LE MERCENAIRE

Chapitre 51 : Le goût de la victoire

2584 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/06/2026 10:56

Polack n'émergea de sa prostration réparatrice, dans laquelle il demeurait plongé depuis son retour de sa petite virée destinée à la destruction du brouilleur, que pour participer au banquet de la victoire. Il avait manqué l'arrivée des forces royales à bord de leurs majestueux dirigeables, les combats, ainsi que la levée du siège qui pesait sur le domaine.


Durant les deux journées précédentes, il avait passé la quasi-totalité de son temps aux bras de Morphée, plongé dans la solitude, bien qu'à certains moments il lui semblât percevoir une main bienveillante lui caresser les cheveux et entendre ce murmure : « Clotaire, Clotaire ! Téméraire tête de linotte ! Comment aurais-je pu vivre sans toi ? »

Le repas s'avérait véritablement somptueux. Polack savait pertinemment qu'aucun de ces mets, dont la table faisait si généreusement l'étalage, ne pouvait provenir des réserves plutôt modestes et restreintes du domaine. L'intendante avait dû consentir à des acquisitions considérables pour témoigner d'une telle magnificence. 

« Maître Gnous a dû bouffer son chapeau de dépit », songea Polack avec une pointe d'ironie.


L'assemblée réunie à table se montrait enjouée, animée et était presque exclusivement composée de militaires. Polack chercha Armance du regard sans l'apercevoir, l'enfant n'ayant assurément rien à faire dans une compagnie où le vin coulait déjà à flots, faisant scintiller les yeux et s'élever les voix, bien que, pour l'heure, tout demeurât dans les limites de la bienséance.

Léopold le présenta aux gradés présents :

— Die Runs, Clotaire Runs, cadet de l'Académie Militaire, mon époux.

Puis il poursuivit d'une voix atone, courtoise mais dénuée de toute chaleur humaine, énumérant méthodiquement les grades, les patronymes, les fonctions. Toutes ces informations se confondaient dans l'esprit encore embrumé de Polack. Une seule figure avait véritablement marqué sa mémoire : le Général qui dirigeait les forces royales d'intervention. Un homme d'une quarantaine d'années, aux cheveux bruns, de haute stature, svelte, voire décharné. Polack l'avait retenu non pas parce qu'il occupait le rang le plus élevé de l'assemblée, mais en raison des œillades furtives et lubriques qu'il lui adressait. Il s'en sentait physiquement souillé, sans toutefois disposer d'aucun moyen de s'y soustraire, ce dernier étant son voisin de table. 


Au début, Polack ne remarqua rien de particulier, en dehors des regards appuyés de ce dernier. Il prit ensuite conscience que Léopold ne lui adressait quasiment plus la parole et, lorsque les circonstances l'exigeaient, s'en tenait à des formules protocolaires d'une courtoisie distante. Cette attitude n'avait rien de naturel ni de coutumier ; un peu plus et il aurait douté de la réalité de cette main compatissante dans les cheveux qu'il avait sentie à travers les brumes du sommeil. Mais ce n'était ni le moment ni l'endroit approprié. Il patienterait pour interroger son époux lorsqu'ils se retrouveraient en tête-à-tête ; toutefois, il ne cessait de lui adresser des coups d’œil empreints de perplexité.

Cependant, ces bonnes intentions — dont on sait qu'elles pavent l'enfer — s'écroulèrent lorsqu'il entendit Léopold répondre à la question d'un convive :

— Naturellement, dès que les routes redeviendront sûres et que les communications seront rétablies, Clotaire retournera à l'Académie pour achever ses études. Même si je préfère le garder près de moi, l'éducation reste une priorité. Un homme cultivé saura mieux servir notre Roi et notre Royaume !

Polack était stupéfait. Lui qui nourrissait des projets et des desseins où le retour à Alma Mater n'avait pas sa place ! Il envisageait de se consacrer à l'administration du domaine, d'explorer les alentours, de dresser Kamelio, de découvrir le vaisseau spatial des « Dieux des Cimes » et de restituer la Sphère à sa place légitime dans le poste de pilotage.

Il se tourna vers Léopold et lui adressa un regard courroucé, lequel fut accueilli par un sourcil arqué dans une interrogation courtoise.

— Mon très cher époux... commença Polack.

Léopold lui adressa un sourire empreint de la même courtoisie et, simultanément, exerça sous le couvert de la table une pression ferme et douloureuse sur son genou, puis articula silencieusement du bout des lèvres :

— Plus tard...

Polack serra les dents à les faire crisser. Ce grincement le dégrisa : Léopold avait raison. Le linge sale méritait d'être lavé en privé et les comptes personnels devaient également se solder en tête-à-tête.


***


Il était près de minuit lorsque Polack et Léopold purent enfin se retirer discrètement de la salle à manger, abandonnant leurs convives à la poursuite des festivités. Au fil des heures et des libations, la soirée revêtait progressivement les caractères d'une véritable bacchanale.

Polack se trouvait dans un état d'exaspération extrême — état qu'il qualifiait de « prêt à commettre un meurtre » dans son existence antérieure — tant les assiduités de son voisin de table s'étaient révélées insistantes et inconvenantes. Il oscillait désormais entre l'envie d'administrer une gifle retentissante et celle de planter le couteau à dessert dans la main vagabonde de ce cher général. Ce dernier avait commencé par des regards concupiscents, puis par des propos empreints d'allusions qui, l'alcool aidant, perdaient progressivement leur vernis de galanterie pour sombrer dans la grivoiserie la plus crasse.

Plus les verres et les toasts se multipliaient, plus l'atmosphère s'échauffait. Le général colla sa cuisse contre celle de Polack et tenta de lui pincer les fesses tout en lui proposant, avec un clin d'œil appuyé, de le reconduire dans la capitale à bord de son dirigeable amiral.

Polack, qui s'était abstenu de boire en prévision d’une discussion avec son époux, jouissait d'une parfaite lucidité. Lorsqu'il perçut le signal de Léopold — deux mains croisées mimant le battement d'ailes d'un oiseau, signifiant « On s’en va » —, il l'accueillit comme une providence et ne se fit nullement prier.


Les époux s'installèrent dans la bibliothèque qui, située en hauteur avec ses escaliers abrupts, représentait l'endroit le plus isolé de la maison. 

« Cela devient une habitude, presque un rituel. Toutes nos discussions importantes se déroulent dans ce pigeonnier de savoir », songea brièvement Polack en s'installant dans le fauteuil de lecture, délaissant volontairement le canapé. Cette position lui offrait un double avantage : faire face à Léopold pour scruter ses expressions — souvent plus révélatrices que les paroles — tout en manifestant sa contrariété. Il était réellement blessé par la froideur calculée et la décision unilatérale de ce dernier. Dans cette même logique, il resta silencieux, laissant planer une pause pesante. Cette tactique, il le savait bien, déstabilisait l'interlocuteur. D'ailleurs, celui qui brisait le silence en premier se plaçait en position de faiblesse et avait déjà presque capitulé.

Léopold s'installa dans le canapé, droit comme un piquet, les sourcils froncés, arborant l'air hautain et méprisant d'un général face à un soldat en faute. Puis, soudain, il se détendit, courba légèrement les épaules, se passa la main sur le visage d'un geste fatigué et murmura :

— Clotaire, Clotaire ! Arrête ce petit jeu ! Avec moi, ça ne marche pas !

Polack serra les poings :

— Ah ! Ça ne marche pas ? Alors, qu'est-ce qui te prend ? Tu me parles comme si j'étais un parfait inconnu, un simple bidasse fautif ! Tu me punis ! Tu me renvoies ! Pourtant, j'ai sauvé la mise pour nous tous !

À chaque mot, le ton montait, sans pour autant se transformer en cris. Alors Léopold haussa également la voix en se penchant vers Polack :

— Tu ne comprends pas ? Alors, je vais t'expliquer où et comment tu as franchi les limites !

Polack bondit de son fauteuil et se dressa de toute sa hauteur devant Léopold, imperturbable :

— Moi ? Moi, j'ai franchi les limites ?

— Oui ! Et rassieds-toi ! Je ne vais pas me tordre le cou pour te regarder en face !

Il attendit que son époux, essoufflé et le visage rouge, s'effondre dans le fauteuil, puis reprit :

— Je sais que tu souffres d'amnésie et que tu ignores beaucoup de nos coutumes. Tu avais le temps de t'informer, mais passons. Tu es un Die : ce statut t'oblige à obéir à ton époux, quelle que soit ta valeur personnelle. Or, tu m'as désobéi, prouvant à tous que mon autorité ne compte pas pour toi. Ce n'est pas catastrophique en soi : les regards et les remarques venimeuses dans mon dos — personne n'oserait devant moi —, je peux les endurer. Ils finiront par se lasser.

— Comme c'est généreux ! railla Polack.

— Silence ! rugit Léopold d'un ton si ferme que Polack réprima l'envie de se mettre au garde-à-vous. Laisse-moi finir ! Ton mépris pour l'avis de ton époux me déplaît, sans plus. Mais tu as osé ignorer les ordres de ton supérieur hiérarchique ! Non, n'écarquille pas tes yeux innocents ! Tu as passé plusieurs mois à l'Académie après ton accident et tu ignores encore qu'un Dir devient automatiquement le chef militaire le plus gradé de sa garnison lors des conflits armés ? Et toi, tu n’es qu’un cadet de l’Académie militaire ! 

Léopold martela chaque mot en enfonçant le clou :

— Si tu n'étais pas mon époux, tu ne dormirais pas dans ta chambre, mais au cachot, en attendant la cour martiale ! Même le succès de l'opération ne t'aurait ni sauvé ni valu de circonstances atténuantes ! Tu as sapé mon autorité !

Puis il ajouta plus calmement, redevenant ce Léopold que Polack connaissait :

— Pourquoi ne m'as-tu pas simplement parlé de ton plan en privé ? As-tu si peu confiance en moi ?


Polack se passa la main dans les cheveux, puis tira sur les mèches. Léopold avait raison — non, il avait mille fois raison. Comment avait-il pu oublier cet article du règlement ! Il ferma les yeux, et sur ses paupières closes apparut la page de la charte : « Le noble dont le domaine possède une garnison à demeure se voit conférer le grade et la fonction d'un gradé supérieur lors d'un conflit armé manifeste. » Léopold détenait ainsi un grade équivalent à celui d'un colonel dans le monde d'origine de Polack, tandis que lui-même, en tant que cadet, n'atteindrait vraisemblablement pas même le rang de lieutenant. Sergent, tout au plus. Or, qu'un sergent s'affranchisse des ordres d'un colonel constituait une faute grave en temps de paix — et un crime en temps de guerre.


— C'est vrai, chuchota-t-il. Dans le tumulte j'ai oublié. Mais tu ne m'aurais jamais autorisé...

— Maintenant on ne le saura jamais, n'est-ce pas ? Peut-être t'aurais-je laissé y aller sans moi, ma blessure n'étant pas entièrement guérie. Mais je t'aurais adjoint quelqu'un de plus compétent que notre Jo. Tu aurais pu te faire tuer !

Ces derniers mots, il les cria littéralement, tout son flegme envolé. Ses mains tremblaient, son visage devint livide et une goutte de sueur glissa le long de sa tempe. Polack se rua vers lui, s'assit à ses côtés, l'enlaça et le serra contre lui :

— Je suis là, rien d'irréparable ne m'est arrivé ! Je suis avec toi ! Je regrette ! Ne me renvoie pas !

Léopold poussa un soupir, dégagea un bras de cette étreinte et caressa furtivement le visage de son époux :

— Je t'en veux de m'avoir fait peur, mais pas assez pour te chasser ! Ton retour à l'Académie est une nécessité.

Il s'installa plus confortablement en changeant légèrement de position. À présent, ce fut lui qui entoura les épaules de Polack et poursuivit : 

— Pour plusieurs raisons. Tu dois d'abord continuer ton apprentissage auprès de Mass Hippolyte. Tu as un don, certes, mais tu ne le maîtrises pas suffisamment...

— Ici, nous avons Mass Eustache...

— Mass Eustache, avec tout le respect que je lui porte, manque de connaissances et de force. Il sait tout juste conduire les rituels domestiques, soigner les petits maux et enseigner nos mythes aux enfants. Il n'arrive pas à la cheville d'Hippolyte, qui est un Mass puissant et un scientifique. Et ton mentor ! Ensuite, il y a le domaine des Runs. Tu veux toujours le récupérer ?

Polack hocha la tête presque imperceptiblement.

— Alors tu dois aussi contacter l'homme de loi qui se charge maintenant de ce dossier. Il faudrait également comprendre pourquoi Mistresse Linx refuse désormais de s'en occuper. 

Il ébouriffa les cheveux de son époux, puis lui donna une pichenette sur le nez :

— Sans compter que tu as encore beaucoup à apprendre sur la subordination.

Polack le regarda avec un petit sourire, il avait compris :

— Donc ce retour à l'Académie n'est pas une punition, mais cela y ressemblera aux yeux de tous. Tu restaures ainsi un peu de ton autorité que j'ai ébranlée par ma conduite. Et tu me bats froid pour la même raison.

— Tu vois que tu saisis tout quand tu te donnes la peine de réfléchir. Mais tu as de la chance que j'aie eu le temps de me calmer… Tu prendras donc le premier vol commercial pour la capitale.

Devant l'air surpris de Polack, il ajouta avec un sourire moqueur :

— Tu te souviens que les Ostrand ont des places réservées sur tous les dirigeables ? Tu ne pensais quand même pas que je te laisserais partir avec ce lovelace qui nous sert de Général ?

Puis son regard s'assombrit et dans un mouvement brusque il attira Polack tout contre lui en posant une main sur sa tête :

— À moins que tu ne le désires ? 

Polack fit le signe de négation et plongea le regard dans les yeux de son époux et n'y décela ni froideur ni détachement. Il le fixa ainsi jusqu'à ce que Léopold ferme les paupières et effleure ses lèvres des siennes. D'abord avec une légèreté de plume. Puis il déplaça sa main du sommet du crâne de Polack jusqu'à sa nuque, pour que le contact soit plus étroit — plus fort, bien plus fort — jusqu'à ce que le monde alentour s'efface, ne laissant subsister que ces lèvres avides, cette langue impatiente s'enfonçant dans sa bouche brûlante, ce tourbillon incessant et enivrant de morsures, de suçons, et encore de morsures. Nul ne savait plus lequel d'eux gémissait ; Polack poussa un cri et mordit à son tour, s'accrochant à cette bouche extraordinaire, à ces lèvres charnues et bien dessinées, comme pour se venger de la brièveté, de la fugacité impitoyable de l'instant.

L'embrasser tout habillé avait quelque chose d'étrange et de maladroit ; tout semblait s'y opposer, et pourtant Polack brûlait de serrer Léopold contre lui, jusqu'à en avoir mal, jusqu'à en perdre le souffle, de se fondre dans ce torse souple et puissant. Il glissa les mains sous sa veste pour sentir la peau brûlante de son dos, y enfonçant les ongles sous l'effet de la frustration, se retenant de l'arracher… et laissa échapper un grognement de rage lorsque Léopold se dégagea, s'arrachant littéralement à lui.


Quatre jours plus tard, Polack, accompagné de Jo et d’Octave, prenait place à bord du dirigeable en partance pour Gardenia.


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