pense pour ma part que si on les qualifiait comme tels immédiatement, la responsabilité se ferait de manière plus naturelle. Le terme « harceleur » a été déconnoté. C’est un terme commun, qu’on utilise aujourd’hui trop souvent. Le terme « agresseur » est plus rare, plus violent et fait plus réagir. Arrêtons donc de biberonner et minimiser les faits : un harceleur est un agresseur. Un agresseur doit faire face à ses actes devant la loi.


On a essayé de faire parler les victimes. On a essayé de limiter les réseaux sociaux. On a essayé de faire changer d’école les harceleurs. On n’a jamais essayé d’envoyer directement les agresseurs face à leur responsabilité devant un tribunal, parce que ça fait tache, parce que ça implique l’école, parce que ça implique les parents, parce qu’il faut faire un travail de reconstitution des faits, et que, bien souvent, c’est plus facile de fermer les yeux.


Je pense souvent à cette gamine aujourd’hui. Je lui ai conseillé d’en parler à ses parents. Elle avait peur, elle ne savait pas tourner les mots. Alors j’ai pris une feuille, et j’ai écrit à sa maman. Je lui ai expliqué mon histoire, et surtout, les conséquences. Les années de suivi psychologique, la confiance en soi à jamais entachée, la peur du contact physique, la peur toujours vive de se retrouver seule avec des adolescents, la peur de parler à des adultes qui n’écoutent jamais, l’impression de n’être jamais entièrement sortie de cette période.


Et la colère. Cette colère qui ravage tout et qui revient à chaque nouvelle mort. À chaque nouvel accident. À chaque fait divers dont on parle cinq minutes et plus jamais ensuite.


Je lui ai dit de ne pas attendre. Je lui ai dit d’en parler avec sa fille, de discuter des procédures à suivre dans ce cas-là, d’en parler, surtout d’en parler, car on vit dans un monde où la parole des enfants n’a presque aucun poids. Il est bien beau de parler des droits des enfants et de leur considération dans la société, mais, en pratique, c’est encore loin d’être acquis.


J’espère qu’elle a pu trouver de l’aide. J’espère qu’elle s’en est sortie sans avoir à payer pour ses agresseurs.


J’espère qu’elle va bien.


Laisser un commentaire ?