Les sentiments au fond de tes beaux yeux
Chapitre 126 : Les enfers
Les deux semaines suivantes, je trouve un équilibre plus stable.
Ça fait maintenant plus d’un mois que j’ai quitté Hunter, mais j’arrive à combler un tout petit peu mon besoin de lui grâce à nos photos et nos vidéos. Je ne compte même plus les heures que je passe sur notre application partagée, je les regarde tous les soirs et même si je les connais par cœur, ça me permet de ne pas devenir complétement folle dans mon quotidien morne.
Il est une heure du matin, je suis assise sur la dernière marche en haut de l’escalier devant chez Kai, à fixer la nuit en finissant mon verre de tequila, comme tous les soirs, prête à prendre ma dose.
Je fais maintenant partie du décor dans ce foutu bâtiment du quartier chaud que je détestais de tout mon cœur. Je salue désormais notre voisin bizarre, et il m’arrive même d’échanger un signe avec les voyous qui trainent sur le parking. Ce ne sont pas des bonnes personnes, je le sais, mais ils ont tous un point commun : Kai les terrifie. Ils savent que pour éviter les problèmes, il ne faut pas me chercher d’histoires, ni même me regarder trop longtemps. Ça me va bien, ça m’a permis de me sentir en sécurité dans ce bâtiment, de m’assoir sur les marches extérieures tous les soirs pour prendre l’air, boire un verre et regarder les photos d’Hunter en boucle. Ce rituel est plus que précieux, il est mon moment de décompression de la journée, le moment où mon cœur saigne un peu moins…
Je sirote tranquillement mon verre en observant les grandes flammes qui s’agitent dans le tonneau métallique sur le parking en contre-bas et j’écoute d’une oreille distraite les rires gras des hommes qui sont réunis autour. Une porte s’ouvre derrière moi, sur le palier du premier étage, et j’entends les pas trainants que je connais désormais par cœur.
- Yo Hestia.
- Salut Ben…, réponds-je d’une voix absente.
Il passe à côté de moi pour descendre au parking, pour aller commencer sa longue nuit de « travail » à errer, comme Kai est en train de le faire. Je l’observe tourner au coin de la rue, puis je repose mon regard sur la nuit sombre en buvant une gorgée qui me brûle la langue. Avec le temps, je suis devenue comme les voyous du parking, un élément du tableau bizarre que représente ce bâtiment délabré… La fille triste, assise sur ses marches pendant des heures sans bouger, comme le voisin du dessous qui fume devant sa porte ou les autres qui passent leur nuit autour du tonneau à discuter. Je fais désormais partie de ces gens, que les passants regardent avec des yeux craintifs en accélérant le pas, en se demandant sans doute comment nous en sommes arrivés là.
Je ne suis plus la petite étudiante modèle que j’étais, avec une vie calme et tranquille. Mes notes ne s’améliorent pas particulièrement parce que je rate encore énormément de cours, majoritairement à cause de Kai, qui a toujours besoin de m’avoir près de lui quand il est à la maison. Si je l’écoutais, j’aurais déjà abandonné l’université depuis longtemps pour rester ici à zoner avec lui, tandis qu’il s’occuperait de ramener de l’argent pour que nous puissions vivre. Il ne veut pas entendre que cette vie ne me convient pas, que je ne suis pas heureuse, que je n’aime pas être dans ce quartier, boire des verres et trainer dans son appartement comme il aime qu’on le fasse.
Ma vie d’avant me manque, ma vraie vie, celle où je riais chaque jour et où je souriais à toute heure de la journée, ma vie parfaite avec des gens que j’aime… Mais je suis là, je n’ai plus Hunter, je ne parle plus à Eden et Alma, je ne vois plus Calyouk… J’ai au moins Julia, le soleil de ma vie lugubre, que je vois régulièrement chez nous.
J’ai déjà envisagé d’appeler Alma et Eden, des dizaines de fois, mais ils sont trop proches de lui, je sais que les voir me rappellerait tout ce que j’ai perdu et je ne peux pas, je suis trop fragile. Alors je vis cette drôle de vie, qui n’en est d’ailleurs pas une, c’est plutôt comme si j’étais en attente de la suite, de voir ce que la vie me réserve, en espérant être un peu moins cassée un jour.
Kai a changé. Après m’avoir offert son côté le plus stable et le plus apaisé, il est devenu plus lunatique, plus proche du Kai que j’ai toujours connu. Il est toujours aussi gentil avec moi, mais il a des humeurs changeantes, il peut rentrer un soir silencieux et câlin, puis revenir le lendemain complétement monté sur ressort, à ne pas en dormir de la nuit et à m’assommer de longues logorrhées interminables sur des sujets qui ne m’intéressent pas. Il peut zoner dans le canapé une journée entière, puis d’une seconde à l’autre se mettre à faire le ménage frénétiquement pour frotter chaque recoin de la pièce deux fois. Je ne le suis pas, je ne l’ai jamais entièrement suivi j’imagine, mais je n’ai pas assez de force pour essayer de comprendre ce qui lui arrive, je me laisse juste porter, un jour après l’autre. Dans ses phases « hautes » comme je les appelle, il lui est déjà arrivé de m’emmener à deux ou trois soirées absolument affreuses, dans des appartements aussi pourris que le sien l’était avant que je n’y emménage pratiquement. Je n’étais pas à l’aise, je ne me sentais pas en sécurité avec les gens qu’il fréquente, je luttais pour respirer à travers les fumées de cigarettes et autres herbes tandis qu’il picolait à en perdre la raison. J’ai beau être éteinte et m’être laissée entrainer quelques fois, je refuse désormais tout net de m’y rendre et je passe encore pour la méchante, puisqu’il refuse d’y aller sans moi et me reproche de ne pas nous laisser nous amuser.
Il ne se rend pas compte d’à quel point c’est moi qui m’adapte à son mode de vie, à quel point je trouve tout ça inquiétant et encore une fois, à quel point je suis malheureuse. Mais il est sobre, il continue les entretiens d’embauche à droite et à gauche, il tient sa promesse envers moi, alors je tiens la mienne envers lui et je reste malgré tout…
*
Quelques jours plus tard, je travaille un cours compliqué sur la petite table tandis que Kai s’agite autour de moi en me parlant sans interruption.
- J’essaie de me concentrer, ronchonne-je.
- Pardon mon petit cœur, pouffe-t-il en embrassant le sommet de ma tête en passant.
C’est une vraie claque et tous mes poils se hérissent à cette appellation tant ça me fait penser à Hunter.
- Ne m’appelle pas comme ça ! feule-je.
Il glousse en s’inclinant théâtralement :
- Pardon mon petit bébé, se corrige-t-il.
- Ne m’appelle plus jamais comme ça, plus jamais, le préviens-je.
- C’est noté ! Pas la peine d’être si sèche ! réplique-t-il d’un ton léger en traversant encore la pièce à toute vitesse.
- Et arrête de t’agiter comme ça ! Tu me rends chèvre ! explose-je en jetant sur la table le crayon que je tenais.
Il rit encore plus :
- Mais je ne fais rien, je range l’appart !
- Il est déjà nickel ! Je m’en suis occupé cet après-midi ! Tu viens simplement de prendre un objet, le ranger à l’autre bout de la pièce puis retourner le mettre à sa place ! aboie-je.
- Mais non !
- Mais bien sûr que si ! Je viens de te voir le faire ! Bon sang je déteste quand tu es illuminé comme ça, tu es insupportable ! Va donc courir un peu dehors, te dépenser, je ne sais pas ! Mais fiche moi la paix !
- Courir ?! s’esclaffe-t-il. Mais qui donc va courir pour le plaisir à part les abrutis ?
- Les gens normaux Kai ! Les gens qui prennent soin d’eux, qui veulent une vie saine, qui décompresse de leurs journées de travail compliquées !
Il s’arrête enfin pour me lancer son regard que je hais le plus au monde, son regard qui me signale qu’il vient de comprendre que je parle d’Hunter, ce regard hautain, suffisant et dégoulinant de dédain.
- Les abrutis donc, commente-t-il avec insolence.
J’attrape mon livre sur la table pour lui jeter à la tête avec violence et il l’évite en riant avant de filer se réfugier dans la salle de bain lorsque j’attrape ma trousse. Elle s’éclate sur la porte qu’il vient de refermer et tous mes stylos s’en échappe.
Je me lève en soupirant pour aller les ramasser, les pensées déjà saturées par mes souvenirs de jogging avec Hunter et Calyouk. Mes yeux s’embuent lorsque je revois sa main dans la mienne quand nous courions juste tous les deux avec le loup, puis je visualise le retour chez lui, alors qu’il est tout transpirant, les cheveux ébouriffés et qu’il m’offre ses sourires et ses gestes tendres en me félicitant.
Le téléphone de Kai sonne, et je saute sur l’occasion de répondre pour m’occuper l’esprit puisque c’est sa nouvelle agence intérim et pas un de ses « numéros illégaux ».
- « Bonjour Monsieur Doka, je viens aux nouvelles, avez-vous fini votre contrat ? »
- Bonjour, je suis sa sœur, il n’était pas disponible. Son contrat… ? demande-je en fronçant les sourcils.
- « Oui, j’ai une mission qui pourrait correspondre à son profil mais elle débute demain, je suis prévenue à la dernière minute. Votre frère m’avait précisé qu’il était en contrat avec une autre agence jusqu’à aujourd’hui, il devait me redire si le contrat était prolongé… ? »
- Je… euh… je lui demanderai de vous rappeler je… je n’en sais rien, bafouille-je.
Nous raccrochons quelques secondes plus tard et je fixe le téléphone en essayant de comprendre ce qu’il se passe. Une lueur d’espoir perce dans mon cœur et j’en pose les doigts sur mes lèvres à l’idée que Kai se soit trouvé un travail et veuille me faire la surprise le jour où il sera engagé pour du plus long terme…
Il sort de la salle de bain en serviette à ce moment-là, prudemment mais avec l’air rieur, comme s’il s’attendait à ce que je le réattaque. Ses yeux s’agrandissent lorsque je lui fonce dessus pour lui sauter dans les bras, et il me perche contre son torse sans hésiter alors que je recule la tête pour l’observer avec des yeux malicieux :
- Tu n’as rien à me dire ?! piaille-je avec excitation.
- Euh… non ? demande-t-il en souriant avec un air interrogateur.
J’attrape ses joues pour les pincer, puis je les tire dans tous les sens puisque je sais qu’il a horreur de ça. Il râle malgré son sourire éclatant, puis il me repose par terre comme je ne veux pas lâcher ses joues que je martyrise toujours.
- Je peux savoir ce qui me vaut une humeur aussi joyeuse tout à coup ? demande-t-il.
Je lâche son visage et il enroule ses bras autour de moi pour me coller contre son torse nu en passant ses mains dans mon dos pour me caresser lentement. Il est toujours beaucoup plus câlin lorsqu’il est dans ses phases hautes, j’ai fini par m’y habituer parce que j’en avais marre de le repousser, mais je ne suis jamais très à l’aise. Je baisse donc le nez pour fuir son visage beaucoup trop proche du mien à mon goût et je comprends que vu les signaux d’alarmes, il faudra que je dorme avec Julia ce soir.
Il n’est jamais allé trop loin, mais il m’a tout de même déjà drôlement inquiétée dans cette humeur insupportable quand je dormais avec lui… le pire ne sont pas forcément les rares moments où ses mains ont dérapé sur mes hanches, ce sont plutôt ses yeux, je n’aime pas les regards qu’il pose sur moi, ils me mettent mal à l’aise bien que je ne sache pas exactement pourquoi puisqu’ils sont très loin d’être méchants ou menaçants.
Pour couper court à son humeur câline, je mets les pieds dans le plat :
- Tu as un travail Kai ?! L’agence intérim a appelé, elle m’a parlé de ton contrat ! piaille-je donc.
Et malheureusement, tous mes espoirs s’éteignent lorsque je vois sa tête se décomposer et que je comprends que non, il ne me fait pas une surprise, mais qu’il a merdé, comme d’habitude.
Evidemment, je crie et il se défend, notre scène de ménage dure un bon quart d’heure puisque je découvre qu’il ment à son agence pour qu’elle arrête de lui trouver du travail et qu’il me ment à moi en me disant qu’il va à des entretiens quand je suis en cours.
Il est malin, il sait que je n’ai plus autant d’énergie qu’avant, autant de panache pour le disputer, et il attend donc le moment où je me vide d’un coup de mes forces. Je redeviens calme d’une seconde à l’autre, parce que suis épuisée par ses conneries, épuisée qu’il me dise qu’il veut s’en sortir alors que ce n’est visiblement pas le cas.
Enfin… il a une bonne raison selon lui pour avoir menti, mais il refuse de me la dire jusqu’à ce moment, le moment où je n’ai plus l’énergie de me battre.
- Je vais te faire ton verre, murmure-t-il d’une voix penaude en ouvrant les placards.
J’ai horreur de quand il dit ça, « mon verre », comme si je ne pouvais pas faire sans, comme si j’étais dépendante de mon verre de Tequila du soir. Je me demande parfois si ça ne lui plairait pas… s’il ne se sent pas un peu plus proche de moi lorsqu’il imagine que j’ai besoin de « mon verre » … Ce qui est ridicule.
En tout cas, il enfile un jogging et nous sortons nous assoir sur mes marches, puisqu’elles sont pour le coup un petit rituel dont je ne pourrais pas me passer ici. Nous sirotons nos verres en attendant visiblement tous les deux qu’il trouve le courage de se lancer.
- Tu vas paniquer bébé, je le sais, mais il ne faut pas.
- Ça commence très mal Kai…, gronde-je.
- Je gère…, commence-t-il.
- « Tu gères », « tu gères » ! Tu n’as que ces mots à la bouche quand tu es de cette humeur illuminée et pourtant, tu ne gères rien du tout ! m’énerve-je un peu.
- Arrête.
- C’est la vérité ! Tu imagines que tu gères tout le temps, mais la vérité, c’est que tu merdes les trois quarts du temps, alors dépêche-toi de me sortir ta dernière connerie avant que je ne me barre chez moi.
- Je ne voulais pas qu’on me propose de contrat parce que j’avais besoin de plus de temps pour vendre… Et je te faisais croire que j’avais des entretiens pour que tu ne paniques pas en sachant que j’avais besoin de plus de ventes, dit-il.
- Pourquoi ? Tu as besoin de plus d’argent ? Le loyer a augmenté ? m’étonne-je.
- Non j’ai… Bon, c’est le moment où tu ne dois pas péter pas les plombs… bois un coup.
Je bois une gorgée en levant les yeux au ciel et il attend sans doute que mon alcoolémie grimpe un peu pour avouer :
- J’ai eu une merde, un problème avec la came, je l’ai laissé tomber dans une flaque et j’ai perdu une grosse quantité.
Tous mes poils se hérissent les uns après les autres alors que je tourne vivement la tête vers lui pour le sonder de mes yeux les plus noirs :
- Tu m’as déjà dit une chose dans ce genre Kai… et c’était un mensonge… c’était parce que tu la consommais… Alors si ton histoire est vraie, je peux comprendre la situation et il n’y a pas de soucis. Mais si tu me mens… si c’est parce que tu as replongé Kai… alors là…
Ma voix est de plus en plus menaçante au fur et à mesure de ma phrase et il attrape mon bras pour me rassurer, en plantant ses yeux dans les miens :
- Je n’ai pas replongé Hestia, affirme-t-il.
- Kai, tu me mens régulièrement, je ne sais jamais si je peux te faire confiance ! m’exclame-je.
- Je te le promets, je te promets que je ne me drogue pas, insiste-t-il.
Je plisse les yeux en l’observant. Il a l’air sincère, ou alors il n’en a vraiment rien à faire de me mentir les yeux dans les yeux, ce qui m’étonnerait drôlement de lui. Cependant, si j’ai accepté de vivre en enfer et de quitter tout ce qui me rendait plus heureuse que jamais dans ma vie, c’est uniquement parce que Kai m’a promis qu’il deviendrait sobre, qu’il pourrait enfin vivre une belle vie et sortir de sa misère… Alors je préfère être sûre et certaine :
- Kai, je te préviens que si tu me mens… Si j’apprends que tu te drogues… Je partirai sans me retourner. C’est ta dernière chance d’avouer si tu as replongé, je resterai, je te sèvrerai encore si tu avoues maintenant… Mais si tu me mens, ce sera fini.
- Hestia, je te promets que je suis sobre, affirme-t-il, les yeux toujours plantés dans les miens.
- Tu le jures sur ma vie ?
- Je le jure sur ta vie bébé. J’ai perdu ma came dans une flaque il y a deux semaines environ, pendant les grosses pluies qu’on a eu… J’ai pensé que ça passerait, je ne sais pas trop ce que j’ai imaginé, mais les dettes se sont accumulées puisque je ne vendais pas plus … Alors je suis dans la merde, encore, et j’avais honte de te le dire.
- D’accord, je te crois Kai et nous allons trouver une solution, affirme-je en me calmant. Déjà, tu es dans la merde à quel point ? Parce que la dernière fois, nous avons dû fuir ton appartement… alors si je suis en danger ici, j’aimerais bien le savoir…
- Mais non ! Rien à voir ! s’exclame-t-il vivement. Je dois simplement mille balle ou une connerie comme ça… Tu ne risques rien ici mon bébé !
- Ça reste une grosse somme, m’angoisse-je.
- Mais non, les patrons sont cool jusqu’à deux milles euros, ne t’en fais pas, c’est quand ça chiffre au-dessus qu’ils commencent à s’énerver… Tout va bien aller, je bosse deux fois plus, tout ça sera vite derrière nous mon bébé, je gère.
Il passe son bras sur mes épaules pour me tirer contre lui et nous observons silencieusement la vue en finissant nos verres.