LE MERCENAIRE

Chapitre 66 : Xuanwu (*)

2393 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/09/2026 10:59

« Nous avançons à la vitesse d'une tortue, quoique cette comparaison soit injuste pour la tortue — et je ne suis d'ailleurs pas certain qu'un tel animal existe ici », songea Polack, bercé par le roulis régulier du vapauto, ses pensées s'étirant paresseusement à la frontière entre la veille et le sommeil.

Cela faisait deux heures qu'ils avaient pris la route, et la distance parcourue demeurait franchement dérisoire : par la vitre arrière, on distinguait encore, au loin, les tours de la demeure des Ostrand, tandis que par la vitre avant s'allongeaient le chemin sinueux et les arbres, les arbres, les arbres — à perte de vue. La végétation qui défilait devant les hublots à l'allure d'une tortue — « Encore elle ! » s'irrita Polack — finissait par l'hypnotiser. Il posa la tête sur l'épaule de Léopold, ferma les paupières et, sans bien comprendre comment, glissa dans un rêve.


Polack se tenait sur un sol ferme — trop ferme, à vrai dire. Pas le moindre brin d'herbe, pas le plus petit caillou. Rien qu'une plaine parfaitement plate d'une couleur difficile à nommer, quelque chose entre le vert et le brun. « Couleur écaille de tortue », lui souffla son cerveau avec une promptitude presque obséquieuse. Cette teinte s'étendait jusqu'à l'horizon sans la moindre interruption.

Il observa plus attentivement. La surface n'était pas aussi uniforme qu'il y paraissait : elle semblait quadrillée, des lignes à peine discernables découpant d'immenses carreaux, chacun légèrement bombé en son centre. Il fit un pas en avant et perçut un léger tangage sous ses pieds — imperceptible presque, comme s'il se trouvait sur le pont d'un paquebot de croisière par une journée d'un calme plat.

Polack pivota lentement sur lui-même. Aussi loin que portait son regard, le plateau nu s'étendait dans une désolation absolue, sans arbre ni brin d'herbe. Il se trouvait en un lieu qu'il n'avait jamais foulé, et pourtant cette plaine quadrillée éveillait en lui un souvenir tenace, un reflet de quelque chose d'infiniment plus petit. Ah ! S'il avait seulement pu s'élever dans les airs et contempler cet endroit depuis la hauteur d'un vol d'oiseau !


Polack soupira. Bien que ce lieu semblât uniforme en tous points, quelque chose le poussait à continuer d'avancer. Il fit un pas, puis un autre. Bientôt, il courait. Il courait à perdre haleine sous le ciel constellé d'étoiles, le yatagan battant contre sa cuisse, l'armure pesant davantage à chaque foulée sur ses épaules. Le yatagan ? L'armure ? Il en était pourtant absolument convaincu : pour cette exploration, il avait revêtu sa tenue de motovap, robuste et fonctionnelle.


Soudain, au loin, deux points noirs se dessinèrent à l'horizon avant de grossir à une vitesse saisissante et prendre forme. Une silhouette était celle d'un faucon qu'il reconnut aussitôt — et qui n'avait aucune raison de se trouver là. Polack ne put retenir un murmure : « Chaman ».

L'oiseau faisait face à un serpent. Pas n'importe lequel : Polack faillit sourire en reconnaissant le python Kaa, comme surgi tout droit de son enfance. Les deux protagonistes semblaient engagés dans une étrange séance d'hypnose mutuelle. 

Mais son sourire n'eut pas le loisir d'éclore. En s'approchant, il constata que le serpent se métamorphosa — il n'avait plus rien d'enfantin ni de mignon. Ce n'était plus ce personnage attachant issu d'un dessin animé. C'était désormais une créature sinistre et redoutable, aux yeux incandescents et aux crochets luisants de venin. De toute sa longueur, il dominait le faucon et prenait manifestement l'ascendant dans cette joute silencieuse.

Polack accéléra, conscient que le moindre retard pourrait entraîner des conséquences funestes. Il fonçait de toutes ses forces, mais, comme dans un cauchemar, les deux protagonistes, figés dans leur affrontement, ne semblaient pas se rapprocher. Il s'immobilisa, à bout de souffle. Alors, comme dans un film projeté à rebours, ce sont les antagonistes qui fondirent sur lui pour se retrouver à portée de sa main.

Il dégaina le yatagan, résolu à débiter le serpent en rondelles, mais un cri strident du faucon dans lequel il perçut distinctement le mot « Non » le stoppa net.

Polack rejeta alors son arme et saisit le python à mains nues. Il le souleva au-dessus de sa tête — qu'il était lourd et froid ! — et, dans un effort qui dépassait presque ses forces, le projeta au loin. Mais au lieu de choir sur le sol, le corps de l'animal s'éleva dans les airs, grossit à vue d'œil, se mit en boucle : un ouroboros tournoyant sur lui-même. Il occupa tout le ciel, puis, avec le sifflement d'un obus, s'abattit derrière l'horizon.

Le sol se mit à trembler. Un grondement à déchirer les tympans retentit, suivi d'une muraille d'eau menaçante qui fonçait vers Polack à la vitesse d'une locomotive — pour finalement s'effondrer à ses pieds en une simple flaque inoffensive, où se miraient les étoiles. Ces étoiles formaient des constellations, certaines familières à Polack, d'autres non. Il lui sembla même distinguer, l'espace d'un instant, leurs tracés dessiner une tortue enlacée d'un serpent.

— Xuanwu... entendit-il murmurer.

Il tourna la tête et vit, à la place du faucon, Chaman — le premier de sa lignée de Vedoun — se tenir à ses côtés.

— Tortue-monde ?

Chaman rit de bon cœur :

— Le monde est sous tes pieds, mon ignare descendant ! Xuanwu règne dans le ciel septentrional. Souviens-toi : le Nord !

La voix de Chaman s'enfla, envahit tout l'espace autour de Polack, le serra dans son étreinte, le souleva et le projeta dans les cieux. Il eut tout juste le temps d'apercevoir une tortue et un serpent, puis tout fut voilé par l'ombre des ailes du faucon — et il ouvrit les yeux au milieu des cris, où le mot « Nord » se répétait comme une litanie.


***


Le vapauto ne tanguait plus.

— Nous sommes arrivés ? bâilla Polack. Déjà ?

Léopold secoua la tête.

— Alors pourquoi sommes-nous à l'arrêt ?

— Les nobles Mass ne s'accordent pas sur la direction... Avec, comment dire... une certaine véhémence. Je parie qu'ils en viennent aux mains.

De fait, la dispute semblait s'envenimer sur le siège avant : la carte projetée au sol, le conducteur les mains crispées sur le volant et les deux Mass face à face. Mass Eustache, le visage cramoisi et les poings serrés ; Mass Christobald, blême, l'index vengeur pointé sur le front de son adversaire. L'ensemble de la scène avait quelque chose de profondément grotesque.

« De vrais coqs de combat », songea Polack, et étouffant un ricanement, il s'adressa à eux :

— Que se passe-t-il ? J'ai dormi et semble avoir manqué quelque chose d'important...

Mass Christobald, dans l'impossibilité physique d'ignorer sa question — le lien qui les unissait ne lui en laissant guère le choix —, se tourna à contrecœur vers Polack et laissa tomber entre les dents :

— Nous nous trouvons à un carrefour. Deux voies s'offrent à nous. Celle qui nous convient, vers le nord, est obstruée par la chute d'un arbre ; celle qui s'incline légèrement vers le nord-est demeure libre. Ce... Mass propose de faire un détour, afin de ne pas perdre de temps à dégager le chemin.

Il donnait tout à fait l'impression d'avoir substitué au mot « Mass » une épithète considérablement moins flatteuse.

« Souviens-toi : le Nord ! » résonna comme un glas dans l'esprit de Polack, lui arrachant une grimace.

Il se tourna vers Léopold :

— Le temps que les nobles Mass règlent leur différend — ce qui semble prendre un certain temps —, allons évaluer l'étendue des dégâts. Dressons peut-être un camp temporaire pour prendre confortablement un repas. J'ai faim ! Et toi ?

Il fit signe aux gardes à l'arrière de descendre et entreprit lui-même de s'extraire du véhicule. Une fois à terre, il constata que, hormis les Mass toujours plongés en âpre discussion, tout le monde l'avait suivi. Tous étaient visiblement soulagés de pouvoir se dégourdir les jambes.

Les gardes s'attelèrent aussitôt à sortir les caisses contenant la nourriture et l'équipement nécessaire, considérablement gênés par la bonne volonté de Jo, qui tenait absolument à leur prêter main-forte. Polack et Léopold, quant à eux, s'approchèrent de l'arbre qui leur bloquait la route.

Polack émit un sifflement discret — l'arbre était colossal, un véritable monarque du monde végétal. Il ne barrait pas le chemin à proprement parler, non, il le traversait en diagonale, les racines arrachées à la terre et la cime reposant sur d'autres arbres bien plus modestes ; le tronc demeurait toutefois trop proche du sol pour laisser passer le vapauto. Il était néanmoins évident qu'il ne s'agissait pas d'un piège — comme Polack le redoutait. Cette crainte était alimentée par de nombreuses œuvres cinématographiques : un arbre obstruant la route d'un convoi, un second s'abattant dans son dos — la bourse ou la vie ! — comme un leitmotiv. Son expérience militaire lui fournissait des images encore plus funestes. C'est donc avec un certain soulagement qu'il constata le caractère, à première vue, naturel de l'obstacle. Puis il remarqua des sillons profonds déchirant l'écorce sur toute la surface, étrangement rectilignes et parallèles, par groupes de quatre. Comme si quelque félin avait fait ses griffes sur une bûche. Vu les proportions de ladite bûche et la profondeur des stries, Polack n'aurait guère apprécié de croiser ce minou — il se demandait même si des brigands n'eussent pas été préférables.

Léopold, qui se tenait à ses côtés, suivit une des rainures du doigt, puis posa sa main en travers pour en mesurer l'écartement.

— Un Barrosaur, ou peut-être même un Sparamander... Si c'est un Spara, j'espère qu'il ne traîne plus dans les parages...

Polack n'avait pas la moindre idée de ce qu'étaient ces créatures, et ne ressentait nullement l'envie de les croiser, fût-ce pour enrichir sa culture générale et approfondir sa connaissance de ce monde. Il posa sa main près de celle de son époux, puis caressa avec révérence les sillons sur l'écorce et demanda :

— Qu'est-ce qu'un Bara et un Spara ?

Léopold soupira :

— Imagine un lézard aussi haut que cet arbre, dote-le d'une gueule de la taille d'un vapauto garnie de trois rangées de dents bien acérées, des pattes avant munies de griffes longues comme ton yatagan et des pattes arrière d'une puissance redoutable ; qui court aussi vite qu'un vapeur sur les rails et bondit aussi haut que le deuxième étage de ma demeure. Tu as imaginé ? C'est un Barrosaur. À présent, multiplie tout par deux et tu auras une idée de ce qu'est un Spara !

Polack, dont l'imagination était particulièrement vive, se les représenta et frémit. « Jurassic Park en tournée avec en vedette un putain de Tyrannosaure Rex ! »

— La bonne nouvelle, c'est que ni l'un ni l'autre ne s'attardent longtemps au même endroit, ajouta Léopold. Non par goût du mouvement, mais une telle masse musculaire exige une nourriture abondante — au bout de deux ou trois jours, ils épuisent les ressources d'un secteur et partent chercher leur pitance ailleurs.

Polack saisit l'essentiel :

— Deux, trois jours ? Et on ignore depuis combien de temps...

— L'arbre est tombé depuis au moins une semaine, regarde : la mousse commence à s'installer par endroits, les griffures sont sèches et la terre sur les racines l'est tout autant. Donc ne t'inquiète pas. En revanche, nous risquons de perdre une journée entière à dégager le passage.

Léopold se gratta la tête et déclara d'un ton dubitatif :

— Il vaudrait peut-être mieux contourner, comme le propose Mass Eustache... En plus il affirme que c'est un raccourci...

Polack ressentit un tangage fantomatique sous ses pieds, comme s'il se trouvait de nouveau sur le dos de Xuanwu. Il lui sembla même percevoir le sifflement d'un serpent et, comme si cela n'eût pas suffi, l'ombre d'un faucon plana au-dessus du sentier avant de filer vers le nord.

— Non ! On passe par là...

Il désigna de la main le chemin obstrué.

— Nous ne sommes pas pressés, et puis...

Un sourire se dessina sur ses lèvres :

— Les raccourcis font bien souvent de longs détours !

Léopold acquiesça, puis porta son regard vers le vapauto autour duquel le camp temporaire prenait progressivement forme. Les gardes avaient sorti les provisions et les couvertures épaisses afin de s'installer avec un minimum de confort pour le repas. Léopold leva le bras pour capter l'attention de ses hommes.

— Nous avons arrêté notre décision ! Dès le repas terminé, nous dégagerons le passage. Nous disposons des haches, des scies et des hommes capables de s'en servir.

Voyant Mass Eustache s'apprêter à élever une objection, il ajouta avec fermeté, le regard planté dans le sien :

— Ma décision est irrévocable ! Nous allons débiter ce bois mort ! La tâche ne sera pas rapide, aussi établissons-nous ici notre premier camp de base. Toi et toi...

Il désigna du doigt le conducteur du vapauto et Jo.

— Vous dressez les tentes. Tous les autres s'attellent aux travaux du bois.

Son ton de commandement n'admettait aucune réplique. Le repas fut expédié et chacun s'activa : on extirpa du compartiment à bagages les scies, les haches, les cordes. Jo, fier de sa mission, entreprit de dégager le sac de toile renfermant une tente. Il tira, mais le sac ne céda pas d'un millimètre ; il redoubla d'effort, sans davantage de résultat. Il s'en saisit alors à deux mains et exerça une traction de toutes ses forces. Le sac vint presque trop aisément, le faisant basculer sur les fesses, la tente lui dégringolant littéralement dessus. Jo se dégagea, se remit debout et scruta l'intérieur du compartiment pour comprendre ce qui avait bien pu le retenir — puis bondit en arrière avec un cri d'effroi : une paire de grands yeux noirs le fixait depuis les profondeurs, entre les bagages.


Note :



(*) Xuanwu, la Tortue Noire, est l'un des quatre animaux célestes de la mythologie chinoise, chacun gardien d'un point cardinal. À ce titre, il incarne le Nord, la saison hivernale et l'élément de l'eau.




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