LE MERCENAIRE
Note de l'auteur :
Vous êtes fan de fins heureuses claires et sans ambiguïté ? Fermez le livre après le premier épilogue, l'âme en paix.😉
Pour les autres… L’histoire n'est pas tout à fait terminée. Rendez-vous quelques décennies plus tard, dans le deuxième épilogue.
Épilogue 1
« Encore un Solstice, et toujours le Domaine des Runs », songea Polack avec une certaine nonchalance. Une année entière s'était écoulée depuis qu'il avait pris la place de Clotaire dans ce monde — cet univers singulier qu'il avait fini par considérer comme le sien.
Pour ce Solstice d'hiver, il avait été convenu d'un commun accord avec Léopold de le célébrer auprès des Runs.
En ce matin de fête, Armance, en sa qualité de cadette et selon la coutume établie, avait ramassé des branchages destinés au nouveau feu, sous le regard attentif du fidèle Jo. Mass Nicéphore l'alluma dès que le soleil eut décliné, en présence de l'ensemble de la domesticité. Suivirent le pardon des offenses, puis le repas de fête.
Pour le lendemain, Polack avait planifié la distribution des cadeaux. Ce n'était pas là une tradition établie — et après tout, qu'importait ? Il entendait bien en créer une de toutes pièces, en hommage aux Noëls de son enfance. Un coffre débordant de présents était d'ailleurs dissimulé sous le lit, attendant patiemment son heure. Sous le lit où, en ce moment même, il reposait aux côtés de Léopold, après qu'ils eurent confirmé et reconfirmé leurs vœux. Il avait la sensation d'avoir été happé par un ouragan et foudroyé une bonne dizaine de fois. Son corps ressemblait à celui d'une méduse : sans consistance, sans ressort. Toutes ses forces se concentraient uniquement sur le souffle et sur l'effort de calmer cette arythmie qui le tenaillait. Son cœur battait à se rompre. Non, décidément, trop de bonnes choses ne sauraient être une vertu. Le plaisir lui-même réclame une certaine mesure, faute de quoi, on court le risque d'y laisser sa peau.
Léopold, à vrai dire, n'avait guère meilleure allure : on eût dit qu'un troupeau de chevaux lui avait passé dessus, et tout ce dont il était capable, c'était de demeurer allongé. Polack contempla son mari étendu sur le lit, puis posa nonchalamment la tête sur sa poitrine pour écouter son cœur danser la rumba. Si quelqu'un lui avait demandé, à cet instant précis, s'il était possible de mourir à force de faire l'amour, il aurait répondu : « Oui ». Sans l'ombre d'un doute.
Léopold finit par s’assoupir, épuisé, mais Polack, lui, ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il s'efforçait de dresser le bilan de cette année et de donner un sens à ce qui s'était noué entre eux. Résumer tout cela en un seul mot : l'amour ? Non, cela ne tenait pas. C'était un mot bien trop galvaudé, un peu fade, comme dans ces romans à l'eau de rose qu'il exécrait. Il n'éprouvait rien de tel envers son époux : ni douceur langoureuse, ni autres mièvreries du même acabit. Il y avait une attirance, l'acceptation d'un avenir prédéterminé. Alors, qu'était-ce donc ? Le destin ? Cela signifiait-il qu'il n'était pas arrivé là par hasard ? Et tout ce qui s'était produit dans sa vie antérieure n'était-il qu'une préparation à cette rencontre ?
Il devait y réfléchir… Que venait-il faire ici ? Avait-il une dette karmique à honorer envers son ancien univers, ou envers celui-ci ? Pourquoi les choses s'étaient-elles déroulées exactement de cette façon ? Toutes ces aventures : La traversée du Gouffre, L'Académie, La Sphère des Possibles, Le combat contre l'Empire, Le Siège, Le Bastard Royal, Le Vaisseau... L'année fut d'une richesse extraordinaire, enchaînant les événements sans jamais offrir le moindre répit.
Polack formula un vœu : « Que l'année prochaine soit plus paisible et entièrement dédiée à ma famille et à ceux que j’aime. »
Dans son sommeil, Léopold se tourna sur le côté et l'attira contre lui, enfouissant son visage dans sa chevelure. Polack esquissa un sourire : était-ce là la réponse à sa question ? Et maintenant ? Soudain, dans le silence de la nuit, il perçut des pas précipités dans le couloir, puis, après un coup impatient sur le battant, la porte de la chambre s'ouvrit à la volée.
Sur le seuil se tenait l'Oncle Onésime, un grand panier au bout des bras.
— Mon Oncle ! Pourquoi, diable..., commença Polack dans un chuchotement rageur.
— Mon cher neveu ! Il semblerait que votre lubie d'offrir des présents pour le Solstice d'hiver soit des plus contagieuses ! On vient de faire livrer un cadeau à votre intention !
Il ne fit aucun effort pour modérer sa voix, ce qui tira également Léopold de son sommeil ; celui-ci releva la tête et cligna des yeux encore embrumés.
Onésime ricana et déposa le panier sur le lit entre les deux époux. Puis il leva la main pour prévenir toute objection et ajouta, non sans une certaine perfidie :
— Et non, ce présent ne pouvait décidément pas attendre jusqu'au lendemain.
Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la chambre, refermant la porte avec une délicatesse affectée, les laissant seuls en compagnie de cet encombrant mystère.
Léopold et Polack se penchèrent simultanément au-dessus du panier. Leurs fronts se heurtèrent à mi-chemin dans un bruit sourd.
— Oh ! Finalement je constate que tu as la tête non seulement dure, mais aussi bien pleine, d'après le bruit ! rigola Léopold en se frottant le crâne.
Polack haussa les épaules, s'efforçant d'afficher un air outragé, mais n'y parvint guère et éclata à son tour de rire. Il examina ensuite avec plus d'attention ce cadeau inattendu. À l'anse était nouée une épaisse enveloppe, scellée d'un cachet qui ne lui parut pas tout à fait inconnu. Il détacha la missive et la déposa sur la table de nuit, puis plongea le regard dans le panier : il n'y distingua d'abord qu'une couverture bleu ciel, quelque chose de rose et un duvet blond.
« Une poupée ? Quel étrange cadeau ! Une blague ? Peu importe, cela fera la joie d'Armance », songea-t-il. Soudain, la poupée s'agita, poussa un vagissement et ouvrit de beaux yeux bleus.
— C'est... C'est... bégaya Polack.
Il voulut retirer la couverture et s'aperçut qu'une petite carte de visite y était fixée. Sur l'une des faces, on pouvait lire : Maîtresse Linx, juriste et une adresse. Polack détacha vivement la carte, la retourna et lut :
« Clotaire ! Te connaissant, je suis convaincue que tu as déjà égaré quelque part l'enveloppe ci-jointe et l'as oubliée dans l'instant. Aussi te fais-je un bref résumé : Oui — c'est un bébé. Oui — c'est un garçon. Oui — c'est mon fils. Oui — c'est ton fils. Oui — je te le confie. Non — je ne le reprendrai pas. Non — il n'a pas encore de prénom. Le reste se trouve dans la lettre. Aime-le ! Bises ! »
Polack parcourut la carte du regard, puis la tendit sans prononcer un mot à Léopold, qui en prit connaissance à son tour.
— Elle te connaît bien !
— Et c'est tout ce que tu trouves à dire ?
Léopold glissa la main dans le panier et caressa avec une infinie douceur la tête du petit garçon :
— Il a tes yeux ! Ton nez, tes cheveux ! J'ose espérer qu'il n'a pas hérité également de ton caractère !
Polack hésita entre se froisser pour la remarque sur son caractère ou se réjouir pour le reste :
— C'est tout ?
— Que souhaites-tu de plus ? Armance désirait tellement un petit frère. Son vœu semble exaucé. Et puis ce qui est à toi est à moi, pour le meilleur et pour le pire, tu t'en souviens ? Alors je suis heureux d'accueillir dans notre famille notre fils.
Dans la bouche de Léopold, ce « notre » semblait s'écrire en lettres lumineuses et clignotantes, immenses et éclatantes. Polack laissa échapper un soupir de soulagement. Il se pencha à son tour sur le nourrisson, lui caressa la joue du bout de doigt et chuchota :
— Bonjour, l'affaire personnelle qui avait conduit Mistresse Linx à abandonner l'exercice de son métier pendant plusieurs mois… Quel nom te donner ?
Au même instant, le nourrisson s'agita, faisant glisser la couverture. La brassière s'entrouvrit à son tour, dévoilant en haut de son torse une marque de naissance couleur de sang séché. Cette tache présentait une forme bizarre, évoquant à bien des égards l'ombre d'une branche chargée de feuilles. Une branche que Polack reconnut sans la moindre hésitation : elle était en tout point semblable au pendentif en forme de branche de bouleau qu'il portait lui-même.
Un souvenir foudroyant de son ancienne vision lui traversa l'esprit : le pont embrasé au-dessus de la Smorodina, lui-même aux côtés de Chaman et du grand-père Anastasie. Clotaire courant vers eux dans l'espoir d'être sauvé, puis refusant de rejoindre le cycle éternel des renaissances dans son désir ardent de rentrer chez lui. Polack s'en souvenait avec une précision absolue : dans cette vision, il avait glissé le double de son pendentif autour du cou de Clotaire, lui faisant cette promesse solennelle, avant que celui-ci ne franchisse le pont séparant le monde des vivants de celui des morts :
Tu reviendras dans ta maison où réside ton cœur, et ton âme immortelle le saura — par mon pouvoir de Vedoun, je le jure !
Cette promesse semblait s'accomplir bien plus tôt que Polack ne l'aurait imaginé. Il se pencha alors sur le garçonnet, l'embrassa au front et prononça avec solennité :
— Bienvenue chez toi, petit Clotaire !
Épilogue 2
Polack cheminait paisiblement sur le sentier qui traversait la forêt en ligne droite. Il n'avançait guère rapidement — ses jambes n'étaient plus aussi vives qu'autrefois —, mais vraiment rien ne pressait. Cette progression lente avait quelque chose d'apaisant, presque hypnotique, et propice pour laisser ses pensées vagabonder, revenir sur le passé, sur cet instant où il avait emprunté ce chemin pour la première et la dernière fois, afin de rejoindre le Vaisseau des Étoiles, portant le joli nom : Les Cimes.
Tant de temps s'était écoulé depuis lors. Des années qui s'étaient muées en décennies, puis en demi-siècle, puis en trois quarts de siècle, et encore un peu au-delà. Oui, cela faisait exactement quatre-vingts ans qu'il était parti rendre visite à ce vagabond stellaire, en compagnie de Jo, d'Armance et de son cher Léopold. Il croyait se souvenir que d'autres personnes les accompagnaient, mais leurs noms et leurs visages s'étaient peu à peu effacés de sa mémoire. Celle-ci commençait à lui faire défaut depuis quelque temps, car Polack était vieux, très vieux, même pour ce monde. Un centenaire ! Qui l'eût cru ?
Il avait mené une vie bien remplie. Il avait participé à la gestion des deux domaines, celui des Runs et celui des Ostrand. Il avait guerroyé contre l'Empire, avant de s'engager dans des missions diplomatiques et de contribuer à l'avènement de la paix. Pendant quelque temps, il avait occupé la fonction d'Oracle à la cour, mais s'en était lassé assez vite et se consacra entièrement à sa famille, dont il était devenu le patriarche : père, grand-père, arrière-grand-père. Dans quelques mois, il pourrait fièrement ajouter un « arrière » supplémentaire à ce titre : son premier arrière-petit-fils allait bientôt devenir père à son tour.
Il sourit à ses pensées. Oui, certains visages s'étaient estompés avec le temps, mais pas ceux qui comptaient véritablement.
Kamelio, l'espiègle galopin volant que l'on avait cru perdu lors de l'épopée du vaisseau, avait fini par regagner le domaine des Ostrand après plusieurs mois d'absence, en charmante compagnie d'une femelle de son espèce. L'intrépide Armance en avait profité pour diversifier les activités du domaine en se lançant dans l'élevage des Inugamis — ce qui décupla les revenus, l'animal étant rare et devenant rapidement l'objet d'un engouement certain. Oh, Armance… la lumière, et la blessure toujours à vif de son cœur. Elle s'était mariée avec un nobliau du Nord, avait eu trois enfants, et s'était éteinte à peine à quarante ans en mettant au monde le quatrième.
Le petit Clotaire junior, Dir Clotaire Runs, son fils, avait conquis son âme dès l'instant où il avait ouvert ses beaux yeux bleus. Héritier, puis maître incontesté du domaine des Runs. Il chérissait sa demeure, ses terres, les gens et les animaux qui les peuplaient ; et cet attachement lui était rendu avec la même sincérité. Financier retors, gestionnaire accompli, cavalier émérite, et tout simplement un homme bon et heureux.
Jo, ou plutôt Maître Joseph, le grand ingénieur, l'inventeur aussi prolifique que fantasque. Un brillant touche-à-tout dont le langage alambiqué était devenu la véritable signature. Le Royaume lui devait autant les planeurs et la bicyclette qu'une râpe à fromage. Polack l'avait quelque peu perdu de vue depuis que celui-ci avait rejoint Sergin au domaine Méridor. Quel cachottier, ce Jo ! Sergin lui avait tapé dans l'œil, et nul n'en sut rien durant de longues années.
Polack continua de marcher un sourire nostalgique aux lèvres. Les visages défilaient devant ses yeux. Tous ceux qui avaient compté pour lui ou tenu une place dans sa vie : Diana Linx, Chef Elvis, Oncle Onésime, Félix, Mass Eustache, Mass Christobald, et jusqu'à Maître Gnous, avec qui il avait fini par trouver un terrain d'entente et qu'il avait appris à apprécier. Certains étaient encore de ce monde ; d'autres l'avaient quitté pour rejoindre le grand cycle de l'existence, dont la mort et la naissance ne sont que les deux faces d'une même médaille.
Ils avaient été nombreux à le quitter. Mais c'était cette dernière perte, la plus cruelle entre toutes, avait profondément meurtri Polack et le mit sur la route. Son époux, son amour, son âme, son foyer — Léopold. Il l'avait quitté une semaine plus tôt, emporté par cet ennemi insidieux qu'est le temps qui passe.
Alors, aux premières lueurs du lendemain de la cérémonie d'adieu, Polack avait semé sa famille et pris la route — la poudre d'esclampette —, comme aurait dit Jo. Au bout de ce chemin, un vieil ami l'attendait depuis si longtemps. Il était plus que temps d'aller lui rendre visite.
***
Polack se tenait devant Les Cimes, face au sas hermétiquement clos. Le vaisseau semblait plongé dans un sommeil sans rêves. Tout au long de sa progression à travers la forêt, Polack n'avait pas perçu son appel. Le sentier lui était pourtant demeuré ouvert : il restait le Capitaine. Il fallait maintenant réveiller cette Belle au bois dormant.
Il posa résolument les mains sur le revêtement de la porte et murmura :
— Capitaine aux Cimes ! Capitaine à l'Ami ! Autorisation de monter à bord ?
Une vibration monta sous ses doigts. Le vaisseau s'ébroua, tel un chien tiré d'un long sommeil, et une voix incrédule et joyeuse résonna dans sa tête :
— Cimes au Capitaine ! Permission accordée ! À vos ordres, mon Capitaine ! Ami salue son Capitaine !
Le sas s'ouvrit en grand sur une coursive brillamment éclairée, bien plus que lors de la visite précédente. Un large trait lumineux fuchsia courut gaiement sous les pas de Polack, le conduisant vers le cœur du vaisseau — la salle de guidage — par le chemin le plus direct. En peu de temps, il se retrouva devant le panneau de commandes et la Sphère des Possibles, face à l'immense écran constellé d'étoiles.
Sur l'écran s'inscrivit : « État du vaisseau — en conservation. Lever la conservation ? Oui/Non ». Oui, pressa Polack. Le message se modifia : « Levée de conservation en cours. Opération : vingt unités standards. » Il attendit avec patience. Le temps avait cessé d'avoir la moindre importance.
« Conservation levée. Check-list... »
Polack laissa ses pensées dériver librement durant le défilement de la longue liste, qui s'acheva sur : « Tout fonctionne normalement. Cimes — prêt pour le départ. Destination ? »
Il projeta alors l'image mentale du système solaire et de quelques constellations dont il conservait le souvenir. Bien peu de chose, à vrai dire : la Grande et la Petite Ourse, l'étoile Polaire. Ses connaissances en astronomie demeuraient fort modestes.
« Calcul. Cinq systèmes correspondent partiellement. Itinéraire vers le plus proche ? Oui/Non » s'afficha sur l'écran. Oui, oui, oui, tapa Polack.
Il lui sembla soudain qu'il n'était plus seul : l'ombre d'un faucon plana au-dessus de lui, et la main fantomatique du grand-père Anastasie se posa sur son épaule. Il appliqua résolument les mains sur la Sphère des Possibles et murmura :
— Ami, ramène-moi à la maison !
Puis ajouta, plus doucement encore :
— Grand-père, Chaman, je rentre enfin chez nous !
Et dans les cieux noirs et étoilés de Custenia, le majestueux vaisseau s'éleva.
FIN