LE MERCENAIRE
Les assiégés disposaient de quarante-huit heures avant l'expiration de l'ultimatum. Pour respecter les délais tout en gardant une marge de sécurité, l'expédition visant à neutraliser le brouilleur fut repoussée au lendemain. Ce report permettrait à Léopold de récupérer quelque peu — une guérison complète restant hélas impossible — et à Kamelio de mener plusieurs missions de reconnaissance. Par chance, l'ennemi ignorait la présence d'un animal volant apprivoisé dans le domaine. Ainsi, ses survols du campement adverse, bien qu'ils ne passent pas totalement inaperçus, n'attireraient pas une attention excessive.
Expliquer l'objet de recherche à Kamelio représentait un véritable défi. Ce dernier ne possédait aucune capacité de réflexion abstraite. Polack pouvait lui transmettre l'image mentale du brouilleur, mais il n’arrivait pas à lui faire comprendre que l'artefact pouvait se cacher dans une tente ou sous des branchages. Il pouvait certes lui montrer le brouilleur dissimulé dans une tente ou camouflé à l'extérieur, mais aucunement lui demander de chercher l'une ou l'autre de ces possibilités, encore moins quelque chose de complètement différent. Kamelio interprétait chaque indication de manière littérale. Il fallut donc organiser plusieurs missions de reconnaissance. Lors du premier vol, Kamelio avait reçu l'ordre de chercher une pyramide, puis une sphère de la taille de mastigue-ourca — un mètre de haut ne signifiait évidemment rien pour lui. Cette recherche s'avérant infructueuse, Polack enrichit la description mentale en ajoutant une tente bien gardée.
Kamelio revint porteur d'informations précieuses : au moins quatre structures correspondaient à la description recherchée. Il avait identifié une tente au cœur du campement où des hommes en uniforme d'officiers effectuaient des allées et venues régulières, avec des soldats au garde-à-vous devant l'entrée. « Certainement le quartier général », songea Polack.
Un second abri repéré par l’Inugamis abritait les cuisines, elles aussi cernées de militaires. Qu'il s'agisse de sentinelles en faction ou de simples bidasses affamés, Kamelio ne faisait aucune différence. De surcroît, l'endroit devait sentir la nourriture et l'attirer irrésistiblement. « La popote — j'aurais parié ! Pour un tel morfal, c'est comme un aimant pour la limaille », grommela Polack.
Les troisièmes et quatrièmes objectifs d'observation s'avéraient plus prometteurs : un abri de toile rudimentaire flanqué de deux sentinelles à l'entrée, et un autre ne comptant qu'un seul gardien, mais lourdement armé. Chacun était susceptible de dissimuler le brouilleur ; tous deux présentaient des arguments pour et contre cette hypothèse. Ces abris possédaient des dimensions considérables et bénéficiaient d'une surveillance attentive, ce qui laissait présager la présence de l'artefact à l'intérieur, mais ils pouvaient tout aussi bien receler les réserves de vivres ou de munitions. Polack nota néanmoins leurs emplacements sur sa carte mentale.
Lors de la dernière reconnaissance, Kamelio reçut pour mission de rechercher un monticule de branchages ou de terre. Il en découvrit plusieurs, que Polack répertoria également, sans nourrir trop d’espoir à leur égard.
Ces informations restaient floues, mais c'était déjà mieux que rien : elles permettaient au moins de restreindre la zone de recherche. Polack ne s'attendait pas non plus à recevoir un plan détaillé avec une flèche et un panneau lumineux indiquant « Le brouilleur se trouve ici ».
La seconde difficulté tenait au fait que Polack ne souhaitait emmener ni Octave, qu'il estimait peu fiable et bien trop imposant pour demeurer discret, ni Léopold. De plus, bien qu’Octave, malgré les doutes sur sa loyauté qui taraudaient toujours Polack, fût un militaire de carrière ayant participé à de nombreuses batailles, un homme de confiance du Chef Elvis et l'ami d'enfance du père de Léopold, il n'était plus très jeune. Et ces dix dernières années, il ne s'occupait que de tâches administratives à l'Académie. Même durant son service actif, Polack doutait qu'il se soit consacré à des missions discrètes ou à l'espionnage, compte tenu de sa corpulence imposante. L'emmener était une idée catastrophique, de même que pour Léopold. Ce dernier, bien qu'il eût toute sa confiance, était blessé et représentait en outre un problème hiérarchique : il était son aîné, son époux et son Dir, et c'était à lui qu'incombait naturellement la conduite des opérations. Cependant, Polack, dans son existence antérieure, n'était pas seulement un mercenaire, mais également sergent de la Légion Étrangère, où on lui confiait fréquemment la planification. Et il excellait dans cet exercice. À vrai dire, si l'on avait sollicité son opinion, il n'aurait emmené que Jo : petit, agile, loyal, et pour qui les paroles de Polack constituaient un véritable évangile. Il était bavard ? Et alors ? Un seul mot de Polack et il demeurerait silencieux. Et encore…, partir seul, c’était plus sûr.
Personne ne lui demanda son avis. Léopold planifiait la sortie à trois, avec Octave, précisant que s'il le pouvait, il laisserait volontiers son époux à l'abri derrière de solides murs. Il prévoyait de commencer l'exploration des positions ennemies par les tentes gardées. Polack aurait préféré se contenter, dans un premier temps, des objets dissimulés par des branchages : plus éloignés du centre et moins observés, ils pouvaient réserver quelques mauvaises surprises même s'ils ne contenaient pas le brouilleur. Les sentinelles en faction devant les tentes risquaient de donner rapidement l'alerte. Si l'artefact ne s'y trouvait pas, toute recherche supplémentaire deviendrait périlleuse.
Léopold avait étalé sur le bureau le plan sommaire des positions ennemies, griffonné à la hâte, et désignait les cibles avec son crayon.
— Nous partirons demain, à la tombée de la nuit. Nous sortirons par le passage secret dans la montagne. Il nous faudra une heure pour descendre. Nous attaquerons d'abord ici...
Il traça une croix sur le plan à l'endroit où se trouvait l'abri gardé par une seule sentinelle.
—... Octave neutralisera le garde comme il l'entendra. Si le brouilleur ne s'y trouve pas...
Il poursuivit ses explications. Polack l'écoutait distraitement, car un autre plan prenait forme dans son esprit : un plan qui, s'il l'exécutait et échouait, mettrait son époux en colère. Non pas en colère, mais en rage folle. Mais s'il réussissait, alors… « On ne juge pas les vainqueurs ! »
Il observait les conspirateurs avec attention et se persuadait de plus en plus que leur plan ne valait rien et qu'il devait agir en solo.
« Je ne veux pas perdre Léopold et me retrouver veuf avant même la fin de notre lune de miel ! Et quelle lune de miel ! », pensa-t-il.
Un sourire involontaire et sarcastique étira ses lèvres, qu'il dissimula derrière sa main. Dans son esprit défilèrent rapidement des dépliants publicitaires imaginaires : « Venez vivre un séjour inoubliable ! Transformez votre lune de miel en aventure extraordinaire et mémorable ! Sports d'hiver, course à skis dans une forêt millénaire ! Camping sauvage et chasse aux animaux exotiques. Reconstitution de batailles culminant par un siège de château médiéval ! ». Les amateurs d'exotisme et de sports extrêmes se seraient disputés de tels séjours.
Polack tourna son regard vers Léopold et ce qu'il découvrit ne lui plut pas : ce dernier affichait à nouveau une pâleur cadavérique, des gouttelettes de sueur perlaient sur son front, des cernes noirs fleurissaient sous ses yeux et il était secoué de frissons. « Un mort dans son cercueil aurait meilleure mine ! Aucune chance qu'il aille mieux demain ! »
Son époux ne devait pas participer à cette sortie. Polack en avait maintenant la certitude. Et il avait un plan. Il entreprit donc de le mettre en œuvre. Il posa la main sur celle de Léopold :
— Mon Dir et époux, je propose que nous levions la séance ! Notre sortie est prévue pour demain à la tombée de la nuit ; nous aurons toute la journée pour peaufiner les détails.
Puis il ajouta d'un ton ferme :
— Tu as mauvaise mine, va manger et te reposer un peu !
Octave acquiesça d'un signe de tête ; l'état de Léopold ne lui avait pas échappé non plus :
— Ne vous inquiétez pas, allez dormir ! Je m'occupe de l'équipement et demain nous procéderons aux derniers ajustements.
***
La première partie du plan de Polack se déroula presque sans difficulté. Il réussit à faire manger un peu de porridge à Léopold et à l'installer au lit. Il lui fit également admettre qu'une tisane médicinale l'aiderait à prendre plus rapidement le dessus sur la maladie.
Il partit à la recherche de Ninele, l'herboriste du domaine, et la trouva dans les cuisines où elle préparait une décoction.
— C'est pour Dir Ostrand. Cela va faire baisser la fièvre, dit-elle en continuant à ajouter différents ingrédients dans le récipient.
— C'est exactement pour cela que je voulais vous voir. Mais je constate, sans vous flatter, que les grands esprits se rencontrent ! Vous êtes déjà au travail !
Ninele sourit, honorée malgré elle :
— C'est bientôt prêt. Vous voulez la lui apporter vous-même ?
— Bien sûr, je ne veux pas que quelqu'un d'autre le dérange maintenant. Il commence enfin à s'assoupir et il a tant de mal à dormir... Tous ces événements, ces émotions... Je suis si inquiet pour lui...
Polack fit semblant d'essuyer une larme. Ninele lui tapota le bras avec compassion :
— Je vais ajouter quelques herbes qui l'aideront à s’endormir. Ne vous inquiétez pas...
— Je doute que cela suffise et en plus il n’en voudra pas..., soupira-t-il.
L’herboriste sourit, incapable de refuser quoi que ce soit au si gentil et tellement prévenant Die. Elle fouilla dans son panier, en sortit une petite boîte contenant une poudre grise et en ajouta une pincée à la décoction :
— Cela n'a aucun goût et avec ça, il dormira comme un bébé jusqu'à demain matin. Même les canons ne le réveilleront pas !
— Ninele, vous êtes une magicienne ! s'exclama Polack.
Puis il saisit la main calleuse de l'herboriste et l'embrassa avec dévotion, comme s'il s'agissait d'une dame de la noblesse, la faisant rougir jusqu'aux racines des cheveux.
Léopold, au retour de Polack, se trouvait dans un état critique, sa fièvre s'intensifiant davantage. Il accepta sans résistance la tisane que Polack lui présentait, puis parla encore avec lui durant quelques instants, mais ses mots devenaient progressivement inintelligibles, jusqu'à ce qu'il sombre dans un sommeil tourmenté. Ses globes oculaires s'agitaient derrière ses paupières closes ; sa respiration était ponctuée de râles. Puis, après une demi-heure, il retrouva enfin l'apaisement.
Polack effleura doucement de ses lèvres le front moite de son époux et constata que la température commençait à diminuer. Il le secoua légèrement pour vérifier si son sommeil était aussi profond que l'avait assuré Ninele, allant jusqu’à l'appeler à voix basse.
Léopold demeura immobile. Le moment était venu pour Polack de passer à l'étape suivante. Il était déjà sept heures du soir et d'ici peu la nuit allait tomber. Il ne restait que fort peu de temps pour parfaire les préparatifs.
Il sortit d'une armoire une veste en cuir noir doublée de fourrure et l'enfila. Elle appartenait sans doute à Léopold, car elle était un peu grande pour lui. Il chaussa des bottes à talon plat également fourrées et se glissa hors de la chambre.
Pour des raisons évidentes de discrétion, il ne pouvait pas demander d'équipement aux soldats de la garnison. Il se rendit donc à la salle des gardes, où il pensait avoir repéré auparavant une exposition d'armes anciennes dans les vitrines, dont une impressionnante collection de poignards d’époque. Son instinct et sa mémoire ne l'avaient pas trompé. Plusieurs couteaux de tailles diverses s'offraient à lui dans une armoire vitrée. Il força sans scrupule la serrure et sélectionna une lame.
Ni la plus longue ni la plus décorée : environ trente centimètres, métal bleuté sans rouille, garde croisée et poignée recouverte de lanières de cuir tressé. Polack effectua quelques mouvements rapides ; la poignée offrait une bonne prise, sans glisser. Il effleura le tranchant du doigt et s'entailla la peau tant la lame était affûtée.
« Parfait », murmura Polack en léchant la goutte de sang au bout de son pouce.
Dans une autre vitrine, il réalisa une seconde trouvaille remarquable. Manifestement, les divinités des Cimes ou les esprits de ses aïeux Vedouns veillaient sur sa destinée. En l'ouvrant, il mit au jour une ceinture ornée d'une imposante boucle représentant la tête d'un congénère de Kamelio, ainsi qu'une sorte de plastron en cuir sombre — une armure rudimentaire mais efficace. Polack l'endossa aussitôt sous sa veste, resserra les sangles latérales, ajusta méticuleusement la ceinture à sa taille et y accrocha son yatagan ainsi que le poignard. Il ne remarqua pas qu'en ajustant la ceinture, son doigt d'où perlait encore le sang effleura la boucle. À cet instant précis, les yeux de la tête qui l'ornait s'embrasèrent d'un rouge éclatant. Il exécuta ensuite quelques mouvements de judo pour éprouver sa liberté de mouvement, procéda aux derniers ajustements de l'armure, puis dégaina à plusieurs reprises ses armes afin de s'assurer de la fluidité et de la rapidité de ce geste essentiel.
Si quelqu'un avait été témoin de cette scène, il aurait été saisi de stupeur devant la métamorphose qui s'accomplissait sous son regard. L'insouciant, bienveillant et quelque peu distrait Die s'effaçait, cédant la place à un être dangereux, impassible et maître de lui-même. À travers les traits délicats de Clotaire transparaissait un visage déterminé, les lèvres serrées en un pli blême, le regard durci, les sourcils contractés — un mercenaire aussi redoutable que l'acier de son yatagan.
Une fois équipé, Polack monta à l'étage et se dirigea vers le passage caché derrière la tapisserie du chevalier. Ce passage était probablement connu et l'ennemi l'attendait à la sortie. Malheureusement, Octave n'avait pas eu le temps, ou l'envie, de révéler l'emplacement du second conduit secret qui menait à la montagne surplombant la demeure. Le risque existait, mais cela restait préférable à une sortie par le grand portail.
Il atteignit la tapisserie et s'arrêta brusquement : Jo se tenait devant lui, visiblement déterminé. Les jambes écartées, les bras croisés sur la poitrine et les sourcils froncés, il portait une veste d'hiver sombre et une petite arbalète sur l'épaule.
— Et où allez-vous, mon noble Die ? grogna-t-il d'un ton totalement inhabituel pour lui. Je me doutais bien que vous alliez leur fausser compagnie ! À eux, vous pouvez, à moi non ! Leur plan était à chier !
— Jo ! Tu as encore écouté aux portes ! Et surveille ton langage, je vais te laver la bouche au savon ! Écarte-toi !
— Non ! Je n'ai pas écouté aux portes, mais de derrière le rideau ! J'ai vu votre esspression ! Dès que je l'ai vue, j'ai su que vous y alliez seul pour le grand « Boom ». Alors pas question ! Je viens aussi !
Jo avait l'air résolu, et toute son attitude semblait crier que pour atteindre l'ouverture, il faudrait lui passer sur le corps.
Polack le jaugea, observa sa détermination, sa posture et ricana sans joie. Il avait pleinement conscience de sa capitulation, sans parvenir à déterminer s'il cédait à l’ultimatum de Jo ou à sa propre répugnance à partir seul :
— Tu es ma punition personnelle ; je ne sais pas quand et comment j'ai péché pour te recevoir ! D'accord, je t'emmène, mais tu vas m'écouter au doigt et à l'œil ! Sans discuter, sans demander pourquoi ! Même si mes ordres te semblent étranges ou stupides. Si je dis « Grenouille ! » tu commences à sautiller et coasser tout de suite, sans poser de questions ! Et tu ne parles pas sans autorisation ! Pas un mot ! Pigé ?
Jo fit un signe de tête pour montrer qu'il comprenait et s'écarta silencieusement. Polack souleva la tapisserie, exécuta la suite des gestes nécessaires pour ouvrir la porte dérobée, et les deux comparses s'y engouffrèrent.