LE MERCENAIRE
Chapitre 38 : Et la roue tourne (Partie 1)
2685 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 14/03/2026 10:45
Deux heures plus tard, trois randonneurs à skis quittaient discrètement le domaine. Chacun portait sur ses épaules un sac à dos contenant des vêtements de rechange et des aliments lyophilisés.
« Grâce soit rendue à toutes les divinités, songea Polack, que cette méthode de conservation existe aussi dans ce monde ! »
Des couvertures soigneusement enroulées et des petits chaudrons étaient attachés sous les sacs. Octave, le plus robuste des trois, se chargeait également d'un rouleau renfermant une tente.
Tous les trois portaient des armes : Léopold s'était équipé d'un fusil, d'un pistolet et d'un sabre ; Polack, n'ayant aucune confiance dans les armes à poudre noire, avait opté pour une arbalète découverte dans l'armurerie ainsi que son fidèle yatagan ; Octave dut se satisfaire d'un long fouet à pointe d'acier, Polack lui refusant une arme plus conséquente. « Entre des mains expertes, un fouet devient redoutable », justifiait-il. Ils renoncèrent rapidement à l'idée des motoneiges, ces engins certes rapides, étaient bien trop bruyants - les utiliser reviendrait à afficher au-dessus d'eux un écriteau proclamant : « Nous sommes ici ! » Les skis étaient une alternative acceptable.
Le reste des préparatifs se révéla nettement plus tumultueux que le choix du moyen de déplacement. La composition même de leur modeste expédition entraîna d'intenses pourparlers : Polack refusait catégoriquement d'inclure Octave, envers qui sa méfiance était absolue. Il dut néanmoins se résoudre à l'évidence : hormis ce dernier, nul ne connaissait la localisation, sinon précise du moins approximative, de la Sphère des Possibles. Qui plus est, Octave demeurait le seul capable d'approcher les positions adverses sans risquer de se faire descendre sans autre forme de procès, puisqu’il y était considéré comme un allié.
Joseph fit également grand cas de leur refus de l'emmener ; il insistait pour les accompagner, et c'était non négociable ! Aucun argument ne parvenait à le convaincre, ni celui qu'un groupe restreint avait davantage de chances de demeurer discret, ni que les écuries et les montures nécessitaient sa surveillance experte, ni qu'il était le plus jeune et le moins expérimenté. Il leur tourna le dos avant d'aller retrouver Kamelio dans son box, n'en sortant même pas pour leur dire au revoir.
Kamelio présenta une difficulté d'une tout autre nature : il tenait à venir et, non content de pousser des cris stridents depuis sa stalle, entreprit une véritable attaque mentale, une capacité redoutable de son espèce. Polack dut y mettre fermement le holà en le menaçant en représailles, de le renvoyer chez ses congénères sauvages. À cette sanction il n’y croyait pas lui-même : “Chasser Kamelio, quelle absurdité !” Mais ce dernier ne pouvait pas le savoir et c’était fort bien ainsi.
***
Les sacs à dos, la tente, les provisions, tout avait été préparé dans la plus grande discrétion, presque clandestinement. La destination et le motif de leur départ devaient demeurer connus du plus petit nombre possible. Car si Octave n'était pas le traître, comme l'affirmait Léopold malgré les soupçons de Polack, alors il devait avoir un autre « rat dans leur poulailler », le coup porté à la tête de Sergent n'étant certainement pas l'œuvre d'un fantôme.
Très peu de personnes avaient été informées de leur départ pour plusieurs jours, et la finalité de leur périple demeurait inconnue de la quasi-totalité des gens. Seuls quelques individus clés avaient été mis dans la confidence de leur absence : le commandant des gardes, naturellement, puisqu'il devait veiller à la sécurité de la demeure jusqu'à leur retour ; le Vieux Gor, déjà au fait, après leur passage aux écuries ; et la petite Armance qui, en dépit de son jeune âge, méritait des explications. Jo et Kamelio figuraient parmi les rares personnes connaissant parfaitement tous les détails, mais ils se morfondaient en ce moment dans les écuries. Polack espérait sincèrement qu'ils se contentaient de bouder sans fomenter quelque plan pour se joindre à l'expédition.
Les personnes auxquelles ils firent leurs adieux étaient peu nombreuses.
Le vieux Gor, ils le saluèrent dans l'atelier, où celui-ci se lamentait au-dessus de son alambic, en lui promettant de revenir dans moins d'une semaine et de remettre son appareil en fonctionnement.
Le commandant, ils le rencontrèrent à la caserne, où ils lui communiquèrent les ordres formels concernant la sécurité et la défense de la demeure.
La dernière personne qu'ils virent avant de prendre le départ fut Armance. Elle semblait déçue, elle espérait tant que son père reste dans la maison au moins jusqu'à la fin des vacances à l'Académie, et peut-être même pour toujours. « Papa sait déjà tout, non ? » Elle fit une révérence cérémonieuse et minauda :
— Revenez vite Dir, mon père ! Vous nous manquez déjà !
Puis elle se tourna vers Polack :
— Revenez vite, noble Die, dans cette demeure qui est désormais la vôtre !
Ses yeux s'embuèrent, elle renifla, essuya son nez d'abord avec le mouchoir en dentelle, puis termina avec sa manche avant de se précipiter dans les bras de Léopold :
— Papa, ne pars pas ! Je serai sage ! J'obéirai à la gouvernante et au percepteur ! Reste ! Pars pas ! S’il te plaît ! S’il te plaît !
Léopold lui caressa doucement la tête :
— Ne pleure pas ! Tu n'as rien fait de mal ! Je dois partir, mais je te promets que je reviendrai vite !
— Monstron qui s'en dédit ?
— Un vrai Monstron ! confirma Léopold avec sérieux.
— Et moi, tu ne m'embrasses pas, mon trésor ?
Polack lui ouvrit les bras où la petite se blottit. Elle le serra de toutes ses forces et lui murmura à l'oreille entre deux reniflements :
— Reviens ! Sans toi la gouvernante ne me laissera jamais mettre la robe rose ou le pantalon ! Tu as promis ! Hein ?
— Je reviendrai rien que pour cela, jeune Misti ! répondit-il avec un sourire.
Octave, quant à lui, n’avait personne à saluer, car nul ne savait rien de sa présence dans la demeure.
***
Polack et Léopold quittèrent l'enceinte par l'entrée principale, chaussant les skis à la vue de tous. Bien couverts et armés, ils déclarèrent à qui voulait l'entendre qu’ils partaient inspecter les fortifications. Une fois hors de vue des personnes pouvant se trouver sur les remparts, ils pénétrèrent dans la forêt où Octave les retrouva, après avoir emprunté le second passage souterrain, il apportait le reste de l'équipement.
Le début du parcours s'avérait particulièrement agréable. Le froid était vif et sec, sans toutefois être mordant. Le soleil resplendissait dans le ciel, la neige présentait une consistance suffisamment ferme et sèche pour ne pas adhérer aux skis, et les bagages ne paraissaient guère pesants.
Polack aurait pu s'imaginer en vacances d'hiver à la montagne, s'adonnant à une petite promenade matinale afin d'aiguiser son appétit avant de savourer quelques crêpes au coin de l'âtre. Il commença même à se persuader que tout se passerait comme sur des roulettes.
Il avait complètement oublié que marcher sur des roulettes impliquait un risque considérable de chute. Et l'univers ne tarda point à lui confirmer cette réalité désolante.
À peine une heure après leur départ, Polack distingua dans le ciel, à travers les branches des pins, un point noir qui grossissait rapidement et prenait l'apparence d'une créature volante inconnue. Pas si inconnue que ça !
« Kamelio ! » grogna Polack entre ses dents, et envoya une injonction en images mentales à ce monstre de la désobéissance : « Atterris dès que tu peux ! »
À une centaine de mètres de distance, l'opportunité se manifesta sous l'aspect d'une modeste clairière uniquement peuplée de fougères majestueuses recouvertes de neige. Kamelio s'y posa avec une certaine lourdeur et, à cet instant, Polack fut confronté à deux révélations : l'une particulièrement troublante, l'autre véritablement stupéfiante.
La révélation troublante tenait au fait que son Inugamis avait poursuivi sa croissance. Si récemment sa stature évoquait celle d'un poney, désormais il rivalisait avec un cheval, un imposant destrier de ce monde, nettement plus massif et haut que les montures terrestres – approximativement deux mètres au... disons au garrot, et six d'envergure des ailes. Il avait quasiment rejoint les dimensions de sa génitrice, telle que Polack en conservait le souvenir.
L'autre révélation, véritablement stupéfiante, résidait dans la présence de Jo sur le dos de cette créature volante éhontée, les paupières closes de terreur, articulant silencieusement ce qui semblait être une prière, agrippé fermement aux écailles et à la crête dorsale.
Dès que les pattes de Kamelio touchèrent la terre, Jo roula littéralement de son dos sur le sol presque sous les skis des voyageurs en hurlant :
— C'est pas moi ! C'est cette monstrucosité ! Il m'a forcé, poussé ! Je ne voulais pas ! C'est pas moi !
— Monstruosité, rectifia cette fois-ci Octave, le moins habitué aux constructions verbales de Jo.
Polack observait avec circonspection l'énergumène roux étendu à ses pieds. Il était parfaitement conscient que Kamelio possédait la faculté d'hypnotiser quiconque et de contraindre sa victime à exécuter ses volontés. Cela relevait de sa nature profonde.
Néanmoins, même si Kamelio avait décidé de se joindre à leur groupe restreint malgré l'interdiction formelle, refusant de demeurer en arrière, aucun motif ne justifiait qu'il amena Jo. Il n'y avait jamais eu de connivence particulière entre ces deux-là, Jo accusant Inugamis de tous les maux et forfaitures possibles.
Non, Polack demeurait sceptique. Il inclinait davantage à penser que ces deux chenapans, l'un doté d'ailes et l'autre d'une intelligence vive, avaient trouvé un terrain d'entente et orchestré ensemble cette arrivée théâtrale. L'expression malicieuse de Jo contredisant ses jérémiades, ses vêtements adaptés au froid, sa sacoche fixée à sa ceinture et l'air victorieux que Kamelio peinait à dissimuler, confortaient Polack dans ses hypothèses. Et lorsque Jo prit la parole en se relevant, il en eut la certitude : les deux compères l'avaient berné.
— Vous n'allez pas nous renvoyer, dites, mes seigneurs ? Si vous le faites, toute la maisonnée se doutera que vous êtes partis pour de bon, et pas en inspection...
— Il faut qu'ils repartent ! s'écria Octave.
Polack jeta un coup d'œil à Léopold. Celui-ci haussa les épaules, lui renvoya son regard et répondit au questionnement muet :
— Je te laisse décider, c'est ton lad et ton animal...
— Tu as bien décidé pour Octave en solo, grommela Polack.
— Mais sache qu'ils pourront se révéler utiles, surtout Inugamis...
— Reconnaissance aérienne, oui...
Polack savait qu'il n'avait plus qu'à céder, même s'il restait convaincu que c'était une erreur. Pas fatale, il l'espérait, mais avec une telle compagnie, ils pouvaient faire une croix sur toute approche discrète.
***
Ils cheminèrent jusqu'au crépuscule sans rencontrer d'autres incidents. Kamelio les survolait, transportant Jo sur son dos. Ce dernier n'en éprouvait guère de satisfaction, mais dépourvu de skis, il aurait inévitablement ralenti la progression de leur groupe.
Ils établirent leur campement dans une petite clairière à l'abri d'un imposant pin. La tente fut dressée et un feu discret allumé. Polack transmit une directive mentale à Kamelio : il était libre d'aller chasser pour son repas, leurs provisions étant manifestement insuffisantes pour nourrir une telle créature ! Cette suggestion se révéla judicieuse, comme il put le constater peu après. Inugamis ne se contenta pas de subvenir à ses propres besoins, mais rapporta également à son maître la dépouille d'une créature difficilement identifiable — mi-ours, mi-ptérodactyle.
Polack n'était guère convaincu du caractère comestible de la créature. Mais en observant l'expression ravie d'Octave qui, découvrant la prise de Kamelio, rangea prestement le sachet contenant une substance lyophilisée, grisâtre, indéfinissable et fort peu appétissante qu'il venait d'extraire du sac. En lieu et place, il dégaina un imposant coutelas et entreprit de vider l'animal :
— Un mastigue-ourca ! Quelle aubaine !
Polack observa la scène avec circonspection, portant tour à tour son regard sur Kamelio qui paraissait se gonfler de fierté et sur la dépouille qu'Octave était en train de dépecer :
— C'est vraiment mangeable ?
— Non seulement mangeable ! C'est très bon et très rare !
C'était parfaitement exact. La viande grillée sur le feu de camp, agrémentée d'herbes sauvages, était délicieuse et évoquait pour Polack la saveur du poulet, non, quelque chose de plus prononcé... Un canard sauvage peut-être, mais en bien plus tendre. La chair fondait littéralement en bouche. Si Polack avait pu effacer de sa mémoire l'apparence de cette viande avant sa cuisson, l'expérience aurait été absolument parfaite.
La petite troupe ne s'attarda guère, chacun étant épuisé après cette longue journée. Ils organisèrent les tours de garde - non sans vifs débats - avant de s'installer pour la nuit. Polack refusa catégoriquement qu'Octave monte la garde, expliquant sans détour : « Je ne veux pas me réveiller avec un couteau planté dans la poitrine ». Aucun argument ne parvint à le faire fléchir. La nuit fut donc divisée en trois quarts : Jo prit les trois premières heures, étant le moins endurant, suivi de Polack, puis de Léopold qui s'était attribué les heures les plus difficiles — cette période grisâtre précédant l'aube, où les paupières devenaient lourdes et où l'envie de dormir était la plus tenace. Jo s'installa donc près du feu qu'il ravivait occasionnellement, tandis que Kamelio monta la garde en retrait, hors du faible halo lumineux, sous les branches des arbres environnants.
***
Le lendemain matin, Polack s'éveilla entièrement courbaturé, l'ensemble de sa musculature tétanisée, éprouvant la sensation d'être un vénérable centenaire. La randonnée de la veille se faisait sentir. Même dans son univers d'origine, il n'était pas un aficionado des sports de neige, et dans cette nouvelle enveloppe corporelle... À vrai dire, il doutait fort que Clotaire ait jamais vu des skis autrement que dans la devanture d'une boutique, et même de cela, il n'en était pas vraiment certain.
Ses jambes et ses bras le faisaient souffrir, et son dos refusait obstinément de se redresser. Près de lui, Jo laissa échapper un gémissement. Il semblait tout aussi épuisé par sa balade sur Kamelio. Bien sûr, il avait l'habitude de monter à cheval, mais pas sur une créature volante, ce qui sollicitait des muscles complètement différents.
Seuls Léopold et Octave paraissaient frais comme des gardons et disposés à poursuivre leur périple. En qualité de membres les plus vaillants, ils se chargèrent d'organiser le petit déjeuner constitué des reliefs du festin de la veille, replièrent la tente et mirent de l'ordre sur le site du bivouac afin d'éliminer toute trace de présence humaine. Ils dissimulèrent les cendres et l'emplacement de leur halte nocturne sous une couche de neige et enfouirent les viscères du mastigue-ourca. Quant aux empreintes laissées par les skis, ils ne pouvaient faire grand-chose, juste espérer qu'il neigerait bientôt, ce qui ne serait pas exceptionnel pour la saison.
Léopold, plein de sollicitude, aida Polack à rechausser les skis sans prêter néanmoins attention à son ronchonnement : « Je préfère crever que d'endurer encore ce supplice des brodequins ! »
Jo grimpa presque en pleurant sur le dos de Kamelio, si concentré sur sa douleur qu'il en oubliait d’avoir peur.
— En avant, gros nigaud !
Durant cette seconde journée, ils progressèrent beaucoup plus lentement en raison de l'état pitoyable de la moitié du groupe, ce qui s'avéra être leur salut.